CHAPITRE Ier
NOTICE HISTORIQUE SUR LES CHIRURGIENS EN CHEF DU GRAND HÔTEL-DIEU DE LYON (i).
Le 18e siècle , qui fut celui des sciences exactes, fut aussi l’époque la plus brillante de la chirurgie : les nouvelles institutions qui lui furent octroyées , les efforts réunis de tant d’hommes de génie qui avaient à reconquérir leur indépendance, et la dignité de leur profession, élevèrent la chirurgie à ce haut degré de gloire d’où les préjugés des temps antiques
(1) Extrait du Discours prononcé par l’auteur, le 31 décembre 1807, à l’Hôlel-Dieu, lors de son entrée en exercice.
avaient eu tant de peine à la faire descendre.
Les chirurgiens français revendiqueront toujours avec orgueil la part qu’ils ont prise u cette mémorable restauration ; les premiers ils osèrent s’affranchir du joug sous lequel on les avait courbés; la plupart des grandes villes du rojaume comptaient alors des chirurgiens qui faisaient retentir l’Europe entière de leurs travaux et de leurs découvertes : Lecat à Rouen, Daviel à Marseille, Vacher et Morel à Besançon, Goulard et Mejan à Montpellier, unissant leurs efforts à ceux de l’illustre Académie, travaillèrent sans relâche à l’émancipation d’une compagnie dont ils étaient les défenseurs naturels et les plus dignes représentants.
L’école de Lyon ne pouvait rester en arrière de cet élan imprimé à la science; elle eut aussi à se glorifier de quelques noms fameux, qui furent ceux de mes prédécesseurs à l’Hôtel-Dieu. Plein de vénération pour leur mémoire, jaloux de la part qu’on a bien voulu me faire dans leur riche patrimoine, je viens aujourd’hui, Messieurs, dans cette séance solennelle, vous rappeler et les efforts qu’ils ont faits pour l’avancement de la science, et leurs titres à la reconnaissance publique.
Si, moins envieux d’une brillante renommée
bue d’un savoir profond et d’une sage et judicieuse expérience; si, plus observateurs qu’ingénieux, peu d’entre eux furent de grands écrivains; si plusieurs même n’ont laissé qu’un nom consacré par la reconnaissance de leurs concitoyens, il en est qui se sont acquis d’autres titres à la célébrité, et l’histoire leur assignera un rang distingué parmi les auteurs les plus recommandables des temps anciens et modernes.
Ne pouvant offrir qu’un tableau très-raccourci de la vie et des travaux de mes devanciers, je fixerai seulement l’attention sur ceux qui ont fait époque parmi nous, soit par leurs ouvrages, soit par les nouvelles institutions qu’ils ont créées, soit enfin par quelques beaux traits que l’histoire nous a conservés, ou qui nous sont parvenus par tradition.
La chirurgie lyonnaise offre trois époques remarquables, et qui chacune ont un caractère distinct. La première, la plus longue et la moins intéressante, commence à Gui-de-Chauliac, la seconde à fouteau, la troisième à Marc- Antoine Petit.
Gui-de-Chauliac (1340), le dernier des médecins arabistes, et le plus grand chirurgien de son temps, ramène la chirurgie à son véri-
table but en dédaignant tous ces prétendus spécifiques tant accrédités par l’ignorance et le charlatanisme. Il s’adonna à l’art des opérations que des esprits trop timorés ou trop superstitieux n’osaient plus entreprendre. Les succès brillants qu’il obtint dans la pratique lui fournirent les matériaux du plus bel ouvrage qui eût paru jusqu’alors, et qui fut long-temps le seul livre classique de nos écoles.
C’est dans ce traité général de chirurgie qu’on trouve des connaissances anatomiques, des descriptions d’instruments opératoires, et des préceptes généraux qui attestent tous les efforts auxquels s’élail livré ce grand homme, pour arracher son art des mains de la barbarie : efforts d’autant plus glorieux qu’il eut «à lutter , et contre l’empirisme le plus accrédité, et contre les prétendus enchantements des chevaliers teu toniques.
