‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 73 sur 109 · Hardouin, p. 1532 et p · texte numérisé non relu

Hardouin, p. 1532 et p

liabule de Jean, qui le 26 ou le 27 juin i31, jour de sa première séance, ne comptait que quarante-trois évoques, est toujours allé en diminuant. Le concile donna deux listes de ces évoques : Rabulas ne figure ni dans celle du 1^'' juillet, ni dans celle du 17 juillet. Ne peut-on dès lors supposer que les partisans de Jean ont enflé leurs listes et signé pour les membres du patriarcat absents, afin d'atteindre le cbifiFre de cinquante-trois signataires dans la première lettre, de quarante-deux dans la seconde, sans compter les huit partisans du schisme auxquels elle est adressée ?

Ce n'est là qu'une conjecture et je ne me la permettrais pas, si les documents nouvellement produits ne nous montraient dans Rabulas un adversaire résolu de Nestorius dès l'origine de la controverse ; nous faisons allusion à sa lettre à André de Samosate et à son homélie prononcée dans l'église de Constantinople devant le tyran lui-même, c'est ainsi que le biographe de Rabulas nomme Nestorius; on doit donc, ou supposer que les dissidents ont ajouté quelques signatures, ou admettre une inconcevable légèreté dans cet évèque auquel saint Cyrille a pu écrire : « Votre piété s'est toujours signalée, mais surtout dans ce temps où vous êtes pour tous les Orientaux la colonne et le fondement de la vérité », auquel il soumettait ses écrits, et dont il faisait lire « les lettres devant tout le clergé et les évèques

assemblés à Alexandrie, leur montrant ainsi que le Christ ne dort pas, mais qu'il a partout des luminaires qui remplissent le lieu de vie ».

Voici l'importante lettre à André de Samosate ^ , de l'hiver i30-431 ; elle nous ramène au récit de la vie de Rabulas.

« Lettre de W Rabulas à André de Samosate :

« A mon Seigneur très honoré et ami de Dieu l'évêque André, Rabulas. Je désirais beaucoup rencontrer votre Révérence : mais tantôt une maladie qui m'est survenue, tantôt les rigueurs de l'hiver, tantôt la répugnance de votre Révérence m'en ont empêché. Peut-être si nous avions pu discuter ensemble amicalement nous aurions évité d'être froissés par des nouvelles venues de loin. Mais aujourd'hui, je suis contraint d'écrire à votre Révérence au sujet d'un traité qui m'est tombé dans les mains et qui contient la réfutation des douze propositions rédigées par le révérend Cyrille, évêque. D'abord je pensai que ce livre était du vénérable Nestorius, car il contenait manifestement les propres doctrines pour lesquelles nous le blâmons tous; aussi lorsqu'on nous a affirmé que ce livre est de votre Sainteté, nous avons été

1. Codex iiiaximœ auctoritatis manu nilida scribcT Edesseni anno grœcoruni 873 (A. D. 562) confectus, e|)istolain Rabulaî ad Andrcain Sainosatenum, Cyrilli Alexaiidrini ad cuindem et Theodoreluin. Andre<'e responsutn ad Rabulam et paitein cpislola; Rabuke ad Cyrillum continct (Overbeck, Codicum descriptiv, p. xix).

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surpris. Il convient donc que je vous écrive afin d'être éclairé par la réponse de votre piété. Car la distinction des natures, surtout après l'union, m'émeut beaucoup puisqu'elle introduit deux fils au lieu d'un, comme l'a dit l'admirable Anastase au milieu de Constantinople : je confesse le Père, le Fils et l'Esprit-Saint et Notre- Seigneur Jésus-Christ : or, je suis loin d'adhérer à tout cela, et ^ j'accepterais et supporterais tout avec joie plutôt que de communiquer à un tel blasphème. »

On voit par cette lettre que s'il fallait soupçonner fabulas de n'avoir pas eu des idées très précises sur l'union delà divinité et de l'humanité en Jésus-Christ, il serait plus facile de le convaincre de tendances monophysites que d'idées nestoriennes. Cependant il faut se souvenir qu'Eutychès n'avait pas encore paru, et que saint Cyrille avait admis l'expression d'union physique, qui, dans sa pensée, signifiait union réelle de subsistence et peut-être d'existence, à la différence de l'union morale de Nestorius ; comme les thomistes disent prémotion physique pour exprimer cette idée que Dieu meut la volonté non seulement par des attraits objectifs, mais par une véritable impulsion-. La même explication doit

1. Bickell traduit : « Car je ne puis accepter et supporter avec joie rien de senablable, ni me rendre participant de tels blasphèmes. »

