Hisloire générale de l'art, Egypte, p
L'artisan n'a pas cherché le beau et le public ne le lui a pas demandé ; c'est le secret de l'immobilité de l'art égyptien, en dépit de tant de modifications très réelles. Il faut, certes, admirer le soin avec lequel ont été exécutées des œuvres condamnées à des ténèbres éternelles, jusqu'au jour où la lumière électrique a permis de les contempler. Conscience des ouvriers, ou conscience des surveillants, le phénomène n'en est pas moins extraordinaire; mais enfin puisqu'il s'agissait, en somme, d'un rite, il suffisait qu'il fût mis en œuvre correctement. Il importait que des êtres, humains ou divins, fussent reconnaissablés, et il convenait qu'ils fussent beaux, dessinés avec précision, enrichis des couleurs les plus somptueuses; mais l'artiste et celui qui l'employait devaient compter sur l'indulgence des esprits mystérieux. Personne n'était là pour admirer les œuvres et leurs créateurs ; cha({ue relief, une fois dessiné, gravé et peint, était littéralement condamné à l'oubli de la tombe. Quel sculpteur, si épris qu'il soit de créer le beau — faut-il excepter Michel- Ange? — n'a été porté plus haut par l'espoir d'imposer son œuvre à l'admiration?
L'art égyptien s'est promené sur des champs divers, on n'y reconnaît pas une marche continue dans un sens donné. Depuis sa première œuvre jus([u'à la dernière, il a été dominé par le principe de la frontalité. Encore s'il ne s'agissait que de partager le corps en deux parties égales et de
le situer toujours de face! Sous les Ptolémées, et même à l'époque romaine, les bas-reliefs demeurentfidèles à l'antique convention qui dessine la tête et les jambes de profil, l'œil et le buste de face, avec un ventre qui fait la transition. Jamais le nombril ne fut plus accentué sur des jambes de profd ([u'à Dendéra ou à Edfou. La peinture, qui semblait à l'origine si bien lancée, fut complètement subordonnée à la sculpture, et c'est sans doute pour cela que les Égyptiens ne connurent jamais la perspective •.
Le maitre que nous avons fréquemment cité nous a appris à tous quels liens solides attachaient l'art à la religion en Egypte. Toujours dominé par l'idée religieuse, l'art fut presque exclusivement à son service ; il devait succomber avec elle. Loin qu'il pût être assimilé par le christianisme, il se refusa à toute alliance avec l'art grec. Les types hybrides sont rares, et, selon la loi de cette espèce, sont demeurés inféconds.
Peut-être cette mainmise de la religion sur l'art, ou plutôt cette création de l'art dans l'intérêt de la religion, ne nous paraîtrait pas si évidente si les hiéroglyphes n'avaient pasparlé. Nous le sentons surtout quand nous abordons en Crète, où les fouilles de M. Evans à Cnossos, et de la
1. Un moment ils parurent y toucher, lorsque les personnages fifiurant dans plusieurs registres vont en diminuant de grandeur du haut en bas. Mais ce cas esl demeuré isolé, el il néglige eiiiore une composilion véritable du sujet (Maspero, ouvrage cité, <ig. 292).
mission italienne à Plisestos, venant après les fouilles de Schliemann à Hissarlik et à Mycènes, après la découverte des gobelets d'or de Vaphio, ont révélé l'existence, d'environ 2500 à 1500 ans avant Jésus-Christ, d'un art original. Mais les inscriptions ont gardé son secret avec celui de l'écriture.
Nul doute cependant que la religion n'y tienne une place notable. La divinité y est lumière, et il faut mettre la main devant les yeux pour ne pas être ébloui de son éclat. J'ai estimé, après M. Savignoni, l'un des directeurs des fouilles italiennes, que les sarcophages indiquaient, par leurs symboles, la migration des âmes dans un paradis K L'influence reconnue de l'art égyptien me parait encore assurer à cette opinion une solide probabilité. Mais nous sommes toujours très embarrassés quand il s'agit des symboles.
Ce qui est certain, c'est que l'art crétois est beaucoup moins dominé que l'art égyptien par les exigences de la religion. C'est bien un « art du palais », comme l'a nommé M. Evans, élégant, varié, mais en même temps pénétré de sympathie pour la nature, et surtout animé d'une fougue juvénile, quoiqu'il ait dépassé de beaucoup l'ère des tâtonnements.
On a pu le comparer très justement à celui des cours hellénistiques. Et de fait les Cretoises, vêtues avec recherche de robes à volants, les che-