ALLIANCE DE LA MEDECINE ET DE LA CIIIRURCIE
La médecine , comme toutes les sciences d’observation, ne fut, à son origine, qu’un assemblage de faits isolés, d’idées plus ou moins exactes sur la nature et le traitement des maladies; elle n’existait point encore comme science: ce n’était qu’un aveugle empirisme qui bientôt prit une forme systématique, lorsqu’un des plus beaux génies de l’antiquité eut réduit en corps de doctrine toutes ces observations premières. L’art de guérir fut alors étudié dans son ensemble; il se composa de plusieurs branches qui toutes avaient la même origine, qui se prêtaient un mutuel appui, s’éclairaient les unes par les autres, et ne pouvaient être divisées que par la pensée , pour en rendre l’élude plus facile.
Il ne fallut rien moins qu’une succession inconcevable de plusieurs siècles d’ignorance et de barbarie pour arrêter celte marche philoso-
phique qu’on avait imprimée à la science médicale. Pendant cette longue durée du moyen âge, la médecine dut subir l’influence des préjugés du temps; on la réduisit à de mesquines proportions, et ceux qui se vouaient à son ministère furent divisés en deux camps : d’un côté , les hautes notabilités médicales avec toutes les prérogatives et toutes les prétentions des classes privilégiées ; de l’autre, de modestes chirurgiens qui ravalaient leur profession au rang des arts mécaniques, et marchaient humblement derrière ceux qui s’étaient arrogé le droit de leur commander en maîtres. Cet état de choses violent et absurde, que la renaissance des lettres n’avait pas même pu modifier, fut enfin brisé et détruit pour toujours, par la promulgation de la loi sur la pratique et l’enseignement de la médecine en France. L’art médical fut ainsi rendu à sa dignité , à son unité primitive, et la réconciliation s’opéra au ?rand avantage de la science et de l’humanité.
Mais comme il n’est pas toujours donné à 1 esprit de l’homme de rester dans de sages mesures et de ne jamais dépasser le but de ses nobles efforts, on vit bientôt un mouvement de réaction s’opérer et compromettre un instant la sagesse et la prévoyance du législateur;
à peine pourrait-on se persuader, si l’on n’avait été témoin de pareilles aberrations de l’esprit, que ces mêmes hommes qui avaient élevé si haut, la puissance de leur art se fissent gloire de leur scepticisme en médecine; il semble qu’ils voulaient faire expier à la science ellemême les affronts dont on avait humilié leur profession. Ainsi, quelques chirurgiens de grand renom, soit par la position scientifique qu’ils s’étaient faite , soit par l’illustration qu’ils avaient conquise dans les guerres de la république et de l’empire, auraient volontiers renouvelénes anciennes querelles de suprématie, si le bon sens public n’en avait fait prompte justice.
Loin de nous la pensée de vouloir rappeler ici ces vaines discussions sur la prééminence de la médecine et de la chirurgie ; mais avouonsle, au risque de blesser quelques susceptibilités et d’encourir leurs reproches , tout préjugé n’est point complètement détruit à ce sujet; trop de personnes encore , en admettant le principe, semblent vouloir échapper à ses conséquences. Ce n’est donc pas sans quelque apparence de raison que nous rentrons dans une question si longtemps débattue, et sur laquelle il serait temps enfin que tous les
bons esprits voulussent bien se mettre d’accord.
Lorsqu’on veut se rendre compte des raisons qu’on alléguait en faveur de la séparation de la médecine et de la chirurgie, on est forcé de convenir qu’elles étaient au moins spécieuses, si elles n’étaient pas concluantes; on objectait, en effet, que jamais la chirurgie ne brilla d’un plus bel éclat qu'aux beaux jours de l’Académie royale, époque à laquelle de grands hommes appliquaient tout leur génie à reculer les limites d’un art qu’ils pratiquaient exclusivement. Une autre objection non moins sérieuse, c’est qu’il est difficile d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de la science médicale, de pénétrer avec une égale sagacité tous les secrets que la nature s’efforce de cacher à nos yeux sous des formes si diverses. Mais si la chirurgie s’est élevée en si peu de temps à ce haut degré de perfectionnement que nous lui reconnaissons aujourd’hui, c’est moins à son isolement momentané de la médecine qu’il faut l’attribuer, qu’aux nobles encouragements qu’elle reçut de toute part, qu aux vastes connaissances de ceux qui la cultivèrent dans ces temps de restauration. A quelques exceptions près, tous les grands chirurgiens de cette époque se montrèrent des médecins tres-eclaires ; il suffit d’ouvrir le beau
monument élevé à la gloire de la chirurgie française, de parcourir les écrits des Quesnay , des Louis , des Pouteou, des limiter, des Mos cati, des Callisen , pour se convaincre que le génie chirurgical n’est point incompatible avec les connaissances les plus profondes dans toutes les autres branches des sciences médicales.
