‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 14 sur 16 · DU COURAGE EN ÇHIRURGIE · texte numérisé non relu

DU COURAGE EN ÇHIRURGIE

(Fragments extraits d’un discours inédit, sur le courage du chirurgien, prononcé par l’auteur, en séance publique, le 29 décembre 1818.)

Le courage en chirurgie est une faculté de l’âme, une force instinctive, qui tient plutôt à l’organisation physique de l’homme qu’à ses habitudes et à ses divers modes d’éducation. Mais comme il n’est pas donné à tous ceux qui se destinent à la pratique de la chirurgie, d’apporter dans l’exercice de cet art des dispositions que la nature n’accorde pas toujours, il faut bien qu’ils puissent trouver ailleurs qu’en eux-mêmes, ainsi que nous allons le démontrer, cette force de volonté, cette puissance d’action qui constituent si éminemment le vrai courage du chi- 1 rurgien.

Nous distinguons plusieurs espèces de courages, tous également nécessaires au médecin

opérateur; tout le savoir de celui-ci ne consiste pas seulement dans le mode ou le procédé opératoire : il est d’autres facultés, d’autres forces morales , sans lescjuelles il ne pourrait ni entreprendre avec confiance , ni exécuter avec sécurité, ni terminer avec chance de succès la lâche qu’il s’est imposée. Ainsi, il faut qu’il ait le courage de se décider ou de s’abstenir; le courage de l' exécution , poussé quelquefois jusqu’à l’intrépidité; celui de 17//?passibilité lorsque quelques circonstances malheureuses viennent compliquer son œuvre encore inachevée; celui de la résignation enfin, lorsqu’il n’a plus qu’à interroger sa conscience restée pure et sans reproches.

On ne se décide pas toujours aussi facilement qu’on pourrait le croire d’abord à pratiquer les grandes opérations delà chirurgie; souvent l’indication est positive, et la décision de l’opérateur est encore incertaine et chancelante. Que de circonstances défavorables n’a-t-il pas à craindre, alors même qu’il semble devoir opérer sous les plus heureux auspices ! que de considérations particulières peuvent le faire balancer et le rendre incertain sur le parti qu’il doit prendre ! Tantôt c’est une opération insolite, ou d’une exécution tellement compliquée,

qu’il n’est pas sur de pouvoir la terminer telle qu’il l’avait comprise et combinée dans son esprit; d’au Ires fois, c’est un sujet trop irritable dont on redoute d’exaspérer la sensibilité; le plus souvent, ce sont des contre-indications qu’il faut savoir respecter, pour l’honneur de l’art autant que dans l’intérêt de l’humanité ; enfin, comme chaque opérateur a, pour ainsi dire, une prédilection pour telle ou telle opération, il éprouve aussi une certaine répugnance pour telle ou telle autre. Ainsi, les uns redoutent pardessus tout les amputations des membres; d’autres, l’ablation d’un cancer au sein, et le plus grand nombre, l’opération de la pierre. L’extirpation du globe de l’œil est une opération simple patelle-même; elle n’offre rien qui puisse effrayer l’opérateur et mettre en émoi sa sensibilité, et cependant je n’ai jamais pu en supporter l’aspect que quand j’ai été forcé de la pratiquer moi-même.

Où donc le chirurgien pourra-t-il retremper son courage dans ces cas difficiles, mais non insurmontables? comment fera-t-il trêve à ces hésitations qui, plus longtemps prolongées, ne seraient plus que faiblesse et pusillanimité ? 11 le puisera, ce courage, aux deux sources suivantes : premièrement dans ses études anatomiques, et

particulièrement dans celle de la région sur laquelle il doit opérer ; secondement dans l’urgence

du cas pour lequel il va pratiquer l’opération.

