IG
grippée, angoisses continuelles, etc., etc. La hernie qui existait du côté droit était inguinale, du volume d’un gros œuf de poule, ancienne et très-douloureuse; elle céda facilement aux premières tentatives de taxis , rentra dans le ventre et ressortit avec la même facilité; nul doute alors que les accidents que nous croyions dépendre de la hernie ne dussent être rapportés à une autre cause ; l’anneau inguinal étant grandement dilaté, me permit d’introduire profondément deux doigts dans le ventre; je fis quelques recherches qui furent tout-à-fait infructueuses. Interrogé sur l’endroit précis où la douleur avait commencé à se faire sentir, le malade répondit qu’elle s’était manifestée en même temps dans la tumeur herniaire et dans le ventre. J’examinai soigneusement toute la surface de celle cavité, pour voir s’il n’existait pas dans quelqu’autre endroit une petite hernie qui fut le point de départ de cet ensemble de symptômes si effrayants ; je ne trouvai rien, et je ne pus que présumer l’existence, ou d’une péritonite, comme je l’avais déjà observé deux ou trois fois, et que j’avais heureusement reconnue au moment où j’étais décidé à opérer, ou bien un étranglement interne que je n’avais point encore rencontré. Dans l’un et l’autre
cas, il n’y avait aucune opération à proposer au malade, c’eût été trop donner au hasard, et peut-être compromettre la sûreté de l’art. Voici la conduite que je tins.
Je fis appliquer 20 sangsues sur le ventre, la tumeur herniaire fut couverte d’un cataplasme émollient, et des fomentations de même nature furent continuées pendant deux ou trois heures sur l’abdomen ; le malade, mis à l’usage du petit-lait pour toute boisson, reçut un lavement simple qui ne produisit aucune selle; le lendemain, mêmes moyens ; de plus, lavement avec trois cuillerées d’huile d’olive et une once de manne. Légère évacuation alvine, cessation des vomissements; mais les autres symptômes restent les mêmes. Tisanne de guimauve légèrement nitrée, potions calmantes, sans éther ni préparations opiacées, fomentations, lavements, etc. Trois jours se passent dans cet état, qui semblait plutôt s’améliorer que s’aggraver; mais le quatrième jour les vomissements recommencent avec une telle violence, que le malade succombe le quatorzième jour de sa maladie, le cinquième de son entrée à l’hôpital.
A l’ouverture du cadavre, je rencontrai les particularités suivantes : La hernie était rentrée
clans le ventre; la face interne du sac, d’un rouge extrêmement foncé, avait perdu son poli naturel et était comme tomenteuse; son col très-dilaté; toute la surface séreuse de l’intestin grêle était d’un rouge intense, recouverte d’une couche albumineuse, plus épaisse dans l’intervalle des circonvolutions cpie sur les circonvolutions elles-mêmes ; en parcourant soigneusement l’étendue de cet intestin grêle, j’arrivai au siège de la maladie, et trouvai la cause de tous les accidents que j’avais observés.
Les huit derniers pouces de l’intestin grêle formaient une anse dont la convexité regardait en bas et qui était fortement étranglée par l'appendice ccecale; cette appendice passait d’abord au-devant de l’extrémité supérieure de l’anse, se contournait ensuite en arrière, et revenait enfin en devant en passant au-dessous de la terminaison de l’intestin grêle dans le cæcum, entre ce point de reunion et celni d’où l’appendice tire son origine, de manière à former un nœud complet. L extrémité de l’appendice cœcale se trouvait elle-meme etranglée, enflammée et du volume d une noix. La distension forcée qu’elle avait eprouvee avait produit la rupture de ses deux membranes séreuse et musculaire; la muqueuse formait hei-
nie à travers cette déchirure, et contenait une matière gélatineuse assez consistante et ressemblant à de la gelée de groseille. Ayant rompu, par une légère pression, cette petite tumeur formée par la mucjueuse, et 1 ayant evacuee de la matière qui la remplissait, 1 extrémité de l’appendice s’affaissa, le nœud se relâcha, se défit de lui-même et me permit de bien reconnaître la disposition des parties. Je trouvai l’anse intestinale étranglée, noire, aflaissee sur elle-même; je reconnus que l’étranglement était principalement formé par le mesentere de 1 appendice du cæcum qui, étant plus court que l’appendice elle-même, devait produire un resserrement plus considérable ; enfin le cul de sac du cæcum me parut presque entièrement effacé, à cause des tiraillements qu’exerçait sur lui l’appendice fortement distendue.
