Epist. Auij. ad Hier., P. L., XXII, c
gustin pourquoi son commentaire sur les psaumes? Ce n'est certes pas le premier; et alors qu'a-t-il trouvé de certain dans les passages obscurs, ou de nouveau dans les endroits clairs? Augustin avait un argument plus fort, celui de la tradition ecclésiastique. Pour lui, la question n'était plus entière, les églises étaient favorables à l'inspiration des Septante'. Dès lors, il objecte à Jérôme l'intérêt supérieur de l'union. Si la traduction de Jérôme se répand parmi les Latins, c'est la division et le trouble qui pénètrent entre les deux Églises. Les Grecs ne manqueront pas de protester. Comment recourir à Ihébreu pour dirimer le point de fait? Et comment même donner raison à l'hébreu contre tant d'autorités grecques et latines? Jérôme avait-il la prétention de remettre en question toute l'exégèse ecclésiastique? — Il y a, dans la pensée d'Augustin, un sentiment juste et profond des intérêts majeurs de l'Église. La paix des chrétiens ne peut pas, ne doit pas dépendre de la solution de «juestions critiques. Aussi la réponse de Jérôme est-elle évasive. Il ne force personne à le lire! 11 a conscience de faire une œuvre utile en révélant aux Latins la vérité hébraïque. Ceux que cela tiouble n'ont qu'à le laisser de côté : Si eut légère nonplacet, nemo compellit invitum.
1. « Sepiuaginta interprètes iam per omnes peritiores ecclesias laula praesentia S. Spirilus interpretnti tsse dicuntur, ut os unum tôt /lominum fiierit.-» De doct. christ., u, 15.
Et il y avait cela de vrai qu'on ne peut pas toujours, au nom de la paix et de l'union, entraver la vérité, car sans la possession de la vérité, la paix n'est pas véritable, Augustin voulait avec raison une version officielle qui ne fût pas troublée dans sa possession canonique et liturgique; Jérôme réservait les droits imprescriptibles de la vérité. La solution fut ménagée par la Providence. En fait, la version de Jérôme devint la version officielle et cette version déclarée authentique par le concile de Trente garantit aux fidèles l'unité dans la prière et la sécurité dans la foi. C'est cette version que soutiendrait aujourd'hui Augustin de toute l'autorité de son génie, et peut-être Jérôme maintiendraitil, pour les critiques, le droit au perfectionnement indéfini dans l'ordre des recherches scientifiques et privées.
Après cela, il est inutile d'insister sur les autres raisons de l'évêque d'Hippone. Il y a des habitudes prises, — oserons-nous dire la routine? — que Jérôme heurte terriblement ! Et ce n'est pas en matière légère! Longe aliter... quam erat omnium aensihus memoriaeqiœ inveteratum, et tôt aetatum siiccessionibus decantatiim. Oh! le poids des siècles, de tout ce qui est ancré dans les esprits et les mémoires! Et qu'elle est odieuse, cette prétention de faire mieux que les anciens! Est-ce que Jérôme ne peut pas se tromper? Estil sûr d'avoir toujours raison? Augustin ne le pense pas : la petite histoire du livre de Jonas le
MÉLA.NGi:». 11
met en garde, et il déclare gravement qu'il ne croit pas Jérôme infaillible : Unde etiam nobis videtur aliquando te quoque in nonnullis falli potuisse. — On n'était pas fâché au dix-septième siècle de prouver, par l'autorité de saint Augustin, qu'il peut y avoir des erreurs dans la Vulgate. Jérôme aurait pu répondre que c'était la condition de tout travail humain, qu'il vaut mieux dissiper de nombreuses erreurs que de n'en commettre aucune, et qu'il faut envisager le progrès général. Mais c'eût été un lieu commun, peu sympathique à l'originalité pittoresque de son esprit et à la vivacité de sa polémique. Il se raille de la courge ou du lierre de Jonas : et puisque au fond tous deux sont hommes d'Église, ce que Jérôme veut montrer à Augustin c'est le goût de FÉglise pour le progrès. Il prétend acculer à l'absurde un attachement excessif à l'antiquité. Puisque Augustin est si épris des Septante, qu'il lés prenne tels quels, sans obèles ni astérisques. Voilà du moins du vieux authentique. Mais Augustin aime ces astérisques. Saitil seulement à qui ils sont empruntés? A un Juif blasphémateur! Et ne faut-il pas préférer à ce replâtrage le travail sérieux dun vrai chrétien? D'ailleurs, reculer est impossible. Prendre les Septante de Tancienne édition, c'est condamner le goût des Églises qui s'est prononcé pour un rapprochement avec l'hébreu. Si x\ugustin veut pousser jusqu'au bout son conservatisme, c'est lui qui est en contravention avec le sens ecclé-
SAINT JEROME ET SAINT AUGl SïIN. 1S3
siastique : Quod si fecerix, omnes Ecclesiaiiim bibliotlu'cas dainiiarc cogeris. On dirait que le vieux solitaire sent qu'il a pour lui les forces vives de TÉgiise ; c'est elle qui le pousse en avant, parce qu'elle ne veut plus qu'on lui reproche sa traduction insuffisante et des commentaires étayés sur des contresens; il a conscience de travailler pour sa dignité et pour son honneur.
