Boissier, La Fin du paganisme, t. l", p
pour ne pas mécontenter ses soldats, chrétiens en majorité. Sa cause personnelle n'était donc nullement liée à celle du paganisme, et Vigny a vu plus juste en expliquant sa conduite par l'influence des idées. Or l'antagonisme doctrinal n'exclut pas toujours la haine, encore moins le mépris. Julien était bien décidé à ne pas verser le sang, il le dit du moins, et dans des termes qui montrent que c'est à regret; il espérait réduire le christianisme autrement. Pas un instant il n'a songé à ce qui est, — dit-on, — l'idéal d'un gouvernement moderne, et qui est si rarementpratiqué, surtout en France, une disposition sympathique envers toutes les religions, sans en favoriser aucune. L'Église venait d'apprendre ce qu'il en coule d'être protégée par un Constance; elle eût applaudi à un prince qui eût renoncé à la défendre pour lui laisser la liberté.
Julien préféra la guerre, une guerre dissimulée. Il affectait de rendre équitablement la justice, mais appuyait les païens de tout le poids de la faveur impériale. Bientôt il se trouva isolé, mal vu des chrétiens et mollement soutenu par le paganisme auquel il s'était livré corps et âme.
Les conquêtes qu'il avait faites sur le Christ, tristes recrues de courtisans et de jouisseurs, ne flattaient guère ce qu'il y avait en lui de noble. Les prêtres païens ne se souciaient pas de prêcher la morale et ne comprenaient sûrement pas pourquoi ils seraient tenus à une vie plus
sainte parce qu'ils étaient chargés d'imnrioler des victimes aux dieux que l'on savait. L'Occident, attaché aux rites traditionnels, goûtait peu la nouvelle philosophie religieuse et se montrait peu disposé à incliner devant Thellénisme la majesté romaine. Vigny n'a probablement pas exagéré en montrant l'empereur découragé après deux ans d'eiforts stériles.
Est-on sûr cependant que, s'il était revenu victorieux des Perses, il eût contraint plus longtemps sa haine et hésité devant la ressource suprême de ceux qui ont tort, la persécution sanglante? Mais, puisqu'il devait mourir, il était assurément tragique de le montrer allant de lui-même à la mort, doutant de son œuvre, condamné par ses plus chers amis. « Tu l'emportes, Galiléen! » Ce Julien si doux, presque ingénu, ce rêveur désabusé de l'action, si ce n'est pas le Julien de l'histoire, c'est une création de l'art, qui a sa beauté.
Aussi bien, ce qui nous intéresse le plus ici, ce n'est pas la pensée de Julien, désormais bien connue : c'est celle de Vigny lui-même, le poète des idées. Il disait déjà, à propos de Cinq-Mars: « Vidée y est tout; le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve de l'idée '. » Et parmi ses notes surDaphné : « Je m'impose cette loi,