Quand on se rappelle bien la disposition anatomique des parties, on ne peut que difficilement concevoir la formation d’un semblable étranglement. Le cas rapporté par M. Regnaud (. tournai universel des sciences médicales ) se conçoit jusqu’à un certain point, car ici le nœud était formé par une appendice insolite, libre dans toute son étendue, et tirant son origine de l’intestin grêle ; tandis que dans celui
donL nous parlons , c’étail bien l’appendice cœcale elle-même qui formait le nœud, et nous savons qu’elle est fixée par un mésentère, dans presque toute son étendue, à l’intestin dont elle tire son origine, et qu’il n’y a de libre et de flottant que son extrémité (i).
Les maladies des voies urinaire nécessitent un grand nombre d’opérations qui ne sont pas également importantes; une seule va fixer notre attention, c’est la lithotomie. Quant au cathétérisme qui est d’un usage si journalier dans un grand hôpital, il ne nous a rien offert de remarquable. Nous dirons seulement que nous avons été assez heureux, jusqu’à ce jour, pour vaincre avec la sonde tous les obstacles qui s’opposaient au libre cours des urines, et que nous n’avons jamais été dans le cas de recourir à la ponction de la vessie, comme un des derniers moyens que la chirurgie nous offre en pareille occurrence.
(1) Observation recueillie par M. Imbert, aujourd’hui professeur d’histoire naturelle des médicaments à l’école préparatoire de médecine, médecin de l’Hôtel-Dieu, ex-chirurgien en chef de l’hospice de la Charité de Lyon, etc.
Taille.
La taille ou l’opération de la pierre est, sans contredit, la plus belle, la plus rationnelle de loutesles opérations chirurgicales ; il en est peu dont tous les temps soient calculésd’une manière aussi invariable, et dont la gravité soit balancée pir d’aussi brillants succès. Si l’on fait abstraction des complications fâcheuses qui aggravent toutes les grandes opérations en général, il sera facile de prouver que la lithotomie est encore de toutes, celle qui offre le plus de sécurité aux malades. Malheureusement nous ne saurions confirmer ce que nous avançons, par notre propre expérience ; les premiers résultats de notre pratique ne sont ni assez nombreux, ni assez avantageux pour être concluants.
Ici, Messieurs, notre tâche commence à devenir plus pénible; les succès n’ont pas toujours répondu à notre attente; nous avons même, dans les commencements de notre exercice, essuyé des revers qui eussent été décourageants , si nous n’avions pu leur assigner d autre source que l’opération elle-même. Sur les 20 premiers malades que nous avons taillés,
il en esl mort G, ce qui forme une proportion qui n’est point en rapport avec celle qu’on obtient communément. Il esl vrai que, le plus souvent, nous avons opéré sous de fâcheux auspices ; cinq fois nous avons rencontré des calculs énormes qui n’ont pu être arrachés qu’avec beaucoup de peine et de difficultés. Nous avons trouvé deux pierres enchalonées, deux maladies organiques de la vessie, avec un épaississement d’un demi -pouce des parois de cet organe ; enfin nous avons perdu un de nos malades, le vingt-deuxième jour après l’opération, lorsque la plaie extérieure était entièrement cicatrisée. Cet homme eut cinq hémorragies par le canal de l’urètre, qui furent arrêtées à l’aide de lotions froides et de l’extrait de Ratania, administré à petites doses. Il périt néanmoins, et ce n’est que quelques jours après que je connus la véritable cause de sa mort, l’onanisme.
J’ai toujours suivi, pour la lithotomie, le procédé du frère Cosme ; j’ai cru remarquer que, lorsqu’on commence l’incision extérieure trop bas, et qu’on est obligé de beaucoup latéraliser, on arrive plus difficilement dans la crénelure du cathéter; que l’introduction des tenetles et l’extraction du calcul sont plus dif-
fieiles ; mais aussi j’ai observé que l'hémorragie est moins à craindre, que lorsqu on plonge le bistouri à un pouce et quelques lignes de la marge de l’anus.
La lésion des artères du péri né est d’une gravité telle, qu’il serait à désirer de voir la taille recto-vesiccile prendre faveur. Je ne l’ai point essayée encore ; mais le raisonnement, d’accord avec l’expérience, en feront peut-être bientôt la méthode la plus simple et la plus certaine.
Une seule fois je fus forcé de renoncer au lithotome caché. J’opérais un enfant de 8 ans ; l’incision était faite, et le canal de l’urètre ouvert; lorsqu’il fallut basculer avec l’instrument de frère Cosme, je fus arrêté par l’étroitesse du canal et par le rapprochement insolite des branches descendantes du pubis ; je pratiquai alors la méthode de Chéselden, la pierre fut enlevée avec facilité, et le malade guérit.
