‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ÉTAT PRÉSENT DE LA MÉDECINE (i).

Messieurs,

Le voyageur qui va commencer le cours de ses éludes lointaines aime à fixer ses regards sur la carte des pays qu’il veut parcourir; il se plaît à contempler cet horizon immense, dont les points intermédiaires, encore inaperçus, seront bientôt l’objet de ses profondes méditations; son jeune cœur s’émeut au récit des découvertes qui ont illustré les grands hommes qui doivent servir de guides à son inexpérience, et qu’il ose se proposer pour modèles. Semblables à cet autre Anacharsis,

(1) Discours prononcé le 12 novembre 1826, à l’ouverture solennelle des cours de l’École de médecine établie près les hôpitaux civils de Lyon, imprimé alors par ordre du Conseil d’administration.

comme lui pleins d’ardeur et de zèle, vous allez, Messieurs les Élèves, commencer un long et pénible voyage : puissent nos efforts réunis vous en aplanir les premières difficultés ! puisse l’esquisse que je vais placer aujourd’hui sous vos yeux , vous servir d’itinéraire dans la roule que vous allez suivre, et vous donner une juste idée de l’état présent de la science ît laquelle vous vous destinez !

Forcé de me restreindre dans un cadre trop étroit, sans doute, pour l’étendue et l’importance du sujet que je viens de vous annoncer, je n’examinerai ni la partie historique de la médecine, dont l’origine touche au berceau du monde, ni son degré de certitude, qui devient chaque jour plus démonstratif, ni l’heureuse influence qu’elle doit exercer sur toutes les connaissances humaines : je me bornerai à quelques considérations générales sur la marche qu’elle a suivie, et les découvertes dont elle s’est enrichie dans nos temps modernes.

Lorsqu’on jette un premier coup d’œil sur nos connaissances acquises en médecine, on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou des progrès toujours croissants des unes, ou de l’état si longtemps stationnaire des autres : comment des résultats si divers peuvent-ils provenir

d’une même source? pourquoi, d’un côté, la nature, si avare de ses trésors, nous laisse-t-elle, parfois, pénétrer si avant dans ses secrets les plus intimes? Pour arriver à la solution de ce grand problème, il ne suffit pas de toujours mettre en cause les théories et les doctrines systématiques qui ont tour à tour partagé les esprits, et asservi la médecine à leur joug dominateur ; car la difficulté n’en subsisterait pas moins, puisque les mêmes causes auraient produit des effets si différents. Il faut s’élever à de plus hautes considérations, et voir si la méthode philosophique, appliquée à nos études médicales , devait être la même pour toutes , et pouvait toutes les éclairer aussi fructueusement.

Il est deux manières de philosopher en médecine : la voie de l’expérience, et celle du raisonnement. La philosophie expérimentale ne pouvait convenir que pour les sciences exactes et susceptibles d’une rigoureuse démonstration, puisqu’elle ne procède que par la méthode d’analyse , ne recueille que des faits , et reste étrangère aux hautes contemplations qui semblent réservées pour la philosophie spéculative : aussi est-ce la seule qui ait présidé aux travaux des savants qui ont illustré, en France, la fin

du dernier siècle. Celle réflexion suffirait déjà pour signaler les points de la médecine que la philosophie pratique a dû féconder, et ceux pour lesquels elle devait rester stérile ; c’est ce que nous allons démontrer, en prouvant que si la méthode d’analyse n’a lien fait pour la partie systématique de la science, l’art de guérir lui doit tous les progrès et tous les perfectionnements que nous avons à vous faire connaître.

Commençons par la partie la moins abstraite, celle qui se prêle le plus volontiers à tous nos moyens d’investigation, celle à laquelle il serait difficile d’ajouter désormais. Parlons d’abord de l’anatomie.

Ici, Messieurs, nous devons établir une distinction première entre l’étude matérielle de nos organes et la connaissance de leur structure intime. Pour l’anatomie descriptive, toutes les méthodes d’exploration étaient bonnes , aucune ne pouvait égarer l’observateur; la patience et la dextérité devaient triompher de tous les obstacles ; chaque découverte conservait le nom de son auteur ; le plus petit filet nerveux, un trousseau de fibres ligamenteuses, une simple dépression ou saillie osseuse, ont immortalisé plus d’un anatomiste, et fixé les différentes phases historiques de l’anatomie.

C’est ainsi que le pressoir d’Héropliile, le pont de Varole, le bouquet anatomique de Riolan ont éternisé la mémoire de ces anatomistes ; et si les progrès de l’anatomie ne furent pas alors aussi rapides qu’on était en droit de l’espérer, c’est moins aux méthodes défectueuses qu’il faut s’en prendre, qu’à de vains préjugés, dont le temps seul pouvait faire justice.

Quant à la méthode d’enseignement, celle-ci était susceptible de grandes améliorations. Comme il importait d’examiner les objets sous toutes leurs faces, de les étudier minutieusement dans leurs moindres détails, et de donner à chaque description la valeur d’une démonstration géométrique, il fallait adopter une marche uniforme, qui fût également profitable à celui qui enseigne comme à celui qui apprend ; c’est ce que fit le célèbre Desault, en créant un mode particulier d’enseignement anatomique, véritable modèlé de précision et d’exactitude.

Malheureusement l’autorité du maître ne prévalut pas longtemps, et son plus illustre disciple, Bichat lui-même, fut le premier à déserter la bannière sous laquelle il s’était rangé d’abord. Pour donner plus d’attrait aux études anatomiques, sous le prétexte spécieux de diminuer 1 aridité du sujet, et de soulager la mé-

moire de loules ces formules algébriques dont on voulait la surcharger, on sacrifia le principal à l’accessoire, et l’on perdit d’un côté ce qu’on voulait gagner de l’autre. Une expérience de plusieurs années, en partie consacrée h suivre, Messieurs, vos progrès dans l’étude de l’anatomie descriptive, nous force à protester aujourd’hui contre toutes les innovations qui tendraient à nous éloigner du véritable genre descriptif. Assez de gloire est réservée à ceux qui ont su allier les détails anatomiques aux grandes vues de la physiologie, pour oser leur contester un point de fait qu’ils semblent avoir reconnu eux-mêmes, lorsqu’après avoir balancé les avantages et les inconvénients d’une précision exagérée., ou d’une trop grande concision, ils ont ajouté que mieux vaut encore trop savoir que de ne connaître pas assez.

