‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DEUXIÈME COMPTE-RENDU , De 1821 à 1825.

Messieurs,

S’il est vrai que le premier besoin de l’homme soit celui de sa propre conservation, la responsabilité du médecin ne doit-elle pas être la plus grande et la plus délicate? Dépositaire des secrets des familles, chargé des intérêts les plus chers de l’humanité , ses obligations s’agrandissent encore de toute l’étendue et de l’importance des fonctions qui lui sont confiées; aussi tous ses efforts ont pour but de mériter l’estime et la confiance de ses concitoyens. Mais il est d’autres suffrages à briguer, il est pour l’homme de bien un témoignage plus flatteur, celui de sa propre conscience ; et qui mieux que moi, Messieurs, sent le besoin de l’invoquer, ce témoignage de sa conscience, lorsqu’au milieu d’un public éclairé, devant une Administration

respectable, entouré de mes maîtres et de mes pairs, je viens rendre compte d’une nombreuse pratique et d’une courte expérience ! J’aurais pu reculer devant une lâche aussi difficile, si elle ne m’était imposée comme un des devoirs de ma place, et si déjà un premier essai n’avait obtenu votre bienveillance et soutenu mon courage. Qu’il me soit permis de me rappeler un moment ce jour où, à pareille heure, dans cette même enceinte, je rendais un hommage public aux vertus et aux travaux de mes prédécesseurs, où j’étais peut-être moi-même l’objet de quelques espérances, où le désir de marcher sur leurs traces et d’imiter de si beaux modèles pouvait seul légitimer mon ambition ! Ce souvenir me dédommagera de l’embarras que j’éprouve d’y reparaître après six années, et pour la dernière fois, avec de si justes motifs de crainte et de défiance.

Lorsqu au 1er janvier 1818, je fus appelé à remplacer, dans le poste de chirurgien en chef de cet hôpital, celui qui l’avait occupé avec tant de distinction (i), il existait dans les salles des blesses 409 malades : il en est entré 22,7 1 3 ; 1676 ont succombé; 21,151 sont sortis gué-

(1) M. Bouchet.

ris ou convalescents. Déjà dans un premier Compte-Rendu j’ai fait connaître la statistique chirurgicale de l’ Hôtel-Dieu ; j’ai indiqué avec tout le soin et toute l’exactitude qu’il m’a été possible d’y apporter, les maladies qu’on observe le plus fréquemment; je me suis livré à quelques considérations générales sur chacune de ces affections prises isolément ; j’ai noté avec la même franchise les revers et les succès, en faisant la part des circonstances de localité et des temps pénibles que nous avons traversés. Si je recommençais ce travail, rendu public par un acte de pure bienveillance de l’Administration, j’encourrais le blâme d’une répétition fastidieuse, et j’abuserais d’un temps que d’autres sauront employer d’une manière moins sévère et plus attrayante pour tous.

En chirurgie, il est difficile de généraliser d’après des faits particuliers; soit que les maladies présentent entre elles des différences plus variées, soit qu’on ne les observe presque jamais épidémiquemeut comme dans les salles dites de fiévreux, où les observations isolées peuvent se rattacher à des considérations générales, et former des groupes d’après lesquels il est aisé de dresser des tableaux synoptiques , et de créer des classifications artificielles. Mais, ce

qui peut être un avantage réel pour l’étude et l’enseignement, lorsqu’il dégénère en abus, doit nécessairement nuire aux progrès de la science elle-même. Osons le dire, la melliode analytique, appliquée à toutes les branches de l’histoire naturelle avec tant de succès, fut poussée trop loin en médecine. On a voulu assimiler les maladies à des etres, former des familles naturelles, des classes, des genres et des espèces, et, en procédant de celle manière, on a pris des abstractions pour des réalités, on est retombé dans l’ontologie, que des esprits plus sévères et plus observateurs s’efforcent de combattre avec les armes de la raison et de la saine logique.

La chirurgie n’a jamais subi le joug de ces doctrines hypothétiques et de ces théories d’autant plus dangereuses, qu’elles sont plus séduisantes. Le génie de ceux qui l’ont cultivée s’est moins épuisé dans les formes que dans les moyens *, tout a été sacrifié à l’art de bien observer, d’augmenter, ou mieux encore de simplifier les méthodes de traitement : de là, les progrès rapides et infinis de cette branche de la médecine, qui est parvenue de nos jours à un degré de précision auquel il sera difficile d’ajouter désormais. Quel heurenx présage pour la méde-