Quant à la taille de la femme, on sait qu’elle est en général très rare, comparativement à celle de l’homme. Cependant nous l’avons pratiquée trois fois, et par trois méthodes différentes. La premièrefois, nousla fîmes par l’appareil latéral, et nous Otâmes un calcul volumineux; la deuxième malade fut opérée à la méthode de
Uossi; et sur la troisième, nous limes l’opération tant vantée daus cesdernierstemps, c’est-à-dire, la taille vésico-vaginale. La malade qui fait le sujet de cette dernière observation, était âgée de 20 ans, d’un tempérament sanguin, souffrant depuis longtemps de la pierre. Ayant jugé celleci d’un volume considérable, nous nous décidâmes pour celte méthode- Nous eûmes, en effet, à charger une très - grosse pierre qui se brisa sous l’effort des tenettes ; et, dans l’un des fragments, nous trouvâmes une bague de cuivre. Quoique l’opération eut été laborieuse, la malade fut entièrement guérie le quinzième jour, et sortit de l’hôpital peu de temps après sans fistule ni incontinence d urine.
Je ne vous dirai rien des operations d hydrocèle et de fistule à l’anus, dont le nombre est indéterminé ; les unes ont ete faites pai injection, et les autres avec l’instrument, tranchant et le gorgeret de Marchetis. Tous nos malades sont sortis guéris; aucun ne nous a offert encore de récidive. Maintes fois, nous avons vu les engorgements chroniques du testicule se résoudre apres l’injection, et, par conséquent, la même opération guérir deux maladies différentes.
Nous ferons remarquer, au sujet de 1 hydi u
cèle, qu’au moment de la tuméfaction des bourses, il se fait un épanchement albumineux dans la tunique vaginale, qui rend la tumeur douloureuse et fluctuante, et pourrait en imposer pour la formation d’un abcès, si l’on n’était prévenu de celte circonstance absolument inévitable.
Enfin nous touchons. Messieurs, aux dernières opérations dont il me reste à vous rendre compte ; ce sont l’extraction et la ligature des polypes, l’ablation des loupes et des tumeurs cancéreuses, la ligature des artères anévrismatiques, la resection et l’amputation des membres.
Polypes.
On sait que lès végétations polypeuses qui croissent et se développent sur les membranes muqueuses, présentent une infinité de variétés tirées de leur siège, leur mode d’implantation, leur volume et leurs caractères muqueux, fibreux ou carcinomateux, etc. Nous en avons opéré dans toutes les cavités accessibles à nos instruments, dans le conduit auditif, les cavités nasales, la gorge, le rectum et la matrice.
Les polypes vésiculaires ont été enlevés par excision ou par arrachement ; ceux, au con-
traire, qu’on appelle sarcomateux, qui sont durs, volumineux, anciens, à large base, ont été liés avec un double fil ciré, par des méthodes et des procédés différents suivant les cas.
C’est surtout dans l’arrière-gorge que nous avons eu fréquemmeut à lier de ces tumeurs polypeuses, qui quelquefois acquièrent un volume assez considérable pour gêner la respiration et la déglutition. J’en ai vu se prolonger si profondément dans l'isthme du gosier qu’il était urgent d’en débarrasser les malades, et de les faire respirer artificiellement jusqu’à la chute de la ligature. Deux fois aussi j’ai disséqué de semblables tumeurs qui avaient détruit toutes les cavités nasales, et s’étaient fait jour jusques dans les sinus sphénoïdaux. Je ne puis me rappeler sans effroi, un jeune homme de vingtquatre ans qui, deux fois dans l’espace de trois ans, s’était soumis à la ligature d’un énorme polype, adhérent à la partie postérieure des cavités nasales. Je lui avais recommandé de revenir se faire opérer une troisième fois, aussitôt que le polype reparaîtrait ; malheureusement il arriva trop tard, la tumeur occupait les deux narines, remplissait le sinus maxillaire, paraissait dans la bouche à travers une ouverture de l’arcade dentaire, sortait en partie par le
sac lacrymal ulcéré, occupait la cavité orbitaire dont elle avait projeté le globe de l’œil sur la joue, enfin elle obstruait tellement le pharynx, qu’il fallut promptement en détacher quelques morceaux avec la ligature et l’instrument tranchant pour faire respirer le malade. Celui-ci, voyant que je ne pouvais plus tenter une cure radicale , quitta l’hôpital quelque temps après.
Sur dix autres que j’ai opérés, j’en ai perdu deux; l’un était un enfant de douze ans qui, la veille de son départ de l’hôpital, fut pris d’une phlegmasie cérébrale à laquelle il succomba en vingt-quatre heures ; l’autre était aussi très-jeune, il mourut de la dysenterie, un mois après la chute du polype.
