‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

MÉMOIRE SUR l’eRGOTISME GANGRÉNEUX (Épidémie de 1814).

L’histoire générale des épidémies nous montre ces fléaux dévastateurs comme apparaissant toujours sous trois formes différentes : quelquefois ce sont des infections miasmatiques, d’autres fois des maladies essentiellement contagieuses , dans quelques circonstances, de véritables empoisonnements occasionnés par l’ingestion d’aliments de mauvaise nature dans les premières voies ; c’est à cette dernière catégorie qu’appartient l’ergotisme gangréneux qui va faire le sujet de cet opuscule.

L’expérimentation sur les animaux vivants, d’accord avec les faits recueillis par l’observation clinique, nous a fait connaître les pernicieux effets du seigle ergoté, et son mode d’action sur l’économie animale. Tantôt il agit d’une manière générale sur l’ensemble de la constitution , et produit des vertiges , un état d’hébétude, des convulsions, des spasmes : voilà Vergotisme convulsif ; ou bien, il borne ses effets aux extrémités supérieures ou inférieures, en les frappant de mortification, et c’est là l 'ergotisme gangréneux. Ces deux formes si diverses d’une même maladie, offrent néanmoins des caractères identiques, sous le double rapport de l’étiologie et des systèmes organiques les premiers envahis; l’une et l’autre reconnaissent pour cause prochaine ou déterminante, l’usage pendant quelque temps continué, d’aliments préparés avec les mêmes substances délétères ; toutes deux sévissent le plus souvent d’une manière épidémique ; enfin, leurs phénomènes pathologiques se passent dans le système nerveux de la vie de relation, et amènent ces troubles et ces altérations organiques, que nous chercherons à expliquer plus tard.

La gangrène sèche des membres produite par le seigle cornu ou ergoté, fut observee et

décrite pour la première fois par Thuillier, en 1630; puisRead, Noël, Salerne, et autres, nous firent connaître des épidémies de même nature, qui avaient tour à tour ravagé, après des étés pluvieux, certaines contrées de la Sologne, du Gatinois, du canton de Lucerne, etc. Au rapport de Tissot, l’un de nos prédécesseurs à î’Hôtel- Dieu, Joacliin Puy avait aussi, de son côté, signalé à diverses reprises, quelques faits d’ergotisme gangréneux, qu’il avait observés dans son hôpital, sur des malades habitant les parties du Dauphiné qui nous avoisinent le plus. C’est aussi de ces localités que nous sont venus la plupart des cas dont nous avons ici à retracer l’histoire.

Je n’avais point encore observé cette affreuse maladie, lorsque, en 1814, dans un vovage que je fis aux environs de Lyon, on me montra, dans l’hôpital de Beaujeu, une jeune personne de 7 à 8 ans, qui avait les deux jambes sphacelees. Je ne doutai pas que cette gangrène ne fut: un véritable ergotisme, puisque le père, la mère, les frères et les sœurs de la malade, sans avoir été aussi cruellement mutilés, avaient éprouvé des accidents graves, après avoir tous en famille mangé du mauvais pain de seigle. Je fis l’amputation des deux jambes à la jeune

fille, qui aujourd’hui jouit d’une très-bonne santé, et marche aisément avec deux jambes de bois.

L’année qui vient de s’écouler nous a présenté une épidémie d’ergotisme gangréneux qui a exercé ses ravages sur divers points de la France, mais plus particulièrement dans le département de l’Isère.

Du 15 septembre au 15 novembre I81û, plus de quarante malades, venant des provinces limitrophes, mais surtout du Dauphiné, sont entrés à l’Hôtel-Dieu, avec des gangrènes sèches des membres, par suite de l’usage du seigle ergoté. L’épidémie frappa un grand nombre de malades à la fois, dès son commencement, à en juger du moins, et par ceux que nous avons traités, et par les conseils qu’on nous demandait de toutes parts, soit sur la nature, soit sur le traitement de cette affection.