S’il était facile d’arriver, par des procédés simples et mécaniques, à la connaissance des formes extérieures de nos organes, celle de leur structure intime demandait une étude plus sérieuse, des procédés d’analyse plus compliqués. Subordonnée aux progrès des sciences physiques, l’anatomie générale, comme la chimie, ne pouvait trouver ses moyens de perfectionnement que dans les méthodes expérimen-

taies. L’unè et l’autre semblent avoir été calquées sur le même modèle; elles ont suivi la même marche, ont emprunté les mêmes secours, et se sont perfectionnées de la même manière. Réduites d’abord à quelques faits isolés et sans liaison intime les uns avec les autres, ce n’est que tardivement qu’elles ont quitté la forme empirique , pour s’élever au rang des sciences exactes et de nouvelle création : l’une s’occupe de la composition intime des corps inertes , l’autre , de l’organisation des êtres vivants. La première a ses corps simples, la seconde, ses tissus élémentaires. L’oxygène, l’hydrogène et le carbone forment la base de tous les corps inorganiques ; les systèmes exhalant, absorbant et cellulaire composent la trame de l’organisation animale; et si l’on voulait pousser plus avant les points de ressemblance et de similitude, on pourrait dire que l’une promet à la médecine les avantages dont l’autre enrichit tous les jours les arts et l’industrie.

Le parallèle que nous venons d’établir entre la chimie et l’anatomie des systèmes, nous conduit tout naturellement à rappeler les deux grands genies qui ont présidé à leur restauration, Lavoisier et Bichat. Le premier, en ajoutant aux belles découvertes de Priestlev,

ren -

versa la théorie du phlogistique , et créa la véritable chimie pneumatique; le second, profitant des travaux de Bordeu et de Grimaud, annonça, dans son Traité des membranes, le plus bel ouvrage des temps modernes, celui de l’Anatomie générale. Tous les deux étaient destinés à ébranler la doctrine des slhaliens : l’un, en substituant l’oxygène au phlogistique; l’autre, en établissant les propriétés vitales sur les débris du principe vital. Ainsi , après avoir coopéré, l’un et l’autre, aux grandes découvertes qui forment les éléments de la science, ils se sont élevés de la pratique à la théorie, en fondant des doctrines nouvelles ; et c’est là qu’on reconnaît le génie dans toute sa force et sa fécondité.

Par la découverte des membranes synoviales, Bichat n’avait fait encore qu’imiter ses devanciers. Troja et Duhamel, Cruishankc et Mascagni, Fouquet et Bordeu s’étaient inscrits d’avance en tête du grand ouvrage qui devait offrir le complément de l’Anatomie générale. Mais bientôt l’auteur de cet immortel écrit abandonne la route commune, et s’ouvre une carrière nouvelle dans laquelle il n’aura plus d’autre guide que son imagination , d’autre soutien que son infatigable activité.

Après avoir épuisé toutes les ressources de la dissection et des réactifs chimiques, pour connaître la disposition extérieure et le caractère organique des tissus simples et élémentaires, Biehat trace une ligne de démarcation entre eux, fondée sur des caractères physiques, physiologiques et pathologiques. Il les anime tous de propriétés vitales qui s’y trouvent diversement modifiées, suivant leur contexture et les fonctions auxquelles ils sont dévolus; il leur reconnaît des propriétés organiques qui leur sont communes et qui président à leur nutrition ; il assigne, à chacun d’eux, son mode de sensibilité et de contractilité ; enfin, il nous les montre indépendants les uns des autres, par la manifestation de leurs actes physiologiques, et par leur susceptibilité morbide, quoique en • chaînés par des relations sympathiques, et par un lien commun, celui de la vie générale.

Ces grands principes physiologiques une fois reconnus, il ne restait plus que d’en faire une heureuse application à la médecine, et de fonder sur eux la pathologie des tissus : ce qu’on fit, en démontrant que chaque organe présentait autant d’affections diverses qu’il entrait de systèmes générateurs dans son organisation; et quant aux maladies générales qui peuvent affec-

1er isolément ou simultanément tous les éléments organiques, on leur assigna des carac* lères particuliers, suivant le siège immédiat de l’affection; en sorte que, pour la classification des maladies, on eut moins égard aux appareils d’organe qu’aux tissus organiques , les uns étant rarement affectés dans leur ensemble, les autres l’étant presque toujours isolément.

Enfin, pour compléter cette nouvelle doctrine médicale, il fallait encore que l’action des médicaments se trouvât en harmonie avec le mode de vitalité de chaque tissu. Mais alors le rapprochement ne fut plus aussi heureux; la tentative ne fut qu’un brownisme mal déguisé, auquel on cherchait à se soustraire par des subtilités. On disait bien qu’il ne suffit pas d’exciter ou de diminuer le ton des propriétés vitales, qu’il faut encore savoir les modifier; mais ces modifications comment s’obtenaientelles, si ce n’est par des excitants ou des calmants? Telle fut la première pierre d’achoppement de ce vaste édifice, qui plus tard devait être repris en sous-œuvre, ainsi que nous le verrons bientôt.

L’anatomie appliquée à la médecine devait ouvrir une nouvelle carrière d’observations aux pathologistes; elle créa une autre branche des

connaissances médicales, sous le nom à' anatomie pathologique , c’est-à-dire l’art de rechercher, par l’autopsie, le siège et les causes des maladies. Sous ce point de vue encore mal approfondi, nos connaissances sont loin d’être aussi complètes qu’on pourrait le croire; mais avant de poursuivre des travaux dont l’importance a peut-être été trop exagérée dans un sens, et trop contestée dans l’autre, il faut fixer nos idées à ce sujet, afin d’éviter les fausses inductions, les rapprochements forcés, les conséquences trop rigoureuses qu’on pourrait en déduire.

Si l’on veut faire de l’anatomie pathologique une étude à part, sans liaison directe avec la médecine proprement dite; si nos recherches se bornent à reconnaître les divers modes d’altération de nos tissus , les changements de forme, de volume, de densité ou de position de nos organes, les transformations ou les nouvelles productions organiques, nous pourrons avoir fait beaucoup pour la science, mais bien peu pour l’art de guérir ; et cependant, telle est la marche suivie jusqu’à ce jour : ouvrez les traités publiés à cet égard, vous y trouverez des découvertes précieuses sur la mélanose, la matière cérébriforme , le ramollissement des

tissus; vous y verrez des recherches curieuses sur le développement et la transformation des kystes et des tubercules, des distinctions importantes entre des maladies qui n’ont que quelques points de ressemblance et qui diffèrent les unes des autres sous les rapports les plus intéressants, telles sont le squirre, le cancer, le fongus hématoïde ; et si l’on se demande ensuite quels sont les avantages que la médecine pratique a retirés de toutes ces richesses, on sera forcé de convenir que nous sommes encore à les désirer.

Toutefois, gardons-nous de tomber dans une exagération contraire. Loin de dédaigner ce que tant d’hommes supérieurs ont amassé à grands frais, redoublons d’efforts pour le faire tourner au profit de la science. Honneur à ceux qui, les premiers, sont entrés dans celte voie! la marche qu’ils ont suivie était la seule qui leur fût ouverte. Avec tous les documents qu’ils nous ont laissés, et la nouvelle impulsion qu’il convient de donner à l’anatomie pathologique, on peut espérer de rendre celle-ci plus utile qu’elle ne l’a été jusqu’à présent. Mais comment y parvenir? Le moyen est tout trouvé, chacun le reconnaît, et bientôt vous pourrez, Messieurs , l’apprécier vous-mêmes ; il s’agit de

fixer à. l’anatomie pathologique le véritable rang qu’elle doit tenir dans la pathologie générale ; alors on ne l’isolera plus de la médecine clinique, on n’interrogera plus la nature morte comme un objet d’histoire naturelle , pour trouver des effets qui n’ont souvent qu un faible rapport avec leurs causes présumées; on rapprochera, au contraire, les lésions observées à l’ouverture des cadavres, des symptômes r ecueillis au lit des malades ; les unes deviens dront la conséquence des autres, et l’on arrivera, de celle manière, au complément de la médecine clinique.