On a dit longtemps, et quelques personnes croient encore, que le médecin et le chirurgien , devant exercer deux professions différentes , n’avaient pas également besoin des mêmes connaissances; que l’un pouvait, à la rigueur, se dispenser d’étudier l’anatomie graphique, et que pour l’autre, la physiologie ne saurait être d’un grand secours. Yoilà, sans doute, l’erreur la plus grave dans laquelle on soit tombé ; la moindre réflexion suffira pour la mettre dans tout son jour.
Il est vrai que pour explorer l’état sain ou maladif des organes, pour rechercher le siège immédiat des maladies, et pour reconnaître, après la mort, les divers modes de désorganisation, il est inutile de connaître l’anatomie dans tous ses détails; mais cette anatomie minutieuse n’est-elle pas de première nécessite pour étudier ces mêmes organes en action? Pour concevoir et expliquer les grands plié-
no mènes de la vie? Ce qu’il y a de plus positif en physiologie, le médecin qui n’est pas anatomiste l’ignorera toujours; c’est ainsi que le mécanisme de la voix, de la vision, de l ouïe, que la sécrétion de la bile, la circulation du fœtus, les mouvements locomoteurs, ne peuvent être compris et expliqués que par celui qui aura étudié l’anatomie à fond et dans ses moindres détails.
D’un autre côté, si la physiologie est la base fondamentale de la médecine interne, souvent aussi elle sert à éclairer le diagnostic et le traitement des affections chirurgicales ; la théorie des sympathies, des révulsions et des dérivations peut seule expliquer certains phénomènes morbides, qu’un chirurgien qui ne connaîtrait que la partie mécanique de son art, ne saurait utiliser ni pour la théorie, ni pour la pratique. Ainsi , comment expliquerait-il ces douleurs sympathiques que les malades ressentent, encore dans un membre amputé, plusieurs mois après l’opération, s’il ne connaissait la sensibilité et ses divers modes d’aberrations ? Ne doit-il pas savoir discerner et choisir l’organe qui sympathise le mieux avec les tissus malades, pour y porter ses moyens de révulsion? Aussi le voyonsnous prescrire des lavements purgatifs dans la
commotion du cerveau ; appliquer des ventouses sur les seins pour arrêter des hémorragies utérines. Dans d’autres circonstances, c’est la médecine morale qu’il appelle à son aide, soit pour relever le courage abattu de son malade, soit pour préoccuper sa pensée, et profiler du moment favorable pour réduire une luxation qui, jusqu’alors, avait résisté aux moyens les plus puissants et les mieux combinés. Le mécanisme de la formation du cal, la régénération des os nécrosés, la cicatrisation des ulcères, la théorie des amputations circulaires des membres, la distinction des abcès symptomatiques et par congestion , seraient encore des points fort obscurs de la pathologie externe, si le chirurgien n’avait su faire une heureuse application de la physiologie à l’histoire générale de ces affections.
Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, quelque hardi réformateur s’avisait de vouloir ramener l’art de guérir au point de vue d’une nouvelle séparation entre la médecine et la chirurgie, il succomberait infailliblement , et le plus grand obstacle qu’il devrait rencontrer serait l’application de ses théories à la médecine pratique. C’est ici le point le plus important de la question qui nous occupe; nous allons exa-
miner si, dans l’exercice de noire profession, le système que nous combattons pourrait, en effet , présenter un côté avantageux ; si l’on peut, avec quelque apparence de raison, interdire au chirurgien l'exercice de la médecine, et si des connaissances en pathologie externe, l'habitude même des opérations chirurgicales, ne sont pas indispensables à celui qui, par goût, se destine plus spécialement au traitement des maladies internes.
