‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 12 sur 16 · OPÉRATIONS · texte numérisé non relu

OPÉRATIONS

Le nombre des opérations que j’ai pratiquées dans l’espace de six années, sans y comprendre l’ablation des tumeurs cliancreuses de la face, l’excision des tubercules squirrheux de la peau, les polypes des cavités nasales, les amputations des phalanges ou des doigts, l’extraction des séquestres nécrosés ou des ongles rentrés dans les chairs, et tout ce qui est du ressort de la petite chirurgie, ce nombre, dis-je, s’élève à sept ou huit cents, ce qui donne un terme moyen de 125 à 130 par an. Au reste, ce calcul n'est qu’approximatif, parce qu’il est impossible que notre surveillance pour la sortie des malades ne soit pas quelquefois en défaut. Mais si le tableau que je vais mettre sous vos yeux présente quelques lacunes, il offrira néanmoins un relevé comparatif exact des succès et des revers dans les opérations; ce qui peut être de quelque intérêt pour la science et pour l’humanité.

Dans les trois dernières années de ma pra-

tique, je n’ai pas trouvé un seul cas où l’opé ration du trépan fût indiquée et offrît quelque chance de succès. Quoique je fusse en garde contre les suites presque toujours funestes d’une telle opération, bien que l’expérience de tous ceux qui ont exercé la chirurgie dans les grands hôpitaux, et la nôtre propre, aient pu pousser notre défiance jusqu’au découragement, je l’aurais tentée de nouveau si le cas s’était présenté, car je reconnais qu’elle peut être d’un grand secours dans quelques circonstances.

Cataractes.

Une des opérations les plus brillantes de la chirurgie, celle que tous les malades supportent sans effroi et sans douleur, et qui ne compromet jamais leur existence, c’est la cataracte. Ici, Messieurs, aucune chance défavorable n’est à craindre; l’insuccès même ne peut ajouter à la gravité du mal, la réussite n’est point le prix de la douleur et de la mutilation; et cependant quel résultat que celui de rendre à la lumière le malheureux plongé dans les ténèbres, de le rendre en quelque sorte à la société qui l’avait perdu! il n’en est pas dont les bienfaits soient

ressentis d’une manière aussi vive, aussi instantanée par l’opérateur et le malade. Il est rare que ce dernier, au moment où il aperçoit la main qui vient de decliirer le voile qui couvrait ses yeux, ne s’attendrisse et ne témoigne par ses gestes ou par ses larmes, l’émotion de plaisir qu’il éprouve; souvent aussi l’opérateur est obligé de réprimer cet élan de sensibilité, et de se refuser à ces premiers gages d’une reconnaissance qui ne doit point éclater encore.

J’ai fait 250 fois celle opération, et voici les résultats que j’ai notés à la sortie des malades de l’hôpital : succès complets, 166 ; demi-succès, 28 : les malades compris dans cette catégorie n’y voyaient que pour se conduire; insuccès, 55 ; ce qui réduit nos cas de réussite aux deux tiers de la totalité ; mais je dois faire observer que, dans les hôpitaux, quelle que soit l’excellence de la méthode opératoire, la surveillance du chirurgien, le zèle et l’intelligence des sœurs infirmières attachées au service des opérés, il est une foule de circonstances fâcheuses qui compromettent à chaque instant les espérances les mieux fondées. Il faut savoir aussi que plusieurs malades inscrits au nombre de ceux qui sont sortis sans y voir, ont fini par recouvrer la vue après un temps plus ou

moins long , lorsque leur cristallin avait été complètement absorbé. Un exemple bien remarquable de cette absorption tardive est le suivant : Deux enfants, nés à Saint-Bonnet-le-Froid, âgés, l’un de 7 ans, l’autre de 9, adonnés à une vie très-pénible, exposés à toutes les intempéries de l’atmosphère, couverts des baillons de la misère, avaient perdu la vue depuis dix-huit mois, lorsqu’ils furent conduits dans cet hôpital par leur père, qui venait aussi y demander un asile; leurs cataractes étaient d’un blanc laiteux, les yeux bleus et l’iris très-contractile. Je les opérai tous les deux d’un seul côté, le 1 5 mai 1822. L’un et l’autre y virent très-distinctement après l’opération, reconnurent différents objets que je leur montrai, et surtout leur père qui était à mes côtés et qu’ils n’avaient pas vu depuis longtemps. Il serait difficile de peindre la scène de plaisir et d’attendrissement dont nous fûmes témoin ; il fallut par prudence y mettre fin , et imposer au père la conti ainte de ne visiter ses enfants qu’après les premiers pansements ; mais le plaisir d avoir rendu la vue à ces infortunés ne devait pas être de longue durée ; tous les deux prirent la petite vérole peu de jours après celui de leur opération ; ils furent ,

l’aîné surtout, en danger de perdre la vie, et lorsqu’ils entrèrent en convalescence, j’eus la douleur de voir leurs cristallins remontés. Nous étions alors dans les chaleurs les plus fortes de l’année, je leur promis de les opérer de nouveau au mois de septembre, et de les garder jusqu’à cette époque. Un jour du mois de juillet que je causais à ma visite avec le plus jeune, j’appris de lui qu’il commençait à distinguer la clarté du soleil, j’examinai son œil, et je fis voir aux personnes qui m’assistaient, que le cristallin commençait à s’absorber ; deux ou trois jours après, l’autre frère m’offrit le même phénomène, et en trois semaines ils recouvrèrent l’un et l’autre la faculté de voir, et se rendirent à pied, avec leur père, de Lyon à St-Bonnet, leur pays. Je les ai revus celte année; leurs yeux sont dans un état encore plus satisfaisant.

Quelquefois l’absorption se fait d’une manière si prompte et si efficace, que non seulement elle couronne l’œuvre de l’opérateur, mais encore qu’elle peut tenir lieu d’opération, comme dans les deux cas suivants.

Au mois de juillet 1821, il entra à l’hôpital deux malades affectés chacun d’une cataracte ; l’un était chasseur au 233 régiment, l’autre était

un cordonnier que m’avait adressé notre honorable confrère le docteur Pacoud, de Bourg. Us avaient reçu tous deux une contusion sur l’œil, à la suite de laquelle s’était formée la cataracte. Je me pioposais de les opéier, et je n’attendais pour cela qu’un jour favorable , lorsque je crus remarquer que sur l’un d’eux la capsule cristalline antérieure commençait à s’exfolier ; bientôt il s’en détacha des lambeaux qui tombèrent dans la chambre antérieure où ils furent absorbés. Au bout de quelque temps tout avait disparu ; il ne restait que des fragments de membrane ou de cristallin au bas de la pupille, et le malade quitta l’hôpital parfaitement guéri et y voyant très-bien de cet œil. Cette guérison spontanée me fit ajourner l’opération que j’avais projetée pour l’autre malade, et je n’eus qu’à m’en applaudir, puisque deux mois plus lard sa cataracte disparut de la même manière.

C’est en partie sur cette force d’absorption qu’est établie la préférence que plusieurs opérateurs accordent à la méthode par abaissement ; c’est la seule que nous ayons mise en pratique, quoique nous soyons loin de prétendre que l’extraction n’ait pas les mêmes avantages entre des mains exercées à la pratiquer.

Fistule lucryninlc.

Que d’instruments divers, que de méthodes opératoires différentes n’a-t-on pas inventés, jusque dans ces derniers temps, pour guérir la fistule lacrymale ; et cependant, celte maladie bien moins grave qu’incommode, est encore souvent rebelle à tous les moyens que l’art et la patience peuvent lui opposer. Chaque opérateur a, pour ainsi dire, sa méthode deprédilection; la meilleure n’est pas celle qui guérit le plus promptement, mais le plus sûrement*, certes, il est facile de rétablir le cours des larmes, on y parvient par tous les procédés connus, et l’opération est toujours couronnée d’un premier succès, mais l’essentiel, c’est de prévenir le retour de la maladie, et c’est à remplir cette seconde indication, que l’opérateur doit appliquer tous ses soins.

J’ai essayé la plupart des méthodes accréditées par l’expérience, j’ai placé la mèche de coton sur cinq ou six malades, et j’ai pu me convaincre que le moindre inconvénient de ce mode opératoire était la difformité qu’il laisse au grand angle de l’œil. La méthode de Hun-

ter que j’ai pratiquée douze ou quinze fois, m’a paru constamment plus difficile dans son exécution et plus douloureuse pour le malade ; elle expose à briser l’os unguis ; les pansements subséquents toujours pénibles ne peuvent être confiés qu’aux personnes de l’art, et le boursoufflemenl de la membrane muqueuse du nez, rend quelquefois très-difficile et très-douloureuse l’introduction de la corde à bovau. J’ai tenté, sur une sœur hospitalière de cette maison et sur un pharmacien de ce pays, la méthode d’Anel. Ces deux malades ont été soumis à cinquante ou soixante injections par les points lacrymaux, sans aucun résultat favorable. Un moment aussi, j’ai cru aux brillants succès de la canule d’or; je m’en suis servi dix ou douze fois, et j’ai été forcé de réopérer d’une autre manière la plupart des malades, soit que le conduit artificiel se fût bouché, ce que j’ai pu vérifier deux ou trois fois; soit que la canule se fût déplacée par un mouvement d’ascension qui la faisait remonter dans le sac lacrymal. Il n’y a guère plus d’un mois que j’en ai enlevé une que j’avais placée à la fin de 1819; la femme qui la portait était venue, à différentes reprises, faire assujettir ou désobstruer cette canule qu’elle tenait tant à conserver. Ces

divers essais, presque Ions infructueux, m’ont fait donner la préférence à la méthode de Desault, que j’ai pratiquée plus de soixante fois, avec une légère modification que j'ai fait counaître dans le temps. ( Note E .)

Cancers.

La crainte de voir la maladie récidiver après un temps plus ou moins long, est non-seulement applicable aux opérations de cataracte et de fistule lacrymale, mais encore à la plupart de celles que nous avons encore à examiner. 11 ne faudrait pas toujours en rendre responsable l’opérateur , car si l’on peut s’en prendre à son inexpérience, lorsqu’un cristallin a été mal abaissé, une fistule mal pansée, une artère liée trop près de la tumeur anévrismale, lorsqu’il a fait en pure perte des incisions trop larges et trop profondes pour débrider une hernie étranglée, ou qu’il s’est livré à des efforts immodérés pour extraire un calcul qu’avec plus de ménagements on aurait enlevé en entier, il faut convenir qu’il est des cas malheureux ou toute sa prévoyance, son habileté, son savoir, peuventse trouver en défaut. Qui oserait pronostiquer

d’avance le résultat d’une opération de cancer? Quel est celui qui n’a pas vu échouer toutes ses espérances au moment ou il croyait triompher de cette horrible maladie, ou s’applaudir d’un succès inespéré, lorsque toutes les probabilités se trouvaient contre lui ? est-il étonnant dès-lors que quelques chirurgiens aient donné le précepte de ne jamais loucher aux affections cancéreuses, et que d’autres aient appuyé l’opinion contraire de faits et d’observations irrécusables? Tout cela prouve que le cancer étant inconnu dans sa nature, pouvant revêtir toutes les formes, ne suivant pas constamment la même marche, a souvent été confondu avec d’autres maladies. Cela est si vrai, qu’un des hommes dont s’honore le plus la chirurgie française, ose assurer que toutes les tumeurs du sein, guéries radicalement par l’opération, n’étaient pas des cancers, et cependant il conseille d’opérer dans presque tous les cas.