Tous les âges, les sexes, tempéraments, professions ont été infectés ; cependant, sur le nombre que nous avons vu, on ne compte que trois enfants, deux ou trois vieillards, le reste était des jeunes gens ou des hommes d’un âge mûr. I a plupart étaient déjà débilités soit par une mauvaise nourriture , soit par des affections locales des jambes, soit par des maladies géné-

raies, au moment où leurs membres se sont gangrenés; tous avaient mangé du seigle ergoté de suite après la moisson ; leur pain en contenait un tiers, une moitié, plus ou moins. En général, c’est après cinq ou six jours de l’usage de cet aliment empoisonné que se sont manifestés les premiers symptômes de la gangrène ; plusieurs malades, soit par ignorance ou par nécessité, ont continué à manger de ce même pain, ainsi que les autres membres de la même famille, qui cependant ont échappé aux accidents de l’ergotisme. Chez tous, la maladie s’est fixée et s’est bornée aux extrémités inférieures; un seul nous a offert une gangrène du bras qui nécessita l’amputation; plusieurs n’ont perdu que quelques phalanges des orteils; chez trois ou quatre, le pied s’est détaché en totalité; seize ont été privés de la jambe, et trois n’ont conservé que les cuisses.

Les divers renseignements que j’ai pu me procurer, m’ont appris que la maladie s’est constamment annoncée par un sentiment de lassitude dans les jambes, suivi de douleurs profondes et lancinantes s’exaspérant la nuit et forçant les malades à garder le lit, sans pouvoir goûter un seul instant de repos. Plusieurs sont restés quinze jours ou trois semaines dans cet état

de souffrance, jusqu’au moment où la gangrène est survenue ; toujours elle a été précédée et suivie d’un sentiment de froid glacial, quelquefois les douleurs se sont calmées, le plus souvent au contraire elles ont persisté jusqu’au moment où le cercle de démarcation entre les parties mortes et les chairs vivantes s’est dessiné. Nous en avons vu dont la moitié, et les trois quarts de la jambe étaient froids, et cependant très-douloureux encore. Lorsque les membres étaient restés quelque temps dans cet état, il se formait des phlyctènes sous l’épiderme, la peau devenait livide, violette, noire, et la gangrène, commençant par les orteils, s’étendait plus ou moins. Un malade m’a appris qu’une nourrice de sa connaissance n’avait éprouvé d’autre accident que la suppression de son lait, et que celte sécrétion se rétablit aussitôt que la malade eut cessé l’usage du seigle, qu’elle remplaça par celui du froment. Toutes les filles nubiles ont eu leurs règles supprimées, non seulement au début de la maladie, mais tout le temps qu’elle a duré. Il paraît aussi que quelques individus n’en ont éprouvé que les premiers symptômes, qui bientôt ont été remplacés par des abcès critiques. Joseph Jurine, auquel j’ai amputé les deux jambes, m a

présenté une particularité remarquable : il fut pris subitement de douleurs avec picotement insupportable dans les deux jambes ; le troisième jour, il se déclara une hémorrhagie par la narine gauche qui fit cesser les douleurs du membre correspondant ; l’écoulement de sang qui se renouvelaitjplusieurs fois dans la journée, se supprima du cinquième au sixième jour , et tous les symptômes d’une gangrène prochaine reparurent de nouveau comme dans le membre du côté opposé.

Quoique la plupart de nos malades aient éprouvé quelques symptômes généraux, je ne sache pas qu’un seul ait été pris de l’ergotisme convulsif, soit comme maladie essentielle, soit comme complication de la gangrène ; cependant un de nos amputés est mort dans cet état d’hébétude qui est un des caractères de cette autre variété de la maladie.