Au temps où cette déplorable distinction
était reçue comme une vérité incontestable et
dominait tous les esprits, elle n’était pas toutà-fait sans fondement ; car il ne dépendait pas des élèves d’acquérir des connaissances qu’on ne leur enseignait pas alors ; ceux qui, par leur fortune et leur éducation première, pouvaient seuls s’élever à la hauteur de la science, étaient malheureusement dominés par une aveugle prévention qui leur faisait envisager, comme indigne de leur ministère, l’exercice de la chirurgie. Les autres, et c’était le plus grand nombre, se traînant servilement sur les traces de quelques chirurgiens minislrants, et n’étant point admis dans le sanctuaire de la science, n’en connaissaient que la partie mécanique, qu’ils exerçaient ensuite sans goût, sans méthode et sans
discernement. Peut-être que tous les efforts faits dans le siècle dernier pour combattre de tels abus, eussent été impuissants, si l’idée d’instituer des écoles pratiques près des grands hôpitaux n’eût fécondé toutes celles qui préparaient la restauration de la médecine. Lorsqu’en effet ces asiles consacrés à l’infortune furent érigés en écoles d’instruction et dirigés par des professeurs habiles, on vit se dérouler en entier le grand tableau des misères humaines, et chacun put y contempler à loisir l’ensemble des maux qui affligent l’humanité.
Personne, aujourd’hui, n’oserait contester l’excellence de cette méthode d’enseignement ; elle conduit à la connaissance de la pathologie interne par celle de la chirurgie. Depuis qu’on a procédé de cette manière dans l’étude de la science de l’homme, la médecine a fait des progrès rapides qu’elle ne pouvait attendre des vaines doctrines et des hypothèses versatiles dont on l’avait surchargée. L’art d’observer les maladies est le même, sans doute, pour le médecin que pour le chirurgien , mais celui-ci ayant plus de facilité, parce que les objets s offrent plus aisément à tous ses moyens d investigation, devait apporter plus de sévérité dans ses recherches , plus de certitude dans ses
décisions. Faisant ensuite l’application de celte méthode analytique aux maladies internes, il les éclairait ainsi les unes par les autres, et marchait, a pas lents il est vrai, mais d’une manière invariable, du connu à l’inconnu, du simple au compliqué.
Ainsi, l’élève qui aura consacré les premières années de son instruction médicale à l’élude de l’anatomie et de la chirurgie, n’ayant acquis que des idées justes et exactes, ne risquera plus de s’égarer dans le dédale d’une médecine spéculative ; son goût et son jugement se seront formés de bonne heure, et lui montreront l’enchainement qui lie toutes les branches de la science, les points de comparaison qu’on peut établir entre toutes les maladies ; il verra partout des analogies et non point des entités, et n’admettra que des laits positifs et rigoureusement observés.
Puisque les maladies considérées à la superficie du corps, ou dans la profondeur de nos organes, s’offrent à l’œil de l’observateur avec les mêmes caractères essentiels, que leurs prédispositions et causes occasionnelles, leur nature intime, leur marche, leur mode de terminaison, ne présentent que de légères variétés, les indications curatives ne sauraient non plus
êlre différentes : les moyens seuls devront être modifiés suivant la vitalité ou la susceptibilité plus ou moins grande de l’organe malade, suivant aussi l’urgence et la gravité de la maladie; mais une fois la médication trouvée, les moyens se présentent d’eux-mêmes; dès-lois il ne doit exister réellement qu’une thérapeutique applicable à tous les cas; la seule différence tirée du siège de la maladie, c’est que, dans quelques circonstances données, l’effet des remèdes sera plus prompt, plus efficace, parce que l’application avec les tissus affectés aura été plus immédiate.