Il est facile de concilier ces deux opinions en apparence si contradictoires ; en effet, on voit si fréquemment cette maladie reparaître, après un temps' plus ou moins long, qu’on serait tenté de croire qu’aucune affection décidément cancéreuse ne peut échapper à celle fatale récidive.

Lorsque, eu 1821, je rendais compte des opérations pratiquées dans l’année 1818, je prouvai que sur quinze malades, six avaient vu repulluler la maladiesix mois après l’opération, et quatre autres, deux ou trois ans plus tard. Depuis cette époque j’en ai fait quarante-cinq, et j’ai constamment obtenu le même résultat. J’ai vu l’affection locale reparaître sur le lieu même de l’opération ou sur un point plus ou moins éloigné, avant la cicatrisation complète de la plaie.

Une demoiselle de Chambéry entre dans les chambres payantes de l’Hôtel-Dieu pour se faire enlever une tumeur squirrheuse du sein; elle sort au bout de trois semaines dans l’état le plus satisfaisant; il ne restait de l’opération qu’une petite plaie de la largeur d’une pièce de deux francs. Je ne fis rien pour en accélérer la cicatrisation, car la malade s’était constamment refusée à l’établissement d’un cautère au bras. Trois mois après son départ, elle revint avec un champignon cancéreux du volume du poing : je l’opérai de nouveau ; je fis une très grande déperdition de substance, et malgré cette précaution, la maladie repullula au huitième ou dixième pansement, et rien ne put en arrêter les progrès qui allèrent toujours croissants.

Au mois de septembre 1822, j’opérai Antoine Lerme d’un sarcocèle dont le volume égalait celui de la tête d’un enfant de deux ou trois ans. Cette opération fut très-laborieuse ; je fus obligé de lier quatorze ou quinze artères qui fournissaient beaucoup de sang; mais le courage du malade, sa constitution vigoureuse et sa docilité le garantirent des accidents que j’avais à redouter. Il sortit de l’hôpital complètement guéri au bout d’un mois, et quelque temps après il reprit ses travaux habituels et toute la force physique dont il était doué. Au mois d’août dernier, ce malade est venu me consulter pour une tumeur énorme qui s’était développée au pli de l’aine, et queje reconnus pour être un cancer des glandes inguinales, c’est-àdire un retour de la première maladie que l’opération n’avait pas détruite en totalité, et qui maintenant est toul-à-fait inopérable.

Mais, de ce que le cancer semble se jouer de tous nos moyens les plus puissants, s’en suit-il qu’on doive l’abandonner à lui-même, et que, dans aucun cas, le fer et le feu ne puissent en triompher? je ne le pense pas; je crois, au contraire, que si l’opération réussit rarement, c’est qu’on la tente toujours trop lard, et qu’un plus grand nombre de malades seraient sauvés par

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elle, s’ils avaient le courage de s’y résigner de bonne heure ; d’ailleurs, n’en voit-on pas tous les jours guérir radicalement, même après une seconde opération? et, si l’on ne veut pas tenir compte des exemples de guérison trop récents, n’avons-nous pas à l’appui de notre proposition les cinq malades opérés en 1818 et qui sont encore pleins de vie et de santé? Je suis si éloigné de regarder l’opération du cancer comme devant être proscrite de la médecine opératoire, que je n’en connais pas qui, toutes choses égales d’ailleurs, soit moins à redouter pour ses accidents primitifs; selon moi, il n’est qu’une contre-indication qui doive nous retenir, c’est lorsqu’on prévoit d’avance qu’on ne pourra pas enlever la totalité du mal. L’âge, la constitution du malade, le volume de la tumeur, les ulcérations ou tubercules dont elle se couvre, sont des circonstances sans doute bien défavorables, mais non pas des difficultés insurmontables ; je n’en veux d’autre preuve pour le moment que l’observation suivante.

Jeanne-Marie Fagolet, âgée de 58 ans, mère de quatre enfants, brune et d’une forte constitution, parvint à l’âge critique sans accidents. A 50 ans , deux ans après la cessation des menstrues, son sein devient le siège d’une

tumeur indolente et sans changement de couleur à la peau, qui n’occupe d’abord qu’une petite portion de la glande, mais qui bientôt s’accroît et envahit toute la mamelle. Même dans cet état, la tumeur conserve ordinaire ment son indolence, seulement il s’y développe des douleurs lancinantes passagères, si là malade s’expose au froid et à l’humidité. Après avoir passé deux années dans cet état, Marie Fagolet applique sur son sein des substances dont la nature nous est inconnue, et prend les eaux de Charbonnières; alors sa maladie fait des progrès rapides, les glandes de l’aisselle s’engorgent, la tumeur devient inégale et douloureuse, bientôt elle s’ulcèie, ses bords se recouvrent de petits boulons tuberculeux : on se borne au diapalme pour tout pansement, mais on continue les eaux de Charbonnières. Bientôt le sein acquiert un volume énorme, les douleurs augmentent toujours, de fréquentes hémorrhagies viennentsejoindre aux souffrances qui sont parfois si vives que la malade en perd connaissance. Enfin, elle se rend à l’Hôtel- Dieu de Lyon, le 4 août 1819, sixième année de sa maladie, dans l’état suivant : tumeur d’un volume considérable, occupant non-seulement le sein, mais encore s’étendant jusqu’à

la partie la plus élevée de l’aisselle, inégale dans les endroits oii elle n’est pas ulcérée; surface des ulcères grisâtre, bords variqueux et couverts de pelits boulons tuberculeux, souffrances atroces, insomnie qui résiste aux narcotiques, hémorrhagies assez fréquentes qui jettent celte malheureuse femme dans une extrême faiblesse ; peau jaunâtre et même terreuse , pouls petit, misérable; enfin, tendance rapide au marasme et à la mort. L’opération est décidée, la tumeur est comprise dans deux incisions sémi-ellipliques, qui s’étendent jusques au haut du creux de l’aisselle ; la déperdition de substance est énorme; la plaie avait au moins six pouces de haut en bas, et huit de dedans en dehors ( la tumeur était formée par un tissu lardacé, renfermant des kystes qui contenaient de la matière encéphaloïde ). Après avoir lié quelques vaisseaux, on rapproche les bords de la plaie avec des bandelettes agglutinalives, et l’on panse à plat (délayants, diète). Les accidents primitifs sont peu considérables, la fièvre est presque nulle; tout va pour le mieux jusqu’au huitième jour ; la malade commet des écarts de régime; alors fièvre, diarrhée, catarrhe pulmonaire, qui continuent pendant un mois et demi : cependant, maigre le déve-

loppemenl de ces accidents, et malgré l’indocilité du sujet, la plaie marche avec rapidité vers la guérison ; en six semaines elle est réduite à un cinquième de son étendue; enfin, deux mois après l’opération, la malade sort de l’hôpital entièrement rétablie, et n’offre plus qu’une petite ulcération que quelques jours de plus auraient suffi pour cicatriser toul-à-fait.

J’ai fait dix fois l’opération du sarcocèle ; deux malades ont succombé du 8e au 12e jour ; sur l’un, nous avons trouvé à l’autopsie un squirrlie du pylore, sur l’autre une énorme tumeur cancéreuse s’étendant depuis un pouce au-dessus de l’anneau, du côté de l’opération, jusque dans la cavité pelvienne. Rien n’avait pu nous mettre sur la voie de pareilles complications ; ni l’exploration la plus attentive que nous sommes toujours dans l’habitude de faire en pareil cas, ni l’ensemble de la constitution, ni les renseignements fournis par les malades n’avaient pu nous faire concevoir le moindre soupçon , et nous faire hésiter un seul instant sur le parti à prendre dans ces cas. D’ailleurs, nous avons vu si souvent le cancer des autres régions repulluler avant même que la plaie de l’opération ne fût entièrement cicatrisée , que cette reproduction si

prompte de la maladie, dans une cavité qui paiaîl être son lieu de prédilection, n’a rien qui doive nous étonner.

Les huit autres malades ont supporté les suites de l’opération sans accidents graves, et sont sortis de l’Hôtel-Dieu avec des chances plus ou moins probables de guérison définitive.

Hernies

Si j avais à chercher des transitions pour le sujet que je traite, je n’en trouverais pas de plus heureuse que de placer h côté d’une opération qui fait le désespoir de l’art, celle qui en est au contraire le triomphe le plus constant et le plus assuré ; celle qui, faite par une main habile et dans le moment opportun, sauve la vie au malade, et le débarrasse à la fois d’une infirmité très-incommode. On voit que je veux parler de la hernie étranglée ; cette maladie, si commune dans la classe ouvrière et indigente, et par conséquent si fréquente dans les hôpitaux, est une des plus graves de la chirurgie; sa marche est prompte, sa terminaison fâcheuse ; quelques heures suffisent pour compromettre les jours de celui qui en est affecté ;

le moindre délai peut lui deveuir funeste ; l’opération seule peut le sauver ; mais il faut se hâter et savoir la pratiquer à temps ; alors on peut espérer qu’elle réussira dix-liuit fois sur vingt. Si maintenant on compare la gravité du mal avec le succès presque toujours assuré de l’opération, on ne sera pas étonné que nous la regardions comme la plus rationnelle et la plus efficace de toutes. Malheureusement les malades sont toujours portés à temporiser et à retarder l’instant de la délivrance, ce qui fait qu’un quart au moins de ceux que nous avons opérés, bien qu’ils l’aient été au moment de leur entrée, à toute heure de la journée, et souvent au milieu de la nuit, nous ont offert des tumeurs déjà frappées de gangrène, et qui ont diminué de beaucoup les chances de succès.