Chez tous les malades couchés dans nos rangs, la gangrène s’est bornée, et toujours dans le point où il était facile de prévoir que se formerait le cercle inflammatoire ; en sorte que nous n’avons jamais vu la maladie s’étendre au-delà des parties gangrénées, bien cependant qu’il n’y eût encore aucune trace de démarcation, laquelle n’a commencé qu a la

cessation complète des douleurs ; alors nous avons vu la nature établir un cercle inflammatoire qui parcourait irrégulièrement la circonférence du membre, et, séparant les parties mortes des chairs vivantes, laissait à nu des portions ligamenteuses, tendineuses, et des os nécrosés. C’est dans ce point seulement que les parties étaient abreuvées de fluides, et qu’il s’établissait une abondante suppuration, dont le produit était d’une fétidité extrême. Toutes les portions mortes qui tenaient encore quelquefois au reste du membre par des lambeaux de chairs non mortifiées, étaient desséchées, cornées, durcies et noires; la peau ridée, les os dénudés et dépouillés de leur périoste dans une certaine étendue, et la chute des eschares déterminée par les seules forces de la nature, ne s’accompagnait jamais d’hémorrhagie. Des jambes entières se sont complètement séparées, sans douleur ni effusion de sang, seulement on entendait un bruit, un craquement particulier au moment où le membre se détachait.

Quant aux phénomènes généraux de l’ergotisme, il nous serait difficile de les établir; il nous paraît cependant démontré qu’ils n’ont jamais précédé les symptômes locaux que nous venons d’indiquer, et lorsqu ils ont paru, ce

n’esl jamais que comme complication de la maladie locale. Ces phénomènes, tels que les auteurs les ont indiqués, sont ceux d’une fièvre bilieuse se compliquant de symptômes ataxiques, d’autres fois ceux de l’ergotisme convulsif, dans quelques circonstances c’est une véritable fièvre adynamique, ou bien enfin un ictère qui s’accompagne de tuméfaction , de dureté et de douleurs abdominales.

Aucun de nos malades ne nous a présenté de semblables complications ; tous à leur entrée à l’hôpital avaient encore le teint bon, la figure non décomposée, la peau moite, blanche et chaude ; les forces musculaires étaient en bon état, la langue naturelle, le ventre souple, non douloureux, sans diarrhée ni constipation, la respiration aisée, la circulation facile, etlapulsalion des artères à peu près la même que dans l’état naturel ; enfin les fonctions de l’entendement s’exercaient avec toute la régularité possible. C’est le manque de complication qui justifiera bientôt la conduite que nous avons tenue, quoiqu’elle soit tout-à-fait contraire aux préceptes curatifs donnés par les auteurs.

Il nous paraît bien démontré que l’ergotisme gangréneux est une maladie essentielle, que la mortification des parties est l’essence même de

la maladie, et non point un symptôme d’une affection générale; qu’elle peut être simple ou compliquée , sporadique ou épidémique , et qu’enfin elle reconnaît toujours pour cause matérielle l’usage du seigle cornu ou ergoté. Mais comment agit ce seigle? est-ce à la manière de certains poisons végétaux dont on connaît les effets sur l’économie animale , sans pouvoir se rendre raison de leur mode d’action? nous le pensons sans pouvoir l’affirmer. Mais supposons qu’il soit bien démontré que l’ergot contient un principe délétère, un véritable poison , quel est le système d’organes qui est particulièrement affecté dans la maladie qu’il produit? Tissot, qui avait d’abord éludé la question par ces mots : fiat lux, voulut cependant se rendre compte de ce phénoinèue singulier ; il pensa que le principe vénéneux altérait la composition du sang, déterminait dans ce fluide une espèce de putréfaction, d’où résultait la gangrène des parties les plus éloignées du cœur. Serait-il plus raisonnable de dire que l’ergot agit comme certaines substances médicamenteuses, en ralentissant la circulation, et que l’ergotisme survient de la même manière que les gangrènes séniles, ou celles qui reconnaissent pour cause la gêne ou l’in terru p-