Rien ne sau rai t donner plus de confiance au médecin opérateur que la connaissance la plus complète de l’anatomie ; celui qui ne la possède pas dans ses moindres détails s’expose à pécher par excès d’audace ou de timidité. Ne voit-on pas trop souvent des malades périr victimes de l’ignorante témérité qui a trop osé, et n’a pas su prévoir le danger? d’autres, n’être qu’imparfaitement et très-mal opérés , pour s’être confiés à des hommes qui se créent des difficultés qui n’existent pas, et appréhendent des dangers imaginaires que leur ignorance en anatomie pouvait seule leur faire craindre.

Mais ce n’est pas seulement l’anatomie normale qu’il faut connaître, ce sont encore les désordres pathologiques qu’il faut toujours avoir présents à l’esprit ; par eux , les tissus peuvent être altérés dans leur forme, leur contexture, leurs rapports, et donner souvent le change à la main la mieux exercée, déconcerter le courage le plus impassible. Ainsi, un cristallin ramolli, qu’on s’attendait à extraire ou à déprimer facilement, un calcul enkysté ou enchâtonné dans la vessie, qu’on a peine à re-

trouver, et qu’011 ne peut charger ; un sac herniaire dépourvu de sérosité et accolé sur la portion d’intestin déplacée; les changements si variables de position d une artère soulevée, déprimée ou déviée par une tumeur; la couleur anormale des muscles ; l’homogénéité de tous les systèmes générateurs d’une même région dans certaines lésions physiques ou organiques; l’induration de quelques portions du tissu cellulaire, le ramollissement des os ; le gonflement des veines, l’aplatissement des nerfs, etc., sont tout autant d’anomalies qui pourraient jeter dans un cruel embarras l’opérateur qui aurait dédaigné l’étude de l’anatomie pathologique, et qui inspireront, au contraire, plus de confiance, plus de sécurité au chirurgien versé dans l’étude de cette branche des sciences médicales.

Si nos connaissances anatomiques nous donnent la confiance nécessaire pour entreprendre les grandes opérations, l’urgence des cas qui les nécessitent doit seule fixer notre détermination. Il est de ces opérations qui ne laissent au chirurgien ni le temps de préparer ses moyens, ni celui de consulter son courage ; la circonstance commande, le moindre délai peut devenir funeste au malade; on ne saurait plus tempo-

riser, il faut se décider à l’instant. Telles sont certaines amputations des membres, l’opération du trépan, la laryngotomie, une ligature d’artère, le bubonocèle, la version d’un enfant, ou l’application du forceps. Heureusement ces cas sont exceptionnels, la plupart des autres opérations nous laissent l’avantage de combiner toutes nos ressources, de raffermir notre courage et de balancer les succès à espérer avec les revers qu’on peut essuyer. C’est alors que le courage doit tenir autant de la prudence que de l’intrépidité, et que le chirurgien qui, par un faux zèle, par une coupable imprévoyance, par un acte d’audace et de témérité, ne tiendrait aucun compte, ni des ressources si puissantes de la nature, ni des impossibilités devant lesquelles son art doit reculer, ne serait qu’un téméraire que le hasard peut quelquefois favoriser, mais que la saine raison condamnera toujours.

Qu’on ne s’imagine pas que le courage de la prudence soit un mot vide de sens et qui implique ici contradiction ; il ne faudrait jamais avoir pratiqué la chirurgie sur un grand théâtre, au milieu de tant d’influences diverses, pour ne pas reconnaître qu’il est souvent aussi difficile de savoir s’abstenir que de prendre une

décision contraire. N’est-ce rien que de pouvoir résister aux sollicitations importunes de tant de gens qui, ne pouvant calculer la gravité d’une opération, s’étonnent des lenteurs qu’on croit devoir apporter à son exécution? et les exigences, plus raisonnables et bien autrement impérieuses, du malade, qui semble vous reprocher chaque jour les heures de souffrance que voire temporisation lui fait endurer, et qui compte pour un temps perdu celui qu’on emploie, dans le silence et la méditation, à combiner tout ce qui peut concourir au succès de son opération? Enfin, n’a-t-on pas à lutter contre soi-même, contre cette tendance qui nous pousse vers les grandes entreprises, dans notre intérêt particulier? C’est surtout dans l’art des opérations que la plus stricte probité est de rigueur; il est si facile de supposer des cas qui n’existent pas, de se faire un mérite d’une opération qu’on aurait pu éviter et d’exagérer la gravité et les succès de celles qu’on vient de pratiquer !