Chaque année nous recevons vingt-cinq ou trente hernies étranglées dans nos salles de chirurgie. Nous avons eu le bonheur de réduire ce nombre de moitié par le taxis, le reste a nécessite l’opération. Soixante-dix personnes l’ont supportée avec des circonstances qui n’étaient pas toujours les mêmes : les unes étaient affaiblies par l’âge, d’autres par la misère; le plus grand nombre avait essuyé un mauvais

traitement et des manœuvres intempestives ou mal dirigées ; quinze ou seize ont succombé, et cinquante-cinq ont été radicalement guéries. La complication qui nous a paru la plus fâcheuse, et qui nous a enlevé le plus de malades, c’est l’inflammation du bas-ventre plutôt que la gangrène des parties déplacées. Celte dernière entraîne toujours à sa suite une incommodité bien dégoûtante, l’anus artificiel ; mais lorsqu’on a le soin, ainsi que nous l’avons fait , de repousser l’intestin frappé de mortification dans l’abdomen, en le retenant près de l’anneau à l’aide d’un fil ciré passé dans le mésentère, de faire comprimer légèrement dans le fond de la plaie, et d’administrer tous les jours un ou deux lavements, on voit petit à petit l’ouverture se resserrer, les matières sortir en moins grande quantité, et au bout de trois semaines le malade entièrement rétabli et de l’opération et de ses suites. C’est par cette méthode que j’ai guéri huit ou dix anus artificiels, un entre autres qui datait de onze mois ; un autre sur un vieillard dont je conserve l’observation que je ne rappellerai point ici en entier : ce malheureux se présenta à nous avec une hernie scrolale du volume d’un chapeau; tout était frappé de gangrène,

la peau, le tissu cellulaire, les intestins et l’épiploon. J’en fis la résection avec des ciseaux et une pince à disséquer; la déperdition de substance fut considérable ; je prescrivis de bonne heure quelques cordiaux et un régime analeptique pour soutenir les forces ; la plaie fut pansée avec la décoction de quinquina et la poudre de charbon ; bientôt les eschares gangréneuses s’exfolièrent et mirent à découvert des bourgeons charnus de bonne nature; pendant un mois et demi toutes les matières alvines prirent leur cours par la plaie de l’opération ; mais au bout de ce temps elles passèrent parles voies naturelles, et après cinq mois de séjour à l’hôpital, le malade n’offrait plus qu’une très-légère fistule au niveau de l’anneau par laquelle suintait, en très-petite quantité, un liquide légèrement jaunâtre.

On a dit avec raison que le bubonocèle était l’opération la plus insolite de la chirurgie ; en effet, les cas ne se présentant jamais delà même manière, on ne peut jamais préciser au juste ce qu’on rencontrera dans une tumeur herniaire. J’ai vu plus d’une fois que les symptômes généraux n’étaient point en rapport avec le désordre local; j’ai trouvé des hernies gangrépées sur des malades qui n’avaient point

éprouvé de vomissements; d’au 1res fois, croyant opérer sous les plus fâcheux auspices, j’étais tout étonné du peu de progrès qu’avait fait l’inflammation. Il est encore d’autres erreurs de diagnostic qu’il est difficile de pouvoir éviter; ainsi, j’ai opéré deux femmes pour de simples étranglements du sac, que je liouvai vide de toute matière solide.

Antoinette Jardet, âgée de 60 ans, avait, il y a 22 ans, ressenti pendant le travail de l’enfantement ( c’était son quatrième accouchement) des douleurs vives dans le pli de l’aine du côté gauche; trois mois après, elle s’aperçut d’une tumeur peu volumineuse dans le même point; elle la comprima légèrement entre ses doigts, la fit rentrer, et la maintint réduite à l’aide d’un bandage; ce dernier lui parut bientôt trop incommode ; elle y renonça et se contenta, pendant l’espace de 22 ans, de réduire la hernie chaque fois qu’elle reparaissait. Le 19 novembre 1822, la tumeur s’étant montrée de nouveau, le taxis, cette fois, fut infructueux, et la malade se fit transporter de suite à l’hôpital. Je reconnus aisément une hernie étranglée, peu volumineuse, allongée, occupant le pli de l’aine, dans la direction de l’arcade crurale, et s’accompagnant d’une

légère tuméfaction du ventre et de douleurs assez vives, qui, de la tumeur, se propageaient dans l’abdomen ; elle me parut irréductible. La malade avait de fréquentes envies de vomir, mais ne vomissait point encore. Je crus devoir» vu le peu d’intensité des symptômes, différer le moment de l’opération, mais, huit heures après, les accidents devenant plus graves, je fus contraint de la pratiquer, ce que je fis de la manière suivante : je divisai d’abord la peau et une couche de tissu cellulaire lamineux ; le sac, mis à découvert, offrit une élasticité remarquable. Ponctionné dans son milieu avec la pointe d’un bistouri, il laissa échapper une très grande quantité de sérosité ; l’ayant fendu dans toute sa longueur, je ne trouvai rien dans son intérieur, et l’extrémité du doigt, porté vers l’anneau crural, me permit de reconnaître le degré d’étroitesse de cette ouverture où je pus à peine introduire une petite sonde cannelée : j’en fis le débridement; je pansai la malade ; quelques heures après, les accidents se calmèrent, et bientôt la plaie fut cicatrisée; le sac qui était épais et comme fibro-carlilagineux, s’exfolia en partie, et la malade sortit de l’hôpital parfaitement guérie, quinze jours après.

Enfin, j’ai rencontré une fois la vessie dans une hernie scrotale. Voici le fait :

M *¥***, je y q ans? j’ung frèle consq.

tulion, épuisé par de longues souffrances, se présenta dans les chambres payantes de l’Hôtel-Dieu, avec une hernie scrotale étranglée depuis plusieurs jours. Je procède de suite à l’ opération ; j’incise le scrotum dans une grande étendue, et après avoir disséqué avec beaucoup de ménagement le tissu cellulaire sous-cutané, au lieu du sac que je devais rencontrer, je ne trouvai qu’une masse charnue, adhérente de toutes parts, flasque, molle et recouverte d’une infiltration gélatineuse que je pris pour une ancienne hernie épiploïque; j’allongeai l’angle supéiieur de la plaie, de manière à mettre à découvert l’anneau inguinal. Je sentis alors une petite tumeur ovoïde, fluctuante et irréductible; je l’ouvris, et trouvai dedans une anse d’intestin pldogosé que je fis rentier dans le ventre , après avoir débridé l’ouverture aponévrotique qui lui avait livré passage. La plaie fut pansée à plat et le malade soumis au traitement indiqué en pareil cas. Quelques heures après, amélioration dans les symptômes, évacuations alvines abondantes. Le deuxième et le troisième jour, rien de particu-

lier, si ce n’est que le malade urine peu et péniblement. Le quatrième jour, après avoir enlevé toutes les pièces d’appareil, je trouvai dans la plaie une tumeur sphérique onduleuse et du volume du poing. Je fis uriner le malade, et cette poche s’étant vidée, je la reconnus pour une hernie vésicale. Au second pansement, la vessie était encore pleine d’urine, mais, celle fois, je ne pus l’évacuer, ni par de douces pressions exercées avec les doigts, ni par le cathétérisme ; cependant elle se vida d’elle-même quand le malade fut pansé. Le soir il y eut des hoquets, des vomissements et des douleurs qui se faisaient ressentir dans la plaie de l’opération. Le sixième jour, les accidents augmentent, la fièvre devient plus intense; il y a délire, et le malade exhale une odeur d’urine très-prononcée; enfin, il succombe, et à l’ouverture du cadavre, je trouvai la vessie très enflammée, se prolongeant de dedans en dehors, à travers l’anneau inguinal, par un collet libre et non étranglé. La portion intestinale avait presque repris sa couleur naturelle, et permettait aux matières de la traverser librement.

Dix fois j’ai pratiqué l’opération de la hernie crurale chez l’homme ; j’ai presque toujours

débridé le ligament de fallope en haut et dans le milieu, et je me suis convaincu qu’on avait beaucoup exagéré la crainte de l’hémorrhagie. Il est vrai que j’incisais avec beaucoup de précaution, que je dirigeais mon bistouri de manière à couper plutôt les fibres antérieures que les postérieures, et que je dilatais ensuite de force avec l’extrémité du doigt, qui me faisait sentir l’artère épigastrique en dehors et non loin du lieu ou s’était arrêtée mon incision. Cette remarque m’a mis dans le cas d’essayer un autre mode de débridement, qui offre les mêmes avantages et bien plus de sécurité ; c’est la section du ligament de Gimbernat. Je l’ai faite deux ou trois fois avec un plein succès, et je n’hésite pas maintenant à lui donner la préférence dans tous les cas.

Opérations de la taille.

Que la chirurgie serait bienfaisante, si elle était toujours essentiellement conservatrice, si les malades n’avaient jamais d’autres répugnances à surmonter que les douleurs du moment, d’autres dangers à courir que ceux qui sont inséparables de toute grande opéra-

lion ; si, les premiers accidents passés, ils n’avaient pas à déplorer la perte d’un membre, d’un organe plus ou moins important, ou a gémir sur une difformité trop souvent inévitable! Une fracture comminutive guérie sans amputation et raccourcissement, un anévrisme guéri par la compression qui ne laisse à sa suite aucune trace de la maladie première, aucune gêne dans les mouvements de la partie, une hernie qu’on a fait rentrer par le taxis : voilà les grandes circonstances où l’art devient tout-puissant et doublement conservateur. Mais il en est qui montrent encore mieux jusqu’où son génie peut aller, c’est l’extraction des pierres vésicales ou la lithotomie. Ici, rien n’est donné au hasard ; tout est calculé mathématiquement, et le volume de la pierre, comparé à l’ouverture qui doit lui livrer passage, et la nature des parties à diviser, et l’étendue à donner aux incisions. On sait, à une ligne près, où celles-ci doivent commencer et finir ; on connait la position respective des organes, de manière à s’en approcher de très près sans les intéresser ; en un mot, tout ce qui constitue le premier temps de celte opération, équivaut en quelque sorte à une démonstration de géométrie ; aussi, que de méthodes

et de procédés divers n’a-t-on pas inventés pour mettre autant de précision cjue possible dans le manuel de la taille chez l’homme et chez la femme ! Le plus usité de nos jours, chez le premier, est l’appareil latéral avec le lilholome caché de frère Côme. C’est aussi celui que j’ai pratiqué exclusivement, si j’en excepte deux enfants que j’ai taillés par la méthode de Clieselden, et quelques essais d’un procédé nouveau, que j’ai tentés depuis un an, et dont j’aurai à rendre compte.

J’aî fait quarante-sept fois l’opération de la pierre sur des malades de tout âge et de tout sexe. Quatre femmes y ont été soumises par des procédés différents ; sur l’une, je mis en pratique la méthode de Rossi ; sur la seconde, l’appareil latéral; sur la troisième, la taille vaginale ; la quatrième succomba à une inflammation chronique de la vessie qu’avait exaspérée l’opération. Les parois de cet organe offrirent à l’autopsie une épaisseur d’un demi-pouce dans toute son étendue. Les quarante-trois autres malades, tant enfants, adultes que vieillards, nous ont donné trente- trois guérisons et dix morts. Je dois faire remarquer au sujet de ceux qui ont succombé, que trois ou quatre nous ont présenté de ces complications

fâcheuses qui jettent toujours l’opérateur dans un grand embarras , et le malade dans un péril imminent. J’ai eu le malheur de rencontrer trois pierres qui ont échappé à tous mes moyens de recherche et d’exlractiou : deux étaient enkistées, et la troisième adhérente. Il faut avoir passé par ces épreuves pour se faire une juste idée des angoisses qu’éprouve le chirurgien en pareille occurrence; rien ne saurait peindre l’émotion et le tourment qu’il endure, si ce n’est sa voix, ses gestes, l’aspect particulier de sa physionomie, et cette sueur froide qui ruisselle sur tout son corps.

