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l'idée, ce sont d'abord les poètes. Ni le pouvoir absolu, ni le régime parlementaire, ni la révolution jacobine n'ont compris Gilbert, Chatterton, André Chénier, tous victimes de leur génie. C'est à la société de se frapper la poitrine.
Mais, dans Daphné, le problème est beaucoup plus complexe. Il estun enthousiasme plus élevé, plus entraînant et phis puissant que celui de la poésie : c'est la flamme de l'adoration religieuse. En 1833, Lamennais, l'auteur daV Essai sur l'indifférence^ le représentant le plus illustre d'un catholicisme très absolu, venait de publier les Paroles d'un croyant. Le prêtre à la foi naguère intransigeante, adversaire résolu de tout compromis royaliste ou gallican, désormais condamné pour ses outrances libérales, se posait en réformateur, espérant entraîner la démocratie vers une religion rajeunie et transformée ([ui n'eût plus été celle de l'Église.
Vigny avait perdu la foi très positive et très sincère qu'il avait tenue de sa mère. Il crut que le catholicisme se mourait. Serait-il sauvé par cette tentative hardie de l'accommoder au goût du jour? Ou bien Lamennais serait-il un nouveau Julien, tentant vainement de restaurer une religion défaillante?
C'est ici que se manifeste l'originalité de celui que M. Gregh se plaît à nommer « un génie intelligent ». A ses côtés, un plus grand génie, mais moins intelligent, Victor Hugo, renonçait peu à peu à des convictions religieuses qui ne furent
probablement jamais très profondes. 11 estima enfin assez sottement que la religion serait remplacée par leProg-rès, par la Science, par les Lumières, pourvu que le poète penseur qu il était devînt le Hiérophante de la société nouvelle. C'était, on ne l'a pas oublié, l'une des deux solutions que Libanius avait rejetées.
Lamartine suivait l'autre voie. Si vous avez la permission de l'index, lisez la Chiite d'un ange. Vous serez étonné d'y rencontrer toute la moelle de ce qu'on appelle aujourd'hui le modernisme, c'est-à-dire le christianisme sans dogme, presque réduit au déisme de Voltaire. Mais Lamartine remplace la déférence narquoise de Voltaire envers le grand Horloger, ordonnateur de la machine du monde, par l'adoration émue pour le Dieu qu'il voit partout et surtout dans la nature. Voltaire raillait, dédaignait, méprisait; Lamartine éprouve pour ses frères la plus cordiale et la plus humaine bonté ; il se croit un moment appelé par Dieu à être le prophète d'une religion sociale où tout le monde serait heureux. Voilà justement ce que Libanins-Vigny a condamné dans .Julien.
Donc pas de réforme religieuse qui sacrifie la religion sous prétexte de l'améliorer, et cependant il faut une religion si l'on veut sauver la morale, car sans cela la société se meurt. C'est ce que Vigny constatait avec terreur, surtout depuis la révolution de 1830.
Nul n'a retracé en termes plus désolés la tris-
tesse des foules modernes. Dans le prélude de Daphné, le peuple de Paris se répand dans les rues un jour de fête ; il est en joie, une joie navrante : « Comme tous s'en allaient au plaisir lentement et tristement!... Des jeunes gens, — même lesjeunes gen s — se mettaient à courir en se tenant six de front, jetaient des cris sauvages dont ils ignoraient eux-mêmes le sens, puis s'arrêtaient et se regardaient entre eux, étonnés de n'être pas gais après des cris si joyeux. » Et ce trait digne de Pascal : « L'essentiel était de ne pas rentrer chez soi. » Ce sanglot où s'exhale l'âme de Vigny, du vrai Vigny :
Puisque la pitié divine est en moi, dit Stello, puisque le désir du bonheur des autres y est mille fois plus fort que l'instinct de mes propres félicités, puisqu'il suffit du présage de la moindre infortune pour me faire tressaillir jusqu'au fond du cœur pUis que cpux mêmes qu'elle a menacés..., puisque cette fjule mélancolique qui se croit gaie et ne sait si elle est heureuse m'intéresse pour un moment, et puisque je sens en moi trembler, frémir, gémir, sangloter à la fois ses mille douleurs et les mille flots de son sang couler par milleplaies, et mille voixs'écrier : «Où donc est l'inconnu? où don- est le maître? où donc est le législateur? où le demi-diru? où le prophète? » pourquoi ne pas laisser toute mon iime s'imprégner et se remplir de ce vaste amour de mes frèies? Pourquoi ne pas évoquer mes forces et ne pas me mettre à chercher avec eux?