Le médecin qui n’est point versé dans la connaissance de la pathologie et de la thérapeutique chirurgicales, non seulement s’expose à commettre des erreurs de diagnostic et des fautes souvent irréparables, mais encore il se prive gratuitement des moyens les plus puissants qui sont en son pouvoir. Appelé auprès d’un malade qui éprouve tous les symptômes d’un étranglement herniaire, à quels dangers ne l’expose-t-il pas, soit qu’il se méprenne sur la nature du mal, soit qu’ignorant la rapidité avec laquelle ces accidents deviennent mortels, il retarde le moment de l’opération, qui eut été celui de la délivrance ? N’a-t-on pas vu quel-
quefois des maladies traitées pendant des mois, des années entières, pour de prétendues métastases goutteuses, rhumatismales, herpétiques, sur les organes que renferme la cavité du bassin, tandis que la cause matérielle du mal était un calcul de la vessie? Un malade souffre de douleurs aiguës dans toute l’étendue de la cuisse; on le traite pour un rhumatisme; le mal augmente, le membre, d’abord allongé, se raccourcit lout-à-coup, et ce n’est que lorsque le malheureux est décidément estropié qu’on reconnaît une luxation spontanée qu’il eût été possible de prévenir dès le principe. On sait que la gibbosité vertébrale produit l’impotence des extrémités inférieures, quelquefois même dès son début. Le médecin qui ne connaîtra ni la nature ni les signes caractéristiques de celle affection chirurgicale , emploiera toutes les ressources ordinaires de la médecine contre la paralysie, et, prenant l’effet pour la cause, tous ses moyens échoueront dans un cas où la chirurgie triomphe si souvent. Un accès de goutte peut être simulé par la présence d’un corps étranger dans l’articulation ; un coryza par un polype des fosses nasales. On voit que nous ne parlons ici que des erreurs médicales où doit entraîner nécessairement le manque de con-
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naissances chirurgicales, el que nous nous abstenons de signaler celles dont pourrait se rendre coupable le médecin qui oserait, par cupidité ou par ignorance, exploiter le vaste champ de la chirurgie qu’il aurait dédaigné de cultiver.
Ce médecin, que nous supposerons encore pour un moment étranger à l’art de la chirurgie, ne sera-t-il pas forcé de renoncer à la plus belle prérogative de sa profession, celle d’éclairer la conscience des magistrats et des jurés en matière criminelle, celle de prononcer sur la validité des braves défenseurs de la patrie, et sur leurs droits acquis aux récompenses nationales? Le médecin légiste n’est pas toujours appelé à décider de grandes questions de physiologie pathologique , le plus souvent c’est dans le domaine de la chirurgie qu’il doit puiser les lumières qui lui sont nécessaires dans ces grandes questions qui intéressent tout à la fois la morale publique, l’honneur et la vie de nos concitoyens. L’art des accouchements, le pronostic des blessures de toute espèce, une connaissance exacte des maladies simulées par l’effet d’agents mécaniques ou chimiques appliqués sur nos organes, sont quelquefois les seules voies qui conduisent à la découverte de la vérité et démasquent toutes les manœuvres que
la fraude et la ruse emploient journellement dans de coupables intentions. C’est par l’expérience des accoucheurs de tous les temps qu’on est parvenu à légitimer quelques naissances précoces ou tardives que les lois condamnaient jadis. C’est par l’opération du toucher que l’on peut infirmer une grossesse supposée, et jeter un grand jour sur le crime d’infanticide et de suppression de part. On sait enfin que les plaies, les contusions, les fractures présentent un grand nombre de différences tirées de la nature de l’instrument vulnérant, de l’importance de l’organe lésé, des complications qui peuvent survenir à l’instant même , ou dans le cours du traitement, et que c’est sur toutes ces considérations majeures de chirurgie pratique que le médecin doit établir son rapport en justice.
Telle est l’influence des définitions inexactes que souvent il est difficile de rectifier, même par le raisonnement étayé de l’expérience, les fausses idées qu’elles nous donnent sur la nature des choses-, il suffit que la mauvaise foi les accrédite pour que l’ignorance les adopte aveuglément, et l’usage qui les a consacrées les assimile bientôt à des vérités démontrées. La chirurgie, qu’on a définie d’une manière si diverse et si contradictoire, nous en offre un
exemple bien remarquable. Quelques chirurgiens , entraînés par un enthousiasme trop exclusif, ont osé dire que celte branche de l’art de guérir était tout ce qu’il y avait de certain en médecine, définition beaucoup trop ambitieuse qui montre l’esprit de parti, et non point cette bonne foi qu’on doit toujours apporter dans la recherche de la vérité. Celui qui n’est mû par aucun sentiment de prédilection, qui a su étudier et pratiquer la médecine dans toute sa plénitude, n’ignore pas que le chirurgien ne saurait opérer toujours avec une égale chance de succès ; il sait que les opérations de pierre, de hernie ou d’anévrisme, sont tout aussi incertaines dans leur résultats que l’effet du quinquina dans certaines fièvres pernicieuses, de la saignée dans l’apoplexie, du mercure dans quelques maladies syphilitiques.
