Bickcil, |i
annonçaient la décadence de la vie religieuse en Orient : elle florissait cependant encore.
Religieux et religieuses s'employaient au soin des malades : là, comme ailleurs, le christianisme et le zèle d'un saint opérèrent leurs merveilles de charité ; nous voyons apparaître, cï Édesse, les frères hospitaliers et les sœurs de charité :
« Il fit une réforme importante dans l'hôpital de la ville, car avant lui il n'en avait que le nom et point l'office. Il lui assigna des terres déterminées parmi les biens de l'Église, afin que leurs revenus pourvussent à ses dépenses, ce qui permit de lui faire des legs.
« Le plus dégoûté n'eiit pas refusé de se nourrir des aliments variés que ses soins fournissaient aux malades. On n'aurait su reconnaître qu'il y avait là des malades et des blessés, tant était grande la propreté qui régnait par ses ordres. Les lits étaient agréables à voir avec leurs molles couchettes : on n'y voyait jamais de couvertures viles ou sales. Des diacres fidèles et diligents prenaient soin de leur traitement avec des frères pleins de charité.
(t II fît de même pour l'hôpital des femmes. Celui-ci n'existait même pas du tout. Ce fut par ses ordres qu'on le bâtit avec les pierres de ([uatre temples d'idoles détruits dans la ville par son ordre. Il lui donna pour supérieure une diaconesse avec des religieuses.
(( Il avait une sollicitude spéciale des pauvres
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lépreux qui habitaient hors de la ville comme un objet d'horreur et d'abjection : il leur préposa un diacre avec des frères pour les servir.
« Lui-même s'appliquait au soulagement de leurs âmes. Combien de fois pour leur consolation ne donna- t-il pas le «aint baiser de paLx à ces lèvres rongées par la lèpre? Il les encourageait à ne pas défaillir sous l'épreuvre divine, les excitant plutôt à rendre grâces à Notre-Seigneur de leurs souffrances, leur disant : Souvenez-vous, mes frères, de ce qui est écrit : « Pour avoir supporté des maux Lazare a été « jugé digne de reposer dans le royaume sur le « sein d'Abraham. »
C'était encore une œuvre de charité d'attaquer fortement la passion du cirque et du théâtre.
Il interdit expressément et absolument « ces spectacles honteux où les bêtes féroces répandaient le sang humain dans le stade ^), et la raison qu'il en donnait est touchante : « Se peut-il que, dans une ville chrétienne, des hommes qui mangent le corps de Dieu et boivent son sang dans la foi aillent voir déchirer par les bêtes la chair de leurs frères? »
Au milieu des sollicitudes de la vie active, Rabulas n'oublia jamais qu'il avait été moine et conserva dans l'épiscopat l'austérité de sa première ferveur. Le tableau de cette dure existence est tracé avec admiration par notre auteur, qui ne semble pas garder rancune à son prélat d'avoir soumis son entourage à si maigre régime,
que « la pAleur de ses traits et l'aspect de ses compagnons suffisaient à indiquer à la seule vue ces pratiques austères ». Nous sommes habitués au récit de ces merveilles par la vie des moines de Nitrie : il n'est pas moins admirable de voir ce métropolitain se contenter de trois onces de pain, avec un simple plat de légumes, et envoyer aux malades et aux blessés de l'hôpital ce que les fidèles lui destinaient. — Im plat de verre, une écuelle de terre avec une cuiller en bois suffisaient à son humble table ; une tunique de poil et un simple manteau étaient son vêtement ordinaire ; pour le service de l'Église il avait un burnous (birounah) l'hiver, une chasuble plus légère, l'été. Les souvenirs de sa vie monastique le poussaient encore vers la solitude.
« 11 prenait, de temps en temps, une semaine pour la prière continuelle. Il se séparait alors des hommes et se retirait dans un lieu écarté de son habitation, se dérobant à la vue de ses commensaux : il cessait alors de lire pour se recueillir pleinement dans le doux repos de ses pensées. »
Cela même ne contentait pas, ou plutôt ravivait son ardeur contemplative : « Chaque année, pendant quarante jours, il quittait la ville et prenait son vol pour fuir dans son monastère de Kennesrin. » Il aimait d'ailleurs à se trouver avec les moines ; dans chaque monastère il avait sa cellule, il vénérait les reliques des
anciens pères « dont les ossements répandaient la bonne odeur du Christ » ; il se recommandait à leurs prières, montrant ainsi sa foi en l'intercession des saints.
Tant de vertus accompagnées du don des miracles ne restèrent pas sans résultat. La vénération publique se porta bien souvent à couper ses habits, qu'on se distribuait comme un gage précieux de la bénédiction divine. On aimait aussi à donner aux enfants le nom de Rabulas.
Il était devenu, comme tant d'autres évêques de ce siècle, l'appui des pauvres et des opprimés, et le véritable magistrat de la ville. Les désordres n'étaient pas rares, sur cette frontière toujours disputée entre les Romains et les Perses.