Pour<[iioi"? Mais parce que cela ne servirait de rien! C'est la réponse de Vigny, et il n'est pas aisé d'abord de savoir comment il la motive. Il a d'abord rendu la société elle-même responsable
de cet échec certain. « Le monde se refroidit... « Cet homme, le réformateur religieux dans un siècle froid, sera broyé entre Vencluine et le 7narteau et du bon sens sortira l'idée. » Mais cela, le penseur a déjà tort de ne pas le comprendre :
Dans VEmmanuelWç. dis aux masses ce que j'ai dit dans Stella aux hommes du pouvoir : « Vous êtes froides, vous n'avez de Oieu que Tor, vous fermez votre cœur et votre porte à ceux qui veulent vous sauver, et vous épurer, et vous élever. Vous les désespérez parla lenteur avec laquelle vous acceptez les idées. Ceux qui ont été d'une nature élevée se sont repentis de s'être dévoués à vous. Les plus sensibles sont morts dans l'action. Ordonnance en conclusion. Si vous êtes assez grand pour faire des œuvres religieuse et philosophiques, ne les faites qu'en vous isolant de votre nation, en les jetant de votre aire inaccessible. »
Voilà certes une attitude chère à Vig-ny, « le srentilhomme >>, comme disait Sainte-Beuve avec ironie. Et pourtant ce n'est pas encore toute sa pensée. Luther et Voltaire ont réussi là où Mélanchton gémissait, où Rousseau finissait par le suicide. Mais Luther et Voltaire, hommes d'action plus encore ([ue de pensée, sont d'une essence moins rare ; leur succès, grossier et matériel, ne prouve rien, comme Libanius le dit à Julien ouvertement. Si donc les esprits les plus hauts ont échoué dans la réforme religieuse, c'est qu'elle devait échouer. Nous savons déjà pour({uoi, et que la tentative même était inopportune. Ce que
1. Un des noms du héros du roinau moderne qui encadrait Daphné.
Libanius dit à Julien, Vigny l'écrit à l'adresse de Lamennais, sous le nom de Samuel. Et alors plus de réserve ni de symbole antique, mais cette parole digne du plus croyant des chrétiens : « 0 Samuel, vous croyez être religieux, non, vous êtes philosophe. Si vous étiez religieux, vous seriez resté au pied de la croix. » Et encore : <( Faites venir la religieuse, dit le docteur Noir. » Celle-là est peu instruite, un peu moins môme <{u'il ne siérait. Mais le docteur lui fait dire le nombre des sœurs qui sont mortes en soignant les malades. Elle « est vraiment religieuse, dit le docteur Noir; vous n'êtes, vous, que des demiphilosophes et des demi-poètes, vous qui ressemblez à Samuel ». « Emmanuel ou Samuel est dévoué, mais en aveugle », et son dévouement ne peut que rendre les foules plus malheureuses : '< Vous vous écrivez, ô mon cher Samuel, des paraboles apocalyptiques — évidemment les Paroles d'un croyant — pour vous faire, entre vous, de petites frayeurs... Les victimes de tout cela sont les êtres simples de cœur et faibles de nature qui sont pris par votre exemple. »
Pour tout dire, « Samuel a cette religiosité organisatrice qui cherche toujours le code dans les religions. La sœur Saint-Ange a la foi simple qui aime Dieu et aime tous les hommes pour Dieu. Samuel remonte à la foi naïve ou plutôt, faisant effort pour y revenir, y succombe. — Sœur Saint-Ange l'emporte au ciel par ses exemples ».
Vigny méditait donc une suite et une contrepartie glorieuse d'Éloa. L'ange vierge s'était perdue par pitié pour Satan; la sœur Saint- Ange sauve, par sa foi naïve, mais sincère, ce Satan déchu que fut Lamennais ; on peut espérer que Vigny fut sauvé de cette sorte.
C'est ici, sans doute, qu'on peut faire une part au jansénisme de Vigny, connu des lecteurs du Correspondant par l'article si distingué de M. Séché', mais il faut, si je ne me trompe, en réduire un peu la portée. Cette fois encore, une comparaison peut ètreutile, Lamartine a beaucoup aimé sa mère ; c'est elle qui lui a inspiré son sentiment religieux. Or, à moins que le fils n'ait expliqué la religion de sa mère d'après la sienne, on dirait que cette admirable femme était un peu plus déiste que purement chrétienne, tout en pratiquant avec ferveur le catholicisme. Rien de semblable dans la famille de Vigny, qui fournit à FÉglise des prêtres, et peut-être des saints.
M, Séché a prouvé que cette piété avait pris une forte teinte janséniste. Ce fut un grand malheur pour le dernier héritier de leur lignée. L'idée exagérée qu'on lui donna du péché originel lui fit tout d'abord entrevoir la vie comme le régime d'un cachot, où les condamnés n'ont d'autre consolation que de « tresser leur paille ». Ame très tendre, il se détacha plus facilement