Gui-de-Cliauliac fut aussi un grand médecin. Appelé auprès de Clément V, qui occupait la chaire de St-Pierre, il fut envoyé dans le contât Venaissin où régnait une épidémie pestilentielle. Il ne s’effraya pas du danger, son courage lui fit surmonter toutes les difficultés, sa sollicitude s’étendit sur tous[j les malheureux atteints de ce terrible fléau, et son dévouement
lui valut les récompenses les plus glorieuses et le litre de premier médecin du Saint-Père.
Gui-de-Cliauliac semble n’avoir travaillé que pour la postérité; ses contemporains, qui sortaient des siècles d’ignorance, y furent replongés par cette déplorable distinction qu’on voulut établir entre la médecine et la chirurgie ; bornant leur ambition à se traîner servilement sur les pas des anciens, ils ne surent pas mettre à profit les travaux de celui qui leur avait ouvert une nouvelle carrière. Chose inouie! les commentateurs de Gui-de-Cliauliac furent réprimandés par le corps des médecins, qui crui rent la dignité de leur profession compromise,
: parce qu’on venait de retirer de la poussière des ! bibliothèques, un ouvrage qu’ils y croyaient enseveli pour toujours ; ainsi la force des préjugés, l’emportant sur la saine raison, rabaissait dans ces temps un mérite qui fait aujourd’hui notre gloire.
Les chirurgiens déchus de leurs plus beaux privilèges laissèrent usurper un rang qu’ils n’avaient plus la force de soutenir; on leur refusait même le droit de juger de l’importance ou de l’inutilité des opérations qui leur étaient confiées; dès-lors, la véritable philosophie de la science étant méconnue, ceux qui la cul-
livaient se livrèrent à toute la fougue d’une imaginion déréglée, à toutes les subtilités de la scolastique; et ceux même qui, étayés de l’opinion publique, s’étaient emparés du sceptre de la médecine, ne furent pour la plupart que de savants naturalistes, de profonds théologiens, ou des médecins littérateurs.
Nous signalerons parmi ceux qui ont joui d’une réputation méritée, le savant et facétieux Rabelais 1531) , l’infortuné Servet (1553) , l’érudit Falconnet, et le fameux Sl-Simpborien- Champier (1 515), un des hommes les plus lettrés et les plus éloquents de son siècle ; fondateur du collège de la Trinité, il prépara celui de médecine qui fut institué quelques années après. Allié du chevalier Bayard, il combattit avec tant de vaillance à la bataille de Marignan, que le duc de Lorraine l’arma chevalier sur le champ de bataille.
La chirurgie reste encore dans un état stationnaire, ou plutôt de décadence, jusqu’au 18e siècle; pendant ce long espace de temps, elle ne s’enrichit d’aucune production, d’aucune découverte, d’aucun mode d’enseignement régulier. Toute la science ne consiste que dans une routine aveugle et trop souvent barbare ; et si de loin en loin quelques esprits
supérieurs franchissent les limites qu’on leur avait tracées, ce n’est que pour se livrer à de froides compilations de la chirurgie des Arabes,
: ou pour préconiser quelques grandes opérations : renouvelées des anciens ; tels furent Pierre Tolel, le traducteur de Paul d’Egine (1572), Louis Pantbot, Je premier qui ait pratiqué dans nos j contrées l’opération césarienne ; et le grand i litholomiste LHermite; mais si les chirurgiens de cette époque firent peu pour la science, ils firent souvent beaucoup pour l’humanité.
Rappelons-nous ces temps de calamité, où le plus terrible des fléaux ravageait leur malheureuse patrie, et nous les verrons tous zélés : pour le bien public, les uns porter des secours aux pestiférés de Chambéry, les autres prodiguer les soins les plus empressés et les plus désintéressés à leurs concitoyens; leur courage les mit toujours au-dessus des dangers qu’ils affrontaient ; leur ministère triompha plus d’une fois d’un ennemi qui avait déjà moissonné tant de victimes, et la reconnaissance publique fut le prix le plus flatteur qu’ils devaient attendre de leurs nobles efforts.
Un nombreux concours d’élèves, imitant les exemples de bienfaisance et de générosité de leurs maîtres, les secondèrent de tout leur
courage et de tout leur dévouement, et obtinrent la récompense la plus honorable dans la maîtrise qui leur fut accordée par un arrêt du consulat du 10 mai 1630.