Et l'Église lui donna raison. Malgré les clameurs des partisans de Fancien état de choses, le Siège de Rome ne prit pas parti contre Jérôme ; il ne prétendit pas non plus imposer sa traduction. Il laissa les préjugés se calmer, le temps faire son œuvre. Saint Grégoire le Grand se servait volontiers de la nouvelle version, sans renoncer à l'ancienne. Comment elles se trouvèrent toutes deux en présence, et comment la Bible hiéronymienne gagna peu à peu du terrain, c'est l'histoire de la Vulgate, racontée récemment par M. Samuel Berger. Son triomphe ne fut pas sans qu'elle reçût quelque blessure, et parmi les atteintes les plus sensibles à son intégrité, il faut compter ces VÀhle^ pleniores où on a complété les Septante par l'hébreu d'après Théodotion. On sait aussi que l'ancienne version des psaumes ne put être dépossédée ; n'est-ce pas surtout aux psaumes que pensait Augustin en menaçant Jérôme de la routine toi aetatum .successionibns decanlatum ?
Sur d'autres points, le triomphe fut trop complet, car on avait éliminé ainsi bien des passages
OÙ le texte des Septante était meilleur, et tel est devenu le prestige de la Vulgate nouvelle que bien des gens ne voudraient pas lui préférer un texte des Septante, de peur de manquer au sens ecclésiastique et traditionnel! L'esprit traditionnel et l'esprit critique se sont donc toujours coudoyés dans cette histoire, et aucun des deux, — heureusement, — n'a été assez fort pour réduire l'autre au silence. Ne serait-il pas à propos de les voir réconciliés? Évidemment, rien ne doit troubler la tradition lorsqu'il s'agit de la version officielle, c'est l'arche sainte à laquelle nul n'a le droit de toucher sans l'ordre du chef de l'Église.
L'esprit critique ne serait pas aujourd'hui aussi hardi qu'au temps de saint Jérôme. Nul de ses tenants ne prétendra que sa version puisse jamais détrôner la version authentique. Mais il demande à interpréter les passages encore demeurés obscurs et espère pouvoir dire du nouveau, même sur les endroits clairs. A son tour, l'esprit traditionnel refusera-t-il d'accorder sa confiance à l'étude respectueuse et scientifique dans les limites des anciennes libertés? Assurément le souvenir de la grande révolution qui s'est opérée pacifiquement au cinquième siècle est de nature à rappeler à tout le monde que le vin vieux n'est pas toujours le meilleur et que l'Église n'a jamais refusé sa sympathie à la critique qui ne prétendait que la défendre et la servir.
UN ÉVEQUE SYRIEN DU V' SIÈCLE, RABULAS, ÉVÉQLE d'ÉDESSE, f i35,
(La Science catholique, 15 septembre
Rabulas n'est point inconnu à ceux qui s'occupent de l'histoire de l'Église ; on savait quelque chose de son rôle au concile d'Éphèse, on ne connaissait pas les détails de son histoire. La vie de ce grand évêque, si célè)3re de son temps, que saint Cyrille proclamait « la colonne et le fondement de la foi en Orient », a été racontée avec une vive sympathie, par un contemporain, clerc sans doute de l'Église d'Édesse, qui avait appris de la bouche même de Rabulas ce qu'il n'avait pu voir de ses yeux. Son admiration s'augmente peut-être des appréhensions que faisaient naître dans une partie du clergé les tendances nestoriennes d'Ibas; on ne peut néanmoins suspecter sa sincérité, ni sa véracité, dans le tableau qu'il trace de la métropole d'Édesse, au y" siècle. Cette narration était demeurée ignorée jusqu'à l'importante publication d'Overbeck.