cine que ce perfectionnement de nos connaissances chirurgicales? quelle époque glorieuse que celle où l’on réconcilia deux sciences qui n’en font réellement qu’une, et qui doivent pour toujours rester confondues dans l’enseignement comme dans la pratique! Pourquoi faut-il que le peu d’instants consacrés à cette séance, que la nature de mes occupations les plus habituelles et les formes établies par l’usage, m’obligent de me restreindre et de sacrifier moimême à cette division arbitraire, lorsque je me suis efforcé de la combattre toutes les fois que jiai eu l’honneur de prendre la parole à l’ouverture des cours de l’ancienne et delà nouvelle école? Sans me conformer trop rigoureusement aux usages reçus, je vais indiquer les maladies qu’on observe le plus souvent dans cet hôpital, laissant de côté les réflexions qu’elles m’ont suggérées dans mon premier travail ; je parlerai ensuite des opérations que j’ai pratiquées, et de tout ce qui a pu en compromettre le succès ou en assurer la réussite.

En 1820 et en 1823, j’ai fait faire, jour par jour, le relevé des malades entrés dans les trois salles de chirurgie. L’examen comparatif des deux tableaux où sont inscrits les noms de chaque maladie, démontre que ces affections si

diverses, s’offrent toujours dans les mêmes proportions, et que les seules différences notables qu’elles présentent sont déterminées, les unes, par les saisons et les changements brusques de température, et se reproduisent chaque annee aux mêmes époques, comme on l’observe pour certaines inflammations, les fractures des membres, les ulcères avec gangrène, etc.; les autres, par des circonstances tout-à-fait éventuelles, telles que celles qui président au développement de la rage, de l’ergotisme, des plaies d’armes à feu. Je dois faire observer, au sujet de ces dernières, que depuis deux ou trois ans, elles ont été moins fréquentes qu’à l’époque où le nombre effrayant de ces accidents m’avait engagé à exciter la sollicitude des magistrats pour la surveillance des armes à feu. Nous nous plaisons à croire que l’éveil que nous avons donné à cet égard n’a pas été sans quelque utilité, à en juger du moins par les résultats, par la publicité qui fut donnée à cet avis, et par l’empressement que l’autorité mil à constater la vérité du fait.

In fin Himation*.

De toutes les maladies que l’on observe dans les hôpitaux, même dans les salles de chirurgie, les plus fréquentes sont, sans contredit, les inflammations; celles de la peau au printemps, celles de la muqueuse gastro-intestinale en été, celles des muscles en automne, les catarrhes pulmonaires en hiver, et l’oplithalmie à toutes les époques de l’année. C’est dans ces vastes établissements qu’il est facile d’étudier l’inflammation sous toutes les formes qu’elle revêt, dans tous les tissus qu’elle affecte, de suivre toutes ses périodes, et de comparer ses divers modes de terminaison. A côté d’une pleurésie aiguë, d’une rougeole, d’une scarlatine, qui ne durent que quelques jours, on voit le rhumatisme, l’inflammation des os se prolonger audelà du 5e ou 6e septénaire. On voit constamment la variole et le phlegmon prendre la voie de la suppuration , les engorgements glandulaires se terminer le plus souvent par résolution ou induration, les gastrites intenses, certaines hernies étranglées , l’anthrax passer à l’état de gangrène, les phlegmasies laryngées,

intestinales, amener des ulcérations, celles des surfaces séreuses former de fausses membranes, et toutes, indistinctement, lorsque leur durée se prolonge au-delà du terme ordinaire, finir par altérer le tissu des organes, et produire des dégénérescences tuberculeuses, squirrheuses ou cancéreuses. Si l’expérience démontre que ces différences tirées du siège, de la durée et du mode de terminaison, que celles relatives à l’âge, au sexe, au tempérament, ne peuvent imprimer que de légères différences au traitement applicable à toutes ces affections, le médecin physiologiste sera naturellement conduit à leur appliquer, à toutes, la même méthode curative.

Ici, Messieurs, nous touchons à un point fort délicat, et qui n’a pas encore obtenu rassentiment général , c’est l’application de la nouvelle doctrine médicale à la chirurgie. Pour moi, je reste convaincu que l’idée de cette application est des plus heureuses , qu’elle ne peut qu’être féconde en grands résultats, lorsqu on l’aura réduite à sa juste valeur, lorsqu on l’aura dépouillée de ce prestige de nouveauté qui nuit toujours aux grandes découvertes. S’il nous était permis de la discuter un moment sous le point de vue le plus utile, ce-

lui de la pratique, nous pourrions prouver qu’elle est peut-être plus redevable qu’on ne pense à la chirurgie ; que la réforme introduite dans la thérapeutique chirurgicale a précédé celle qui commence à prendre faveur pour les maladies internes; que de tout temps les chirurgiens ont su employer largement la méthode antiphlogistique dans les lésions physiques des organes essentiels à la vie, et dans les phleg-

masies locales qui étaient de leur ressort, et que les évacuations sanguines tenaient le premier rang dans celte méthode générale de traitement. Les faits à l’appui de cette proposition se présenteraient en foule, s’il était nécessaire de les multiplier pour la soutenir. Je me contenterai de citer deux observations tirées de notre pratique, et recueillies, l’une avant, l’autre après la publication de la nouvelle doctrine physiologique, et l’on verra que si les indications étaient les mêmes, les movens et les résultats n’ont pas été différents.