Arrivons au moment où le plus ancien et l’un des plus beaux hôpitaux de France, produisit des hommes dignes de Figurer parmi les restaurateurs et les soutiens de la chirurgie : ce beau monument dont la fondation remonte au 6e siècle, et que nous devons à la munificence du roi Childebert, fut de tout temps l’asile de la douleur et le refuge des malheureux, sans distinction de rang, de pays, de religion. Là, toutes les classes de la société confondues, toutes les infortunes rapprochées, tous les maux réunis offrent à l’œil de l’observateur le tableau le plus sévère et le plus instructif des misères humaines. Voilà l’école où se sont formés tant de grands chirurgiens, et d’où sont sortis les Clusel, les Charel, les Picard, les Daniel, et surtout Louis de Paradis, le père des pauvres, au soulagement desquels il consacra sa vie et sa fortune, ses dispositions testamentaires ayant été en faveur des indigents qu’il avait si souvent secourus de son art bienfaiteur. L’Administration fît ériger dans la salle des blessés, et dans celle de ses assemblées, une inscription pour
perpétuer le souvenir de ces actes de bienfaisance et de la charité la mieux entendue.
Enfin parut Pierre Guillaumat, celui de tous qui eut le plus d’influence sur l’instruction publique, parles cours d’anatomie qu’il institua et qu’il professa avec éclat dans cet hôpital. Encouragé et secondé de toute manière dans une entreprise qui ne devait tourner qu’au profit de la science, il sut inspirer à ses élèves ce goût pour les dissections anatomiques qui prépare les grands succès en chirurgie; il leur montra, le premier, l’art des injections que le fameux Ruiscli avait tant perfectionné quelques années auparavant ; enfin il les instruisit à disputer publiquement ces places d’élèves internes, qui devaient les associer à ses travaux, les former à la pratique des opérations, et leur mériter un jour l’honneur de devenir chefs d’un service dont ils avaient pu reconnaître toutes les difficultés et apprécier toute l’importance.
Les concours publics, pour l’admission des élèves, remontent donc à une époque déjà bien éloignée; ils se sont conservés jusqu’à nous, parce qu’ils ont des avantages qu’on ne retrouverait dans aucun autre mode d’élection ; c’est peut-être de toutes les institutions de nos pères, une de celles que le temps a le plus respectées,
el que les bouleversements inséparables des grandes révolutions n’ont pu ébranler : ainsi tout ce qui tient au caprice des hommes et aux préjugés du temps, n’a qu’une existence précaire; il n’y a de solide, de stable, que ce qui repose sur la justice, ou qui a pour but l’amélioration, la conservation de l’espèce humaine; c’est la force des choses qui lutte toujours avec avantage contre la force des circonstances.
Cette lice, ouverte aux talents naissants, était le plus sûr moyen d’entretenir l’émulation, d’encourager le mérite, de faire fructifier d’heureuses dispositions, d’assurer à l’Hôtel- Dieu des sujets d’une instruction suffisante et bien reconnue; aussi, quand la majorité venait à vaquer, l’Administration n’avait plus qu’à choisir, parmi ces jeunes chirurgiens, celui qui lui offrait le plus de garantie sous le rapport du savoir et de la moralité. Ainsi furent élus tous ceux dont il me reste encore à parler.
En suivant l’ordre chronologique, le premier qui se présente est La urès (1718); issu d’une famille qui avait déjà fourni des médecins et des chirurgiens d’un grand mérite, il soutint dignement la réputation de ses aïeux ,* il joignit à beaucoup d’esprit une grande dextérité dans les opérations ; sa longue el brillante carrière
fut marquée par de nombreux succès, et honorée de la considération publique. A l’âge de 70 ans, Laurès, cédant aux conseils de ses amis, se soumit à l’opération de la laille/ qui lui fut pratiquée par Pouleau ; c’est alors qu’il put juger, par la sollicitude générale, par les soins que lui prodigua l’amitié, de l’estime et de l’intérêt qu’on lui portait ; et pour en témoigner publiquement sa reconnaissance, le don" zième jour après son opération, il se fil conduire au spectacle ; à peine fut-il entré, que chacun, doutant d’un aussi prompt rétablissement, voulut s’en assurer par lui-même; bientôt il est entouré de ses amis et applaudi par tout un public qui avait tant de raison de l’admirer et de le chérir.