Ceux, au contraire, qui ont voulu discréditer et ravaler la chirurgie, ne l’ont envisagée que comme la partie instrumentale de la science; ils n’en ont plus fait qu’un métier qui demande moins de savoir que d’adresse , moins d’esprit d’analyse et d’observation que de courage, de patience et de sang-froid. Certes, il n’en est pas ainsi : le génie du chirurgien ne doit pas se borner à la correction de quelques
instruments, ni même à la découverte de quelques procédés ou méthodes opératoires; son esprit doit être plus éclairé, ses connaissances plus étendues , ses ressources plus variées. Comme le médecin, il doit se mettre à la portée de tout ce qui peut intéresser sa profession; et, puisque la science est la même pour tous, que le mode d'enseignement est uniforme, il nous sera facile de démontrer qu’on ne saurait non plus faire un seul pas dans le vaste champ de la pathologie chirurgicale, sans s’appuyer sur la connaissance la plus exacte et la plus précise de la médecine proprement dite.
Il est peu de maladies chirurgicales dont le traitement soit purement mécanique, si on en excepte les plaies simples qui guérissent par les seuls efforts de la nature, quelques fractures ou luxations qui ne présentent d’autre indication à remplir que de réduire et maintenir réduits les os qui se sont momentanément abandonnés, certaines fistules entretenues par des corps étrangers qu’on peut enlever sans crainte d’accidents, les loupes d’un petit volume dont l’opération ne peut être d’un succès douteux; toutes les autres réclament, comme moyens principaux ou secondaires, ceux de la matière médicale. Dans toutes les inflammations extérieures, il
faut prescrire au malade un régime convenable, administrer des médicaments internes; et ce n’est que, plus lard, quand ces maladies ont pris la voie de la suppuration, que les secours de la chirurgie deviennent indispensables. Tous les ulcères entretenus par une cause interne, par un vice qui infecte la constitution, ceux que la nature établit comme des émoncloires qu’il faut savoir respecter, demandent beaucoup de prudence et de sagacité de la part du chirurgien chargé d’en diriger le traitement. Les moyens hygiéniques et pharmaceutiques sont ici d’un plus puissant secours que l’art des pansements ou l’application des topiques, sous quelque forme qu’on puisse les employer. Il en est de même de certains abcès critiques ou symptomatiques dont il faut se hâter d’obtenir la résolution , ou qu’il faut ouvrir de bonne heure, suivant les efforts impuissants de la nature, ou sa tendance à guérir par cette voie, une maladie grave ou de longue durée. Dans les grands délabrements des membres, dans l’ergotisme gangreneux, dans les anévrismes commençants , dans les tumeurs cancéreuses, l’opération est toujours un moyen extrême, une dernière ressource à laquelle on ne doit recourir que dans l’insuffisance bien
reconnue des autres moyens de la thérapeutique médicale, puisqu’on voit tous les jours l’administration de l’opium arrêter les progrès de l’une, la méthode de Valsalva guérir radicalement les autres; les évacuations sanguines, un régime sévère, l’usage de quelques fondants à l’intérieur, prévenir la dégénérescence des dernières, etc. Que de membres fracassés qu’on aurait pu conserver, et qui sont tombés sous le couteau d’un chirurgien inexpérimenté! que d’engorgements glandulaires, de prétendus sarcocèles, d’exostoses ou caries vénériennes la médecine ne guérit-elle pas sans opération !