Un ancien officier d’infanterie, âgé de 55 ans, d’une grande stature, d’une santé qui n’avait pas été trop fortement éprouvée par la violence et la continuité des douleurs qu’il avait endurées, entra à l’Hôtel-Dieu pour y subir l’opération de la pierre. Le calcul était facile à trouver, avant l’opération, et cependant quand il fallut le charger avec des tenettes, je ne le retrouvai plus dans le point où j’avais cru le sentir auparavant. Je demande des tenettes courbes, et j’arrive à retrouver ce corps étranger, derrière et au-dessus du pubis; je le charge sans trop de difficultés, mais au moment où je croyais l’engager à travers le col

de la vessie, il échappe à mes tenettes, et je n’amène qu’un fragment de pierre. L’élève interne (r) qui avait été chargé de tenir une de ses mains appliquée sur la région hypogastrique, m’avertit de ce qui se passait; il me fit remarquer qu’à mesure que je lirais sur la pierre il s’opérait un vide dans le ventre, et que probablement j’entraînais en même temps et le calcul et le sommet de la vessie. Je modérai alors les tractions, et j’enlevai morceaux par morceaux la presque totalité de la pierre ; je ne renonçai à toute nouvelle extraction, que lorsque les tenettes, le bouton et la curette, en parcourant la vessie, ne rencontrèrent plus de corps étranger.

Le malade mourut, et à l’ouverture du cadavre, je trouvai les restes du calcul, renfermés dans une poche que formait la partie la plus élevée de la vessie ; ce n’était point un kyste ; on eut dit que celte cavité s’était formée à la longue, par la présence du calcul, comme la tête d’un os luxé, quand elle se creuse une nouvelle cavité articulaire : cette poche communiquait avec la vessie par une

(1) Cet élève, qui est aujourd’hui passé maître, était M. Gensoul.

ouverture suffisamment grande pour admettre l’une des extrémités de la pierre, et c’est celle que je saisissais avec les tenetles, sans avoir pu la dégager entièrement de ce réduit, où elle était véritablement incarcérée.

Souvent l’exploration est facile et l’extraction très-laborieuse ; j’ai enlevé cinq ou six calculs d’un volume énorme, un entre autres qui pesait de 7 à 8 onces. Cette fois, le succès a passé mes espérances ; tous ces malades se sont tirés d’affaire, et ont été radicalement guéris ; enfin, je noterai, comme objet de simple curiosité, trois corps étrangers formant le noyau du calcul. Sur un jeune homme de 18 ans, c’était un petit morceau de bois qu’on aurait dit récemment détaché d’un arbre en pleine végétation ; sur une fille de 22 ans, c’était une bague de cuivre. Le troisième fait paraîtrait incroyable, si je n’en faisais pas connaître les principaux détails.

Le nommé Girard, âgé de 55 ans, d’une constitution pléthorique, adonnéau vin, éprouve un jour, en sortant du cabaret, une strangurie complète. Tourmenté par le besoin d’uriner, et dans un état complet d’ivresse, il veut se sonder avec une aiguille d’amballeur; l’instrument lui échappe des doigts et tombe dans la

vessie, où il reste pendant plusieurs mois. Le moindre mouvement cjue ce malheureux faisait était accompagné de douleurs atroces. J’essayai a diverses reprises de saisir et d’extraire ce corps étranger avec lasonde à gaine de Hunier ; toutes mes tentatives furent infructueuses ; je proposai l’opération de la taille ; le malade y consentit, et je la pratiquai le 14 août 1821. Je retirai par son extrémité très- acérée, et qui correspondait au commencement de l’urètre, cette aiguille qui avait G pouces de longueur, et dont toute la portion renfermée dans la vessie était incrustée de phosphate calcaire. Le malade, un mois après, quitta l'hôpital totalement guéri.

Dans un premier Compte-Rendu , après avoir énuméré toutes les opérations de taille que j’avais pratiquées jusqu’alors, j’annonçai que très incessamment je tenterais la nouvelle méthode recto -vésicale qui commençait à prendre faveur, et c’est l’année dernière, à pareille époque, que je la fis ponr la première fois sur un enfant âgé de trois ans, et sur un jeune homme à la fleur de l’âge. Ces deux essais furent des plus heureux. L’enfant sortit au bout de six semaines complètement guéri et sans fistule, et le jeune homme, après cinq

mois, avec une légère fistule qui s’oblitéra bien tôt; ce qui me fut confirmé par le médecin auquel je l’avais adressé pour l’observer attentivement. Encouragé par ce premier début, je taillai de la même manière, au printemps de 1823, deux enfants en bas âge, et je les perdis l’un et l’autre d’une violente inflammation du basventre. Quand on réfléchit qu’à celte époque de la vie, la sensibilité plus exquise de l’intestin rectum doit ajouter à la gravité des accidents inflammatoires; quand on pense aux entraves que doit apporter à l’exécution de cette opération la chute si fréquente de cet intestin ; enfin, si l’on réfléchit que chez l’enfant, l’hémorrhagie n’est pas plus à craindre, et l’introduction du doigt dans la vessie tout aussi facile par touteautre méthode, on conviendra que la taille recto-vésicale n’offre pas pour lui les mêmes avantages que pour l’adulte, et snrtout pour les personnes d’une corpulence remarquable; aussi, j’y ai renoncé dans ces circonstances, tout en poursuivant mes recherches dans les cas où elle me paraissait mieux indiquée. Je l’ai faite dans le courant de l’automne dernier trois fois. Le premier malade n a rien présenté de particulier; il est sorti guéri a la fin de novembre. On va voir que

des deux autres, l’un ne pouvait échapper au sort funeste qui lui était réservé, et que l’autre ne pouvait guérir que par la nouvelle méthode.

Pierre Seraillet, âgé de 25 ans, cordonnier, doué d’une vigoureuse constitution , se présenta à l’Hôtel-Dieu de Lyon sur la fin d’octobre 1 823, pour se faire opérer de la pierre. Ses souffrances étaient très-vives, surtout après l’évacuation des urines, et il désirait ardemment l’opération. Le cathétérisme pratiqué , et la présence de la pierre reconnue , le malade , après huit jours de préparation nécessaire, fut opéré par la méthode recto-vésicale. A la première introduction des teneltes, je reconnus que le calcul était adhérent par une de ses faces ; je le détachai avec beaucoup de précaution et non sans beaucoup de peine à l’aide d’une curette, et j'en tentai l’extraction au moyen des lenettes ; mais il était si fragile, qu’il fut brisé en plusieurs fragments. En allant à leur recherche, j’amenai avec eux deux ou trois lambeaux de la membrane muqueuse de la vessie. Le doigt introduit dans l’intérieur de celle dernière, je la trouvai tapissée d une quantité prodigieuse de graviers, dont je la débarrassai en partie, soit avec des instruments convenables, soit à l’aide d’injections nom-

breuses. Ces manœuvres , comme on le pense bien, durent être longues, et les souffrances du malade cruelles. Celui-ci, porté dans son lit, ne larda pas à ressentir des douleurs assez vives dans la région hypogastrique, et même dans une grande étendue de l'abdomen. Ces douleurs devinrent de plus en plus intenses; le ventre se tendit, il survint des vomissements; le pouls était fréquent, vif et serré. A six heures du soir, les urines n’avaient pas encore coulé : je passai une sonde par la plaie, et je donnai, par ce moyen, issue à 3 ou 4 onces d’un liquide sanguinolent. Le malade fut soulagé immédiatement après, mais ce calme ne fut pas de longue durée. Les douleurs reparurent bientôt avec une nouvelle intensité, et se firent sentir dans presque toute l’étendue de l’abdomen. La nuit sepassasans sommeil, et lelendemain matin les urines ne s’étaient point encore écoulées. Nouvelle introduction de la sonde, nouvelle issue d’un liquide sanguinolent qui amène également un peu de calme. A dix heures, les symptômes deviennent plus fâcheux ; il survient un léger délire; les conjonctives sont légèrement injectées ; le ventre est douloureux, ballonne; le pouls serré, petit, d’une fréquence remarquable; l’anxiété cruelle ; enfin, le ma-

lade ne reconnaît plus personne et succombe à trois heures de l’après-midi, trente heures après l’opération.

A l'autopsie nous trouvâmes les intestins distendus et rosés à l’extérieur, avec un épanchement dans le péritoine, de 6 à 5 oncesd’un liquide sanguinolent; la vessie très-épaisse, brunâtre à l’extérieur, et noirâtre sur sa surface muqueuse, qui était ulcérée dans plusieurs points, et tapissée de beaucoup de graviers dans tout son côté gauche, un entre autres offrant le volume d’une noisette. Le trajet de la plaie présentait bien l’espèce d’éperon que doit former la cloison recto-vésicale, lorsque l’opération a été faite d’une manière régulière (i).

La deuxième observation est celle de Gustave Godefroi, âgé de â6ans, ancien soldat, qui avait toujoursjoui d’une bonne santé jusqu’en 1814, lorsqu’il ressentit quelques difficultés à uriner, cequ’ilattribua à une ancienneblénorraligie mal traitée, et aux fatigues de la guerre qu’il avait endurées antérieurement. Des boissons délayantes et des bains dissipèrent ces premiers phénomènes qui reparurent ensuite à differents intervalles.

(I) Recueillie par M. Bollex.

Dans l’été de 1820, le malade prit pendant quinze jours consécutifs le remède de Leroy. Dès ce moment, la strangurie augmenta ; de vives douleurs se firent sentir le long de l’urètre ; chaque émission d’urine était accompagnée de spasmes. Une inflammation intense s’empara dn canal et du tissu cellulaire environnant; divers abcès se formèrent dans ces parties, et de leur ouverture résultèrent quatre fistules au périnée, par lesquelles s’écoulaient sans cesse les urines. Des personnes de l’art, auxquelles Godefroi se confia, tentèrent vainement le cathétérisme ; la sonde ne put pénétrer jusque dans la vessie, et ce ne fut que deux ans après, que la présence d’un calcul fut reconnue, et que le malade se décida à venir réclamer les secours de la chirurgie, dans cet hôpital, au mois de juillet 1822.

Le 7 septembre suivant, je lui pratiquai l’opération de la taille par l’appareil latéral. Malgré les dépôts antérieurs et les fistules actuelles qui avaient altéré la forme des parties molles, je parvins avec assez de promptitude dans la vessie ; mais la trouvant tapissée dans toute son étendue d’un très grand nombre de graviers, je ne parvins à en faire l’extraction qu’avec beaucoup de temps et de peine , ce

qui rendit celle partie de l’opération très-laborieuse. Néanmoins, il ne survint aucun accident, et le malade guérit en conservant toutefois une fistule au périnée.