2. Après les travaux récents il est inutile de signaler l'insuffisance de cette explication. [Note de 1914.]

UN ÉVÈQIE SYRIliN D'J V' SIl.CLE. 217

être donnée aux expressions du biographe rapportant la doctrine prèchée par Rabulas pour combattre Terreur nouvelle. Il affirme nettement que les propriétés de chaque nature restent intactes. Voici d'abord l'exposé de l'erreur nestorienne, peut-être légèrement exagérée : i< Je frémis, seulement en rapportant les blasphèmes que Nestorius osait proférer : « la bienheureuse « Marie n'est pas la mère de Dieu ; elle n'a engen- « dré que l'homme : car si Marie est la mère du « Fils, Elisabeth sera la mère de l'Esprit-Saint » . Il osa dire que le Fils avait habité en Jésus comme l'Esprit en Jean. C'était le serviteur né de la femme, qui avait souffert selon sa nature; et le Fils habitant en lui faisait des miracles. »

Rabulas s'émut et réi'uta cette doctrine qu'il appelait un nouveau Judaïsme, à l'aide des écritures. On remarque avec intérêt ce passage de Baruch' : « Notre Dieu a paru sur la terre et a conversé avec les hommes », cité sous le nom de Jérémic'.

Il ajoutait sa propre profession de foi : '< Jean a dit : « Au commencement était le Verbe et le « Verbe s'est fait chair », non en changeant de nature, loin de nous cette pensée, mais lui. Seigneur de l'univers, a pris la forme de l'esclave, en devenant un homme parfait; il n'a pas non plus cessé d'être Dieu, mais les propriétés de sa

l.Barucli, m, 28.

2. Les Syriens considéraient donc le livre de BarucU comme canonique, il était compris dans les œuvres de Jérémie.

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divinité et de son humanité sont conservées, et il est un, nature et personne du Fils éternel comme il était avant de prendre un corps; ainsi il a souffert dans la chair, parce qu'il l'a voulu, lui qui naturellement ne pouvait pas souffrir. » Si ces expressions ne sont pas claires, il faut s'en prendre à Fimperfection du langage théologique en formation, mais le dogme est évidemment orthodoxe, et on ne peut qu'admirer le zèle pieux avec lequel l'évêque d'Édesse, fidèle aux traditions de l'Église syrienne si dévote à Marie, ne cessait de redire : « Marie la sainte est vraiment mère de Dieu ), elle que, dans une de ses poésies, Rabulas disait être ' parfaitement sainte ou sainte de toutes manières » .

Cette clairvoyance et cette intrépidité ne l'abandonnèrent pas à Constantinople où le conduisit certaine circonstance inconnue. <c II attaqua ouvertement l'erreur ancienne de ce nouveau Juif; quoique cet argent réprouvé fût doré dans l'épiscopat et qu'il fût assis, gonflé d'une insolence arrogante sur le trône élevé de sa puissance; face à face, en présence de toute l'Église assemblée, d'une voix forte et sans fausse honte, il proclama avec droiture les paroles de vérité, aux oreilles du tyran. » C'est sans doute une partie de ce discours qu'Overbeck nous a fait connaître. Le saint évêque avoue sans détour son embarras à parler dans une église si célèbre : « Car je ne suis qu'un villageois, habitant avec les villageois et la plupart du temps ne m'expri-

niant qu'en syriaque, comment saiirais-je enseigner cette église cjiii pourrait être la maîtresse de toutes les autres ? Je n'ai pas l'habitude d'écrire mes homélies, pour les apprendre et les réciter ; mais ce que la grâce fait naître dans mon cœur, je le dis sans préparation au peuple de Dieu. » Aussi bien, il aimerait mieux entretenir les fidèles des deux préceptes de l'amour, (( voilà ce qui est utile à Fédiilcation : car n'estpas un scandale que de voir les simples fidèles discuter sur la nature de Dieu jusque dans les places publiques? C'est là un fruit des intrigues de Satan qui nous a fait déchoir de notre premier état ».

On remarquera avec intérêt, à cause des rapports étroits entre le pélagianisme et le nestorianisme, que l'évêque d'Édesse affirme qu'à la suite de notre chute volontaire « notre intelligence s'est obscurcie ; par son Incarnation et sa Passion, Notre-Seigneur qui est notre salut à tous, nous a donné un secours puissant qui fortifie notre infirmité : ce n'est pas seulement pour nous une lumière, mais encore une vertu pour l'accomplissement de ses préceptes » .