Le procédé dont je me sers pour lier ces polypes est tout à la fois simple et facile. J’introduis, par les cavités nasales, l’extrémité d’une sonde de gomme élastique, que je retire dans la bouche, avec le doigt indicateur, recourbé en forme de crochet; je fixe à la sonde les deux extrémités d’une anse de fil ciré, que je ramène de bas en haut à travers les narines, et je la confie à un aide; puis, écartant avec deux doigts l’anse de la ligature à mesure que je fais tirer sur l’autre extrémité, je l’engage au-
dessous et derrière la base du polype, et je la serre ensuite avec un serre-nœud que je fais glisser sur le plan incliné des fosses nasales. Tous les jours j’ai soin d’augmenter l’astriction en tirant la ligature sur le serre-nœud que j’enfonce de plus en plus. Enfin, avec une aiguille courbe, je passe un fil ciré à travers la portion du polype qui dépasse le voile du palais, pour (jue le malade puisse, au moment delà cliute, s’en débarrasser lui-même, et ne soit pas exposé à l’avaler, ainsi que je l’ai vu arriver deux fois, heureusement sans danger.
Cinq fois nous avons pratiqué la ligature pour des polypes utérins, dont deux étaient implantés dans le fond de la matrice, trois sur les bords de l’orifice de son col. Nous nous sommes servis, pour les contourner, des portenœuds de Desault, et pour les lier, du barillet de M. Bouchet le père. Sur deux malades nous avons éprouvé beaucoup de difficultés. Néanmoins, ces opérations ont été couronnées d’un plein succès. L’une nous a offert une particularité assez curieuse : le malin du jour de son opération, la malade éprouva les accidents de l’avortement, et rendit un petit embryon. Ce qui prouve que ces tumeurs ne sont pas touours un obstacle à la conception.
Nous avons fait recueillir deux observations intéressantes de polype du rectum. Je ne sache pas que les auteursen aient decritd aussi volumineux, et dont les suites aient été moi ns fâcheuses.
Le premier fut rendu spontanément dans les efforts que le malade fit pour aller à la selle ; il avait 5 pouces de longueuret k de circonférence; il était desséché, raccorni, légèrement applalien deux sens opposés, flétri sur toute sa surface, et présentant deux petits tubercules, par lesquels il tenait profondément à la muqueuse, intestinale. Le malade que j’ai revu plusieurs fois depuis trois ans, jouit d’une santé parfaite.
Le deuxième n’a guéri qu’à l’aide de l’opération. Son polype ressemblait exactement pour la forme, le volume, la couleur, et cette double circonstance, qu’il sortait et rentrait avec la plus grande facilité, à la chute du rectum. Gomme il était largement implanté, je fus obligé de le lier en deux fois. Le malade éprouva divers accidents, que j’attribuai autant aux chaleurs bi filantes de la saison, qu’à l'opération elle-même. La convalescence fut longue, et le malade ne fut rétabli qu’après un mois et demi de traitement (i).
(1) Celle observation, avec etc plus amples détails,
LoupeN.
Les loupes dont je ne veux vous entretenir qu’un moment, sont encore de ces maladies contre lesquelles viennent échouer tous les remèdes qu’on peut leur opposer, et qui n’ont d’autre moyen de guérison, que la ligature ou l’instrument tranchant. Si l’on ne considérait que la tumeur elle-même, on serait tenté de croire que le remède est pire que le mal. Mais comme les unes peuvent dégénérer en cancer, et que les autres deviennent incommodes et même dangereuses par leur position, ou leur volume, on est convenu, pour le plus grand nombre, que l’ablation est inévitable et doit être pratiquée de bonne heure.
Si nous exceptons les tumeurs enkistées du genou, dont nous avons fait si souvent 1 excision sans danger, toutes les autres nous ont présenté tant de variétés de forme, de volume et d’organisation, qu’il serait difficile de les indiquer ici. J’en ai extirpé une qui était siluee
fut recueillie par M. Perrin, aujourd’hui médecin de plusieurs établissements de bienfaisance, a Lyon.
dans le vagin ; on l’avait prise longtemps pour une hernie; une autre sur un enfant de six ans, elle occupait la grande lèvre gauche, c’était un lipome qui offrait 7 pouces de longueur et 5 de circonférence ; une troisième que la malade portait sur la hanche, depuis trente ans, et qui égalait le volume d’un bouteille ; plusieurs, grosses comme de petits melons, fixées sur les côtés de la poitrine ou au milieu du dos. Mais la plus remarquable de toutes est celle que j’enlevai de dessus les épaules de Jean Dumas. Elle avait le caractère du stéatome, était attachée à la partie postérieure du crâne, par un large pédoncule, et tombait en forme de besace sur les épaules du malade, auquel elle servait d’oreiller; mesurée avant l’opération, cette loupe présentait 32 pouces de circonférence dans son plus grand diamètre, elle était du poids de 20 livres. Je l’enlevai en totalité, ainsi qu’une partie du pavillon de l’oreille, qui était dégénérée. L’opération, de même que toutes celles que nous venons de mentionner, n’a été suivie d’aucun accident, et a complètement réussi.