Le dernier des chirurgiens-majors de celle première époque fut Grassot (1742), à qui la nature avait prodigué toutes ses faveurs. Doué d’un beau physique, d’un esprit supérieur, il se fil remarquer surtout par celle éloquence mâle et persuasive qui n’a point encore été égalée. Tous ces avantages, réunis â une grande et solide instruction, l’élevèrent au premier rang, et lui acquirent cette haute considération dont il jouit toute sa vie.
L’Académie royale de chirurgie ayant pro-
posé, en 1713, un prix pour le meilleur mémoire sur les topiques émollients, Grassot se mit sur les rangs, et son ouvrage fut couronné. Cette palme académique fut d’autant plus glorieuse pour lui, qu’étant alors chirurgien en chef à l’Hôtel-Dieu, il ne pouvait dérober que quelques instants à ses nombreuses occupations, et qu’il eut pour concurrent l’illustre secrétaire de cette savante société.
Grassot fut un des partisans les plus zélés de l’inoculation de la petite-vérole , il nous a laissé sur ce sujet le précis de ses observations, dans un ouvrage remarquable par la solidité des principes, la précision des faits, la correction et souvent l’élégance du style. Il quitta de bonne heure la pratique des opérations, soit par une prédilection particulière pour la médecine, soit parce qu’il allait se trouver en concurrence avec un homme qui devait laisser loin de lui tous ceux qui l’avaient précédé.
Pouteau succéda immédiatement à Grassot (1748); il fut tout à la fois grand observateur, écrivain élégant et auteur ingénieux. C’était à lui qu’il appartenait de jeter un nouveau jour sur tant de maladies mal observées, d’inventer de nouveaux procédés opératoires, et de ressusciter d’anciennes méthodes curatives trop dis-
créditées par ses contemporains. Le cancer, la phthisie pulmonaire, la gibbosité vertébrale, ont tour-à-tour été l’objet de ses méditations ; et si l’expérience n’a pas toujours confirme l’efficacité de quelques méthodes qu’il a vantées avec trop de complaisance, on ne saurait nier les résultats heureux qu’il en a obtenus luimême. On le voit discuter avec la même profondeur, la même sagacité, certains points de médecine légale, éclairer du flambeau de la physiologie la légitimité des naissances précoces et tardives, et la théorie de l’asphyxie ; s’élevant ensuite aux questions les plus abstraites de la physiologie, il cherche à expliquer ce phénomène si singulier, cette aberration de sensibilité, qui fait que les malades éprouvent quelquefois des douleurs atroces dans un membre qu’ils ont perdu depuis plusieurs mois; il émet des idées nouvelles sur les nefs sensitifs et moteurs, sur la cause première des accouchements, sur les greffes animales, sur la formation des abcès au foie, à la suite des plaies de la tête, etc. Si ses explications, quelquefois forcées, ne sont pas toujours heureuses, au moins les conséquences pratiques qu’il en déduit sont toujours profondes et lumineuses.
Fouteau se montre plus supérieur encore,
lorsque, par la seule force de son génie el de son esprit d’observation, il arrive à la connaissance de quelques faits pathologiques échappés aux anciens, tels que la luxation des muscles et l’inoculation de la pourriture d’hôpital. Cette dernière maladie, qui règne quelquefois épidémiquement dans nos salles de blessés, produit presque toujours des ravages incalculables. C’est par elle que nos espérances les mieux fondées se trouvent déçues, que les opérations pratiquées sous les plus heureux auspices, deviennent funestes à ceux qui les ont supportées. Combien il importait de détermine!' le caractère de celte épidémie, de constater son mode de propagation, d’en faire connaître les différentes espèces, et les diverses complications! Pouteau n’avait envisagé la gangrène humide des hôpitaux que sous un seul point, de vue ; il était réservé à l’un de ses dignes successeurs de mettre la derniere main a un travail de cette importance (i).
