Joui'ual d'un poète, p
On peut s'étonner, du simple point de vue de
Fart, que le poète lui ait donné ces airs de grand
garçon docile et doux, presque de fillette. Il est
vrai que l'ancien garde du corps se souvenait
d'avoir exercé une àme vaillante dans un corps
fluet et délicat, menacé par la phtisie. Mais n'a-
t-il pas décidément rompu l'équilibre qui se
maintenait tant bien que mal dans l'empereur
entre le penseur etThoinme d'action? Qu'il ait été
trop doctrinaire, recherchant la société de ses
amis, les théosophes, plus que le contact des
foules, méprisant les instincts populaires, au
point de n'être pas compris, ce fut une des causes
de l'échec de Julien. Mais le jeune général, aimé
des soldats, couchait sur la dure, mangeait avec
eux et les avait traînés à sa suite d'un élan
téméraire de la Gaule à Constantinople. Sa
pensée môme avait les allures de l'action, s'il
est vrai, ce que remarque finement M. Allard,
que ses plans ne sont pas suffisamment mûris,
et qu'il pensait en écrivant i. Mais un artiste est
toujours occupé de faire ressortir une qualité
dominante, et Vigny a parfaitement saisi dans
Julien le réformateur chimérique, enivré jmr ses
l'êves qu'il prend pour des extases. Ce trait est
universellement reconnu aujourd'hui, mais il y
avait du mérite, aux environs de 1837, à tracer
ce portrait d'une main si sûre. Pour les encyclo-
1 litlien l'Apostat, l. III, p. 323 (LecoflVe-Gal.akla). - C'est l'élude la plus complète et la plus impartiale qui ait paru sur le sujet.
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pédistes, pour Voltaire en particulier, Julien était une sorte de Frédéric II, libre-penseur, tolérant par inditierence. Rien de plus éloigné de cette nature passionnée. Julien prit, il est vrai, le parti de ne pas persécuter les chrétiens à l'ancienne mode, de ne pas les placer entre la mort et l'apostasie. Mais il eut pour le christianisme une haine personnelle beaucoup plus ardente que celle d'un Dioclétien ou d'un Dèce, qui combattaient la religion nouvelle en tant qu'administrateurs. Marc-Aurcle déjà poursuivait le christianisme du mépris philosophique ; mais il se contenta de le persécuter selon la tradition de l'État romain. Julien n'est point un prince qui suit la raison d'État; c'est le porte-parole et l'homme d'action du néo-platonisme, ce dernier rival du christianisme dans les cercles cultivés. Avec lui, c'est Daphné qui prend en mains le g-ouvernail.
Il ne nous déplaît pas que l'homme qui se hasarda à la rude tâche de faire reculer le soleil ait été paré par un poète de qualités admirables. Il était certainement d'un caractère élevé, passionné pour les choses de l'esprit, exempt de sensualité, simple dans ses manières, fidèle à ses amis, dévoué à sa patrie.
Voyons-le à l'œuvre. Vigny, trop absorbé par l'idée pure, n'a pas tenu compte du facteur le plus redoutable de toutes les grandes révolutions religieuses, le nationalisme. Il est vrai que ce nationalisme, pour Julien, c'est encore le lieu
des intelligences, l'hellénisme, qui était moins l'attachement à un sol qu'au patrimoine des sciences, des arts, des lettres et de la philosophie. Julien crut de bonne foi que cette culture, noble effort de la raison, roais aussi tradition d'erreurs invétérées et saturée de polythéisme, admirable par la beauté humaine des dieux, mais trop souvent dépourvue de toute pensée vraiment divine, était, dirions-nous, un bloc à prendre ou à laisser, inconciliable avec le christianisme. S'il n'avait lu parmi les auteurs chrétiens que les Tatien, les TertuUien, les Lactance et les Arnobe, il eût pu se croire dans le vrai. Tatien, en particulier, oppose hardiment la religion des barbares, judaïsme et christianisme, à toute la civilisation grecque. A ce compte, Julien n'aurait fait que relever le gant. Il ne pouvait se résoudre à voir disparaître les chefsd'œuvre de l'esprit humain. Il a pu estimer très sincèrement que livrer l'explication d'Homère à des maîtres chrétiens, c'était le profaner et l'exposer à être l'objet de la satire, plus que de Fadmiration. Les Galiléens sont incapables de comprendre l'hellénisme ; puisqu'ils n'en veulent pas, qu'ils y renoncent tout à fait, qu'ils cessent d'enseigner dans les écoles.
C'est ce que les Pères de l'Église ont nommé une persécution, et la plus redoutable de toutes. Personne au quatrième siècle, au moment où la mythologie était encore vivante, n'a accepté de renoncer à la lecture des chefs-d'œuvre à cause
du danger d'apostasie, à la condition qu'ils fussent expliqués pac des maîtres chrétiens. Ainsi l'Egiise n'était point hostile à tout l'hellénisme et prétendait bien s'assimiler ce qu'il avait de raisonnable et de noblement humain. Elle se réservait de mettre les conquêtes de la raison au service de sa foi et de sa morale.
De son côté, Julien comprenait l'insufiisance morale et divine du paganisme. Il résolut de lui donner ce qui lui manquait : des dogmes, une morale, un sacerdoce digne de sa mission.
Le Libanius de Vigny ne lui rend peut-être pas justice. La réforme de Julien était condamnée d'avance, soit ; mais son originalité est de l'avoir tentée. Un véritable génie no se hasarde pas de sa personne contre le mouvement qui emporte un siècle ; tout ce qu'il peut faire, c'est de le diriger. Soit encore. Julien n'est point un grand génie, ni même une àme profonde; c'est une personnalité chimérique, mais très forte, et l'on peut dire avec M. Boissier que, < de toutes les entreprises dirigées contre le christianisme, aucune n'a été mieux conçue et plus habilement conduite que celle de Julien ' ».
Son premier mérite est d'avoir compris, et Vigny l'a très bien vu, que la philosophie était impuissante à rien fonder dans l'ordre religieux. A la révélation chrétienne il ne peut, malheureusement pour lui, opposer que ses extases et