Cancer.
Il esl une maladie cruelle par la douleur qu’elle occasionne, mais plus encore par ses progrès que rien ne saurait arrêter ; une maladie contre laquelle ont échoué toutes les ressources de la médecine, et qui ne disparaît sur un point, que pour porter ses ravages sur un autre avec plus d’intensité ; je veux parler du cancer. Ici se présente une grande question pratique ; doit-on opérer les affections cancéreuses, ou bien faut-il les abandonner à ellesmêmes, et se contenter d’un traitement palliatif? Oublions un moment tout ce qui a été écrit pour et contre l’opération, et ne raisonnons que d’après l’expérience, c’est le seul moyen de résoudre, s’il se peut, une question d une si haute importance.
Commençons par admettre que le cancer une fois développé est décidément incurable, que rien ne peut en arrêter la marche, et que tôt ou tard il doit conduire au tombeau, par des souffrances incalculables, le malheureux qui en est tourmenté. Maintenant, l’opération est-elle toujours suivie de la récidive de la maladie, ne
guérit-elle jamais radicalement, est-elle plus nuisible qu’utile, en ce qu’elle fait souffrir le malade en pure perle, et, qu'une fois opéré, le cancer qui repullule marche avec plus d’activité, et frappe sa victime d’une manière plus prompte et plus assurée ? en mettant toute prévention de côté, nous sommes forcés de convenir qu’il n’est pas d’opération plus incertaine dans ses résultats que celle du cancer.
Nous avons opéré toutes les tumeurs carcinomateuses susceptibles d’être extirpées en totalité. Nous n’avons respecté que celles dont les racines trop profondes devaient échapper à tous nos moyens de destruction, et souvent nous sommes revenu deux et même trois fois à l’opération, sans atteindre le but que nous nous proposions. Nous avons vu la maladie se reproduire après deux ans, six mois ou même quelques jours ; nous avons remarqué aussi qu elle reparaissait constamment sous la même forme et avec les mêmes symptômes. Ainsi c’était une glande squirrheuse, un ulcère rongeant, une végétation ou un tubercule cancéreux, suivant le caractère de la maladie primitive. L’âge, le sexe, le tempérament ne nous ont pas paru avoir une influence marquée sur la fréquence de ces récidives. Nous pouvons
en dire autant des variétés sans nombre qu’affecte la maladie cancéreuse; même après l’opération, il est impossible d’en calculer toutes les chances et d’en prévoir les suites funestes, à moins que quelques portions de peau, de tissu cellulaire ou de glandes dégénérées , n’aient échappé à l’instrument ou à l’attention de l’opérateur.
Mais, de ce que le cancer semble se jouer de nos moyens les plus puissants, doit-on en conclure que, dans tous les cas, le fer et le feu ne peuvent rien pour lui ; qu’on ne saurait l’éteindre dans un point sans le voir reparaître sur un autre ? Je ne le pense pas, et je présente à l’appui de mon opinion des laits qui prouveront tout à la fois, que l’opération du cancer est par elle-même une des moins graves de la chirurgie, que bien souvent elle peut prolonger de quelques années l’existence des malades, et peut-être quelquefois aussi, guérir radicalement. Je l’ai pratiquée &0 fois au sein, et 38 malades ont quitté l’hôpital, guéries des suites de l’opération; et cependant, ‘sur 12, j’ai fait en même temps l’extirpation de glandes sous-axillaires avoisinant profondément les gros vaisseaux qui arrosent cette partie du membre supérieur. J’ai opéré des malades de tout âge,
et presqu’à toutes les époques de ce qu’on appelle la diathèse cancéreuse; enfin j’ai amputé des seins de huit et même dix livres, qui dataient de 15, 20 et 25 ans. Voyons maintenant quels sont les résultats positifs de ces operations; et, pour cela, ne parlons que des plus anciennes, celles pratiquées dans ces dernieres années ne prouveraient rien en faveur de l’assertion.