Mais supposons enfin le cas où l’indication ne saurait être douteuse, où l’art de l’opérateur semble seul devoir assurer le salut du malade : croit-on que la conduite à tenir n’est pas encore subordonnée à une foule de circonstances qui peuvent contre-indiquer l’opération ou en rendre le succès très-incertain. C’est ici que le chirurgien doit faire preuve de connaissances en tout genre, préparer tous ses moyens, calculer toutes les chances favorables ou défavorables, prévoir le danger à venir et parer à celui du moment. Ceux qui ont pratiqué longtemps dans les hôpitaux savent que les revers, comme les succès, sont le plus souvent indé-
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pendants de l’opérateur ou du mode opératoire.
Depuis que les chirurgiens ont senti la nécessité de joindre à leurs connaissances celle de la médecine interne, ils ont mieux connu toutes les ressources et les limites de leur art; leur conduite a pris un caractère de prudence et de réserve qu’elle n’avait pas autrefois. Plus médecins que leurs devanciers, ils ont su s’abstenir des grandes opérations toutes les fois qu’elles leur ont paru plus graves ou plus dangereuses que la maladie elle-même, ou contre-indiquées par des complications que le chirurgien ordinaire serait incapable d’apprécier. Les tumeurs blanches avec carie, érosion des surfaces articulaires, dégénérescence organique des tissus fibreux, sont bien évidemment des cas d’amputation ; et cependant, avant de tenter cette dernière ressource, il faut calculer les forces du malade, savoir si elles seront suffisantes pour résister à la douleur de l’opération, à l’inflammation et à la suppuration qui doivent en être les suites inévitables. Il faudra interroger les organes les uns après les autres, pour reconnaître leur état sain ou maladif; car l’histoire des phlegmasies chroniques nous les montre souvent comme des foyers de destruction d’autant plus dangereux qu’ils échappent
quelquefois à tous nos moyens de recherche. L’expérience nous apprend que l’opération du cancer au sein, celle de toutes qui réussit le mieux primitivement, devient presque toujours funeste lorsqu’à la maladie locale se joint une pleurésie ou péripneumonie latente.
Un vieillard se présente avec une hydrocèle; il offre d’ailleurs toutes les apparences d’une bonne santé , seulement il éprouve quelque gêne, quelque embarras dans la respiration, il a été sujet à des catarrhes pulmonaires ; gardezvous de l’opérer, car, pour le guérir d’une maladie qui n’est qu’incommode, vous l’exposez à périr d’une hydropisie de poitrine. On sait que, dans la phthisie pulmonaire, il se manifeste des dépôts qui se convertissent en fistules, et que, si on incise ces trajets fistuleux, bn voit la maladie principale prendre un surcroît d’activité et terminer plus promptement les jours du malade.
Indépendamment de ces contre-indications, que nous pourrions appeler pathologiques, il en est une foule d’autres que ne saurait saisir un opérateur ordinaire, et qui ne peuvent être appréciées que par le médecin physiologiste : ainsi l’âge, le sexe, le tempérament, le genre de vie, les habitudes du malade, sont autant de
circonstances physiologiques qui doivent être prises en grande considération. Nous savons, en effet, que la prédominance de tel ou tel organe rend celui-ci plus impressionnable et plus sujet à contracter les diverses maladies qui peuvent y fixer leur siège. Le chirurgien qui connaîtra cette loi de la physique animale appréhendera davantage les opérations de la tête chez l’enfant, celles de la poitrine chez le jeune homme, celles du bas-ventre à un âge plus avancé. De même, toutes les opérations qui ébranlent fortement le système nerveux sont plus redoutables pour les femmes et pour l’adolescent que pour le vieillard ou l’homme adulte. Nous savons aussi que dans le second âge de la vie on est plus exposé aux accidents inflammatoires, et que dans la vieillesse on résiste moins aux longues et abondantes suppurations. Ainsi, dans le premier cas, il faudra se tenir en garde contre le refoulement sanguin et les congestions qui s’établissent brusquement sur les organes essentiels à la vie. Dans le second cas, on devra se prémunir de bonne heure contre l’état de faiblesse générale du malade.
La grande habitude de lire sur la physionomie l’état du moral, toujours influencé par la
mouleur physique, fait découvrir quelquefois des nuances qui échappent au commun des observateurs. Ainsi, l’aspect particulier de la face, l’abattement moral, une couleur terne de la peau, un ensemble général de tout le corps qu’on ne saurait définir, annoncent presque toujours au praticien exercé qu’une opération : faite sous de si fâcheux auspices, ne peut être icouronnée d’aucun succès.