Le nommé Martin, maître d’armes, reçoit en duel, au mois de juin 1814» 1111 coup de sabre dont la pointe dirigée de bas en haut et d’avant en arrière avait pénétré dans l’hypocondre droit, et intéressé la face concave du foie. La plaie n’avait fourni qu’une petite

quantité de sang noirâtre; le malade ressentait dans l’épigastre, l’hypocondre et la région lombaire du côté droit, des douleurs cruelles qui s’exaspéraient à chaque inspiration un peu forcée. Bientôt toute la cavité abdominale fut gonfléeet douloureuse au toucher; il avait des hoquets , de fréquentes envies de vomir, et parfois des lipothymies et des sueurs froides qui couvraient tout le corps. De suite, saignée du bras de 10 à 12 onces, fomentations émollientes sur le bas-ventre, petit-lait édulcoré avec le sirop de violettes, diète absolue ; à dix heures du soir, nouvelle saignée de 8 onces, continuation des mêmes moyens. Le lendemain, à six heures du malin, le pouls s’est développé; il est plein et ondulant ; une légère moiteur succède aux sueurs froides de la veille ; l’anxiété, les douleurs précordiales, la tuméfaction du bas-ventre persistent : on continue les remèdes indiqués; lavement émollient. Le soir, la peau et les conjonctives semblent se colorer un peu en jaune ; les envies de vomir sont moins frequentes. La nuit est très-orageuse ; le malade est saigné pour la troisième fois : les symptômes semblent s’amender; il survient un peu de calme et de sommeil. Le troisième jour se passe sans nouveaux accidents ; le quatrième,

au matin, les douleurs de côté deviennent plus aiguës; alors je fais appliquer vingt sangsues au bas du rebord cartilagineux des côtes : fomentations émollientes , embrocations huileuses, synapismes sur les extrémités inférieures ; lavements et boissons délayantes. Les nuits et jouis suivants l’orage se dissipe ; une diète sévère est continuée jusqu’au neuvième jour ; le douzième, nouvelle application de sangsues pour combattre le point douloureux qui se renouvelait par intervalle; le quinzième jour, je ne fus pas médiocrement surpris de voir ce malade sur la porte d’entrée de l’hôpital, entouré d’un grand nombre de personnes. U m’apprit qu’un officier étant mort la veille dans la salles des militaires, le bruit s’était répandu que c’était lui-même cpii avait succombé à sa blessure, et qu’il avait voulu, par sa présence au convoi de l'officier, détromper la foule qui se rendait sur la place par curiosité ou par tout autre motif (1).

Un jeune homme de 25 ans, d’un tempérament sanguin, d’une constitution athlétique, reçoit l’année dernière deux coups de baïon-

( 1) Observation recueillie par M. Gardien, depuis médecin de l’Hôlel-Dieu.

net te, dont l’un pénètre dans la cavité abdominale, au-dessus et en dehors de l’anneau inguinal, et l’autre dans l’épaisseur des muscles de la région fessière. Resté sans secours depuis onze heures du soir, moment où il fut blessé, jusqu’au lendemain quatre heures après midi, il est enfin transporté à l’hôpital. Appelé de suite auprès de lui, je le trouvai dans l’état suivant : décubitus sur le dos, face grippée, ventre tendu, ballonné, excessivement douloureux ; constipation, dyspnée, pouls dur, plein et fréquent : saignée de 8 onces, nul soulagement. Trois heures après, application de quarante sangsues sur le bas- ventre ; le sang coule abondamment, les symptômes marchent toujours; à dix heures du soir, saignée de 15 onces ; le malade est soulagé, la nuit est assez bonne. Le lendemain, légère amélioration, fomentations émollientes, boissons mucilagineuses. Le troisième jour, les symptômes reparaissent avec une nouvelle intensité. L’abdomen ne peut supporter le poids des couvertures ; la soif est vive ; il survient des vomissements, il y a constipation ; les deux plaies n offrent rien de particulier. Quarante sangsues sur le ventre, lavement émollient. Amendement manifeste ; l’abdomen est souple, supporte la pression de la main, mais présente

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