Elle n'a pas été traduite en français et devrait l'être, car il y a un véritable attrait à se trouver
chez soi dans un milieu si éloigné par le temps et l'espace. Quelques usages diffèrent des nôtres, l'esprit est le même. L'Église d'Édesse, la première peut-être des églises fondées parmi les gentils, si fière de l'apostolat de saint Thomas et du disciple Addée, joint son témoignage à celui des Pères grecs et latins sur nombre de points importants du dogme et de la discipline. M. Bickell a déjà indiqué ces points : le saint sacrifice de la Messe, la transsubstantiation, la vénération des saints et de leurs reliques, le Purgatoire, la canonicité des livres deutéro-canoniques (Baruchj, le mérite du jeûne et des vœux de religion, l'obligation des clercs au célibat, l'indissolubilité du mariage, la sainteté parfaite de Marie, auxquels nous pourrions ajouter la nécessité de la grâce intérieure, non seulement pour éclairer l'intelligence, mais aussi pour fortifier la volonté. Nous ne parlons pas ici du dogme de la maternité divine et de l'unité de personne en Jésus-Christ que Rabulas défendit avec tant d'énergie. Si toute équivoque sur son rôle au concile d'Éphèse n'est pas dissipée, on verra du moins que son opinion dogmatique n'a jamais varié depuis le début delà controverse.
C'est surtout d'après les sources citées en note, que nous écrivons cette notice sur la vie et les œuvres de Rabulas en suivant ordinairement le biographe contemporain i.
1. Voici la liste des documents concernant Rabulas, publiée par Overbeck en caractères estranghelo, avec la ponctuation
Habillas iRabboulah), devenu évoque d'Édesse, racontait lui-même comment il s'était converti.
Son père était païen et prêtre des idoles : « ce fut par ses mains que l'impie Julien se sacrifia lui-même aux démons quand il vint combattre les Perses ». Sa mère était chrétienne. L'Église tolérait alors ces mariages mal assortis [impares]., dans l'espérance d'une conversion. La mère de Rabulas, véritable Monique , fit de constants efforts pour amener son mari à la foi de Jésus-Christ; tandis que le prêtre païen, moins indifférent que Patritius, essayait de son côté de la gagner aux idoles. Us convinrent à la fm de se laisser
1res inriparfaite dont parle Noeldeke, p. 6 de sa Syrisc/ic grammatik :
Ralmhv : Vita. Canones, Moniln ad cœnobitas, Prœcepta cl, monita ad Sacerdotes et liegulares, Epistola ad Andream Samosalenum, L'pislola Andrex ad Rabnlani, Pars epistoke ad. Cijrillnni, Epistola Cyrilli ad Rabulam, h'j epistola ad Gamalinum, Ex eadem Epistola, Homilia quam Rabulas habuit in Ecclesia Constantinopolitana , Supplicationes ordinis primi (p. 159-250), Ralmlœ supplicationes ordinis quarti, — ordinis seplimi (p. 362-379).
Quelques-unes de ces poésies semblent élre de simples traductions des menées grecques.
Le D' Bickell, qui a si bien mérité des lettres syriennes, et dont nous suivons la traduction, sauf en quelques points de détail, a publié, en 1874 : Ausgeivaehlte Schriflen der syrischen Kirchenvaeter Aphraates, Rabulas und Isaak v.Xi7iive, ziim ersten Maie aus dem syrischen uebersetzl, von D' Gustav Bickell, Kenipten.
libres. Vaincue comme épouse, la fidèle chrétienne reporta ses espérances sur son fils et obtint qu'on lui donnât une nourrice chrétienne, détail qui ferait sourire si on ne savait combien les premières impressions sont profondes. Saint Augustin ne nous dit-il pas qu'il n'oublia jamais le nom de Jésus-Christ, parce qu'il l'avait appris sur les bras de sa mère?