Il est en chirurgie, comme en médecine, des maladies décidément incurables, que l’on ne doit plus chercher qu’à pallier, tels sont certains fongus liœmatodes, quelques végétations polypeuses et des tumeurs cancéreuses qui, ne pouvant être extirpées en totalité, doivent nécessairement repulluler après l’opération. lié
!}ien! en pareil cas, ne vaut-il pas mieux, dans ’intérêt de l’humanité et pour la dignité de ’art, avouer l’insuffisance de nos moyens, que d’aggraver la position malheureuse des malades par des manœuvres téméraires, que le succès n’a jamais justifiées?
Mais il ne suffit pas d’avoir prévu tout ce qui peut rendre douteux le succès d’une opération, il faut aussi ne rien négliger de ce qui peut en assurer la réussite, et c’est dans l’art d’y prépaie!' les malades que nous allons voir les con-
naissances médicales du chirurgien briller d’un nouvel éclat.
De toutes les préparations, la plus utile peutêtre, c’est de disposer convenablement le moral de celui qui doit subir une opération grave; aussi doit-on bien consulter son courage et sa volonté avant de se décider soi-même. M'oublions jamais que si nous avons le droit de le persuader, nous n’avons pas celui de le contraindre. L’expérience nous apprend tous les jours qu’on réussit rarement chez les malades craintifs, indécis, qui s’exagèrent d’avance et les souffrances et les suites de l’opération, tandis qu’on est toujours fondé à espérer des résultats favorables chez ceux qui savent se résigner de bonne heure, qui, loin de s’abandonner à l’effroi qu’inspire naturellement toute opération , l’envisagent comme un terme à leurs souffrances, la réclament comme un bienfait. Ce courage que donne à l’homme souffrant le désir de sa conservation, influe plus qu’on ne pense sur celui de l’opérateur. Souvent c’est la sécurité de l’un qui décide la détermination de l’autre. D’autres fois les malades, sans manquer de courage, ne peuvent calculer froidement les chances auxquelles ils vont s’exposer; indécis sur le parti qu’ils doivent prendre, ils balancent
encore entre la douleur d’un moment et l’espoir d’une prompte guérison; il suffit alors de la moindre circonstance pour les déterminer : c’est au chirurgien à savoir la faire naître et à profiter de l’instant favorable. Tout ce que l’esprit, les manières ont de plus insinuant, tous les préceptes de la médecine du cœur doivent être mis en usage pour obtenir un consentement que la violence même des douleurs n’aurait pu arracher au malade.
Si nous avions à tracer des règles de conduite pour chaque opération, nous verrions alors que l’art de l’opérateur ne se borne pas à la partie mécanique et instrumentale de la chirurgie, qu’il s’élève à de plus hautes conceptions, que celui qui l’exerce doit être familiarisé avec l’administration des médicaments internes et l’usage des moyens hygiéniques, comme avec le manuel des méthodes et des procédés opératoires. Forcé de me restreindre à des considérations générales, j’ajouterai seulement que des chaleurs excessives, un froid rigoureux, les variations continuelles de l’atmosphère, ne sauraient être sans influence sur un individu auquel on aura amputé un membre, enlevé un cancer, ou extrait un calcul de la vessie; que l’air qu’on respire, surtout dans
les hôpitaux, les écarts de régime, les affections morales, détruisent souvent les espérances les mieux fondées et demandent à être surveillés avec le plus grand soin ; que la moindre négligence dans l’emploi de tous ces moyens, tirés de l’hygiène, peut devenir funeste au malade et compromettre d’autant plus la réputation de l’opérateur, qu’on le rend toujours responsable des revers qui tiennent à des circonstances, en apparence, si légères.