Mais les circonstances exigeaient une profession de foi : « Je suis donc obligé de parler devant vous de ces choses qu'il faudrait seulement glorifier en silence. L'objet de votre recherche est donc de savoir si la Vierge Marie est vraiment mère de Dieu, ou si elle n'en a que le titre, ou si elle ne doit pas même le porter ; nous, donc,

disons à haute voix et sans crainte que Marie est mère de Dieu, et que c'est à bon droit qu'on lui donne ce titre, car elle a été sur la terre mère du Verbe de Dieu, par son choix, lui qui par nature n'avait pas de mère dans le ciel. Car ce Dieu a envoyé son fils, et il a été de la femme, s'écrie l'apôtre. Si donc quelqu'un ose dire qu'elle a engendré le Verbe de Dieu selon la nature, non seulement l'expression est impropre, mais cette confession de foi est fausse, car nous appelons la Vierge sainte mère de Dieu, non parce qu'elle a engendré naturellement la divinité, mais parce que le Verbe de Dieu devenu homme est né d'elle. » Cette dernière formule parait très heureuse ; on voit donc que. lorsque Rabulas concluait : " il n'y a pas eu l'un dans l'autre, mais il est demeuré un celui qui était de toute éternité », il faisait allusion à l'unité de subsistence, ou résolvait comme saint Thomas la question « IJtrum in Ghristo sit unum esse » ,

Il ne suffisait pas de prémunir le peuple, attaché d'ailleurs aux prérogatives de 3ïarie. Rabulas (( n'hésita pas à découvrir l'erreur de Nestorius aux empereurs fidèles et amis du Christ ». Cet évêque avait conservé une indépendance toute monastique. Il fit honorer son caractère par un beau trait de délicatesse. Il avait accoutumé de recevoir à Édesse d'abondantes aumônes, même des grands de l'Empire d'Occident : à Constantinople, il ne voulut rien recevoir quoiqu'on lui apportât de l'or, des habits et des

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bijoux, (( afin, disait-il, qu'ils ne puissent croire que j'ai cherché un prétexte emprunté pour me faire voir et recevoir des présents ».

Il ne cessa de combattre à sou retour l'impiété nouvelle, " jusqu'à ce que le bon Pasteur se levât contre elle dans un jugement définitif par l'entremise des saints évêques du Midi et de l'Occident qui, sous la conduite du Saint-Esprit, retranchèrent Nestorius et l'expulsèrent de l'ordre épiscopal, le réservant au juste jugement de Dieu où il rendra compte avec ceux qui tiennent pour lui ! -»

Le biographe passe sous silence les événements qui suivirent, annonce « que les quarante-six lettres écrites aux évêques, aux empereurs, aux grands et aux moines, lettres qu'avec l'aide dé la grâce nous travaillons à traduire du grec en syriaque^ suffiront à faire connaître son zèle ». Ces lettres ne nous sont point parvenues. Mais la vigueur avec laquelle Rabulas poursuivit le nestorianisme, au moins après la conclusion du concile, nous est connue par les lettres de ceux qui se disaient les victimes de son zèle intempérant.

Rabulas n'hésita pas à tenir un synode pour condamner avec Nestorius celui qu'il considérait comme le vrai père de l'hérésie, Théodore de iMopsueste. Les écrits de INestorius étant condamnés par l'autorité impériale, on traduisit en syriaque Théodore et Diodore. Rabulas depuis longtemps avait vu le danger de ces doctrines ;

ce sont ses ennemis mêmes qui ]e proclament en attribuant son zèle contre Théodore à une vieille rancune. Au surplus, l'Église syrienne est unanime sur cette question ; une lettre de Philoxène de MabougS publiée parM. Fabbé Martini-, donne là-dessus de curieux détails. Pour les Syriens, Nestorius n"a été que le vulgarisateur de Théodore, et Rabulas se félicite même, dans sa lettre à saint Cyrille, de voir cette plaie secrète devenue moins redoutable en se montrant au dehors. Mais si Théodore avait ses ennemis, il avait ses admirateurs. Un prêtre d'Édesse, Ibas, si célèbre par sa lettre au persan Maris, se plaignait amèrement, soit dans cette lettre, soit dans une autre, adressée à André de Samosate, des agissements de celui auquel il devait succéder comme évêque dÉdesse. « Ce tyran de notre cité, dit-il, non content de persécuter les vivants, se permet d'anathématiser les morts. » Origine obscure de la fameuse querelle des trois chapitres ! André, consulté sur la ligne à tenir contre l'audacieux qui se séparait de tous les orientaux, en référa à Jean d'Antioche, qui rompit à son tour la communion avec Rabulas. Celui-ci pouvait s'en consoler par l'amitié de saint Cyrille, dont nous avons déjà cité la lettre, et put d'ailleurs se réjouir avant sa mort de voir l'union rétablie, André de Samosate étant venu se réconcilier avec

1. Philoxène prétend que Nestorius et Théodore étaient cousins germains et Perses d'origine.

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