Deonna, 111, p
valeur artistique des imagiers chrétiens et de comparer les chefs-d'œuvre de la sculpture du xiif siècle à ceux du siècle de Périclès. mais cet avantage serait bien chétif, et notre succès plus que compromis, si la pensée religieuse chrétienne était du même coup mise sur le même rang que la pensée religieuse des Grecs. Franchement, j'aimerais mieux qu'on accusât l'art chrétien d'avoir sacrifié le corps dans l'élan qui emportait l'âme. Il y a donc au fond de ces thèmes une question religieuse, et c'est peut-être ce qui m'autorise à tenter un examen sommaire de ce que M. Deonna a nommé les rythmes de l'art ancien, réalisme et idéalisme, surtout religieux.
Les conclusions se dégageront ensuite, et comme d'elles-mêmes, des indications que nous aurons rencontrées sur notre route.
Les premiers musées furent des cavernes. C'était au temps où nos contrées venaient d'être débarrassées de l'envahissement des glaciers, mais où la température était encore très froide. L'homme « aurignacien » et « magdalénien » chassait le renne. Sur les parois des grottes naturelles qu'il habitait, il a peint et gravé des animaux, et aussi, quoique plus rarement, des êtres humains. Il a modelé l'argile. Il a ciselé des « bâtons de commandement ». Un des mai-
très de la préhistoire a essayé déjà de tracer l'évolution de cet art ' : période archaïque de tentatives plus ou moins réussies, période de style libre d'un naturalisme admirable, stylisation et décadence, qui se prolonge pendaut l'époque néolithique, et décadence si profonde qu'on a pu croire à la disparition complète de l'art. Dans tout cela, il n'est point question d'idéalisme, et l'on s'accorde assez généralement sur ce point, que les artistes, chasseurs de rennes, poursuivaient l'utile plus que le beau. Comme leurs peintures sont parfois placées dans des profondeurs ténébreuses, ils ne se proposaient donc point d'exciter une émotion esthétique, et le mot de musée, que je viens d'employer, eût été, au sens propre, tout à fait mal choisi. Cette utilité, c'était, croyait-on, d'assurer par ces représentations, servant à des rites magiques ou qui y étaient assimilées, la multiplication des animaux comestibles et la fécondité des épouses. Une récente communication de M. l'abbé Breuil à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres ' a montré des hommes et des femmes mêlés, les hommes nus, avec des plumes sur la tête, les femmes habillées de robes. Peut-être faut-il eu conclure que la représentation des femmes n'avait point le Imt utilitaire qu'on conjecturait.
1. Ureuil. L'kiohition de l'art (/un ternaire, dans la Jlerue orc/téotogif/ue, 1909, 1, p. 378 et siiiv. ■2. 18 février 1913.
De toute façon, nous demeurons dans l'incertitude sur les idées religieuses de ces primitifs. Leurs œuvres, qui sont vraiment belles, par l'observation, la décision du dessin, le mouvement et la vie, prouvent une fois de plus que le sentiment artistique, si inconscient qu'on le suppose, n'est point né seulement chez les Grecs ou à leur imitation.
On a plutôt insinué de divers côtés que les Grecs eux-mêmes ont été à l'école de deux grands peuples, la Clialdée et l'Egypte.
La Chaldée, positive, calculatrice, pratique, a poinçonné sur l'argile des milliers de contrats, de titres de propriétés et de créances; elle a gravé ses lois sur la pierre, pendant que l'Egypte écrivait sur le papyrus le guide de l'âme dans les pays mystérieux de l'au-delà, et couvrait les tombeaux de hiéroglyphes destinés à assurer son bonheur.
Kt dans l'ordre religieux, les différences, moins apparentes, ne sont pas moins réelles. La Chaldée, et après elle l'Assyrie, adore des dieux puissants, redoutés, situés dans les hauteurs des cieux. Entre le ciel et la terre, les démons et les génies, tantôt malfaisants, tantôt tutélaires, toujours actifs. Si les anciens rois reçoivent un culte, on n'attend rien de bon de la vie qui se prolonge, oisive et débile, dans les régions inférieures où l'on ne mange qu'une nourriture de rebut. Aussi tout l'intérêt se concentre sur la vie présente, au grand soleil,
durant laquelle riiomme a le loisir d'exercer ses muscles, de combattre et de vaincre sous la direction du monarque, presque toujours dompteur de bêtes fauves et destructeur de cités, encore qu'il soit aussi pieux bâtisseur de temples ou législateur.