Enfin, toutes les méthodes de traitement, rationnelles ou perturbatrices, trouvent aussi leurs cas d’application dans les maladies réputées chirurgicales. Elles doivent seconder l’instrument de l’opérateur, soit en détruisant des germes de maladies qui ne tarderaient pas à faire explosion, soit en combattant des complications fâcheuses, survenues consécutivement à l’opération. Combien d’enfants opérés de la pierre avec succès, succombent à des affections vermineuses, pour n’avoir pas été préparés convenablement. Qui ne sait que les amputations des membres ne réussissent, chez les jeunes gens forts et vigoureux, qu’autant qu’on les a fait précéder de quelques évacuations sanguines; que l’administration du quinquina est presque toujours le seul moyen d’enrayer un mou-
veinent fébrile qui peut prendre un caractère pernicieux après l’opération ; et qu un émétique donné à propos a plus d’une fois dispensé de l’opération du trépan, ou change le caractère grave d’une plaie de tête, d’une inflammation des méninges. Il est vrai qu’il faut être très - circonspect dans l’emploi de ces moyens héroïques, qu’il ne faut point exagérer la nécessité de préparer ainsi les malades aux grandes opérations, que souvent on s’expose à perdre un temps précieux qu’on ne retrouve plus, et qu’il est des cas tellement pressants que le chirurgien n’a plus à prendre conseil que de son courage. Mais si la médecine interne ne peut lui être d’aucun secours pour le moment, quels avantages ne doit-il pas en attendre, lorsque le premier danger sera passé !
L’instant de la délivrance pour le malade n’est pas toujours celui de l’opération; il est des accidents consécutifs contre lesquels il faut toujours se tenir en garde. Ainsi, toutes les phlegmasies, les fièvres, les névroses peuvent prendre le caractère traumatique et se présenter comme de fâcheuses complications qu’il faut savoir combattre dans le moment opportun ; c’est alors que la conduite à tenir doit être toute médicale; c’est alors que l’opérateur doit
non
puiser ses moyens clans la pharmacie, el plus dans son arsenal de chirurgie.
Quelle que soit la nature de ces complications, elles offrent constamment un caractère de gravité qu’on ne leur retrouve pas toujours lorsqu’elles débutent comme maladies essentielles; elles suivent ordinairement une marche insidieuse, leurs caractères sont moins tranchés, leur diagnostic plus obscur et leur traitement plus difficile. Si c’est une phlegmasie d’organe, il semble qu’on doive être plus réservé sur l’emploi de la méthode antiphlogistique, el surtout des évacuations sanguines, vu la grande quantité de sang que le malade a déjà perdue pendant l’opération ; on craint toujours d’user le peu de forces qui lui reste pour fournir aux frais de la suppuration. On observe la même anomalie dans les fièvres dites essentielles cjni, portant un nouveau trouble dans toute l’économie, ajoutent encore a la gravité du mal. Souvent alors le médecin est indécis sur le parti qu’il doit prendre; il a deux maladies pour une à traiter, et les indications sont si différentes que quelquefois c est la médecine des symptômes , d autres lois celle de l’affection essentielle, dont il faut s occupei d’abord.
Qui ne serait effrayé d’avoir à prescrire un émétique après l’amputation d’un membre , une ligature d’artère, ou l’opération de la lithotomie? cependant ce cas peut se rencontrer, l’indication peut être précise, et quelles que soient les craintes bien fondées d’une hémorrhagie, il faut bien en courir les chances, afin de prévenir de nouveaux dangers. Il n’est pas d’opération qui ne s’accompagne d’un mouvement fébrile qui survient ordinairement du deuxième au troisième jour, et qu’on nomme fievre de suppuration; mais cette fièvre peut, dès son début, revêtir la forme ataxique, complication toujours fâcheuse, pour ne pas dire souvent mortelle. Le chirurgien qui , en cette occurrence, ne saisirait pas de suite le caractère pernicieux de cette affection, qui attendrait de nouveaux accès pour lui opposer le remède spécifique, ne retrouverait plus l’instant favorable; car ce n’est qu’au commencement qu’on peut conjurer l’orage : plus tard nos moyens deviennent insuffisants, et le quinquina reste sans vertu.
Enfin, on sait que l’opium est presque toujours contre-indiqué après les grandes opérations, par ses effets connus sur le système vasculaire, et cependant on est parfois obligé d’y
avoir recours pour calmer la violence des douleurs, l’apparilion de quelques accidents nerveux, ou même le tétanos. Voilà, sans doute, les cas les plus difficiles, les plus embarrassants de la médecine pratique ; il n’en est pas qui demande plus de tact, plus d’habitude, et des connaissances plus variées dans toutes les branches dont se compose l’art de guérir.