A mesure que nous avançons, notre examen devient plus difficile ; nous touchons au moment où, parfois, le doute devra être mis à la place delà réalité, et c’est alors que l’influence des bonnes et des mauvaises méthodes se fera sentir dans toute sa force.

On a dit que la physiologie était le roman de la médecine, et si l’on eût ajouté que tout ce qui est certain dans la pathologie générale appartient à la physiologie expérimentale, on eût alors mieux raisonné, et présenté la vérité dans tout son jour, car, il est possible de concilier ces deux opinions contradictoires. En effet, la recherche des causes occultes, la nature

du principe vilal , la théorie des sympathies, le mécanisme des sécrétions, sont encore des points si obscurs de la physiologie que, poulies expliquer, il faut nécessairement se jeter dans le vague des abstractions, et s’écarter de Ja philosophie pratique; tandis que tout ce qui peut être soumis au creuset de l’expérience, tout ce qui se rattache à la méthode analytique, est susceptible d’atteindre à ce degré de certitude qui forme le caractère des sciences exactes. Jamais la comparaison de Bacon ne s’appliqua plus heureusement qu’ici : « Je compare, disait « l’illustre chancelier d’Angleterre, la philoso- « pliie spéculative à l’alouette, qui s’élève dans « les airs et redescend sans rien rapporter de « sa course; et la philosophie expérimentale au « faucon, qui s’élève aussi haut, mais revient « avec sa proie. »

Les expériences de Haller, de Spallanzani et de Fontana firent plus pour la physiologie que tous les calculs des mécaniciens et les raisonnements des spiritualistes : elles établirent la science sur des fondements inébranlables; elles introduisirent dans son étude le goût pur et sévère de l’observation. Depuis lors, tous les physiologistes sentirent la nécessité d’invoquer le secours de l’histoire naturelle, comme le

plus puissant auxiliaire de la physiologie; ainsi, nous avons vu la chimie expliquer les grands phénomènes de la respiration et de la digestion, la physique nous démontrer le mécanisme de la voix et de la vision, la mécanique établir la théorie des leviers que représentent nos appareils locomoteurs, la zoologie nous dévoiler les admirables ressources que la nature s’est ménagées dans chaque espèce, pour présider à leur mode de station ou de progression ; enfin, l’anatomie comparée nous apprit que le poumon était un des foyers principaux de la chaleur animale, puisque le dégagement, du calorique est toujours en raison de la capacité des organes respiratoires.

Quant à l’art d’expérimenter sur les animaux vivants, il prit aussi une part très-active à l’avancement de la physiologie ; mais plus il était fécond en résultats positifs, plus il fallait être en garde contre l’abus qu’on pouvait en faire. Ce n’est pas par des procédés aussi grossiers que ceux des vivisections , qu’on parviendra jamais à déterminer le siège im médiat de la vie, ni la dose et le mode de sensibilité de chaque organe. Lorsque, après avoir lié sur un animal vivant les deux urétères, on produit toul-àcoup une suppression complète d’urine, il faut

bien reconnaître qu’il n’existe plus d’autre voie de communication entre la vessie et les autres viscères du bas-ventre ; lorsque, après avoir introduit l’extrémité d’un siphon dans la trachée-artère d’un chien, on voit le sang ar' lériel sortir rouge ou noir de ses vaisseaux, suivant qu’on asphyxie ou qu’on fait respirer l’animal, il est impossible de ne pas comprendre que le sang change de couleur en traversant le poumon. Mais combien ne doit-on pas se défier de ces grandes mutilations, qui ne laissent après elles que des organes palpitants, vains simulacres d’une vie qui s’éteint, et dont on ne peut tirer que de fausses inductions ! Que penser de ceux qui, après avoir décapité un animal , prenant les derniers trémoussements musculaires, ou les convulsions de la mort, pour une véritable résurrection, ont cru pouvoir établir la source du principe vital dans les diverses sections de la moelle épinière? N’est-ce pas là travestir la vie en mécanisme, et faussement interpréter la nature dans ses actes les plus sublimes?

Applaudissons au courage , au génie , qui seuls ont pu surmonter de pareilles cruautés; si l’amour de l'humanité a pu les légitimer, la véritable philosophie ne doit en admettre

les conséquences qu’avec réserve et circonspection.

La physiologie lient de si près h la thérapeutique, qu’il n’est pas étonnant que l’une se soit ressentie de l’heureuse impulsion communiquée à l’autre : en effet, l’action immédiate des médicaments sur nos organes est toute physiologique ; les phénomènes qu’elle développe ne sont que des modifications vitales; le but qu’on se propose, c’est de ramener l’ordre interverti des fonctions à son type normal, à un exercice plus régulier, celui de la santé.

On peut dire que l’art de traiter les maladies a doublement gagné à cette alliance de la physiologie avec la matière médicale ; d’un côté, il s’est dépouillé d’un vain luxe de richesse qui ne faisait que l’appauvrir; de l’autre, il a acquis de nouveaux procédés curatifs, qui, pour la plupart, appartiennent à l’époque actuelle.

Admirez, Messieurs, la marche qu’on a suivie dans l’étude de cette branche de la médecine pratique, la plus importante de toutes. On a commencé par élaguer tout ce qui n’était pas d’une rigoureuse exactitude, et par répudier des trésors qui n’avaient d’autre valeur que celle des préjugés du temps ; on a cherché ensuite a remplir les lacunes, fruit de ce premier

travail, de sorte que la réfor malion a précédé la conquête.

Tout a été mis en œuvre pour accomplir celte grande révolution médicale : l’observation clinique, les expériences comparatives, l’analyse chimique, les ouvertures de cadavre, une connaissance mieux approfondie de l’histoire naturelle, jusqu’à l’empirisme lui-même ; et, comme si les plus grands effets pouvaient tenir souvent aux plus petites causes, on n’a pas craint de faire intervenir un langage plus exact et plus scientifique : si je n’appréhendais d’encourir le blâme d’exagération, je dirais que la simple substitution d’un mot à un autre, a peut-être plus influé sur les esprits que tout le reste, et ce mot est celui de médication , mis à la place de celui de médicament .