Il est une autre espèce de courage, avonsnous dit, c’est celui qui doit nous seconder au moment de l’action, car c’est alors que toute la fermeté d’âme, tout le sang froid de l’opérateui vont elre mis aux plus rudes épreuxes.

MO

Toutes les opérations graves sont pénibles pour le chirurgien; elles produisent toujours en lui une émotion qu’on a comparée, avec quelque raison, à celle qu’éprouve le guerrier lorsque la bataille s’engage et que le bruit des armes commence à se faire entendre; c’est un sentiment de malaise, un resserrement précordial qui se lit aisément sur les traits de la physionomie, et que dénotent tous ces mouvements d’impatience et d’humeur chagrine auxquels le chirurgien s’abandonne malgré lui ; il semble que c’est un besoin pour celui qui opère, de s’en prendre à tout le monde de l’embarras et de la difficulté de sa position ; plus il doit user de circonspection envers son malade, plus il devient exigeant envers ceux qui l’assistent; le moindre bruit qu’on fait autour de lui, les propos indiscrets des spectateurs, le rendent irascible et le forcent souvent à témoigner son impatience en termes durs et désobligeants.

Mais une fois l’opération commencée , la scène change et la nature reprend le dessus; les cris du malade, ses mouvements involontaires, la vue du sang, rimminence du danger absorbent toutes les facultés de l’opérateur; il ne voit plus que son malade et son opération, il est impatient d’en finir, et cependant il ne se

hâte qu’avec lenteur; il sait trop que la moindre omission peut compromettre le succès qu’il s’était promis, et mettre en péril les jours de son malade; il a besoin de tout son sang froid, de toute sa fermeté pour se rendre maître de lui-même et des événements qui peuvent survenir. Son courage prend alors un nouveau caractère, il devient celui de la persévérance et de l’impassibilité. Qu’arriverait-il s’il s’abandonnait au découragement et à l’impatience, si naturels en pareil cas, lorsqu’il rencontre une anse intestinale qu’il ne peut faire rentrer, et dont la membrane séreuse éclate et se déchire sous les doigts qui la pressent dans tous les sens? lorsqu’il s’épuise en vains efforts pour extraire un calcul trop volumineux, mal saisi ou mal engagé ? lorsque l’algalie dont il se sert pour pratiquer le cathétérisme se dévie sans cesse de la direction qu’il veut lui faire suivre, pour se fourvoyer dans une on plusieurs fausses routes ? lorsque, malgré sa dextérité et sa grande habitude, il ne peut saisir convenablement l’extrémité béante d’une artère dont il faut se hâter de faire la ligature? lorsque la version d’un fœtus s’accompagne du décollement et de la rétention de la tête dans la matrice, etc., etc.? Certes, il n’est pas facile de tracer des règles

de conduite en pareilles circonstances ; mais on peut affirmer d’une manière générale que ce que nous appelons le courage de la patience surmontera toujours, plus ou moins heureusement, ces grandes et effrayantes difficultés.

La sollicitude du médecin opérateur ne doit pas se borner au manuel de l’opération, elle doit s’étendre encore à tout ce qui peut en abréger- le cours, en assurer la réussite, en dissimuler l’effroi et l’épouvante ; il doit avoir l’œil à tout, tout prévoir, donner des ordres à propos, et s’entretenir avec une présence d’esprit peu commune, soit avec ses aides, soit avec le malade lui-même; car je suis loin de partager l’opinion de ceux qui pensent que toute consolation, dans ce cas, est au moins inutile, si elle n’est indiscrète. Sans doute, il est une certaine réserve à garder, il ne faut point affecter- un zèle inconsidéré, ni s’apitoyer sur le sort d’un malheureux aux prises avec la douleur, par une vaine jactance, une pitié mal entendue ; mais il faut savoir relever son courage et lui prouver au moins qu on sait compatir à ses souffrances; il laut lui dissimuler le danger qui le menace, lui faire entrevoir une prompte délivrance, et dissiper ses craintes sut le présent et sur l’avenir.