Plusieurs mois après , Godefroi sentit de nouveau des douleurs en urinant. Je le sondai, et reconnus l’existence d’un second calcul, ayant sans doute eu pour noyau quelque gravier échappé à nos premières recherches. L’extrême rigueur de la saison où nous nous trouvions alors, m’empêcha de céder aux vives sollicitations du malade et de sa famille pour l’opérer de nouveau ; à celte époque, tous les ouvrages périodiques de médecine préconisaient la sonde à double courant : appareil propre à fondre les calculs vésicaux au moyen de l’eau tiède. Soit pour tromper l’impatience du malade, soit que je voulusse essayer un moyen qui n’offrait du reste aucun inconvénient, je portai dans la vessie deux sondes de gomme élastique, l’une par les voies ordinaires, l’autre par la plaie fistuleuse de l’opération ; et tous les jours par l’une des sondes, j’injectai dans cette poche membraneuse deux pintes d’eau tiède qui ressortaient aussitôt par le double courant que j’avais établi. Après la sixième tentative, le malade se lassa, ne voulut plus me

laisser continuer, et renouvela ses instances pour que je l’opérasse : alors, je m’y décidai, et je le fis par la méthode recto-vésicale qui, ainsi que je l’avais prévu, me permit l’introduction du doigt jusque dans la vessie. Je fis l’extraction d’une pierre d’un volume assez considérable ; je nettoyai avec beaucoup de soin la cavité vésicale, et m’assurai qu’il ne restait aucune parcelle de calcul. Aucun accident ne s’opposa à la guérison; les douleurs et la fièvre ont été moins fortes, et la convalescence moins pénible que lors de la première opération , et le malade, qui a commencé à se lever le huitième jour, est sorti de l’hôpital entièrement débarrassé, non-seulement de sa pierre, mais encore des quatre fistules qu’il portait depuis quatre ou cinq ans.

Je terminerai cet article par une réflexion pratique , qui pourra paraître minutieuse , mais qui ne sera pas sans intérêt pour les jeunes chirurgiens qui débutent dans la carh rière.

Le hasard m’a mis dans le cas d’assister, plusieurs fois, aux premières opérations de lithotomie pratiquées par des hommes qui sont devenus plus lard des chirurgiens trèsdistingués, de très-habiles opérateurs ; j’ai re-

marqué que le lemps de l’opération qui les préoccupait le plus, et qu’ils exécutaient avec le plus d’hésitation, c’était celui qui consiste à trouver et charger la pierre; j’en ai vu même, après quelques tentatives infructueuses, y renoncer trop vite, et implorer l’aide et l’expérience du chirurgien en chef sous les auspices duquel ils faisaient leurs premiers essais. J’ai cru devoir fixer mon attention d’une manière toute particulière sur ce temps du manuel opératoire, et l’étudier soigneusement, chaque fois que j’ai pratiqué moi-même cette opération. Voici le résultat de mes recherches à ce sujet.

D’abord, on ne doit jamais se permettre, excepté chez les enfants en bas âge, d’introduire les tenetLes sans un guide, le plus souvent le doigt indicateur suffit à cet effet, mais souvent aussi il faut avoir recours au gorgeret ordinaire, quelque bien connue que soit la direction de la plaie, et les rapports de son angle supérieur avec le col de la vessie. On peut ici, comme dans l’opération du catheterisme, faire fausse route; l’extrémite des tenettes, comme celle d’une sonde, peut se fourvoyer dans les graisses du périné, s’y mouvoir même avec une certaine aisance, et faire croire à une

vessie racornie, contractée sur elle-même ou peu spacieuse. Le tissu cellulaire lâche et très-extensible qui sépare la glande prostate et le col vésical de l’intestin rectum, se laisse facilement distendre, et l’instrument s’y creuse une cavité artificielle d’autant plus spacieuse, que l’erreur a duré plus longtemps.

Maintenant, lorsqu’on est dans la bonne direction et qu’on est parvenu dans la vessie, au moment où les tenettes rencontrent la pierre, si on vient à les ouvrir brusquement dans la position où elles se trouvent, les mords, en s’écartant l’un de l’autre, poussent le calcul devant eux, et lorsqu’on les rapproche ils ne saisissent rien. Si, au contraire, on a soin de retirer légèrement à soi les tenettes, de les ouvrir et de les pousser devant soi, on saisit presque toujours la pierre du premier coup, et l’on évite ces hésitations, ces tâtonnements qui sont aussi fatiguants pour l’opérateur et les assistants, que pour le malade lui-même.

CatlrôtérlMmc.

L’opération que l’on pratique le plus communément dans les grands hôpitaux, c’est le cathétérisme, la plus simple et quelquefois la plus difficile de toutes ; c’est celle, au moins, qui demande le plus d’habitude, de patience et de dextérité. Il me serait difficile de supputer le nombre de fois que j’ai eu à la pratiquer ; je dirai seulement qu’elle m’a toujours réussi dans les cas de rétention d’urine, où il était urgent de sonder les malades, et que, je n’ai jamais été forcé de recourir à la ponction de la vessie.

Hydrocèles.

Les fistules à l’anus et les opérations d’hydrocèle ne m’ont rien offert de remarquable et digne de fixer votre attention. Je dirai seulement que toutes les hydrocèles, au nombre de cinquante ou soixante, ont été opérées par injection avec un plein succès et sans accident. Une seule fois je me suis servi du caustique

pour une hydrocèle enkistée du cordon, sur un jeune homme de la suite du capitaine Fressynet, dans son grand voyage autour du monde ; Le malade fut opéré un mois après son débarquement, et sortit guéri de l'hôpital cinq semaines après. L’été dernier, j’ai rencontré un cas assez singulier sur un homme de St-Claude : il s’était fait opérer un an auparavant, et l’on n’avait point fait d’injection, parce qu’il n’était sorti qu’une très petite quantité de liquide, et que la tumeur était restée trop volumineuse. La même particularité se représenta à la deuxième opération ; mais, au lieu de retirer la canule de mon trois-quarts, j’enfonçai de nouveau le poinçon en le dirigeant dans un autre sens, et pénétrai alors dans la tunique vaginale ; une nouvelle et plus abondante quantité de liquide s’échappa et fut remplacée par du vin chaud. Cette fois, le malade quitta l’hôpital radicalement guéri.

Il me serait difficile d’ajouter à ce que j’ai dit sur les polypes de l’arrière-gorge et de l’utérus. J’ai continué à les lier de la même manière, et les résultats que nous avons obtenus ont été à peu près les mêmes que ceux qui ont été rendus publics dans le temps.

V; lioupes.

Quant aux loupes, si j’en excepte les tumeurs enkistées du genou , toutes les autres m’ont offert des différences de forme, de volume et d’organisation si variées, cjue le procédé opératoire a dû être modifié suivant l’espèce particulière delà maladie. Quelquefois la tumeur, quoique d’un volume considérable, ne tient que par un pédoncule étroit, et l’extirpation en est très-facile; ainsi j’en ai enlevé de grosses comme une bouteille, comme un melon ordinaire, dont le collet n’avait que deux ou trois pouces de circonférence ; d’autres fois, les loupes sont à large base, et nécessitent une grande déperdition de substance : telle était celle que Jean Dumas portait sur les épaules, en forme de besace, et que j’ai extirpée en totalité. C’était un stéatome qui avait 32 pouces de circonférence, et qui pesa vingt livres après l’opération. Je viens d’en opérer une plus curieuse encore par sa forme et son volume, dont je conserve le dessin, et dont je crois devoir consigner ici l’observation.

Étienne Lys, âgé de 45 ans, d’un tempéra-

ment sanguin, portait depuis huit ans un lipome à base très-large, qui occupait tout le bas des lombes, plus inférieurement, tout l’espace compris entre les deux grands trochanters, entourait l’anus et se prolongeait jusqu’au tiers supérieur des parties postérieure et latérale de la cuisse gauche. Cette tumeur molle, pâteuse, tout-à-fait indolente, était parvenue en quelques années au degré de développement que nous venons d’indiquer; son volume et son poids gênant singulièrement la progression, le malade vint à l’hôpital le 10 mars 1823 ; il supporta avec beaucoup de courage l’opération, qui fut pratiquée de la manière suivante :

Je circonscrivis la tumeur par deux incisions semi-elliptiques, avec la précaution de ménager autant que possible les téguments; ensuite j’en disséquai avec soin la base qui recouvrait le sacrum et les muscles de cette région ; elle pesait trente-deux livres. Je liai les artères, rapprochai, au moyen de bandelettes agglulinatives, les bords de la plaie qui avait environ trois pieds de circonférence, et maintins le tout avec un bandage un peu serré. Le repos, la diète, les calmants furent prescrits. Le sixième jour, je levai le premier appareil ; la suppuration commençait à s’établir. Dans tous les

pansements subséquents, on avait le soin de rapprocher autant que possible les bords de la solution de continuité. Le quinzième jour, le malade fut pris d’une sueur excessive, qui céda à l’emploi des toniques. Quelque temps après, il perdit l’appétit, le sommeil, et dépérissait de jour en jour, ce qui me décida à lui faire respirer l’air de la campagne. Après vingt jours, il revint en bien meilleur état; la plaie faisait des progrès sensibles, quoique lents, vers la cicatrisation, qui fut entravée par quelques légères indispositions, mais qui cependant fut entièrement effectuée après quelques semaines (1).

Operation* de l'anévrisme.

J’ai dit ailleurs que, dans le cours de ma pratique à l’Hôtel-Dieu, j’avais rencontré peu d'anévrismes vrais., c’est-à-dire par dilatation de la tunique celluleuse des artères. Dans les trois dernières années qui viennent de s’écou-

(1) Ce malade fut confié aux soins et au zele de M. Vial, actuellement médecin de l’hôpital de Saint- Etienne.

1er, le nombre n’a pas sensiblement augmenté ; il serait à désirer qu’une élude mieux approfondie de l’étiologie des anévrismes nous expliquât la fréquence de ces maladies dans les hôpitaux de Paris, comparée au petit nombre de cas qui se sont offerts à nous.

Maintes fois nous avons pratiqué la ligature d’artères assez volumineuses des membres, mais toujours pour des lésions traumatiques. Cinq malades seulement nous ont présenté des tumeurs anévrismales siégeant sur le trajet de l’artère fémorale.

Le premier cas est celui de Claude Henriot, dont nous avons déjà fait connaître l’observation.

Le second est celui du nommé Martin, cordonnier, âgé de 48 ans, qui fut opéré par la ligature, au lieu d’élection, c’est-à-dire audessus de l’endroit où le muscle couturier croise l’artère fémorale. Aucun accident grave ne vint compliquer les suites de cette opération ; la tumeur cessa de battre aussitôt après la ligature du tronc artériel, chaque jour elle diminuait sensiblement de volume; le membre avait conservé sa chaleur et sa sensibilité ordinaire ; la ligature tomba d’elle-même, le seizième jour, et tout nous promettait une réussite

complète, lorsque, le dix-septième jour , le malade mourut subitement.