Cependant Rabulas élevé « dans la science des Grecs » comme les jeunes gens distingués de Kennesrin (nid d'aigles), la Chalcis des Grecs, suivait la religion de son père. L'influence de sa mère fut encore assez forte pour lui l'aire épouser une chrétienne ; les deux femmes joignirent leurs efforts : tout était inutile. Rabulas occupait un rang élevé dans l'administration impériale; le biographe de saint Alexandre l'Acémète dit qu'il était préfet. Sous Théodose, si zélé pour l'unité catholique, ce n'était point une raison de demeurer dans le paganisme.
Rabulas ne s'y attardait pas non plus par ignorance ou attache à d'antiques superstitions comme les habitants des campagnes. Il semble, à lire son biographe, qu'il était retenu, comme tant d'autres grands personnages de ce temps, par le secret orgueil qui empêchait un homme d'un rang si distingué de s'avouer vaincu, et par le charme des souvenirs littéraires du paganisme. Il parait certain, du moins, que son esprit fut convaincu longtemps avant qu'il eût le courage de faire la démarche décisive. Cette conversion
fut l'œuvre de la grâce. Rabulas se rendit parce qu'il vit des miracles. Dans le monastère du bienheureux Abraham, àTextrémité de ses domaines, une paralytique recouvra la santé sous ses yeux. « A la vue de ce prodige, le B. Rabulas est saisi d'étonnement. Il se disait à lui-même, comme il nous le raconta plus tard : Tu craius le déshonneur en reniant les dieux infâmes des Grecs pour confesser un Dieu crucifié ! Vois pourtant ce qu'a opéré en toi la mémoire de sa croix, quand celte femme a été g"uérie : prends donc courage! » Quand la crise religieuse est toute morale, une mère, et une mère qui prie, sent mieux qu'un controversiste le progrès de la grâce : « sa mère s'aperçut quil avait changé de couleur >•. Non moins modeste que la mère d'Augustin, cette humble chrétienne, dont nous voudrions savoir le nom, s'efface devant l'évêque. Son rôle se borne à conduire son fils à celui qui doit achever ce qu'elle a si bien commencé : « Joyeuse et prompte, elle se rend auprès du B. Eusèbe, évoque de sa ville, pour lui apprendre ce qui se passait dans l'âme de son fils. Il se réjouit à son tour, appelle Rabulas et lui interprète plusieurs passages des Écritures sur le Christ. »
C'était alors l'argument préféré : le triomphe de Jésus-Christ sur l'idolâtrie, si clairement annoncé par les prophètes, frappait tous les regards. Rabulas ne se rendait pas : il avait besoin moins de lumière que de force. Eusèbe, mettant sur son propre compte cet insuccès, conduit Ra-
biilas « à lillustre Acace, évêque de Halab, car ils étaient frères dans le Christ et avaient été instruits ensemble dans l'enceinte d'an monastère ». Acace. évêque de Halab, la Berée des Grecs, l'Alep d'aujourd'hui, était sans doute déjà célèbre pour cette dextérité qui devait le faire choisir, à l'àg-e de cent dix ans, pour être le médiateur entre saint Cyrille et Jean d'Antioche. Il semble, en effet, avoir compris tout d'abord que Rabnlas ne reculait que devant l'humble aveu de son erreur. Après un charitable accueil : « Mon fils, dit-il à Rabulas, vous ne pouvez comprendre la force de la vérité et lui rendre hommage, si vous ne reconnaissez d'abord que votre croyance est erronée. Rabulas répondit : Gomment puis-je savoir que j'adhère à l'erreur si la vérité elle-même par sa lumière ne m'apprend à distinguer entre le vrai et le faux? Acace réplique fortement : Pour connaître la vérité, il vous faut voir que jusqu'à présent vous ne l'avez pas connue. Rabulas : Savoir que je ne connais pas la vérité, ce n'est pas connaître la vérité; c'est seulement être convaincu que je suis dans l'erreur : et c'est la vérité que je veux connaître. Acace : Croyez que Notre-Seigneur Jésus est fils de Dieu et la vérité saura bien vous attirer. Rai)ulas : Et qui me persuade que le Christ est bien cette vérité que je dois reconnaître? Eusèbe intervint : La vérité elle-même se fera connaître à vous si vous vous débarrassez de votre science et si vous reconnaissez la nécessité de la sienne.