Si I elle esl la disposition d’esprit et la conduite embarrassante du chirurgien dans le cours d’une grande opération, quelles ne doivent pas être ses alarmes lorsque toute sa dextérité, sa patience, son courage, viennent échouer dans ces grandes et douloureuses circonstances qui se trouvent au-dessus de toutes les ressources de l’art et de la science? Ainsi, l’exaspération de la douleur qui, devenue insupportable, peut occasionner une mort subite, une hémorrhagie foudroyante que rien ne peut arrêter, un état convulsif incessant de tous les membres, une syncope qui se prolonge indéfiniment, l’introduction de l’air dans une veine grandement ouverte, etc; voilà les cas les plus graves et les plus désespérants qui puissent se présenter dans la pratique des opérations. Eli bien ! même dans ces cas où tout espoir semble nous abandonner, le chirurgien opérateur doit rester calme, de sang-froid, et s’efforcer, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, de faire face à l’orage, et si l’événement vient encore déjouer ses nouvelles combinaisons, il doit trouver encore des forces suffisantes dans ce que j appellerai le courage de la résignation.

Enfin, le courage en chirurgie peut s’élever quelquefois jusqu a 1 héroïsme ; c’est au champ

d’honneur que le médecin courageux peut, à son tour, espérer une brillante renommée, et joindre aux couronnes civiques les palmes de la gloire. Ils ne sont plus, ces temps où les chirurgiens militaires attendaient loin des périls les braves qui venaient de verser leur sang pour la défense de la patrie; aujourd’hui ils les suivent au milieu du danger et sous le feu de la mitraille, pour leur prodiguer des soins sur le lieu même où ils ont été happés. Le courage du chirurgien d’armée a peut-être quelque chose de plus héroïque que celui du guerrier : l’un marche au combat enivré de l’amour de la gloire, songeant d’abord à sa propre défense et s’excitant par l’exemple de ses camarades; l’autre, au milieu du tumulte, des cris des combattants, brave la mort de sang-froid, et conserve le calme de son esprit pour secourir les blessés qui tombent à ses côtés.

L’histoire redira un jour tous les services qu’a rendus la chirurgie militaire depuis que son illustre chef, notre moderne Paré, l’organisa en chirurgie de bataille ; elle fera connaître avec quelle intrépidité les Percy, les Larrey, les Saucerotte, les Lombard, ont su joindre l’exemple au précepte, et donner des leçons pratiques sur les champs ensanglantés de la

victoire. La postérité n’apprendra pas sans étonnement et sans admiration tous ces traits de bravoure et de dévouement qui ont tant rehaussé l’éclat de la chirurgie militaire et acquis une si brillante renommée à ceux qui l’ont exercée dans les camps ; l’honneur national nous imposerait la douce obligation de rappeler ici quelques-uns de ces hauts faits, s’il ne nous laissait l’embarras du choix. Nous ne saurions cependant résister au plaisir de reproduire le suivant, comme un des plus beaux traits de courage et de dévouement que nous connaissions. Nous l’empruntons à l’ouvrage de M. Cadet de Gassicourt.

« A la bataille de Wagram, un chirurgien « major saxon a la jambe fracassée par un obus ; « étendu par terre, il voit, à quinze pas de lui, « un aide-de-camp qui, légèrement froissé par « un boulet, tombe et vomit le sang; il juge « que cet officier va périr de suffocation, s’il « n’est secouru ; il recueille toutes ses forces, « se traîne sur la poussière en rampant jusqu’à « lui, lui fait une saignée, lui sauve la vie, et « expire quelques moments après de sa propre « blessure. »

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