lion du cours du sang dans la partie? Mais celte supposition ne reposerait sur aucun fait positif; elle serait en contradiction avec l’observation, qui nous a appris que la faiblesse du pouls, si rarement observée, était toujours l’effet de la débilité générale, et non la cause efticienle de la gangrène. Enfin, est-ce sur le système nerveux qu’agit le seigle ergoté? Tout semblerait nous le faire croire, puisqu’il agit tantôt en produisant un trouble manifeste dans les fonctions de l’entendement, d’où résulte la somnolence, le délire ou l’idiotisme ; tantôt en exallaut la sensibilité nerveuse et la contractilité musculaire , et en produisant des spasmes, des convulsions ; d’autres fois enfin, en amortissant cette sensibilité, trop longtemps et trop fortement excitée, ce qui amène la gangrène. Ne voyons-nous pas tous les jours les inflammations des organes dont les propriétés vitales se trouvent portées à leur plus haut point d’excitation, se terminer brusquement par la gangrène? Quand le froid produitla congélation d’une partie vivante, son premier effet n’est-il pas une douleur excessive, qui bientôt est remplacée par l’engourdissement et la mort ? N’est-ce pas de cette manière que notre estimable confrère, le docteur Seyssi, a

expliqué l’engourdissement léthargique des animaux hibernants(i)? Enfin, la pratique ne nous a-t-elle pas démontré que l’ergotisme gangréneux n’a cessé de faire des progrès que lorsque l’on est parvenu à calmer entièrement les douleurs ? Si cette explication, que je ne hasarde ici que comme une hypothèse, méritait quelque confiance, peut-être jetterait-elle quelque jour sur le traitement prophylactique auquel je me hâte d’arriver.

Dans toute gangrène, quelle qu’en soit la nature , trois indications se présentent à remplir ;

1 0 La prévenir lorsqu’il en est temps encore ;

2° L’arrêter dans sa marche;

3° Enfin, faciliter la chute des parties mortifiées.

J’ai déjà fait pressentir que nous n’avions jamais été dans le cas de remplir la première indication, puisque nous n’avons jamais vu la maladie tout-à-fait dans son commencement. Nous pensons cependant que le moyen qui nous a si bien réussi pour arrêter les progrès de la gangrène, pourrait aussi convenir comme moyen préservatif, en agissant sur le système

(1) Dans son savant Mémoire couronné par l’Institut.

nerveux, dont les propriétés viîales, trop exaltées, seraient ramenées à leur type normal ; il ne paraît pas qu’aucun des topiques conseillés par les auteurs et employés dans ces derniers temps, ait eu celle propriété. Nous avons vu des malades qui, dès le principe, ont été pansés avec des émollients, soit en lotions, soit en cataplasmes; d’autres qui n’ont usé que de topiques résolutifs et spiritueux, tels que le vin, l’eau-de-vie camphrée, la décoction de quinquina aromatisée, les acides étendus d’eau ; d’autres enfin qui ont abandonné aux soins de la nature une maladie dont ils ne connaissaient pas toute la gravité et dont ils ne pouvaient prévoir la funeste terminaison ; nous avons vu les lins et les autres éprouver également tous les funestes effets de l’ergotisme ; je crois que de nouvelles expériences seraient de la plus haute importance pour éclairer ce point de thérapeutique, et tout me porterait à croire qu’elles pourraient nous conduire à la découverte du véritable moyen prophylactique.

Plusieurs malades étant entrés à l’hôpital avant que la gangrène ne fût bornée, nous avons dû nous occuper spécialement des moyens propres à en arrêter les progrès. Ayant observé que le cercle inflammatoire ne se manifestait

que lorsque les douleurs étaient entièrement calmées, et, comparant les malades les uns aux autres , nous nous sommes assuré que ceux dont le mal n’était pas encore limité, étaient en proie aux douleurs les plus cruelles, tandis que les autres ne souffraient plus du tout, nous avons naturellement été conduit à ce fait de pratique, qu’il faut, pour arrêter les progrès de la gangrène, calmer d’abord les douleurs, et laisser ensuite à la nature le soin d’établir le cercle de démarcation. Cette pratique n’est pas nouvelle, elle appartient à Pott. Ce grand chirurgien a démontré que cette autre variété de gangrène, à laquelle il donne son nom, résistait constamment aux excitants, aux anti-septiques les plus accrédités, et cédait à l’usage de l’opium ; or, il me semble qu’aucune variété de la gangrène ne se rapproche autant de celle décrite par Pott que l’ergolisme, puisque l’une et l’autre attaquent de préférence les extrémités inférieures, commencent par les orteils, et s’annoncent par des douleurs extrêmement vives. Comment se fait-il que les praticiens aient négligé ce rapprochement? pourquoi n’ont-ils jamais essayé la méthode du célèbre chirurgien anglais? c’est qu’ils ont eu trop deconfiance dans lespropriétés anti-septiques du quinquina, qu’ils ont regarde