Un pareil peuple, si avide d'étreindre le réel, devait créer un art qui n'est pas seulement réaliste; il est décidément musculaire. Aussi a-t-il très bien saisi les formes des animaux, mieux caractérisées que les nôtres pour une action extérieure appropriée, et leurs mouvements, rythmés par l'instinct, surtout la démarche majestueuse du lion, ses emportements et sa rage. C'est déjà, par sa préférence pour les grands fauves, un art royal. Et, s'il s'agit des hommes, le roi est presque seul en scène, puisque les foules sont toujours ordonnées à sa personne.
La Chaldée, sumérienne ou non, — et je ne connais en tout cas qu'un art sémitique, — a été moins tourmentée du démon de la guerre que l'Assyrie. Les statues du cycle de Goudéa, calmes et dominatrices par l'intelligence, sont dans la bonne voie des statues archaïques grecques. Les têtes qui ont été conservées ont de la noblesse, et tandis que de nombreux orientalistes s'etforcent d'y reconnaître les indices d'une race déterminée, M. Ileuzey, beaucoup mieux inspiré, y a vu l'atténuation du type national, conduisant à
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une conception toute voisine du profil hellénique'.
Mais l'art cbaldéen n'alla pas plus loin, et les Assyriens ne surent pas s'élever si haut.
Exprimer la majesté royale simplement par l'attitude du corps et l'expression de la tête est une tâche difficile. Déjà les maîtres chaldéens avaient insinué la sagesse du monarque par le plan déposé sur ses genoux. Les Assyro-Babyloniens ont eu recours à des procédés encore plus significatifs. Les rois s'assurent le respect par leur barbe soigneusement tressée, leurs tiares surchargées d'ornements, leurs vêtements brodés et bordés de franges, par les attributs qu'ils tiennent en main. Pour être plus sûr de son effet, l'artiste leur donne parfois une plus grande taille.
Que reste-t-il pour le monde des dieux? L'art assyro-babylonien a, comme tous les autres, représenté les dieux sous des formes humaines, surtout dans la glyptique, cylindres et cachets; mais il a, plus que tout autre, versé dans le symbolisme ou dans la représentation naturelle des dieux sous l'aspect des astres, le soleil, la lune, la planète Vénus. Les grandes statues de dieux sont très rares. Dans la stèle de Naram- Sin, au-dessus du roi, géant qui escalade les montagnes, il y a place encore pour une idée transcendante, le symbole des dieux astraux
1, Caialof/ne des anliquités chaldéennes, p. 24y.
qui dominent la scène. Le dieu soleil, sous une forme humaine, se manifeste en dieu, lorsque Hammourabi se tient debout devant lui, dans l'attitude du respect. En effet, on reconnaît la divinité soit par ses attributs, soit par ladoratiou de ses fidèles. Représenter le dieu isolé, sous les traits d'un homme, sans aucun attribut, c'eût été le faire descendre de son piédestal, et cest à quoi les Sémites ne pouvaient consentir. Quant aux génies, intermédiaires entre le monde des dieux et celui des hommes ou des animaux, on les figure comme des êtres composites, joignant à la hardiesse du lion la force du taureau et l'intelligence de l'homme. iMais les plus formidables d'entre eux, les colosses animaux à tête humaine, sont euxmêmes sulîordonnés à la majesté royale, comme gardiens des palais.
C'est encore pour faire honneur aux exploits du souverain que l'art aborda le paysage. On ne la pas aimé pour lui-même, ni pour faire ressortir aux yeux les personnes principales, comme ces fonds délicieux des primitifs chrétiens. Il est là parce qu'il est nécessaire pour faire comprendre les faits de guerre : passage d'un fleuve, arbres coupés, tours qui s'écroulent sous les béliers des envahisseurs. Tout cet art des grands reliefs est ofticiel, lamentablement. Parmi les exécuteurs des volontés royales, il V eut assurément de grands artistes, mais ils ne furent pas poussés par une opinion sensible
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au progrès, éprise de nouveautés, applaudissant à tout ce qui agrandissait le domaine de l'art. Aussi a-t-il disparu avec les commandes royales. Cependant il s'étalait au soleil et était à sa façon un instrument de règne. Il disait très haut : Craignez les dieux, puissances mystérieuses et terribles; craignez surtout le roi, qui. en personne, transperce les lions, détruit les villes, et crève les yeux des captifs. C'est là tout son idéalisme.