Hâtons-nous d’expliquer notre pensée à ce sujet, afin de prévenir toute objection prématurée. Jadis on appliquait tous ses soins à multiplier, sans nécessité, le nombre, déjà trop considérable, des moyens pharmaceutiques ; à varier leur mode de préparation, à rechercher des formules nouvelles, auxquelles on ajoutait d’autant plus d’importance, qu’elles étaient plus compliquées et décorées de noms plus merveilleux. Aujourd’hui toute la sagacité du médecin

consiste à mieux saisir les indications, car les moyens d’agir se présentent ensuite d’euxmêmes; on ne guérit pas, parce qu’on a beaucoup de remèdes à sa disposition, mais parce que l’on connaît bien d’avance l’effet qu’on veut produire. C’est là le grand pas qu’a fait la matière médicale dans nos temps modernes ; voilà le véritable point de vue sous lequel nous devons l’envisager désormais; et lorsqu’on se sera bien familiarisé avec celle idée, que tel remède convient moins pour guérir telle maladie que pour opérer telle médication, on ne confondra plus l’effet avec la cause, l’action avec le moyen.

Entraîné par l’empire de l’habitude, je viens, Messieurs, de sacrifier à l’usage reçu, en isolant de la matière médicale, la médecine opératoire, qui n’en est qu’un moyen, et dont il me reste à vous parler. Nous allons en suivre les progrès, dans l’ordre de leur importance et de leur utilité, et j’essaierai de vous la montrer plus rassurante encore par le caractère de réserve et de simplicité que les temps modernes lui ont imprimé, que brillante de l’éclat de ses nombreux succès.

Ce n’est pas sans raison, peut-être, que quelques chirurgiens ont voulu revendiquer, en fa-

vêtir de leur art, les premières améliorations introduites dans la thérapeutique. Déjà l’Académie royale avait provoqué et obtenu des réformes importantes dans la pratique de la chirurgie, que la polypharmacie dominait encore le inonde médical ; mais qu’importent tous ces droits de priorité tant controversés, et d’ailleurs si peu intéressants par eux-mêmes? nous reconnaissons aujourd’hui que la médecine est une, que, si les moyens sont différents, les principes sont les mêmes, et que, dans la pratique comme dans l’enseignement, la meilleure doctrine est celle qui embrasse un plus grand nombre d’objets à la fois, et les fait tous concourir au même but, qui est le soulagement de l’humanité.

Déjà plus d’un siècle s’est écoulé depuis les premières tentatives d’améliorations essayées en faveur de la médecine opératoire -, les plus grands abus ne furent pas les premiers attaqués. Il aurait fallu pour cela et des connaissances anatomiques qui manquaient alors, et des institutions qui se sont fait longtemps attendre. Mais comme le succès devait toujours couronner l’entreprise, bientôt l’élan devint général, l’enthousiasme éclata en même temps dans toutes les parties de l’Europe savante ; il se forma une association à la tête de laquelle les

chirurgiens français se placèrent avec orgueil, et recueillirent les premiers fruits de la victoire. La science fut alors exploree dans ses moindres détails : en même temps qu’on signalait l’abus des sutures, on inventait de nouveaux procédés opératoires ; si d’un côte 1 on reformait une foule de médicaments topiques, d’un autre on perfectionnait l’art des pansements ; à ces appareils de torture imaginés par l'empirisme* et appliqués sans discernement, succédaient des machines simples, d’un mécanisme facile, et d’une application plus générale. Chaque jour de nouvelles découvertes et de nouveaux documents scientifiques étaient enregistrés par l’illustre secrétaire de l’Académie royale de chirurgie.

Plus tard, d’autres travaux amenèrent des résultats non moins avantageux : on substitua l’extirpation des extrémités articulaires à l’amputation complète d’un membre; ou se fraya de nouvelles routes jusque dans la profondeur de nos cavités splanchniques, pour arrêter le cours du sang presque à sa source, et remédier à des affections réputées jusqu’alors incurables; on osa porter l'instrument tranchant jusque sur le col de l’utérus; on abrégea de beaucoup le travail de la nature pour la cicatrisation des

plaies, par la réunion immédiale; on triompha de graves difformités, par la rhinoplastique, la staphyloraphie, et les appareils orthopédiques, et l’art des accouchements acquit un tel degré de certitude et de précision, qu’on put, en quelque sorte, le démontrer au doigt et à l’œil. Du moment où le mécanisme de l’enfantement fut réduit à la solution d’un simple problème de mathématiques, toutes les idées erronées s’évanouirent, et les vrais principes découlèrent de l’appréciation de quelques rapports de volume et de capacité.

Mais arrêtons-nous un moment : il nous serait impossible de suivre dans tous ses développements, cette progression ascendante de la thérapeutique chirurgicale ; d’ailleurs, il nous importe plus d’en rechercher les causes que d’en constater les effets.

Dans l’histoire des sciences, comme dans celle des empires, il est souvent difficile de pouvoir saisir les véritables causes de leur grandeur et de leur décadence ; chacun les conçoit diversement et les explique à sa manière ; de là, cette divergence d’opinions sur les grandes catastrophes qui ont bouleversé les états, qui ont éteint ou rallumé le flambeau de la science : pour nous, qui n’avons point

à nous e'iever à de si hautes contemplations, et qui n’envisageons qu’un point dans l’espace, il nous sera facile de prouver , que les mêmes causes qui ont présidé à l’avancement des autres branches de l’art de guérir, ont exerce aussi leur influence salutaire sur la médecine opératoire. Toutefois, telle n’a pas été l’opinion de tous les historiens ; chacun en examinant la question sous un point de vue différent, n’a fait que résoudre une partie de la difficulté. Ainsi, les uns ont dit que si la chirurgie avait pris un si grand essor, dans un si court espace de temps, cela tenait à ce qu’ayant été séparée de la médecine, ceux qui la cultivaient ne furent distraits par aucune élude qui lui fût étrangère, et que concentrant sur elle seule les efforts de tant d’hommes de génie, elle ne pouvait que marcher à grands pas vers son perfectionnement. Mais cette séparation existait depuis des siècles, et c’est bien tardivement qu’elle aurait eu l’influence qu’on veut bien lui accorder ; d’ailleurs, en supposant vrai le principe que nous contestons , comment nous expliquera-t-on les progrès récents que la chirurgie doit à la nouvelle alliance qu’elle a contractée avec la médecine interne ? Nous prouverons bientôt que son époque la

plus florissante est celle où l’art de guérir fut rendu à son unité primitive.

JJ’autres ont avancé, avec plus de raison sans doute, mais toujours d’une manière trop générale, que c’était à la fondation de l’Académie royale de chirurgie que nous étions* redevables de tous ces avantages; cependant nous ferons observer, qu’à côté de celte illustre compagnie s’élevaient des hommes d’une profonde ignorance, appartenant plutôt à des corporations d’ordres religieux qu’à des congrégations savantes : tels furent Saint-Yves, le frère Jacques de Beaulieu, et le frère Côme, qui pourraient réclamer une bonne part de la gloire qu’on voudrait déverser en entier sur les académiciens de leur temps.