Les renseignements que j’ai pu me procurer sur les malades opérés en 1818, m’apprennent <{ue, sur 15 malades, 6 ont vu repulluler la maladie ; une, six mois après l’opération ; trois, deux ans après, et les deux autres la troisième année. Cinq, au nombre desquelles je compte une des respectables sœurs de cet hôpital, n’ont éprouvé depuis aucun accident, et jouissent d’une santé parfaite. Il en reste quatre dont je ne puis rendre compte, n’ayant aucune donnée positive à leur égard; mais dans quelque catégorie qu’on veuille les placer, les résultats ne me paraîtraient point encore assez défavorables pour renoncer décidément à celte opération. Vainement on objecterait que la plupart des tumeurs que nous avons opérées n’étaient pas des cancers, et que l’opération a devancé le terme fatal, lorsqu’elle n’a eu qu’un succès
momentané. Pour raisonner ainsi, il faudrait d’abord s’entendre sur la nature intime de cette maladie, et n’avoir jamais assisté aux derniers moments de tant de malheureux qui périssent, faute de secours, ou pour n’avoir pas été opérés à temps.
Il est vrai toutefois qu’on a beaucoup abusé de la crédulité des malades au sujet des cancers ; que l’ignorance et le charlatanisme ont toujours des spécifiques à lui opposer, et que souvent on a pris de simples engorgements inflammatoires pour de véritables tumeurs squirrheuses. Combien de ces prétendus cancers ne voit-on pas se résoudre d’eux-mêmes, ou céder à la méthode antiphlogistique, aux topiques résolutifs, aux frictions mercurielles, etc.? Je n’en citerai qu’un seul exemple pris au hasard parmi une foule d’autres de même nature.
M. ***, des environs de Bourgoin, âgé de 65 ans, portait, depuis deux mois, un sarcocèle volumineux pour lequel il avait consulté plusieurs médecins. Quelques personnes lui ayant conseillé l’opération, il se rend à cet effet dans les chambres payantes de l’Hôtel-Dieu ; j’examine la tumeur avec le plus grand soin ; je ne la trouve ni assez dure, ni assez volumineuse, ni assez ancienne pour me décider a l’enlever ;
je propose au malade quelques frictions mercurielles sur les cuisses et autres moyens, il s’y refuse avec opiniâtreté, et me demande instamment l’opération. Je lui fais part, et de mes doutes sur la nature même de sa maladie, et de l’espoir que j’avais d’en obtenir la résolution ; je lui montre un malade que je traitais depuis deux mois pour un engorgement absolument semblable, et qui s’était complètement dissipé. Rien ne peut le convaincre ; il fallait ou l’opérer, ou le renvoyer chez lui. Voyant que je ne pouvais prendre aucun ascendant sur son esprit, et que j’avais tout-à-fait perdu sa confiance, je le laissai partir très-peu satisfait de son vovage et encore moins de son médecin.
Mais quel fut mon étonnement quand j’appris, deux mois après, qu’en moins de trois semaines, sans aucun traitement, ce sarcocèle s’était fondu, et que l’organe malade était revenu à son volume ordinaire !
Ce que j’ai dit du cancer des mammelles, est également applicable à celui de tous les autres organes accessibles à nos moyens chirurgicaux. Le nombre prodigieux de chancres des lèvres, d’ulcères carcinomateux des joues, nous montre, tous les jours, l’efficacité de la pâte arsénicale, de l’instrument tran-
chant ou du cautère actuel , pour attaquer cette maladie jusque dans ses derniers retranchements. Lorsque le cancer des lèvres nécessite une déperdition de substance trop considérable pour pouvoir réunir les bords de la plaie avec la suture, nous préférons au bistouri le cautère cultellaire, rougi à blanc, qui coupe et cautérise tout à la fois.
Anévrismes.
Dans l’état actuel de la science, il serait difficile de concevoir une opération aussi hardie, aussi brillante que celle qu’ont tentée les chirurgiens de nos jours pour les anévrismes renfermés dans les cavités. Il fallait tout le sang froid qu’on acquiert par une longue expérience, tout l’enthousiasme qu’inspire l’amour de la science et de l’humanité, toutela confiance que donnent de grandes connaissances en anatomie, pour oser se frayer des routes inconnues, et porter les moyens de compression immédiate audessus de la tumeur, en attaquant le mal loulà-fait à sa source.