UN ÉVÊQUE SYRIEN DU V^ SIÈCLE. 19i
Rabulas : Mais comment pnis-je oublier ces choses dont le souvenir se présente à moi malgré moi? Eusèbe : Quand vous ferez demeurer dans votre âme le souvenir constant de Jésus, à sa vue les malins qui vous font la guerre fuiront loin de vous comme se dissipent les ténèbres aux rayons de la lumière'. »
L'entretien se prolongea. En vérité, de pareilles conversions n'étaient point faites à la légère. D'ailleurs, les évêques comprirent que la controverse était inutile.
Rabulas était plus éclairé qu'il ne voulait l'avouer : on peut avoir assez de lumière pourvoir qu'une religion est fausse, sans cependant con- .naitre la véritable. On eut recours à la prière. « Rabulas fit vœu d'aller prier à l'église des glorieux martyrs Cosme et Damien. Gomme il était dans le temple, il vit un homme qu'il connaissait pour aveugle recevoir la vue, et admira la vertu de la Croix. Mais il s'étonna plus encore du prodige que Dieu opéra dans sa propre personne, car le Seigneur ouvrit ses lèvres, et il rendit une louange nouvelle, louange à Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.» L'œuvre de la grâce avait été longue : son triomphe fut éclatant. Comme tant d'autres grands convertis de ce temps, il se tourne aussitôt vers l'état monastique : cependant il veut
1. La vio de saint Alexandre l'Acémète altrilme à cet illustre fondateur de 1 1 louani^e perpétuelle la gloire davoir eonverti Rabulas. Les deux récils peuvent aisément se concilier, sauf pour le lieu du baptême. Acta Sanclorum, I. p. 1020-1029.
lî)2 MÉLANGES D HJSTOIRE RELIGIEUSE.
voir Jérusalem et être baptisé comme le Christ, dans le Jourdain (vers Tan 400) .
Il fut donc l'un des pèlerins qu'un mouvement général de la piété chrétienne poussait en Terre sainte. Il a pu rencontrer à Jérusalem Rufîn et Mélanie, saint Jérôme et sainte Paule près de la grotte de Bethléem, Nous savons seulement qu'il a pleuré au Golgotha et qu'après avoir visité les saints Lieux, « il descendit vers le Jourdain, se présenta aux prêtres et répéta devant eux sa confession de foi : ils lui firent l'onction et le baptisèrent. Or, aussitôt qu'il remonta de l'eau, le vêtement qui, suivant la coutume des époux spirituels du Christ, ceignait son corps, parut ruisselant de tous côtés du remède unique, du sang du Christ, en forme de croix et tous ceux qui étaient là virent ce grand prodige » également attesté parle biographe de saint Alexandre. « Quand il eut participé aux saints mystères du corps et du sang de Notre-Seigneur, et qu'il eut été initié à chaque mystère divin, il re^^[nt à sa ville natale. » Vendre ses biens pour en distribuer le prix aux pauvres, affranchir ses esclaves et leur donner un pécule s'ils voulaient rester dans le monde, instruire les autres et les faire entrer dans les monastères, tout cela parut facile à Rabulas; son biographe ne parait même pas s'étonner beaucoup de ce miracle de l'ordre moral que le Christianisme faisait souvent; il suit cependant la trace mystique de ces aumônes et remarque qu'elles pénétrèrent jusqu'à Édesse,
comme une prophétie par action du lien spirituel qui devait unir cette Éfilise à son évoque : « carie Christ la lui fiançait déjà par le gage des aumônes, les pauvres étant les amis de l'époux».
Sa mère et sa femme, heureuses de voir leurs prières exaucées, ne voulurent point se laisser devancer par le généreux néophyte ; elles entrèrent dans un cloître, comme lui. Elles crurent même que la vie religieuse offrirait A leurs enfants les sûretés nécessaires à leur éducation et les placèrent en divers monastères.
La vie monastique comprenait sans doute en Syrie les trois degrés dont saint Jérôme^ nous parle pour l'Egypte : grands monastères, reli gieux vivant par groupes de deux ou trois frères, anachorètes du désert. Il nous semble que Rabulas parcourut ces trois carrières, car le mal que dit saint Jérôme du second groupe ne s'applique pas nécessairement à tous les religieux de cette catégorie.
Rabulas vécut d'abord dans le grand monastère du bienheureux Abraham : celui-ci le jugeant assez exercé l'invita à se faire un petit couvent'^.
1. Tria suiil iii Egyplo iiionachoruin gênera : ca-nobitae quosiii commune viventes possumus appellare — hi bini vel lerni, nec mullo plures simiil babitanl, — anachoretœ qui soli babilant per déserta. Hier. Ep. 22.