A l’autopsie, nous 11e trouvâmes rien qui pût nous expliquer une mort si prompte et si imprévue. Tous les viscères des trois grandes cavités furent soigneusement examinés; l’artère au-dessus et au-dessous de la ligature était remplie de caillots fibrineux qui avaient déjà contracté des adhérences avec le tube artériel ; celui-ci, dans toute son étendue, était dans un état d’intégrité parfaite, excepté dans le creux du jarret, où nous trouvâmes, vers la face postérieure de la tumeur anévrismale , déjà prodigieusement réduite de volume, une large déchirure dans laquelle nous pûmes introduire l’extrémité du doigt; c’était bien là la rupture qui avait donné naissance à l’anévrisme.

Ainsi, malgré toutes nos recherches, nous sommes encore à nous demander quel est l’événement funeste qui est venu détruire toutes nos espérances, alors que nous avions pour nous tant de chances de succès (1).

Voici la troisième observation. Je la rap-

(1) Je conserve celte observation avec tous les détails qui s’y rattachent, et je la dois à M. Gensoul, aux soins duquel le malade avait été confié.

porle avec tous ses détails, parce quelle nous offrira des résultats qu’on ose rarement espérer, même dans les cas les plus heureux.

Mathieu Maigrel, âgé de 53 ans, serrurier, d’un tempérament bilieux, d’une constitution assez robuste, n’avait jamais éprouvé d’autre maladie que quelques douleurs rhumatismales contractées au service militaire, auquel il fut attaché pendant douze années. Au mois de mai 1822, Maigrel s’aperçut d’une tumeur insolite, du volume d’une noisette, et située à la partie moyenne, antérieure et un peu interne de la cuisse droite ; tumeur tout-à-fait indolente, pour laquelle il ne conçut aucune inquiétude. Cependant elle augmentait toujours de volume, quoique d’une manière lente, puisque, cinq mois après son apparition, elle égalait à peine le volume d’un œuf. A cette époque , il se manifesta des élancements , des tiraillements dans le membre, ce qui engagea le malade à appliquer , d’après les conseils d’une personne étrangère à l’art, des émollients sur sa grosseur, dans l’intention de la ramollir et de favoriser son ouverture pour l’évacuation du pus que l’on supposait y être renfermé ; mais bientôt cette dernière prit subitement un accroissement si considérable, que le malade.

effrayé, se présenta h l’iiôpilal dans les premiers jours de novembre 1822. A la situation de la tumeur, qui était demi-sphérique et du volume d une petite boule à jouer, à son indolence, et surtout aux pulsations isochrones, à celles du pouls et a son mouvement d’expansion, il fut impossible de méconnaître un anévrisme de l’artère fémorale. L’opération, paraissant urgente, fut faite le 18 novembre, ainsi qu’il suit: je fis vers le quart supérieur de la cuisse, dans la direction de la crurale, une incision comprenant successivement la peau, le tissu cellulaire et l’aponévrose. Je découvris et isolai l’artère dans une petite étendue; je passai ensuite sous elle, au moyen de l’aiguille de Deschamps, un ruban de fil ciré, que je serrai par un nœud, à un pouce au-dessous de la naissance de l’artère musculaire profonde ; je plaçai une ligature d’attente un peu au-dessus de la première, pansai la plaie mollement, et appliquai un bangage roulé sur la totalité du membre malade. Les battements cessèrent dans la tumeur aussitôt que j’eus serré la ligature; il survint un léger engourdissement dans le membre qui avait été placé sur des coussins, et qui conserva sa chaleur naturelle. Les jours suivants , l'engourdissement avait disparu , le

membre était chaud ; mais il survint de la chaleur à la peau, de la céphalalgie, de la soif avec fréquence et plénitude du pouls (tisane de tilleul et violette, potion antispasmodique). Le quatrième jour, levée du premier appareil, suppuration de bonne nature. Le cinquième, quelques élancements se font sentir dans la tumeur, ainsi qu’une douleur assez vive dans la lèvre externe de la plaie, s’étendant jusqu’audedans du genou. Le sixième jour, cessation de la fièvre, désir des aliments, qui ne sont

1 cependant accordés que vers le dixième. Les jours suivants, diminution remarquable dans le volume de la tumeur, disparition des élan-

Icements dont elle était le siège, état très-satisfaisant; la ligature tomba, et celle d’attente fut retirée le vingt-troisième jour. Le vingt-neuvième, petite hémorrhagie, mais qui n’eut pas de suites. À dater de ce moment, la plaie marcha rapidement vers la guérison , après l’emploi de quelques calliérétiques, et la cicatrisation fut complète au bout de deux mois. La tumeur anévristnale se trouvait alors réduite à un fort petit volume, et le malade se livrait déjà à un exercice modéré, lorsque de vives douleurs se firent sentir dans la tumeur, qui devint en même temps plus volumineuse et fendue, sans

changement de couleur à la peau. Après trois jours, l’angle inférieur de la plaie s’ouvrit, et laissa sortir une grande quantité de sanie purulente, dont l’écoulement continua pendant une dixaine de jours, en diminuant toutefois progressivement. L’état du malade fut ensuite des plus satisfaisants; celui-ci sortit de l’hôpital quatre-vingts jours après l’opération, et reprit ses travaux accoutumés.

Deux mois après, Maigrel vint passer quelque temps à l’hôpital, pour une douleur très-vive qui se manifestait sur le trajet du nerf saphène interne, et qui céda promptement au repos et à des embrocations avec le haume tranquille et l’huile de jusquiame. Depuis lors, il a joui d’une santé parfaite , et le membre opéré est aussi fort, aussi agile que celui du côté opposé (1).

Le quatrième malade nous a offert un de ces triomphes de la chirurgie conservatrice qu’on serait trop heureux de voir se renouveler plus souvent; il s’agit d’une tumeur anévrismale de l’artère poplitée , sur un jeune homme fort, vigoureux, d’une constitution athlétique, et sur lequel, au moment de pratiquer l’opération

(1) Recueillie par M. Bottex.

à la méthode de Hunter, nous nous avisâmes d’appliquer le collier à compression imaginé par notre savant confrère, mon digne et respectable maître, le docteur Viricel.

La compression fut continuée pendant 25 ou 30 jours , presque sans interruption ; la tumeur fut constamment couverte de vessies pleines de glace; le malade se soumit à une diète sévère, au repos le plus absolu ; une ou deux saignées du bras furent pratiquées pendant le cours du traitement; la tumeur n’offrait plus la moindre pulsation passé le cinquième jour , alors même qu’on suspendait momentanément la compression. Après cinq semaines, le malade commença à se lever, et quelque temps après nous le déclarâmes radicalement guéri. Il s’est représenté à moi plusieurs fois depuis qu’il a repris ses occupations, et chaque fois je l’ai trouvé dans un état des plus rassurants (i).

(1) C’est avec mon confrère et ami, M. le docteur Sénac , alors médecin de l’Hôtel-Dieu , aujourd'hui directeur de l’École de médecine et professeur de pathologie interne , que nous décidâmes d’ajourner l’opération, et de tenter d’abord les moyens de compression.

Enfin voici l’exemple le plus décourageant, mais aussi le plus instructif qu’on puisse présenter aux méditations du chirurgien opérateur.

Un homme se présente dans nos rangs avec une tumeur anévrismale siégeant au pli de l’aine et s’étendant jusqu’à trois travers de doigt audessous de l’arcade crurale. Me pouvant compter dans ce cas, ni sur l’artère musculaire profonde, pour entretenir la circulation dans le membre, ni sur l’intégrité, fort douteuse, de l’artère dans le point qui avoisinait la tumeur, pour poser avec sécurité ma ligature , je conçus le projet d’abandonner la fémorale et de lier l’iliaque externe. Je réunis, à ce sujet, plusieurs de nos honorables confrères en consultation; tous furent d’avis que, puisque je pouvais à la rigueur lier l’artère au-dessus de la tumeur et au-dessous de l’arcade crurale, il ne fallait pas tenter une opération dont on ne connaissait encore que quelques exemples de réussite. Je me laissai malheureusement persuader : je pratiquai l’opération sans toucher à la tumeur, quoique je n’eusse qu’un espace bien circonscrit. Le membre, après l’opération, ne perdit pas de sa chaleur et ne parut pas s’engourdir; la résolution de l’anévrisme s’opéra insensiblement ; la ligature se détacha sans la moindre

effusion de sang ; la plaie se rétrécissait à vue d’reil, et la cicatrice fut complète le 24e ou 25e jour. A cette époque le malade, qui commençait à se lever, fait un effort pour monter sur son lit; la cicatrice se décliire, une hémorrhagie foudroyante se déclare; nous accourons, le malade venait de rendre le dernier soupir.

J’étais loin de me douter de ce qui avait pu déchirer le bout supérieur de l’artère, car la ligature étant tombée sans accident, je devais supposer cette portion d’artère entièrement effacée, ou oblitérée par le caillot sanguin. Il fallut l’inspection anatomique des parties, pour m’expliquer un accident dont je ne connaissais pas d’exemple bien constaté.

Avant l’opération, je regrettais beaucoup de ne pouvoir porter ma ligature assez bas, pour pouvoir conserver l’artère musculaire, et ce que je regardais alors comme une circonstance défavorable, eût sans doute sauvé les jours du malade, si la nature, par un de ces jeux bizarres que nous ne pouvons jamais prévoir, n était venue dejouer toutes nos combinaisons. L artere musculaire profonde, par une disposition anormale, naissait au niveau de l’arcade ci uiale, en sorte qu elle fut par le fait conservée, et que ma ligature porta entre son point

d’origine et la partie la plus élevée de la tumeur. Il se forma donc un caillot qui avait à peine un pouce d’étendue, et qui ne fut pas assez fort pour résister au clioc de la colonne sanguine qui battait sans cesse sur lui, et finit par le détacher avant que l’artère ne fût complètement oblitérée, depuis le point où je l'avais liée jusqu’à la naissance de la première collatérale.

AMPIITAXIOIS

Enfin, Messieurs, nous arrivons à ces accidents graves qui mettent la vie des malades dans un péril imminent, si l’on ne sacrifie une partie pour sauver le tout; je veux parler des amputations , moyen extrême , dernière ressource de la chirurgie, qu’il ne faut employer que dans l’insuffisance bien reconnue des autres méthodes de traitement. Ce n’est point ici le cas de discuter ce qui est relatif à la théorie des amputations, la matière est trop vaste, et notre sujet a des limites que nous avons peutêtre dépassées déjà. Je dirai seulement que les trois quarts au moins des malades amputés ont subi cette opération pour des tumeurs blanches articulaires, et que la moitié de ces dernières s’étaient exaspérées et avaient acquis ce caractère d’incurabilité sous l’influence de mauvais traitements, ou mieux encore entre les mains des empiriques ou des rhabilleurs. J’ai fait quatorze amputations de la cuisse, trente-six de la

jambe, dix de l’avant-bras, et six du bras, ce qui forme un total de soixante-cinq, sur lesquels nous avons perdu douze malades. Une remarque qui ne doit point m’échapper, et qui est en opposition avec ce qu’on observe communément, c’est que ce sont les amputations de cuisse qui ont le mieux réussi , puisque sur quatorze, il n’est mort qu’un malade, et, sans doute, moins de l’opération que d’une circonstance malheureuse qu’il serait inutile de faire connaître.