Les succès merveilleux obtenus par ces opérations hardies, formeront une des belles épo-
ques de la médecine opératoire. Il est glorieux pour nous que la chirurgie de Lyon ne soit pas restée en arrière dans cette circonstance, et que ce soit à l’Hôtel-Dieu qu’ait été pratiquée avec succès, pour la première fois en France, par M. Bouchet, la ligature de l’artère iliaque externe* Nous n’avons rien à vous offrir, au sujet des anévrismes, qui soit digne de Fixer votre attention. Les seules ligatures d’artères que nous ayons pratiquées, ont été nécessitées par des anévrismes faux primitifs. Ainsi nous avons lié deux fois la brachiale, cinq fois la radiale, une seule fois la fémorale et la pédieuse. Aucune de ces observations n’offre assez d’intérêt pour être rapportée en détail, mais je vous dirai deux mots d’une tumeur anévrismale de l’artère poplitée, opérée, dans le mois de juillet 1818, sur Claude Ilenriot, âgé de 49 ans, natif de Beaune, département de la Côte-d’Or. Cet anévrisme avait le volume du poing, occupait tout l’espace poplité et empêchait toute extension de la jambe sur la cuisse. Je l’opérai à la méthode de Hunter. L’artère mise à découvert un pouce et demi au-dessus de son passage par l’arcade aponévrotique du troisième adducteur, fut liée avec deux rubans de Fd ciré, dont un servit de ligature d’attente. Celle-ci tomba le onzième
jour, et la tumeur s’abcéda le quinzième ; il en sortit, à chaque pansement* un sang noir, fétide el mêlé de pus; au vingt-deuxième jour, la ligature qui serrait l’artère se détacha ; plusieurs caillots durs et fibrineux sortirent par l’ulcération de la tumeur, le malade commença à mouvoir la jambe, et quitta l’hôpital le 19 septembre, dans l’état le plus satisfaisant, 32 jours après l’opération (i).
Amputations.
Lorsque plusieurs des maladies dont nous avons parlé ont fixé leur siège sur une des extrémités, et qu’aucune des opérations indiquées ne peut mettre les jours du malade à l’abri du danger qui les menace, il faut bien se décider à sacrifier une partie pour sauver le tout, et faire la soustraction d’un membre qu’on ne peut plus conserver.
Le malade et l’opérateur ont presque une égale répugnance pour de semblables mutilations, et ne s’y décident qu’à la dernière extré-
(1) Recueillie par M. Goujon, aujourd’hui médecin à Lyon.
mité. C’est encore à la chirurgie moderne que l’on doit l’idée heureuse de leur avoir substitué quelquefois avec avantage une opération moins grave par ses conséquences, la resection des extrémités osseuses. Je n’ai recueilli qu un fait de ce genre, et quoique le résultat n ait pas répondu à mon attente, je le publie dans l’intérêt de la science qui sait s’enrichir de nos fautes comme de nos succès.
Béscctions osseuses et amputations.
Un jeune homme tombe à genoux sur le tranchant d’une faulx, l’articulation est largement ouverte, l’extrémité inférieure du fémur luxée sur la jambe, et fendue de bas en haut dans l’étendue de deux pouces ; le délabrement était si considérable qu’il ne laissait d’autre ressource que l’amputation de la cuisse; le malade s’y refusa. Je lui proposai la résection des surfaces articulaires, il y consentit dans l’espérance de conserver son membre seulement ^raccourci de quelque pouces. Je procède à l’opération qui fut très-longue et très-laborieuse ; après avoir désarticulé le fémur, je passai un couteau à amputation dans l’espace poplité,
pour détacher des os les parties molles et l’artère qu’il fallait laisser intacte au milieu du lambeau; l’os fut ensuite scié, et le tout réuni aussi exactement que possible.. Jusqu’au quinzième joui', celte opération dont on ne connaît que peu d’exemples, et qui n’a peut-être jamais été pratiquée pour le cas dont il s’agit, nous faisait concevoir les plus belles espérances ; mais l’impossibilité de maintenir dans une position fixe l’extrémité du fémur que les muscles rotateurs de la cuisse tournaient sans cesse en dehors, l’abondance de la suppuration et quelques écarts de régime, détruisirent tout espoir de réussite, et le malade succomba du vingtcinquième au trentième jour. [Note B*.)
Je laisse aux médecins éclairés et surtout aux ch irurgiens prudents à juger la conduite que nous avons tenue dans cette circonstance; je ne crois pas qu’elle trouve beaucoup d’imitateurs, et je serais le premier à en dissuader ceux qui oseraient encore entreprendre celte opération.
Quant aux amputations proprement dites , ce n’est jamais qu’avec beaucoup de réserve et après avoir épuisé tous les autres moyens, que nous y avons eu recoins. Le nombre en est cependant considérable, et l’on peut s’en rendre raison si l’on a égard aux progrès incessants
de la maladie scrophuleuse qui attaquedepréférence la classe indigente, toujours la plus nombreuse, et aux accidents inséparables des grands centres de population.
Après les travaux des chirurgiens modernes sur cette partie de notre ail, vous n’attendez pas de moi, Messieurs, que je vous rappelle les avantages et les inconvénients des méthodes et procédés opératoires employés jusqu’à ce jour, ni que je discute en ce moment le temps dans lequel ces opérations doivent être pratiquées. L’observation de tous les jours et la nôtre propre nous apprennent que, toutes choses égales d’ailleurs, les amputations des membres sont plus meurtrières pour les hommes jeunes, forts et vigoureux, que pour ces malheureux affaiblis par la suppuration, usés parla douleur, et qu’un long séjour dans les hôpitaux a déjà accoutumés au mauvais air qu’on y respire.