mal à proposcomme un remède souverain contre les affections gangréneuses. Quoi qu il en soit, c’est M. Bouchet qui, peut-être, un des premiers a eu l’idée de traiter l’ergotisme gangréneux par l’opium; il n’a pas suivi d autre pratique dans ces derniers temps, et elle lui a constamment réussi, puisque, par elle, toutes les gangrènes se sont bornées, et que nous ne les avons jamais vues se reproduire après la chute des eschares. L’opium a été administré à la dose de deux, trois et même quatre grains par jour; il produisait toujours deux effets bien avantageux : il calmait les douleurs et relevait la force du pouls. En même temps que nous administrions ce puissant remède à l'intérieur, nous l’appliquions en topique dans les décoctions de plantes fortifiantes, et nous faisions saupoudrer le membre sphacélé avec des poudres aromatiques ; on avait soin à chaque pansement d’enlever le pus qui stagnait entre les parties mortes et la portion saine du membre, avec de la charpie, et nous faisions fréquemment des aspersions sur le membre avec l’eau-de-vie camphrée, le vinaigre des quatre voleurs, mêlés par parties égales avec le vin aromatique, ou bien enfin , avec la décoction de quinquina opiacée.

Nous nous sommes également éloigné du traitement médical conseillé par les auteurs; les uns ont préconisé les anti-spasmodiques, d’autres les purgatifs administrés dès le principe; quelques-uns ont davantage insisté sur les amers et les sudorifiques ; la saignée générale a été regardée par d’autres comme le moyen le plus efficace pour arrêter ou même prévenir les effets de la gangrène. Tissot voulait qu’on administrât toujours un ou plusieurs émétiques, et qu’on eût recours de bonne heure aux toniques et antispasmodiques les plus puissants. Méad faisait appliquer des vésicatoires sur les parties voisines des membres engourdis. Mais, comme nous l’avons déjà fait observer, par cela même que l’épidémie de celle année s’est présentée dans sa plus grande simplicité, que nous n’avons jamais eu à combattre d’accidents généraux, nous n’avons suivi aucune des méthodes que nous venons de rappeler; nous n’avons pas même eu occasion de faire vomir un seul de nos malades, quoique nous fussions continuellement sur nos gardes; car nous ne pouvions guère nous conduire que d’apres l’expérience d’autrui, la nôtre propre ne pouvant rien nous apprendre. Nous nous en sommes tenu dès le principe à quelques boissons aci-

dules, telles que l’eau d’orge acidulée avec le suc de citron, l'hydromel, la limonade ; puis nous en venions aux boissons amères et aromatiques, à la limonade vineuse, à la décoction de quinquina, tantôt pure, tantôt coupée avec l'eau de poulet. Nous n’avons presque jamais employé ni le camphre, ni le musc, mais trèssouvent l’acétate d’ammoniaque , que nous sommes dans l’habitude, depuis quelque temps, de donner à haute dose. Le grand nombre de pourritures d’hôpital que nous avons eu à traiter depuis quelques années nous ayant mis dans le cas d’employer, sous différentes formes et à diverses doses, les excitants diffusibles, l’observation nous a appris que l’esprit de Mindererus doit, dans ces cas, être porté de suite à la dose d’un à deux gros, et poussé jusqu’à une once, une once et demie, pour en retirer tous les avantages que nous en avons obtenus.

