L.\ COLONIt: JUIVE DE L ILE DÉLÉPHAMINE
dynasties par des gouverneurs. L'Ég-ypte dut leur obéir comme les autres provinces de l'empire. Mais elle était plus éloignée de Suse, défendue par sa ceinture de déserts, par la mer, qui n'était pas toujours au pouvoir des flottes phéniciennes, asservies au grand roi, et sa population, très homogène, très nationaliste, aspirait toujours à l'indépendance. C'était une bonne fortune pour des fonctionnaires perses d'avoir sous la main des Juifs que tant d'intérêts et de souvenirs mettaient aux prises avec les Égyptiens qu'ils étaient censés défendre. L'aventure tournait encore mieux pour les Juifs, qui ne furent pas longtemps à comprendre leur avantage et à se prévaloir auprès de leurs nouveaux maîtres d'une fidélité utile aux deux parties. Désormais ils étaient assurés de faire de bonnes affaires sous l'égide complaisante du gouverneur perse, leur protecteur naturel. En revanche, la haine grandit aux cœurs des Égyptiens contre cette garnison d'étrangers, dont les armes étaient désormais tournées contre eux, et qui étaient trop niêlés à leurs affaires pour ne pas être tentés de dénoncer leurs velléités d'indépendance à leurs communs maities.
C'est précisément au moment où la domination perse est bien assurée, sous le règne glorieux de Darius P*", que commence notre histoire, je veux dire que c'est de ce prince que sont datés les plus anciens papyrus (494 avant J.-C). Ils vont jusque vers l'an VOO, quand l'É-
g-ypte secoua pour un temps le joug" étranger et se donna un roi national, ils sont tous écrits en langue araméenne. La colonie juive avait donc complètement oublié Fhébreu, sa langue ancestrale. pour adopter ce dialecte très rapproché, plus pauvre de mots, plus simple de grammaire, qui était devenu sous les Perses comme une langue internationale, utile à un pouvoir qui groupait tant de nations. On a souvent noté comme exemple analogue la diffusion en Orient, après les croisades, d'une lingiia franca qui n'était ni le français, ni l'italien, ni l'arabe. Il serait plus exact de rappeler que de nos jours larabe a supplanté toutes les langues sémitiques comme langue universelle, sans éteindre les foyers où Ton parle encore différents dialectes éthiopiens ou araméens. Le babylonien avait eu, quinze siècles avant Jésus-Christ, la même prépondérance. Mais ces deux influences s'expliquent par la fortune des armes, tandis que Taraméen a étendu son action en silence, comme une tache d'huile. Les Juifs l'adoptèrent d'autant plus volontiers qu'ils se souvenaient d'être venus de Mésopotamie ; ceux de Syène et d'Eléphantine se disent à l'occasion araméens. C'était un sérieux avantage pour eux de pouvoir correspondre avec la cour de Suse dans une langue devenue officielle , en tiers avec celle des maîtres d'hier, le babylonien, et avec celle que parlaient les maîtres du jour, Perses, fils de Perses, Ariens, fils d'Ariens.
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Nous allons voir qu'ils savaient en profiter. Eûtre les Juifs et les Égyptiens, il n'y avait pas seulement une différence de race ; on ue pouvait s'entendre sur les idées religieuses, et, précisément sur ce point, les Juifs devaient attendre des Perses plus de sympathies. On dira que les Grecs non plus n'avaient pas la me me religion que les Égyptiens, ce qui n'a pas empêché les Ptolémées d'élever aux dieux de l'Egypte les temples splendides de Dendérah, d'Edfou et de Kom- Ombo. Il est vrai, mais les Grecs mirent beaucoup du leur pour s'entendre avec les Égyptiens. Leur premier soin, quand ils pénétrèrent en Egypte comme étrangers, impressionnés par l'ancienneté de la civilisation et par l'immensité des temples, fut de s'enquérir des relations possibles entre leurs dieux et ceux de l'Egypte. Si liera ou Apollon étaient trop Hellènes pour fusionner, on pouvait sans trop de peine assimiler Osiris à Dionysos, Isis à Déméter, et à la rigueur Zeus à Ammon. Les Égyptiens avaient donc gain de cause. Mais de la part des Juifs la conciliation était impossible, parce que, en dépit de quelques infidélités sur lesquelles nous aurons à revenir, ils demeuraient les serviteurs du dieu de leurs pères, qu'ils nommaient lahù, dieu du ciel. Aucun dieu de l'Egypte — et ils étaient presque innombrables — ne répondait à ce concept simple et haut, tandis que le grand dieu des Perses, un dieu presque unique, tant il dominait les autres, était Ahura-Mazdâ, roi du ciel.
Entre les prêtres de lahù et les prêtres égyptiens à Éléphantine, il y avait une autre cause de désaccord, celle-là très sensible, très concrète, très aiguë, qui a été mise en lumière par M. Clermont-Ganneau. Chacun peut voir, aux musées du Caire et du Louvre, les momies dorées de béliers soigneusement embaumés que ce savant a rapportées de ses fouilles. Il a découvert un vrai cimetière de béliers, avec l'atelier où l'on préparait le bitume qui devait assurer leur conservation. Le dieu local était, en effet, le dieu Khnoum, à tête de bélier, et il était adoré sous sa forme animale.
Comprenez-vous, maintenant, me disait le maître français, la haine des prêtres de Khnoum pour les prêtres de lahô? Au lieu oîi nous sommes, les Égyptiens « du temple en foule inondant les portiques » venaient se prosterner devant les béliers sacrés ; à quelques pas d'ici, dans un lieu qu'il faudrait découvrir, les prêtres de iahô immolaient l'agneau du sacrifice quotidien, et, sacrilège plus inexplicable encore, chaque famille israélite, au jour de la Pàque, devait tuer, cuire et manger un agneau ! Et, en efiet, si Moïse avait raison de dire au Pharaon, à Tanis, dans le Delta : « Nous ne pouvons célébrer la Pâque en Egypte, parce qu'il nous faut immoler ce qu'adorent les Egyptiens »... que dire d'ÉIéphaiitine !
Au début, cependant, ou laissa les Juifs bâtir un temple à Iahô. Ils en ont décrit l'architecture