On a cru découvrir la source de nos nouvelles connaissances en chirurgie, dans l’extension qu’ont reçue les établissements de bienfaisance. A mesure , dit-on , que les hôpitaux se sont agrandis, les malades y ont afflue en plus grand nombre, les maladies s’y sont présentées sous toutes leurs formes, et l’art des operations a dû nécessairement s’y perfectionner. Mais tous les grands chirurgiens ont-ils joui de cet avantage qu’offrent les grands hôpitaux ? Combien n’en comptons-nous pas dont la pratique fut

comparativement restreinte à un bien petit nombre de malades , quelques-uns même à une clientelle ordinaire ! et, pour m’en tenir à un seul exemple, ne savons-nous pas que J. L. Petit, l’aigle de la chirurgie française , n’occupa jamais le poste important où Boudou ne sut que s’éclipser ?

L’opinion la plus généralement répandue est celle qui fait honneur à l’anatomie des progrès récents de la chirurgie, et ce serait soutenir un grand paradoxe que de chercher à ébranler cette croyance. Cependant, pourquoi vouloir réndre l’une de ces sciences tout-à-fait tributaire de l’autre , et ne pas reconnaître qu’engagées l’une et l’autre dans la même voie, ayant été soumises aux mêmes influences, elles ont dû se perfectionner en même temps, de la même manière; nous voilà donc revenus tout naturellement à cette philosophie expérimentale, véritable source de toutes nos connaissances positives en médecine.

Enfin, la chirurgie française, restaurée sous Ambroise Paré, tant illustrée par les travaux du siècle dernier, attendait une quatrième époque, qui devait être, et que nous appellerons celle de perfectionnement. Pour bien saisir le caractère de celte dernière période , reportons un

moment notre pensée vers les temps qui l’ont précédée , et nous verrons que la médecine opératoire demandait à reposer sur des bases plus larges, à s’appuyer sur des connaissances médicales dont on l’avait dépouillée, autant par orgueil que par ignorance.

Ce fut , Messieurs , une grande et belle idée, que celle de réunir en un seul foyer tant de lumières éparses qui n’éclairaient que des points, isolés de la science ; que d’appeler aux mêmes études, et de soumettre aux mêmes épreuves, tous ceux qui se destinaient à l’exercice de la médecine. On peut le dire, une pareille entreprise a dépassé tous les résultats qu’on pouvait en attendre, et ceux qui croyaient avoir assisté aux dernières conquêtesde la chirurgie, netardèrent pas à s’apercevoir que de nouvelles destinées se préparaient pour elle; que pour les accomplir, il fallait sortir du cercle trop étroit dans lequel on s’était renfermé, et multiplier ses connaissances pour augmenter ses ressources.

Il ne fallut rien moins qu’un grand concours de circonstances pour opérer ce changement remarquable. La thérapeutique chirurgicale n’avait plus qu’un dernier effort à faire ; mais de puissantes autorités la retenaient encore sous leur domination, et la lutte devenait d’au-

tant plus difficile, que l'opposition paraissait plus imposante ; enfin, le progrès général des lumières, de nouvelles institutions, et le complément d’un art qui ne demandait plus qu’à se simplifier, triomphèrent de toutes les résistances, et ramenèrent les esprits, autant par conviction que par nécessité.

Lorsque l’art de guérir fut rendu à son unité primitive, et que le chirurgien fut initié à des connaissances qu’il avait trop dédaignées jusqu’alors, il sentit qu’il fallait assurer le succès de ses opérations par d’autres moyens que ceux qui président à leur exécution ; en effet, que de chances malheureuses peuvent rendre le résultat incertain, et qu’il faut faire tourner à l’avantage du malade! Une meilleure direction a donner aux impressions morales, une sécurité qu’il faut inspirer et qu’on est loin de partager soi-même, un tempérament trop fortement dessiné et qu’il faut réprimer d’abord, une mauvaise saison à éviter, un meilleur choix de localités à faire, un jour plus convenable, ou même 1 instant de la journée le plus propice a saisir : voilà ce qui doit composer l’art de préparer les malades aux grandes opérations.

Mais poursuivons. D’autres sujets d’alarme vont bientôt se présenter ; l’instant de la déli-

vrance n’est pas toujours celui de la guérison; les nombreuses maladies qui affligent l’espece humaine peuvent assaillir le malheureux patient , encore sur son lit de douleur : les inflammations de toute espèce, les fièvres pernicieuses, les affections morales et les névroses qu’elles font éclore, viennent aggraver sa po. sition. Je le demande alors, est-ce un simple opérateur qui pourra conjurer l’orage? Je dirai plus, le médecin lui-même qui n’aurait jamais médité sur un ensemble de complications si fâcheuses, serait forcé de reconnaître son insuffisance en pareil cas. Je crois avoir démontré ailleurs, que toutes les maladies internes qui se déclarent après les grandes opérations, et viennent entraver la marche delà nature, offrent toujours un caractère plus insidieux, un diagnostic plus obscur, un traitement plus incertain.

Il était difficile de supposer que le génie de l’art put aller plus loin que de concevoir le plan d’une opération, d’en imaginer les mélliOr des et les procédés, d’en préparer d’avance les premiers succès, et d’en assurer, par la suite, la réussite complète. Il semble que c’était là le terme où devaient aboutir toutes nos espérances, et la limite au delà de laquelle nous n’a-

vions plus de souhaits à former; et cependant, la médecine physiologique nous préparait de plus beaux triomphes encore : elle nous apprenait à mieux compter sur la puissance médicatrice de la nature, aidée de nos moyens pharmaceutiques; à éviter l’abus des instruments de douleur ; à épargner, enfin, à nos malades, autant que les circonstances pouvaient s’y prêr ter, les grandes opérations de la chirurgie.

Déjà les plus belles espérances ont été réalisées : chaque jour la chirurgie prend un caractère de réserve et de précision qui la rend plus rassurante pour celui qui implore ses secours, plus honorable et moins pénible pour celui qui l’exerce. Autrefois, le moindre pansement était une nouvelle occasion de souffrances, et la levée d’un premier appareil inspirait presque au tant d’effroi au malade que l’opération elle-même; aujourd’hui que l’on connaît mieux le véritable mécanisme de la cicatrisation des plaies et des ulcères, ainsi que la vraie théorie du cal, 1 art des pansements est réduit à sa plus grande simplicité, et la consolidation des fractures s’obtient à l aide de simples bandages, aides de la position seule du membre. On ne tourmente plus les os cylindriques frappés de mortification, et l’opération de la nécrose, si

cruelle pour le malade, et si insuffisante pour la maladie, est tombée en désuétude; une habitude plus grande du taxis, et les secours de la médecine interne, ont diminué de beaucoup les cas qui réclamaient l’opération du bubonocèle ; la méthode antiphlogistique, et surtout les évacuations sanguines, ont fait proscrire les incisions profondes et les scarifications qu’on pratiquait sur les anthrax, ainsi que l’extirpation de tumeurs inflammatoires chroniques dont on méconnaissait le caractère pathologique. L’insuffisance ou la gravité de certaines opérations leur a fait substituer des méthodes plus simples et plus rationnelles : tels sont les moyens compressifs pour certaines tumeurs anévrismales , quelques affections cancéreuses. Les chances toujours incertaines, et les souffrances horribles qui accompagnent les amputations des membres, ont fait ressusciter l’ancienne méthode, qui consiste à n amputer que dans les parties mortes les membres sphacélés, et à séparer ceux-ci sans douleur et sans effusion de sang. Enfin, il n’est pas jusqu à 1 opération de la lithotomie, la plus grave et la plus chanceuse de toutes, qu on ait cheiclie

à remplacer par des procédés moins sanglants et moins périlleux.