Souvent la nature s’est suffi à elle même pour séparer entièrement les parties sphacélées, et alors nous n’avions plus à traiter qu’une plaie simple, quoique très-irrégulière dans sa forme, mais le plus souvent l’art est venu à son secours, soit pour débarrasser le malade d’une partie putréfiée dont l’odeur infecte le disposait à des maladies plus graves, soit pour mé-

nager ces mêmes forces de la nature si nécessaires dans ces sortes d’affections; quelquefois il suffisait de faire la section de quelques lambeaux de chairs en partie gangrenées ; d’autres fois il fallait en venir à la section des os, enfin souvent il a fallu faire l’amputation des membres.

Sur le nombre de malades que nous avons soignes, 17 ou 18 ont été dans le cas de subir 1 amputation; les deux qui ont été le plus mutilés sont: Jurine, qui perdit les deux jambes, et un vieillard sur lequel je fis l’extirpation partielle du pied droit, à la méthode de Cliopart, et celle du pied gauche, par le procédé du docteur Lisfranc. Sur ce nombre de 18 amputés, cinq ont péri de fièvre adynamique, quelques jours après l’opération; chez aucun la gangrène ne s’est emparée du moignon et n’a récidivé après l’amputation; cependant un de ces malheureux paraît avoir succombé à une eschare gangréneuse d’une étendue énorme sur le sacrum.

Je terminerai en vous présentant quelques réflexions sur la manière de pratiquer l’amputation lorsqu’elle est jugée indispensable. Jadis les chirurgiens, ne connaissant d’autre manière d’arrêter l’effusion du sang que le cautère

actuel, ne faisaient l’amputation des membres gangrenés que sur les parties mortes, et se trouvaient par là à l’abri des hémorrhagies qu’ils redoutaient tant. Mais lorsque l’anal omie fut mieux connue, lorsque surtout le restaurateur de la chirurgie française eût fait connaître la manière de lier les artères, on proposa d’amputer dans le vif, afin, disait-on, de débarrasser le malade de toutes les parties gangrénées, et d’épargner à la nature le travail de cette séparation. Cette pratique, accréditée par les grands maîtres, est encore suivie par plusieurs chirurgiens de nos jours; enfin, quelques-uns ont pensé que toute grande opération était pour le moins inutile, et qu’il serait plus rationnel, plus méthodique, de tout abandonner aux soins de la nature. Nous sommes loin de partager cette dernière opinion ; le moindre raisonnement suffit pour la détruire, et nous pensons que, dans presque tous les cas, il appartient à l’art de terminer promptement ce que la nature ne pourrait faire qu’à la longue et à grands frais. Mais nous pensons aussi que le précepte de couper dans le vif expose à tous les dangers inséparables d’une des opérations les plus graves de la chirurgie, et cet inconvénient ne me paraît pas suffisamment compensé par l’avantage

que peut offrir un moignon plus régulier, et d’une cicatrisation plus facile et plus prompte. Si, au contraire, on se contente de couper dans la ligne de démarcation, on arrive au même résultat, qui est de débarrasser le malade d’un membre en putréfaction, sans lui faire courir les chances ordinaires des amputations ; les douleurs de l’opération, la suppression brusque de la suppuration, enfin la perte d’une plus ou moins grande quantité de sang; voilà des circonstances qui doivent nécessairement disposer à la fièvre adynamique à laquelle ont succombé tous les malades que nous avons perdus. Ainsi, toutes les fois que les os ne seront pas dénudés ou nécrosés à une hauteur considérable, que des fusées purulentes ne s’étendront pas jusqu’aux environs de l’articulation qui se trouve au-dessus, et que les lambeaux ne présenteront pas une forme tellement défectueuse qu’il soit impossible de les régulariser, il faudra couper dans le cercle de démarcation. Nous avons suivi cette méthode toutes les fois que nous l’avons jugée convenable, et nous avons constamment réussi; le raisonnement et l’expérience se trouvent donc d'accord sur ce point de pratique.