L'art Jjabylonien est bien représenté au Louvre; lart assyrien a des pages admirables le long des parois du British Muséum. L'art égyptien ne peut être connu qu'au Caire; M. Maspero, organisateur du musée des antiquités égyptiennes, est aussi le maître qui nous en a révélé les secrets, et surtout ses attaches avec la religion'.
Comme l'Egypte elle-même, avec son Nil, ses palmiers, ses déserts, l'art égyptien a la réputation d'être monotone. Quand on voit les statues, espacées sur une période de quarante siècles, se présenter toutes de face et la jambe gauche en avant, on est tenté de croire que les sculpteurs égyptiens n'ont fait que se répéter. Le musée du Caire est disposé pour combattre ce
1. Histoire générdle de l'art, Egypte, Paris. 1012, Hachette. — Dans cet admirable petit volume, M. Maspero a indiqué le premier ce qu'on peut attribuer à certaines écoles régionales. Ce détail ne saurait trouver place ici et ne change pas les vues d'ensemble.
préjugé. A prendre les époques très en gros, on y distingue nettement trois grands moments : Tart memphite des IV*^ et V*^ dynasties; Tart thébain des XVIIP et XIX*^ dynasties ; l'art du Delta de la XXr à la XXVI'= dynastie, art qui se prolongea jusqu'au m' siècle après Jésus-Christ. Peut-on regarder ces floraisons comme des alternances d'idéalisme et de réalisme? Non, car chacune ohéit, à peu près également, aux deux tendances. L'idéalisme tient assurément plus de place en Egypte qu'en Chaldée ou à Ninive. Dans la vallée du Nil, en elïet, l'art du sculpteur est tout entier un art d'outre-tombe ou un art d'au-delà. A la différence du Babylonien, l'Égyptien rêvait d'une vie future agréable, la même qu'ici-bas, mais meilleure, pourvu qu'on échappât aux périls du passage qui conduisait aux champs de l'autre monde, et qu'on fût maintenu en existence par les soins des vivants. Lé plus efficace de ces soins était de représenter le défunt en personne, soit 'par la ronde-bosse, soit par le relief, au milieu de ses gens, et continuant ses occupations ordinaires. Cette seconde existence avait quel([ue chose de divin. Aussi convenait-il de représenter le bienheureux comme un être beau. Mais il devait garder son individualité. Aussi était-il exigé qu'il fût ressemblant. Le problème était résolu en lui donnant ses traits propres, mais sous leur aspect le plus favorable, en dissimulant les difformités ou les infirmités de la vieillesse.
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L'art égyptien était donc, de par son utilité religieuse, sous l'impulsion d'un excellent principe, où, en somme, le réalisme dominait. Et, dès lors, en effet, il créa des œuvres qu'il n'a pas dépassées. Les oies peintes de Méïdoun, les boiseries de Hosi, le Cheikhel-beled du Caire sont des œuvres adaiirables d observation, de naturel, de vie; le scribe accroupi du Louvre peut donner une idée de ce réalisme sincère qui cberche avant tout la ressemblance, en notant cependant une particularité de la physionomie ou un trait du caractère. Lorsqu'il s'agit d'un souverain, ce trait s'accuse davantage. Du scribe du Louvre, on ne saurait dire s'il est plus attentif à recevoir des ordres qu'à les transmettre avec suffisance à des inférieurs, tandis que plus d'un Pharaon évoque l'idée dominante de la souveraineté: tel ce Chéphrên en diorite du Caire dont M. Maspero a écrit qu'il fait penser à « Pharaon en général ».
L'aspect réaliste de cet art se manifeste par le choix des sujets. Ils sont constamment empruntés à la vie réelle. Si l'on connaît si bien les métiers, l'industrie, l'agriculture, la chasse, la pêche, la danse, dans l'ancienne Egypte, c'est que les tombes de Saqqarah reproduisent sur leurs parois le tableau fidèle de la vie du temps.
Lorsque la prépondérance passa à Thèbes, au temps delà XIP dynastie , l'art, depuis longtemps déchu, reprit une vigueur nouvelle. Mais c'est avec la XVIH' dynastie que sa curiosité s'éveilla.