Rabulas semble avoir joué à Édesse le rôle de défenseur de la cité, si glorieusement porté par nos évêques de Gaule pendant les invasions barbares : « De son temps, les soldats non seulement sabstenaient de faire du tort aux artisans et du désordre dans les campagnes, ils étaient même comme contraints d'honorer le caractère sacerdotal en ceux qui en étaient revêtus, fussent-ils d'une humble apparence. Qui eût osé, de son temps, piller un misérable, faire tort à un pauvre ou vexer son prochain? » Un passage du texte, malheureusement illisible en partie, nous montre cette influence s'étendant même sur les magistrats et les détenteurs du pouvoir qui n'osaient plus protéger les crimes des grands ou disputer ses droits à l'évêque. Sa vigilance
s'étendait naturellement d'une manière particulière sur les mariages, c II ne consentit jamais qu\iu homme prit pour femme la fille de son frère ou la fille de sa sœur; moins encore qu'un homme renvoyât sa femme sous aucun prétexte ; cela ne pouvait aucunement se faire s'il en était averti, car il ne permettait pas qu'on fit rien contre la volonté de Dieu. » Indice assurément remarquable de l'opinion primitive de l'Eglise orientale sur le divorce, et qui nous conduit à interpréter un canon du même Rabulas permettant la séparation en cas d'adultère, d'une simple séparation, non d'un véritable divorce autorisant un second mariage.
« Son zèle pour la justice, et la pénétration de son esprit lorsqu'il rendait sa sentence le firent comparer à Moïse ; son ardeur à défendre la foi et à ramener les hérétiques, à Josué et à Josias. Car le pays d'Édesse envahi par l'hérésie ressemblait à la terre de Canaan. »
La simple énumération des sectes suffit à nous donner une idée de la tâche qui lui incombait.
A cette époque, il y avait encore, en Syrie, beaucoup de partisans de Bardesanes, dont la doctrine se transmettait avec les chants qu'il avait composés: on y trouvait des Marcionites, ((uelques Manichéens, des Borboronites, secte particulièrement impure, que Rabulas chassa de son diocèse, des Audiens, secte récemment fondée en Syrie, qui possédait une hiérarchie, des Massiliens : tous furent ramenés à l'Église, leurs
temples détruits ou consacrés au culte catholique. On était alors sous l'empire des lois d'unité, auxquelles la maison de Théodose fut toujours fidèle : Rabulas put donc recourir légalement à l'appui du pouvoir dans cette lutte contre l'hérésie; cependant son biographe attribue son succès à la persuasion, à sa douceur et à sa miséricorde. Il n'excluait même pas les Juifs de ses aumônes et eut la consolation d'en amener un grand nombre à la foi.
Le biographe de saint Alexandre nous fournit un autre trait. Il y avait à Édesse des écoles où l'on admettait les enfants des environs, fussentils fils de païens. Rabulas les faisait venir deux fois par mois, les catéchisait et les baptisait avant de les renvoyer dans leur patrie.
« Le troupeau de Rabulas ne formait plus qu'un seul corps, le corps de l'homme parfait », lorsque éclata la grande controverse théologique sur la personne du Christ et le titre de Mère de Dieu, qu'on doit donner à Marie.
Notre intention n'est pas de raconter, même sommairement, des faits bien connus. On sait comment le concile d'Éphèse, trop hâtivement tenu sous la présidence de saint Cyrille représentant le pape saint Célestin, fut troublé par le mécontentement de Jean d'Antioche sou-
tenu par les évêques de son patriarcat i. Nous avons cependant promis d'insister sur le rôle de Kabulas.
On l'a toujours rangé parmi les évêques orientaux qui suivirent le parti de Jean d'Antioche. Il n'aurait rompu avec eux qu'après le retour de Jean à Antioche et de saint Cyrille à Alexandrie, c'est-à-dire dans l'hiver de i31 à i32. Cette opinion s'appuie très fortement sur ce fait que le nom de Rabulas se trouve au bas de deux lettres envoyées par les dissidents, la première au peuple d'Hiérapolis, la seconde à leurs délégués à Constantinople ~.
Les documents publiés par Overbeck prouvent très nettement, commel'a fait remarquer Bickell, que si Rabulas a eu quelque complaisance pour son patriarche, il a du moins dès le principe partagé la manière de voir de saint Cyrille. Peut-on aller plus loin et douter que Rabulas ait même pris part au schisme? Il faudrait pour cela infirmer Fargument tiré des signatures. Or, il ne suffit pas d'alléguer sans preuves la bonne foi assez suspecte des Grecs ; mais il y a des raisons positives de croire que les Orientaux ont grossi le nombre de leurs adhérents.
Je cite l'autorité des partisans de saint Cyrille, le vrai concile d'Éphèse. D'après eux, le conci-
1. On est obligé de reconnaître que saint Cyrille alla trop ■vite, et que Jean put se plaindre de n'avoir pas été attendu. [Note de 1914..]