Tel est, Messieurs, l’état présent de la chirurgie pratique, lin moment j’ai hésité à vous exprimer mon opinion tout entière à son sujet ; trop souvent, peut-être, j’en ai entretenu l’honorable assemblée qui veut bien m’écouler. La même idée se reproduisit toujours sous ma plume, chaque fois que je fus appelé à porter la parole dans cette enceinte; mais si j’osai l’énoncer au commencement de ma carrière, pourquoi ne la reproduirais-je pas aujourd’hui qu’elle est devenue si générale, et en quelque sorte la règle de conduite de tout chirurgien qui aspire à un titre plus honorable que celui de simple opérateur? Il est temps que la prudence remplace la témérité; que le chirurgien ne compte plus ses succès par le nombre des opérations qu’il aura pratiquées, mais bien par celui des mutilations qu’il aura su épargner à ses malades; qu’il ne confonde plus le génie de son art avec la manie des innovations; qu’il ne compromette plus l’intérêt de l’humanité par l’appât d’une fausse renommée ; que son courage, qui doit tenir parfois de l’intrépidité, soit toujours d’accord avec son ame compatissante; qu’il sache enfin que, dans l’art de la chirurgie, comme dans celui des combats, les succès obtenus par de grands sacrifices

ne sont pas les plus belles palmes de la victoire.

Vous venez de voir, Messieurs, l’empire que devait exercer la philosophie pratique sur les diverses branches de l’art médical qui sont de son ressort ; il me reste à vous démontrer que là s’arrête son influence , et que la partie dogmatique de la médecine ne saurait se prêter à ces calculs précis de l’observation , à cette analyse rigoureuse de l’expérience.

Il en est des doctrines médicales comme des sciences morales : si d’une part elles reposent sur des faits recueillispar l’observation, de l’autre elles appartiennent à un ordre d’idées plus relevées, et deviennent l’apanage du génie et de l’imagination. C’est pour n’avoir pas assez senti la nuance qui existe entre les sciences physiques et spéculatives, que nous retrouvons toujours ces dernières empreintes de l’esprit qui dominait aux temps qui les virent naître. Sans vouloir rappeler en ce moment toutes les doctrines médicales qui, depuis Hippocrate jusqu’à nos jours, ont présenté la science sous des aspects si divers, fidèle au plan que nous nous sommes tracé, nous n’examinerons que les systèmes les plus accrédités dans nos écoles modernes, ceux qui comptent encore un si grand nombre de sectateurs.

La médecine humorale qui, pendant tant de siècles avait régné en souveraine, et triomphé successivement de l’empirisme et de la secte des méthodistes, touchait à sa décadence prochaine, lorsque le grand Boerhaave essaya de la rajeunir en l’associant aux idées dominantes des mécaniciens. Dédaignant la route nouvelle que van Helmont avait ouverte à la médecine dogmatique, la fameuse école de Leyde ne vit plus dans l’exercice de nos fonctions qu’un jeu de leviers, de poulies, de soupapes ou de pistons, et dans la production des maladies, qu’épaississement, acrimonie ou viscosité des humeurs. Celle espèce d’éclectisme, qui flattait toutes les opinions reçues, dut jouir longtemps d’une faveur exclusive. Par elle, la cause prochaine des maladies, comme l’action immédiate des médicaments, était expliquée d’une manière simple et séduisante, par les lois de l’hydraulique et de la mécanique. L’inflammation était une obstruction des vaisseaux capillaires, à laquelle on opposait des relâchants, des désobstruants, quelquefois des apéritifs ou des incisifs ; la fièvre était une vélocité du pouls, un embarras dans la circulation, qu’il fallait combattre par des saignées fréquemment répétées; les engorgements viscéraux.

qui ne sont, pour la plupart, que des phlegmasies latentes, étaient encore des obstructions qu on pouvait fondre ou résoudre par des préparations métalliques , alcalines ou savonneuses; toute la thérapeutique consistait à faciliter la circulation du sang, à donner plus de jeu aux vaisseaux, à assouplir la fibre trop tendue , à épaissir ou dulcifier les humeurs ténues ou acrimonieuses. C’est ainsi que, prenant toujours l’effet pour la cause, on opposait, le plus souvent, aux maladies, des moyens contraires à ceux qu’indiquent les saines théories physiologiques.

La doctrine des mécaniciens , qui dut sa longue durée à la haute réputation de talent et de savoir que s’était acquise son fondateur, exerça une grande influence sur les esprits du dix-liuilième siècle. Elle s’accommodait trop bien avec les idées reçues du temps, pour qu’il fût facile de l’ébranler; on peut dire que l’opinion publique la soutenait de toute son autorité, parce qu’elle était à la portée de toutes les intelligences, qu’elle soumettait la nature à sa toute-puissance, et qu’elle laissait entrevoir la possibilité de guérir toutes les maladies.

Mais cet échafaudage d’explications grossières et de médications empiriques devait enfin crou-

lit

1er sous les efforts réunis des Sthaliens et des nouveaux solidistes d’Edimbourg.

Sthal, le premier, lève l’étendard delà réforme. Imbu des principes d'Hippocrate, il répudie ce vain étalage scientifique qui frappait les sens, sans parler à la raison; par la seule force de son génie, il conçoit d’autres lois que celles de la physique cartésienne, pour expliquer les phénomènes de la vie; strict observateur de la nature, il démontre le vide de toutes les théories mécaniques, dont on avait fait une si fausse application à l’art de guérir, et ramène au bon goût de la médecine antique, aux dogmes de l’école fondée par le vieillard de Cos.

Tous les attributs de la vie, toutes les affections morbides, sont rapportés par ce grand homme au principe immatériel et indestructible qu’il appelle cime intelligente ; c’est elle qui préside à tous nos mouvements, qui prend connaissance de toutes les impressions reçues parnos organes , et si quelques voûtions, quelques sensations semblent lui échapper, c’est plutôt l’effet de l’habitude qui émousse le sentiment, qu’un défaut de perception intérieure.

De même, suivant les Stlialiens, l’ame étant, le principe conservateur du corps, dont elle entretientl’équilibre et l’harmonie, elle est aussi

la force qui lutte sans cesse contre les causes destructives ou maladives qui peuvent en déranger l’ordre et l’économie ; c’est elle qui se révolte contre les principes morbifiques, qui tend à les éliminer du corps , qui leur oppose des crises salutaires ; en un mot, c’est la force médicatrice qu’il faut seconder , sans jamais l’enrayer dans sa marche toujours régulière et prévoyante. De là naquit la médecine expectante, la plus philosophique de toutes, quoiqu’elle ait aussi son côté faible, lorsqu’elle est poussée jusqu’à l’exagération.