2. M. Bickell n'admet pas cet étal intermédiaire : je traduirais volontiers comme lui si le contexte niiidiiiuait que Rabulas était à la tête de ses compagnons, ce qui ne peut s'entendre du monastère d'Abraham, et ([ue le pain manquait, ce qui marque aussi qu'il
« Là il eut pour compagnons son frère et le bienheureux Eusèbe, qu'il fit plus tard évêquede Telia. Leur monastère était comme tous les autres une image de FÉglise des Apôtres, car tout ce qu'ils possédaient était en commun. » Rabulas semble avoir eu la direction de ce petit couvent. Il eut souvent l'occasion de montrer sa force d'âme quand le pain, ordinairement fourni par les grands monastères, venait à manquer : et ses vertus brillèrent d'un si grand éclat, même dans cette solitude . que saréputation naissante le poussa dans le désert. Rabulas « se déroba à l'empressement des hommes en pénétrant plus avant dans le désert comme avait fait le B. Antoine. Il trouva une petite caverne souterraine et à côté un filet d'eau. Là son unique occupation était la prière continuelle, l'office des psaumes et la lecture des Ecritures. Ce sont là les véritables règles de tous les monastères bien établis », remarque notre biographe.
Pénétrer dans le désert, c'était en quelque sorte défier le diable à un combat corps à corps. Satan ne se laissa pas braver. « Il faisait ramper autour de lui et au-dessus de lui des reptiles et des scorpions, des basilics et des aspics, et quand tous furent vaincus par le signe de la Croix et que Satan se vit réduit à l'impuissance, il brisa le vase dont Rabulas se servait pour recueillir l'eau qui tombait goutte à goutte. » Trait de
';';i;;it de prtliU couveiit^ auxquels les grands inouaslères envovaient la nounilure.
basse méchanceté digne de Satan que nous retrouvons dans la vie du vénérable curé d'Ars.
Les anachorètes avaient encore d'autres ennemis, moins redoutables cependant, les Bédouins. Une troupe d'Arabes vint à son tour visiter le serviteur de Dieu : « mais voyant ce mort vivant dans cette grotte vide, ils se contentèrent de lui enlever son pain et sa couverture : ce dont il ne manqua pas de rendre grâces au Seigneur » .
Dieu, qui n'avait pas permis que saint Paul ermite mourût sans que sa vie admirable fut connue des hommes, ne laissa pas Rabulas au désert. Ses moines vinrent le prendre ; il se laissa faire, son zèle l'entraînant à une de ces actions extraordinaires qu'il est peut-être également téméraire d'imiter et de blâmer. BalbeU était restée païenne. Rabulas et son amiEusèbe y pénétrèrent pour briser les idoles ou recevoir la couronne du martyre. « Leur tentative n'eut aucun des résultats qu'ils espéraient; les païens irrités se saisirent d'eux et les frappèrent jus([u'à ce qu'on les crut morts; on les jeta ensuite du haut d'un escalier, mais ils se relevèrent vivants, réservés par Dieu pour obtenir à d'autres la couronne. » La mission que Dieu leur réservait était l'épiscopat.
« Diogène, évêque d'Édesse, étant mort, les évoques se réunirent à Antioche avec Acace,
évêque d'Alep, auprès du patriarche Alexandre, afin de choisir celui qu'ils devaient faire asseoir sur le siège d'Edesse. »
Cette élection faite uniquement, à ce qu'il semble, par les évéques de la province, sous la direction du patriarche, se porta sur Rabulas qu'on arracha à son monastère pour l'amener à Antioche. De grands exemples d'une humilité sincère avaient en quelque sorte fait une loi aux élus de protester de leur indignité ; on n'en persistait pas moins dans le choix qu'on avait fait. Mais ces protestations, devenues banales, étaient assez aisément suspectes : « On disait pour la forme : Je ne puis prendre sur moi l'honneur de la puissance, je n'accepte pas, parce que je ne suis pas digne. Rabulas, au contraire, vraiment spirituel, n'essaya pas de se servir de ces expressions accoutumées. » Il vit dans le choix des évêques la volonté de Dieu : « J'ai obéi à sa parole en quittant un monde mauvais pour le suivre ; je reçois encore son ordre avec foi et rentre au milieu du monde; je ne désire que sa volonté. »
Reçu avec enthousiasme par Édesse, Rabulas s'appliqua tout d'abord à la sanctification du clergé de son diocèse.