Nous avons fait 38 amputations, du bras, de 1 avant-bras, de la cuisse ou de la jambe, et nous avons ete assez heureux pour sauver 32 malades. Les G que nous avons perdus étaient précisément des hommes à la fleur de l’âge, à qui une constitution saine et robuste semblait promettre un meilleur sort.
Vous venez d’entendre, Messieurs, le compte
rendu de nos travaux pendant les premières années de notre exercice à l’Hôtel-Dieu. J’aurais du peut-être donner à ce travail déjà si aride par lui-même, une forme plus académique; mais il fallait ne pas dépasser les bornes ordinaires de la séance que vous avez bien voulu m’accorder. Mon but sera atteint si le cadre dans lequel j’ai été forcé de me renfermer, suffit pour donner une idée aussi juste qu’exacte de la pratique chirurgicale de cet hôpital. Qu’il me soit permis, en finissant, de donner quelques explications sur un point qui ne vous aura pas échappé sans doute; c’est que le nombre des opérations comparé à celui des malades, a beaucoup diminué depuis quelques années, et diminue chaque jour davantage. Si nous recherchons la cause de cette différence, et que nous ne soyons pas assez heureux pour la trouver dans la somme moindre de nos infirmités, nous aurons du moins la douce consolation de la découvrir dans les progrès tonjourscroissants des sciences médicales. Oui, Messieurs, depuis que l’instruction en Fiance est devenue si générale, les maladies sont mieux connues, mieux traitées, et les affections chirurgicales dégénèrent moins souvent en cas d’opérations. Par l’établissement des écoles de chirurgie-pratique,
le nombre des opérateurs s’est accru de toutes parts, et jusque dans les campagnes même, beaucoup de jeunes médecins dont nous nous glorifions d’avoir dirigé les premiers pas dans la carrière, justifient par des succès brillants la confiance et la réputation qu’ils se sont acquises dans l’art des opérations.
Enfin, depuis que les chirurgiens ont senti l’importance de joindre à leurs connaissances, celle de la médecine interne, ils ont mieux connu toutes les ressources de la nature ; ils ont tenu compte des circonstances qui peuvent rendre une opération douteuse ou insuffisante; leur talent a pris un caractère de réserve et de prudence, qui leur a fait envisager une opération de moins en chirurgie comme une conquête de plus pour riiumanité. La multiplicité des méthodes et des procédés opératoires, le nombre effrayant des instruments qui décoraient jadis nos arsenaux, toutes ces machines, ces appareils de torture qui supposent moins de génie qu’un manque d'habitude et de dextérité , toutes ces préparations pharmaceutiques qui ne rappellent que des siècles d’ignorance, ont été réduits à leur juste valeur, et sont pour la plupart tombés dans l’oubli. Ce qui prouve qu’à mesure que la science s’est
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agrandie , l’art s’est simplifié. Aujourd’liui 1 Messieurs, on ne confond plus la manie d’opérer avec le vrai génie chirurgical, on sait discerner les cas qui réclament impérieusement une opération et ceux qui la contre-indiquent lout-à-fait , on en calcule toutes les chances dans l’intérêt de l’humanité, comme dans celui de l’art; il est des limites au-delà desquelles, il n’existe plus que vague et incertitude, et celui qui par un faux zèle, un courage mal entendu oserait les franchir, ne serait plus qu’un téméraire que le hasard peut favoriser, mais que la saine raison condamnera toujours. Enfin, disons que le chirurgien, vraiment digne de ce nom, est celui qui guérit par les méthodes les plus simples, qui, loin d’abuser du fer et du feu, met tout ses soins à en restreindre l’usage, et ne compte point ses succès en chirurgie par le nombre des opérations qu il a pratiquées.
Ces vérités prendront une force nouvelle, à l’époque peu éloignée, sans doute, où le système d’amélioration conçu par les magistrats éclairés qui dirigent nos travaux, aura reçu son exécution pleine et entière. Félicitons-nous donc, Messieurs, de ce que 1 Administration des hôpitaux conserve encore la forme sous laquelle elle a contracté la longue habitude de
faire le bien. Et vous, jeunes Disciples, dont l’ardeur et l’application furent un moment ralenties et découragées, redoublez de zèle ; grâces àcette Administration toute paternelle, vous n’aurez point à craindre que la faveur et l’iiatrigue viennent vous arrêter au milieu de vos succès; la lice d’où sortirent victorieux les Desault, les Petit, les Dupuytren, et tant d’autres noms fameux, ne vous se*a point fermée ; vous pourrez encore prétendre à l’honneur de disputer comme eux, la palme glorieuse des concours.