Il n’est pas toujours de nécessité absolue de sacrifier un membre pour mettre les jours du malade à l’abri du danger qui le menace; la résection partielle a pu souvent suppléer à l’ablation complète du bras ou de la jambe. Cette opération, une des plus puissantes de la chirurgie conservatrice, a été tentée avec plus ou moins de succès dans presque toutes les articulations, comme à la partie centrale des os longs ; nous l’avons pratiquée pour l’os scapulum dans un cas assez remarquable pour que l’observation puisse offrir quelque intérêt.

Une femme âgée de 4$ ans> nière de plusieurs enfants, ouvrière en soie, d’une petite stature et d’une frêle complexion, quoique d’une ener-

gie morale très-grande, portait depuis deux ans, sur l’omoplate, une tumeur dure, rénitente, immobile, indolente par elle-même, du volume de la tête d’un enfant, faisant corps avec le scapulum, de manière à ne laisser intactes que la fosse sus épineuse et les apophyses qui la surmontent ; elle s’étendait dans le creux de l’aisselle, qu’elle remplissait entièrement, et forçait la malade à tenir le bras élevé presque à angle droit avec le tronc; les mouvements de ce membre devenaient chaque jour plus difficiles, la respiration plus gênée, le sommeil plus rare, plus agité, et les douleurs qui s’irradiaient dans tout le membre envahissaient aussi la poitrine.

Celle femme, à laquelle on avait proposé l’amputation du bras à l’article et l’ablation de l’omoplate, entra à l’Hôlel-Dieu dans les premiers jours de septembre 1824. Je provoquai une consultation à son sujet; la majorité des consultants fut d’avis qu’il ne fallait pas toucher à cette maladie, et que toute opération qu’on pourrait tenter pour la combattre n’offrait pas assez de chances de réussite, et serait trop compromettante pour la malade. Un moment j’hésitai; mais enfin, enhardi par le plan d’opération que j’avais conçu, et par les instances

réitérées et la courageuse résignation de celle qui devait la supporter, je me décidai à la mettre en pratique.

La tumeur fut circonscrite par deux incisions demi-elliptiques, les bords de la plaie furent disséqués avec soin , afin de conserver le plus de peau possible; je saisis la tumeur à pleine main, et cherchai vainement à l’ébranler; je donnai sur l’épine de l’omoplate un coup de scie qui détacha complètement cet os de ses apophyses acromion, coracoïde, et de la cavité glinoïde. Jusqu’alors je n’avais rien fait encore ; le temps de l’opération le plus difficile et le plus scabreux, c’était la dissection du prolongement de la tumeur dans le creux de l’aisselle. J’étais prêt à tout événement et j’avais tout disposé, soit pour la ligature de l’artère axillaire, soit pour l’amputation du bras à l’article. Je fendis d’un coup de bistouri, porté de bas en haut et d’arrière en avant, toute la portion sous-axillaire de la tumeur, et, à ma grande satisfaction, je m’assurai qu’elle n’avait contracté aucune adhérence avec l’humérus ; tirant sur elle doucement et avec précaution, je sentis le tissu cellulaire se déchirer, la tumeur se détacher. Cette énorme masse, qui pesa plus de huit livres, fut entiè-

rement enlevée, et l’opération ne dura en tout que 1 3 à 1 U minutes.

Je fus obligé de lier un grand nombre d’artères d’un volume assez considérable; j’eus à rapprocher avec des bandelettes agglulinatives les bords d’une plaie qui offrait 6 pouces dans son plus petit diamètre, et 0 pouces de bas en haut; je pansai à plat, et à la levée du premier appareil, j’eus lieu d’espérer une réussite complète. Aucun accident n’étant survenu pendant le cours du traitement, la plaie fut entièrement cicatrisée au bout de cinq semaines, et la malade sortit de l’Hôlel-Dieu, parfaitement guérie, le U décembre, deux mois après le jour de son opération. Quelque temps après, je la présentai à la Société de médecine, et chacun put se convaincre que la cicatrice était solide et de bonne nature, que les mouvements du bras sur l’épaule commençaient à s’exécuter avec une certaine facilité, et que ceux de la main et de l’avant-bras n’étaient nullement gênés.

J’ai revu cette malade un an et même deux années apres son opération ; les suites ne laissaient rien à désirer.

Telles sont, Messieurs, les principales opérations qui ont ete faites à l’Hôtel-Dieu, depuis

le lor janvier 1818 jusqu’à ce jour. J’aurais pu y joindre les accouchements laborieux que nous avons terminés par la version de l’enfant, l’application du forceps ou le démembrement du fœtus mort dans le sein de sa mère ; mais, outre <pie ces cas sont fort rares dans cet hôpital, aucun d’eux ne nous a présenté de particularité digne de fixer l’attention.

Il me reste encore à jeter un coup-d’œil snr les circonstances au milieu desquelles se sont trouvés nos malades, et l'influence qu’elles ont eue sur la réussite ou l’insuccès des opérations.

J’ai toujours attaché une telle importance à la direction bien entendue des moyens hygiéniques, que souvent, lorsque j’étais contrarié par les variations brusques et continuelles de l’atmosphère, j’ajournais les opérations autant que les circonstances le permettaient. Je n’ai jamais dévié de ce principe, qui n’est pas, je le sais, celui des personnes intéressées a voir délivrer sans délai le malheureux qui leur inspire quelque intérêt, et, sous ce rapport, j ai eu à me prémunir contre les influences et les suggestions exercées à mon egard. Mais aussi, je puis le dire hautement, j’ai eu le courage de résister, et la satisfaction de prouver plus d une

fois combien les plaintes étaient injustes et les sollicitations importunes.

Que l’on se persuade bien qu’un malade qni va subir une opération grave se recommande toujours assez par lui-même, et que trop souvent les instances des personnes étrangères dont il implore la bienveillance ne sont, pour l’opérateur, qu’un zèle mal entendu qui peut le placer dans une fausse position. Son premier devoir est de soulager l’être souffrant qui vient se confier à lui, et pour arriver à ce but, tous les moyens ne sont pas également bons, tous les instants ne sont pas également propices. C’est à lui, à lui seul qu’appartient le droit de discerner les uns et les autres, puisque seul il est responsable, et que cette responsabilité doit le mettre au-dessus de toute influence étrangère. Un général, un avocat, un négociant, n’ont-ils pas le droit de disposer en secret tous leurs moyens d’attaque et de défense, de calculer toutes les chances de leurs opérations? Pourquoi voudrait-on que le médecin opérateur fut plus restreint dans les hautes fonctions qu’il exerce? sont-elles d’une importance moindre et plus à la portée du vulgaire?

fout l'art des opérations ne consiste pas dans leur mode d’exécution; il faut aussi savoir

y préparer convenablement le malade, et ne rien négliger de ce qui peut concourir à en assurer le succès. L’air qu’on respire dans cet hôpital est rarement approprié à l’état maladif de celui qui vient pour la première fois se soumettre à son influence; il est toujours plus ou moins vicié par l’encombrement des malades dans des salles trop peu spacieuses pour la quantité de lits qu’elles renferment, par les effluves délétères qui se dégagent sans cesse des plaies, des pièces d’appareil, des excrétions; par le voisinage d’une grande boucherie, et ces nombreux égouts que le Rhône laisse à sec une partie de l’année. Aussi, les personnes bien portantes, et qui n’y sont pas acclimatées, ne le respirent pas impunément. Comment les malades, bien plus impressionnables encore, ne s’en trouveraient-ils pas incommodés? et s’il est vrai qu’un air pur soit le premier des aliments pour la santé, et le premier des remèdes pour la maladie, on concevra aisément tous les soins que nous avons pris pour prévenir, autant qu’il était en notre pouvoir, 1 encombrement des salles, la malpropreté dans les pansements, pour isoler et séquestrer les malades infectés de gangrène, pour maintenir des courants d'air propres h. renouveler celui de

l’appartement. C’est par là que je suis parvenu à mettre fin à ces fièvres de mauvais caractère, et à cette complication si fâcheuse des plaies, qui firent tant de ravages en 1814 et 1815. C’est par la même raison, et pour donner aux malades le temps de s’habituer à l’air de nos rangs, que je ne les ai jamais opérés au moment même de leur admission, à moins que je n’y fusse forcé par quelque circonstance particulière.

Mais ce n’est pas seulement par les miasmes malfaisants qu’il transporte, que l’air des hôpitaux devient nuisible ; sa température, qui est à peu près celle de l’air extérieur, est plus préjudiciable encore. Sur vingt malades affectés de tétanos, il y en a eu quinze ou dix-huit qui l’ont éprouvé après un refroidissement subit. Combien de fois n’avons-nous pas vu des opérés succomber après le cinquième ou le sixième pansement, des suites d’une fluxion de poitrine contractée de la même manière? Pendant les trois mois d’hiver de l’année 1823, le froid fut si rigoureux que nous ajournâmes au printemps suivant toutes les opérations qui pouvaient être retardées ; nous n’en fîmes que trois, et nous perdîmes deux malades ; tandis qu’en 1821, depuis le 1er janvier jusqu’au mois

(le septembre, nous opérâmes un grand nombre de malades sans en perdre un seul.

Il est aussi plus important qu’on ne pense, pour le malade et pour l’opérateur, qu’un jour d’opération le temps soit clair et serein, et non point très-chargé d’humidité, d’orages ou d’électricité. On sait combien ces variations de pesanteur ou de légèreté dans l’atmosphère amènent des changements marqués dans notre manière d’être et de sentir. Ce que j’ai dit à cet égard dans mon premier Compte-Rendu, en parlant des cataractes, je pourrais l’appliquer ici à toutes les opérations indistinctement, et prouver qu’un beau jour, un ciel pur et sans nuages, doivent ramener le calme dans une âme affaissée sous le poids de la douleur, tandis qu’un temps lourd, obscur et nébuleux semble contrister la nature tout entière, et à plus forte raison le malheureux qui a besoin que tout fasse diversion à sa douleur. Enfin, l’opérateur lui-même n’est pas à l’abri de ces influences atmosphériques ; son imagination est plus lente, toutes ses idées sont moins claires, et la main obéit mal lorsque l’esprit commande faiblement. Je me suis trouvé souvent dans la dure nécessité d’opérer avec ces mauvaises dispositions de l’âme et du corps, et je ne pourrais

que faiblement exprimer tous les efforts qu’il a fallu faire pour m’y résigner.