Le luxe tendait à l'envahir : « on avait fabriqué des vases d'argent pour servir aux dix tables des clercs; il les fit vendre, leur conseillant avec douceur de se servir de vases de terre ». Il voulait vendre môme les vases d'or et d'argent
UN EVP:QUE syrien du V" SIECLE. 197
qui servaient au culte, mais il céda sur ce point aux prières des fidèles par respect pour les intentions de ceux qui les avaient donnés. Ses instructions à ses clercs sont pleines de bienveillance, animées d'un zèle éclairé. Le passage suivant montrera que la discipline tolérée par le concile d'Ancyre sur le mariage des clercs n'était pas la discipline ancienne do l'Église syrienne' : « Je vous en prie, par la douceur et l'humilité du Christ, avant tout, évitez la conversation des femmes. Que nul d'entre vous ne se permette de faire habiter avec lui la fille de son père ou la fille de sa sœur ; si c'est possible, et si cela ne vous est pas trop à charge, j'en dis autant de vos mères et de vos sœurs, pour l'honneur de la chasteté.
« Surtout n'abaissez pas votre dignité à prendre des servantes ou des serviteurs laïques : que plutôt votre charge soit honorée par des frères participants de notre mystère, comme il convient aux saints, ou même servez-vous les uns les autres quand l'un de vous demeure avec son collègue, comme il (ionvient à la charité du Christ. »
Il leur recommande aussi de s'abstenir de manger de la chair et de prendre des bains sans nécessité, d'éviter l'avarice, les habits
1. On voit encore dans le Iraitti de Jean, métropolitain de Darak, sur les mariages des pnHres {vnv siècle;, que le vœu de l'Église était que « les prêtres fussent vierges, comme les moines ».
luxueux, les occupations séculières, les procès, les promenades oiseuses; il leur prescrit au contraire le jeune, la prière, l'office divin dans l'Église et la lecture des saintes Écritures. (3n nous dit même x qu'à cause des changements que contenait le Nouveau Testament, il le traduisit du grec en syriaque, exactement, tel qu'il était ». Simple re vision sans doute, mais qui montre bien son zèle pour la correction des Écritures.
Il savait punir les clercs indociles, honorer et élever aux grandes charges ceux qui marchaient dans l'humilité, fussent-ils d'une naissance obscure. Mais il comprenait que le bien de son Église dépendait du choix qu'il ferait lui-même de ceux qui devaient l'administrer. Là encore nous retrouvons nos coutumes latines ; on croirait lire une page du Pontifical romain : « D'une voix élevée, il proclamait en face de toute l'Église les noms de ceux qu'il faisait entrer dans la cléricature, témoignant au nom de Dieu à tous ceux qui l'entendaient que s'ils connaissaient en eux quelque chose qui fût indigne de Dieu, ils l'indiquassent. » Jamais il ne voulut admettre d'ordination précipitée : il faisait une enquête, exigeait un sincère exercice des vertus chrétiennes, questionnait lui-même les ordinands. « Il voulait, autant que le permet la nature humaine, que les prêtres dans leur ministère fussent comparables aux anges du ciel. »
UN ÉVÉQL li SYRIEN DU V SIÈCLE. 199
Son opinion sur l'usage que les clercs devaient faire de leurs biens n'est pas moins digne d'attention : « Pour nous, nous vivons du bien des pauvres, plutôt qu'ils ne sont entretenus par nous, à le prendre en stricte justice; car les possessions que l'Église reçoit des fidèles, c'est pour l'entretien des orphelins, des veuves et des indigents; nous, administrateurs, avons simplement le droit de prendre ce qui nous est nécessaire, comme le reste des pauvres. »
L'esprit de ces monitions épiscopales est parfaitement conforme aux canons et constitutions que Rabulas a formulés pour les clercs et les moines, et qui forment le droit canonique de l'Église syrienne.
Outre les recommandations déjà citées pour sauvegarder la chasteté des clercs, il leur interdit de faire des collectes extraordinaires sur le peuple, soit lors des visites épiscopales, soit en l'honneur des saints, de s'occuper de procès, de se mettre aux gas-es des séculiers, de se rendre