LÉgypte, alors, déborda sur FAsie et sur la côte des Somalis. il est tout naturel de omparer cette expansion à celle de l'hellénisme avec Alexandre, et le même réalisme teinté d'exotisme, varié et mouvementé, se retrouve alors en Egypte. On s'efforça de rendre dans leur vérité les distants paysages du pays de Pouànit. avec leurs huttes sous les arbres; de suivre, d'un ciseau étonné, les formes adipeuses de la reine, fière de sa prodigieuse laideur, ou l'attitude dégagée des ambassadeurs de iles, portant des vases artistement travaillés. Il n'y avait d'ailleurs aucune raison d'embellir des étrangers. Sans parler des nègres, un Libyen se distinguait aisément d'un Asiatique. Les Bédouins, nettement reconnaissables, avec leur nez aquiliu, leur barbe peu fournie, leur coiffure plate sans perruque, sont certes très loin du canon de la beauté égyptienne. Le naturalisme envahit même le portrait du souverain quand le Pharaon fut ce bizarre Aménophis IV, le roi hérétique adorateur d'Atoun. La tête en pain de sucre, avec un menton en galoche, la figure extatique quand il est en prière, ou souriante quand il joue avec ses filles, il ne respire plus la majesté du Pharaon en général, et jamais non plus vache ne fut plus éloignée de la « vache en soi » que cette bonne bête de Déir el-Bahari, naguère découverte par M. Na ville, si individuelle, si vivante, douce, forte, puissante, naturelle.
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Avec Setouî I". on croirait d'un retour d'idéalisme, tant la physionomie du Pharaon est régulière, fme et délicate. Mais on le reconnaît toujours, même sous les attributs dudieu Amon. Le prince était donc, en effet, d'une beauté rare, avec une teinte de grâce et de mélancolie qui s'imposa à l'imitation servile de son temps.
En tenant compte de tous ces faits, peut-on conclure ([ue l'école thébaine est à l'école memphite ce qu'est l'hellénisme par rapport au siècle de Phidias?
Oui, s'il s'agit des circonstances extérieures, de la variété de l'art, de sa curiosité, éveillée par l'étendue de son domaine. Mais voici une discordance. Tandis que l'art des Grecs a perdu de son élévation morale, de sa dignité, de son sentiment du di\dn, tout au contraire, en Egypte, sous l'influence des spéculations sacerdotales très actives à Thèbes dès le temps de la XVIIP dynastie, l'art, par sa tendance intime, va en s'éloignant de la nature et en se pénétrant de symbolisme. Dans les grands hypogées de la Vallée des rois, la mythologie envahit tout, avec une profusion de symboles bizarres. Cette bonne vache de Déîr el-Bahari, elle-même, est grotesquement encombrée d'emblèmes mystiques. Un cauchemar d'objets difformes a remplacé la riante vision des Champs Élysées de Saqqarah.
Le roi est souvent paré des signes divins, comme de leur côté les déesses s'inclinent pour le nourrir de leur lait. Le divin et l'humain se
confondent, et ranimalité prend une place de plus en plus disproportionnée clans ces tableaux. Les têtes de lionnes, d'éperviers, de chacals ont été soudées avec beaucoup d'habileté à des corps d'hommes, mais n'est-ce pas malgré tout une injure pour le corps humain? Au lieu de devenir plus humaine, la sculpture égyptienne est de plus en plus l'instrument de conceptions théologiques, et ces conceptions elles-mêmes se perdent de plus en plus dans des combinaisons bizarres, sous prétexte de mettre de l'ordre dans le chaos des anciennes religions amalgamées.
Sous les dynasties saïtes, l'art égyptien jeta un dernier éclat. M. Maspero a relevé un indice de réalisme. Pour mieux assurer la ressemblance des statues qui représentaient le défunt, on, n'hésita plus à lui laisser les tares de la vieillesse. Ce fut donc moins pour respecter la nature que pour se conformer plus sûrement à une prescription religieuse. Pour tout le reste, on proclamerait le triomphe de l'idéalisme, si des physionomies sans caractère et surtout des corps sans formes précises ne révélaient pas plutôt la négligence des artisans. On faisait très joli, très poli, très élégant, pour attirer la clientèle; on ne poursuivait pas la beauté. C'est d'ailleurs le jugement très dur de M. Maspero sur un art dont personne mieux que lui ne connaît l'àme : « Il ne cherchait pas à créer et à noter le beau pour le beau même ^. »