A. une époque peu éloignée de nous, on avait à gémir sur un abus bien déplorable, c’était celui qui permettait l’introduction des aliments du dehors. Que de malheureux ont été victimes de leur imprudence ou de la cupidité de ceux qui venaient impunément tromper notre surveillance, pour spéculer sur la misère publique! Aussi, que d’accidents causés par des indigestions! que de rechutes au milieu des convalescences les plus heureuses nous avions sans cesse sous les yeux ! Je puis assurer, sans crainte d’être démenti, que ce trafic honteux nous enlevait toutes les années de vingt-cinq à trente malades. Sur les uns, morts subitement, on trouvait l’estomac plilogosé ; sur d’autres, c’était la diminution de la sécrétion du pus, l’odeur particulière de ce fluide, la pâleur des chairs, qui trahissaient l’indocilité du malade. Heureusement que le remède était à côté du mal, et qu’une des premières améliorations introduites dans le régime intérieur de l’Hôtel- Dieu, a eu pour but d’exercer une grande surveillance à cet égard. Aujourd’hui nous n’avons plus à craindre de voir un tel abus se reproduire d’une manière aussi scandaleuse ; déjà

les bons effets ont suivi de près la réforme, et, depuis deux ou trois ans, le nombre de ces accidents a beaucoup diminué.

L’exercice et le repos, la veille et le sommeil partagent toute la vie de l’homme ; tous deux sont indispensables à son existence : l’un favorise le jeu des organes, entretient la circulation des fluides, facilite la nutrition ; l’autre répare les forces épuisées par le travail, et rend à nos tissus l’énergie que leur action prolongée leur avait fait perdre. Il serait à désirer que dans tous les grands hôpitaux les convalescents pussent s’adonner à un genre de travail propre à essaver et à ranimer leurs forces languissantes ; alors on ne verrait pas tant de malheureux n’avoir pour perspective de leurs longues souffrances que la misère et la mendicité. Je sais qu’il est plus facile de conseiller que de faire, et que toute innovation utile ne s’obtient qu’à force de temps et de persévérance ; mais il ne faut qu’une volonté ferme et la conviction que le bien général le commande, pour détruire des abus qu’on ne saurait tolérer plus longtemps. J’apprends que 1 Administration s occupe à interdire l’entree des salles d operations au public, et j’entrevois déjà tous les avantages que l’on peut se promettre de cette mesure

pleine de sagesse et de philanthropie. Il esttemps que le sommeil et le repos soient comptés pour quelque chose après une opération grave ; et comment celui qui vient de la supporter pourrait-il goûter ce calme, cette tranquillité qui lui sont si nécessaires, au milieu de tant de personnes qui achètent, en entrant, le droit de troubler son sommeil ; s’il est un moment où 1 existence cesse d’être un tourment pour lui, s’il est un moyen d’échapper à la douleur, n est-ce pas lorsqu il peut s’abandonner au besoin irrésistible de dormir d’un sommeil calme et tranquille?

A 1 inconvénient que nous venons de signaler, nous pourrions joindre encore celui des propos inconsidérés des personnes qui viennent le visiter, et dont la présence est presque toujours une occasion d’enfreindre les ordres du médecin.

Au mois de mai dernier, j’amputai la cuisse a Victonne Ctiaffanel, jeune fille intéressante

f,0US, ,0US ,es 'apports ; elle avait supporté operation avec beaucoup de courage, et nous étions arrivés au septième jour sans accident, lorsqu „„ dunanclie, huit ou dis personnes se présentent en même temps dans le rang où elle e COUC lee; 011 entoure son lit, on la presse

de questions. Viclorine, s’abandonnant à l’é-

lémoigner sa reconnaissance, et à l’instant une hémorrhagie foudroyante se manifeste. Je suis appelé auprès d’elle, et la trouve baignée dans son sang ; je crus que sa dernière heure allait sonner ; j’enlève précipitamment toutes les pièces d’appareil, j’exerce un point de compression dans le fond de la'plaie, le sang cesse de couler, et je commence à concevoir quelques espérances. M. l’économe, dont le zèle n’est jamais en défaut , me propose de faire placer une sentinelle à côté de la malade ; j’accepte son offre obligeante, et nous parvenons ainsi à la soustraire à de nouvelles importunités et à conserver ses jours.

S’il est facile, avec des intentions pures, avec des magistrats éclairés, de détruire les vices inhérents aux grands hôpitaux; si déjà tout ce qui a rapport au régime intérieur a subi d’utiles changements, il ne faut pas oublier que la charité bien entendue ne consiste pas seulement à fournir les objets de première nécessité, mais encore les consolations qui sont a 1 ame ce que les remèdes sont au corps. Plus un être souffrant est dénué de ressources, plus il a droit aux égards, aux prévenances de ceux qui

se vouent à son service. Quel que soit le rang qu’il occupe, le pays qui le vit naître, ou la religion qu’il professe, n’importe, il est homme et doit être traité comme tel. C’est un devoir pour nous de lui prodiguer tous nos soins et de lui offrir toutes les consolations qu’il ne peut se procurer ailleurs.

Que l’on ne s’imagine pas que des dehors grossiers, des manières communes, décèlent toujours une âme peu sensible ou indifférente aux bons procédés. Au contraire, celui qui lient tout de la bienfaisance d’autrui, et qui ne peut payer au poids de l’or les services qu’il en reçoit, sera plus sensible aux soins, aux attentions qu’on voudra bien lui prodiguer ; mais il faudra étudier ses mœurs, ses habitudes, et s’accommoder à la trempe de son esprit. Il ne faut jamais oublier qu’avec de la franchise et même de la familiarité, on inspire souvent plus de confiance , et on amène plus facilement au but qu’on s’est proposé. L’art de persuader les malades exige beaucoup de tact et de pénétration. Quelquefois on ne parvient à les convaincre que par la douceur et la patience ; il faut, dans quelques circonstances, leur parler avec fermeté, toujours avec assurance, mais ne jamais les contraindre, et

savoir profiler du premier moment de résolution que la moindre circonstance peut faire naître.

Une des respectables sœurs de celle communauté portail depuis 28 ans un squirreau sein, et n’avait jamais voulu se soumettre à l’opération. J’appris un jour, qu’elle visitait fréquemment, et à mon insu, une dame que j’avais opérée dans] l’hôpital pour la même maladie ; je ne fus point étonné du parti prompt et invariable qu’elle prit, et dont elle vint me faire part de suite. Nous étions alors dans les fortes chaleurs du mois d’août. Quoique le moment ne fût pas favorable, je me gardai de lui donner le temps de se rétracter; l’opération fut faite aussitôt que demandée, et, malgré l’âge avancé de la malade, sa constitution pléthorique, le volume du sein qui pesait neuf livres, nous obtînmes un succès complet ; je dis complet, puisqu’il y a cinq ans et demi que la sœur Glénard est opérée, et qu’elle jouit d’une santé parfaite.

J’ai vu maintes fois les malades non-seulement refuser les opérations, mais encore opposer la plus grande répugnance aux pansements qui pouvaient les y soustraire, et s’abandonner avec sécurité à ceux qui avaient su capter leur

confiance. Le jeune Claude Pesiot se présente à l’Hôtel-Dieu avec une de ces tumeurs blanches du genou qui s’accompagnent de la rétraction des muscles fléchisseurs de la jambe; celle-ci formait, avec la cuisse, un angle trèsaigu; plusieurs dépôts froids s’étaient ouverts sur différents points du membre malade ; cet enfant était dans un état de fièvre lente, et contracta la petite vérole qui aggrava encore sa position. Au milieu de toutes ses souffrances, il était devenu si craintif et si irritable, que la vue seule de son chirurgien lui faisait jeter les hauts cris. J’essayai de le panser moi-même, et ne réussis pas mieux ; enfin, j’abandonnai ce soin à un sergent de grenadiers qui couchait à ses côtés. Ce brave militaire avait pris l’enfant en affection ; il passait tous les jours deux ou trois heures à le consoler et à le panser. Petit à petit il parvint à étendre la jambe sur la cuisse, fixa le membre dans une gouttière de bois ; les ouvertures fistuleuses se cicatrisèrent, le genou diminua de volume, les surfaces articulaires se soudèrent par ankylosé, et l’on peut voir l’enfant se promenant tous les jours dans la salle, en se soutenant avec une seule béquille , qui bientôt ne lui sera plus nécessaire.

Nous pourrions multiplier ici les exemples, pour prouver combien il est avantageux de savoir à propos exercer une influence morale sur les malades de tout âge, de tout sexe et de toute condition : mais pourquoi nous arrêter plus longtemps sur de semblables réflexions ; elles pourraient servir peut-être dans ces hospices où les malades ne voient autour d’eux que des infirmiers qu’y retient l’espoir d’un vil salaire, et ne seraient d’aucune utilité pour des sœurs hospitalières que la religion et la charité seules appellent à cette mission.

Il est bien doux pour moi, Messieurs, de n’avoir à signaler que des inconvénients déjà prévus, et qui bientôt n’existeront plus, d’entrevoir comme très-prochaine l’époque où tout doit concourir à illustrer de nouveau la chirurgie lyonnaise, et seconder les talents distingués, le zèle et l’ardeur infatigables de celui qui est appelé à me succéder (i); la récompense due à ses premiers travaux se prépare, je ne veux pas la retarder plus longtemps ; je ne puis que former des vœux bien sincères pour l’accomplissement des destinées nouvelles qui lui sont promises, et l’assurer, par mon expé-

(1) M. Mortier.

rience, qu’au milieu de tant de peines et de fatigues qu’il aura à supporter, il est des jouissances auxquelles l’âme ne saurait rester insensible; lorsque l’heure de la retraite aura sonné pour lui, il sentira, comme moi, qu’on ne quitte pas, sans une vive émotion, des habitudes contractées dès la première jeunesse, qu’on ne s’éloigne pas pour toujours de l’asile du pauvre, où l’on croit avoir fait quelque bien, sans éprouver le regret de n’avoir pu faire mieux encore. Mais il lui restera la douce consolation d’avoir rempli sa tâche dans l’intérêt général et dans le sien propre ; car les grands hôpitaux sont de véritables écoles de philosophie-pratique, où l’âme se retrempe d’une nouvelle énergie. Quel est celui qui , après avoir contemplé longtemps ce spectacle de toutes les misères humaines , oserait encore se dire malheureux? quel est le médecin qui, ayant consacré tous ses efforts au bonheur des autres, ne croirait aussi avoir beaucoup acqui pour le sien ?

Qui mieux que vous , Messieurs les Administrateurs, peut apprécier la vérité de cette maxime; vous qui n’avez d’autre but, dans les nobles fonctions que vous exercez , que d’être utiles à vos semblables, qui n’en atten-

de z d’autre récompense que celle d’être placés au nombre des bienfaiteurs de l’humanité ? D’autres vous rendront un hommage plus digne et de vos talents et de vos vertus ; mais ils ne sentiront pas mieux que moi toute l’étendue des obligations qu’ils ont contractées envers vous, et que j’exprime ici pour la dernière fois.

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