Il ne faudrait pas croire cependant qu’on n’ait à couper que des parties entièrement

sphacélées, presque toujours il faut faire la section de quelques restes de peau ou même de muscles qui, n’ayant pas été gangrenés aussi haut que le reste de l’épaisseur du membre, ne peuvent être conservés , et alors il est possible qu’on soit obligé de faire la ligature de quelques petites artérioles dont la lésion n’est ni grave pour le malade ni inquiétante pour le chirurgien. L’opération pratiquée, il ne reste plus qu’à panser avec des substances balsamiques dont on embaume pour ainsi dire le moignon, et au bout de quelques jours on voit le bout de celui-ci s’exfolier, les eschares se détacher, et laisser à découvert une surface rouge, couverte de bourgeons charnus de bonne nature, qui demande à être traitée comme les plaies qui suppurent, et qui se cicatrise lorsque l’extrémité de l’os , qui exige un peu plus de temps pour s’exfolier, est entièrement tombée.

Enfin je ferai remarquer que nous n’avons jamais pratiqué d’incisions sur les parties mortes, dans l’intention d’en faciliter la chute ; cette méthode est maintenant proscrite de la saine chirurgie; de même nous n’avons jamais amputé avant que la gangrène ne fût entièrement bornée, et nous avons évité de

celLe manière, l’inconvénient dans lequel Noëi lui-même était tombé, de voir périr les malades, quelques jours après l’opération, par la gangrène qui s’était emparée du moignon et avait gagné jusqu’au tronc.

Nota. — Dans l’analyse qui fut faite de notre premier Compte-rendu , par M. le docteur Ferrez, et publiée dans les Annales de la médecine physiologique, le grand maître qui faisait retentir alors le monde médical de son nom et de ses doctrines voulut bien prendre part luimême à la critique et, beaucoup trop sans doute, à la louange qui me furent adressées. On verra, par la note que nous reproduisons ici, que Broussais n’était pas éloigné de partager l’opinion que nous avons émise, sur le mode d’action du seigle ergoté, et sur la véritable théorie de l’ergotisme gangréneux.

« Je me plais à rendre justice cà la sagacité « avec laquelle M. le docteur Ferrez a saisi, et « su mettre en évidence, les différents points de « pratique qui donnent tant d’intérêt au Compte- « rendu du chirurgien qui dirige mainte-

liant le service chirurgical du grand Hôtel - « Dieu de Lyon ; mais je crois devoir ajouter « aux observations que ces faits ont suggérées à « notre analyste, quelques réflexions sur berce gotisme. Ce dernier pense que le seigle ergoté « développe dans les voies digestives une vive « irritation qui ensuite se transporte, comme « par une sorte de métastase, sur les parties cc extérieures, et particulièrement sur les extrécc mités des membres, .l’avais émis cette idée cc dans mes leçons de pathologie, je ne suis donc cc pas disposé à la rejeter -, mais alors comment « expliquer les succès de l’opium? Si c’est une « phlegmasie que le seigle ergoté développe cc dans la membrane muqueuse gastro-intesti- « nale, comment peut-il se faire que l’opium, cc qui est un excitant puisqu’il augmente les cc autres gastro-entérites, calme celle-ci, et l’em- « pêche de se transporter sur les membres pour « y produire la gangrène? Tel est pourtant le cc résultat de la pratique du docteur Janson, cc dont le talent observateur et l’excellent esprit cc nesauraientêtre mis enproblème. J’avoue que « cette difficulté m’embarrasse. Est-ce que les cc phlegmasies très-douloureuses seraient mo* « difiées par les narcotiques d’une manière

cc toute différente de celles qui le sont peu?

« ou bien, le seigle ergote ne serait-il pas an « irritant spécifique du système nerveux, qui le « tuerait à force d'exalter ses propriétés ?

« Broussais. »

Voilà précisément l’explication que nous avons donnée des phénomènes de l’ergotisme gangréneux , et du mode d’action du seigle cornu sur le système nerveux de la vie de relation, en établissant cette théorie sur des faits physiologiques analogues, et surtout sur les douleurs et l’engourdissement occasionnés par le froid et la congélation.

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