Le spiritualisme de Stahl devait rencontrer bien des détracteurs; détail trop en opposition avec les systèmes prônés ou inventés par ses contemporains, pour rester à l’abri des attaques qu’on lui portait de toutes parts ; et c’est au sein même de l’école de Montpellier, où celte doctrine trouvait, d’ailleurs, le plus de partisans, qu’elle reçut son premier échec, si* toutefois, on peut appeler de ce nom quelques changements heureux, quelques principes nouveaux introduits dans un système qui resta toujours le même, quant au fond, et ne fut modifié que dans ses formes.

La plus forte objection qui fut opposée au slhalianisme, fut que faîne ne saurait prendre

connaissance de certains phénomènes vitaux indépendants de la volonté; que la vie pouvait encore se manifester par des actes extérieurs, par un reste de principe vital, alors que l’ame était déjà séparée du corps ; qu’elle était pleine et entière dans les végétaux, pour lesquels il faut de toute nécessité admettre une autre puissance qui préside à la circulation des fluides dans leurs canaux; qu’enfîn la sensibilité, véritable thermomètre des phénomènes de la vie, présentait autant de modifications qu’il existe d’éléments divers d’organisation.

Ces idées, nouvelles en physiologie, émises d’abord par van Helmont, commentées et agrandies ensuite par Yenel, Lacaze et Bordeu, fondèrent la théorie de la sensibilité locale , laquelle reconnaît à chaque organe une vie propre , une dose déterminée de sensibilité , des agents qu’il repousse ou qu’il attire, un mode particulier de nutrition, et des médicaments qui lui sont appropriés. D’après cette théorie, la faculté de sentir et de se mouvoir étant modifiée par l’organisation, la vie ne saurait se manifester partout avec les mêmes attributs : ainsi le cœur ne sent pas comme le cerveau, la peau ne se contracte pas comme un muscle, les os ne se nourrissent pas comme les tendons

l’estomac n’est nullement impressionné par les purgatifs, ni les intestins par les émétiques.

Telle fut la doctrine de l’école de Montpellier qui, plus tard, ainsi que nous l’avons vu, fut reproduite par Bicliat , avec une telle supériorité de génie et de talent, qu’il sut, en quelque sorte, se l’approprier, et fonder sur elle sa haute réputation de gloireet d’immortalité.

Dans le même temps où le midi de la France retentissait de la doctrine étendue, corrigée et modifiée des animistes, alors que Barthez s’efforcait à lui donner plus de prépondérance encore, en l’éclairant des découvertes et des travaux auxquels il prit une si grande part luimême ; les principes d’Hoffman et de Baglivi commençaient à se répandre et à germer dans la capitale, où le solidisme compta bientôt un grand nombre de prosélytes. De nouvelles théories détrônèrent celle del’humorisme ; les fluides ne furent plus les véhicules des maladies, dont le siège fut irrévocablement fixé dans les solides; l’influence nerveuse joua le rôle qu’on avait attribué à l’âme ou à la vie localisée dans chaque organe ; si le sang, la lymphe ou la bile présentait quelques altérations , celles-ci n’étaient plus que secondaires à celles des solides. Le spasme remplaça l’irritabilité hallerienne;

les calmants, les anodins, les antispasmodiques furent substitués aux évacuations sanguines; et, par une contradiction difficile à concevoir, cette médecine adoucissante, dont on aurait pu tirer de si grands avantages, fut dénaturée par l’abus des spiritueux, des stimulants, lorsque Brown eut confondu cette nouvelle doctrine avec le méthodisme des anciens.

Enfin, Messieurs, le goût des mathématiques, si généralement répandu en France , vers la fin du siècle dernier, l’emploi si familier des formules algébriques dans l’étude des sciences, produisirent la secte des médecins naturalistes. L’art de guérir ne fut plus alors qu’une branche de l’histoire naturelle; soumise de nouveau, comme la physique, la chimie ou la zoologie, aux méthodes expérimentales , elle s’enrichit de nouvelles connaissances, de meilleures descriptions, et acquit plus d’exactitude, plus de précision dans ses procédés; mais les théories médicales restèrent plus éloignées que jamais du véritable esprit philosophique , qui seul peut les éclairer désormais : on n’admit que celles qui pouvaient servir à l’avancement de la science, on dédaigna les autres, comme des hypothèses versatiles, des systèmes erronés, plus nuisibles qu’utiles aux progrès de la méde-

cine hippocratique. Mais pour éviter un écueil, on tomba dans un autre. Le solidisme eut aussi ses erreurs; l’histoire naturelle et la chimie remplacèrent la mécanique de Boerhaave, firent trop oublier le spiritualisme de Sthal , et l’on vit la médecine passer tour à tour sous l’empire des lois physiques ou zoologiques.

C’est ainsi qu’un professeur célèbre, le front encore ombragé de vingt couronnes académiques, entraîné par l’attrait de la chimie pneumatique, transforme tout-à-coup le corps humain en un vaste alambic où sont distillés les principes constituants des maladies; et la bile, la pituite ou l’atrabile des anciens sont remplacées par l’oxygène, l’azote ou le carbone.

D’autres, à l’exemple des naturalistes, étudient les maladies comme des êtres existants par eux-mêmes, susceptibles d’être groupés en familles et subdivisés en ordres, en espèces et en variétés : toute leur doctrine consiste à dresser des tableaux synoptiques, des classifications plus ou moins ingénieuses et toujours incomplètes ou empiriques. Pour remplir les cadres nosographiques dans lesquels ils prétendent renfermer toutes les lésions physiques ou physiologiques de nos organes, ils multiplient ou exagèrent les points de similitude; ils compo-

sent des maladies de toutes pièces, transforment des abstractions en réalités, et nous offrent des descriptions pittoresques plus brillantes de couleur que de vérité.

Cependant, du milieu de cette école des ontologisles, s’élève un homme d’un profond savoir, d’une imagination ardente, réformateur des doctrines anciennes, et qui aspire à la gloire de fonder la véritable médecine physiologique. Une idée première le préoccupe exclusivement; il ne peut concevoir d’effet sans cause, ni de fièvre sans inflammation locale ; armé du flambeau de l’anatomie pathologique, il marche à la découverte des phlegmasies latentes, et signale ces dernières comme causes prochaines des fièvres lentes ou hectiques. Voilà le premier éclair du génie, voilà la pomme tombée de l’arbre sous les yeux de Newton.

Cette découverte dut avoir de graves conséquences : par elle, tout fut remis en question ; des fièvres hectiques qu’on disait essentielles, ne sont plus que des phénomènes d’une affection locale; des organes qu’on croyait sains, parce qu’ils n’offraient aucune trace de désorganisation apparente, deviennent des centres, des foyers d’irritation ; des maladies qu’on regar-

dait comme asthéniques, repoussent maintenant les méthodes excitantes qu’on leur opposait, et réclament un traitement tout contraire.

Il n’en fallait pas davantage pour semer la défiance d’un côté et exciter l’émulation de l’autre; cependant la nouvelle doctrine semble triompher de toutes les oppositions, de nouvelles découvertes l’accréditent de plus en plus ; ce qu’on avait soupçonné d’abord prend un caractère de réalité qui impose à la prévention elle-même ; la connaissance de la gastro-entérite fait disparaître de la nosologie les six ordres de fièvres primitives ; l’enthousiasme est au comble , on touche au moment d’une révolution complète ; quelques phlegmasies de plus, quelques névroses de moins, et l’irritation inflammatoire devient pour la médecine ce que l’attraction des corps célestes est pour l’astronomie.

11 n’en est pas des phénomènes de la vie comme de ceux de la nature morte. Ils ne sont point régis par des lois immuables, ils se jouent de tous nos calculs, et deconceitent toutes nos combinaisons ; ils sont trop variables dans leur formes, pour servir a fonder des doctrines médicales exclusives ; à suppose i même, que l’essence de toutes les maladies fut

l’irritation inflammatoire, qui oserait assignei à celle-ci des règles fixes , comme à l’attraction, qui s opère toujours par les mêmes lois , en raison directe des masses et inverse du carré des distances? Ainsi , en reconnaissant que la doctrine physiologiste est celle qui a rendu les plus grands services à la médecine moderne, nous sommes forcé de convenir qu’elle touche encore de trop près à la philosophie empirique, et que vouloir rapporter tous les phénomènes morbides à une seule et même cause matérielle , qui serait l’inflammation , c’est poser des bornes trop étroites à la puissance infinie de la nature.

D’ailleurs, des exceptions sans nombre viennent infirmer la règle générale qu’on voudrait établir. Peut-on méconnaître l’influence nerveuse dans une foule de maladies , non seulement comme complication , mais encore comme cause première et efficiente? Pourquoi tant d’affections graves ne laissent-elles après la mort aucune trace de leur existence pendant la vie? Est-il bien démontré que toutes les méthodes perturbatrices et excitantes doivent être proscrites dans tous les cas? Que d’objections n’opposerait-on pas à ceux qui, voulant trop généraliser leurs idées , ont étrangement abusé d’une

doctrine qui ne repose encore que sur quelques fails isolés!

Telle est aussi l’opinion de la plupart des médecins éclairés, que de nouvelles recherches deviennent indispensables pour consolider le grand œuvre de la médecine physiologique, et qu’au lieu de contester au docteur Broussais scs litres à la reconnaissance publique, c’est en marchant sur ses traces, en remplissant les lacunes qu’il a laissées après lui, qu’on relèvera quelques erreurs échappées à son génie investigateur. Ce n’est pas par d’éternelles discussions polémiques qu’on parvient à résoudre les grandes difficultés, ni par l’étalage d’une pompeuse érudition qu’on efface la gloire d’un grand homme. Les vérités appartiennent à ceux qui les démontrent, et il importe peu pour la science qu’elles aient été préconçues par d’autres que celui qui les a mises en lumière. Sans doute, on pourrait retrouver ailleurs que dans les ouvrages modernes les principes de l’école nouvelle; on peut dire que le professeur du Val-de-Grace les puisa aux leçons deBichat, qui les aurait copiés dans Grimaud et Bordeu, lesquels les auraient empruntés van Helmonl, qu: , à son tour, en aurait hérité d’Hippocrate. De celte manière on établirait une généalogie

scientifique qui nous offrirait aussi ses rejetons, les uns purs et d’autres illégitimes, ses nains et ses géants, des figures toujours différentes, mais empreintes d’un air de famille et de ressemblance qui rappellerait sans cesse leur origine première.

Les découvertes et les réformes qui appartiennent à la doctrine physiologique resteront dans la science, parce qu’elles sont le fruit de l’expérience et de l’observation ; car, si le temps détruit les hypothèses, multiplie les systèmes et les théories, il respecte les faits sous quelque forme qu’il les conserve. Mais si nous admettons ces faits comme des vérités démontrées, nous sommes loin de partager l’exagération de ceux qui voudraient nous les montrer comme les dernières limites de la médecine; nous les croyons, au contraire, insuffisants pour fonder un système général et exclusif de nos connaissances médicales. Nous pensons enfin qu’il est temps de quitter la route des inflammations, si heureusement exploitée depuis quelques années, pour rechercher ailleurs ce que le système vasculaire semble nous refuser maintenant.

Il est une autre voie qui peut nous conduire «i de nouvelles decouvertes, c’est l’élude mieux approfondie du système nerveux. Là tout est

encore mystère pour le physiologiste : l’origine commune ou ganglionaire, le caractère des propriétés vitales, le mode de transmission de la sensibilité des nerfs, leurs relations phy siologiques, leur influence primitive ou secondaire dans les maladies, doivent maintenant fixer l’attention de tous les observateurs. C’est ici cju’il faut faire concorder la théorie avec la pratique; car si l’un est encore dans l’enfance , l’autre ne s’est jamais départie des grandes vues thérapeutiques consacrées par l’expérience et en opposition avec les principes physiologiques du jour. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de médecins persistent encore dans

leur croyance aux affections essentiellement «

nerveuses, et se refusent d’admettre l’élément inflammatoire comme le seul qu’on doive rechercher dans l’élude des maladies. Il existe à ce sujet une espèce d’instinct pratique qui l’emporte sur le prestige brillant des théories, et c’est à concilier ces opinions si disparates que doivent tendre aujourd’hui tous nos efforts. La carrière est ouverte, plus d’un observateur s’y est déjà engagé, et pour s’en convaincre, il suffit de suivre un moment les travaux auxquels on se livre avec tant d’ardeur, lous ont pour but l’élude des lésions qui s’éloignent le plus

du caractère inflammatoire; ainsi les affections nerveuses, celles du cerveau et de la moelle épinière, les maladies miasmatiques, les fièvres dites contagieuses, sont actuellement un objet d’application générale.

Si le besoin d’acquérir de nouvelles connaissances, si cette ardeur pour la science qui semble travailler tous les esprits, ne sont point trompeurs dans leurs résultats, nous touchons peut-être au moment où l’éréthisme nerveux jouera un rôle aussi important que l’irritation inflammatoire. On admettrait alors deux classes de maladies, deux ordres bien distincts de médicaments ; et la doctrine médicale qu’on établirait sur de pareils documents rentrerait dans la philosophie du dualisme, à laquelle les métaphysiciens allemands s’efforcent de rattacher toutes les connaissances humaines. Sans vouloir faire une application trop rigoureuse des lois de la polarité à l’économie animale, un système qui n’admettrait que deux éléments de maladies, et qui fournirait une explication satisfaisante de toutes les lésions physiques ou vitales , ne serait ni plus déraisonnable , ni moins philosophique que tous les systèmes inventés jusqu’à ce jour.

Espérons que tant de travaux ne seront point

infructueux, qu’un si grand concours de lumières formera une époque remarquable dan* les fastes de la médecine; espérons enfin, qu’une si noble émulation sera l’aurore du plus beau jour qui doit luire sur les sciences médicales.

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