Lorsque le Frère Jacques de Beaulieu eut fait connaître la taille latérale, on ne put, tout en reconnaissant les avantages de celte nouvelle manière de tailler par le bas appareil, se dissi-
(1) Dnssaussoy, Gangrène humide des hôpitaux.
inuler les inconvénients signalés par Méry. La méthode était bonne en elle-même, le procédé seul était défectueux, et comme les reproches ne portaient que sur la mauvaise confection des instruments dont se servait Frere Jacques, de tous côtés on chercha à les modifier, à les rendre plus parfaits. C’est ce que firent Chéselden et Haukins en Angleterre, Raw en Hollande, Palluci en Italie, Lecat, Ledran, Moreau, Pouteau, et le Frère Côme en France; ce dernier fut, sans contredit, le plus heureux ; il imagina son lithotome caché, le plus bel instrument, après le forceps, dont se soient enrichis nos arsenaux. Il serait inutile de faire connaître ici les deux procédés inventés par Pouteau ; nous dirons seulement que le célèbre Moscali les préféra à tous ceux qu’il avait vu mettre en pratique dans la capitale, lors du voyage qu’il fit en France, pour voir opérer nos litliolomistes les plus réputés.
Le génie inventif de Pouteau se montra encore dans quelques autres opérations pour lesquelles il a imaginé des méthodes particulères ou de nouveaux procédés. Ainsi il a modifié la méthode de J.-L. Petit, pour l’opération de la fistule lacrymale ; il a démontré les avantagesde la ligature immédiate desartères, et les inconvé-
nients de celle de l’épiploon ; il a confirmé la possibilité des fractures par la seule contraction des muscles : théorie que nous pourrions appuyer de quelques faits concluants, et opposera 1 opinion de la plupart des chirurgiens modernes. Enfin, c’est à lui que nous devons d’avoir rappelé l’attention des praticiens sur l’usage du feu, qui, depuis de longues années, avait été entièrement proscrit de la thérapeutique chirurgicale. Etayé de l’autorité de Prosper Alpin, de Marc-Aurèle Severin , séduit par les avantages miraculeux que les Egyptiens et les Ch inois retiraient d’un semblable moyen, Pouteau osa le proposer dans un temps où l’on ne montrait aux élèves le cautère actuel, que pour leur en inspirer de l’horreur et de l’éloignement, où tous les efforts de l’Académie de chirurgie, pour en préciser les cas d’application , avaient été infructueux. Les premiers essais que Pouteau fit du moxa sur plusieurs malades de son hôpital et sur lui-même, furent couronnés d’un plein succès ; ses observations dont il fit hommage à l’Académie des sciences et belles-lettres de Lyon, rendues publiques, enhardirent tous les chirurgiens, et depuis ce moment le feu est devenu le moyen le plus puissant que nous ayons à opposer à beaucoup
de maladies rebelles à tous les autres secours qui sont en notre pouvoir.
Voilà ce que Pouteau a fait pour la science ; voilà comment il a bien mérité de 1 humanité ! son nom chargé de gloire ne peut être prononcé qu’avec respect dans celle enceinte, ou 1 un de nos prédécesseurs lui a rendu tous les hommages qui lui sont dus (i).
Au nom de Pouteau se joint celui de son compatriote , son collègue et ami Flurant (1747), ancien chirurgien-major de la Charité, un des hommes qui ont le plus illustré la chirurgie lyonnaise. Professeur distingué, accoucheur célèbre et chirurgien plein de génie, Flurant se distingua de bonne heure par son ardeur pour la chirurgie et l’anatomie qu’il professa longtemps avec le plus grand succès. Ses premiers pas dans la carrière furent encouragés par les plus honorables suffrages. L’Académie de chirurgie décerna le premier prix à son mémoire sur l’usage des médicaments détersifs, et l’honora du titre de membre correspondant. Son traité de splanchnologie, un mémoire sur la néphrotomie, sa nouvelle manière de pratiquer la ponction de la vessie, un
(t) CarLier, Éloge clc Pouteau.
nouvel instrument pour la faille des femmes, de s modifications ingénieuses imprimées ail forceps de Roonhuisen, tels sont les fondements de la réputation de Flurant, l’élève de Charmeton, l’émule de Pouteau, et le maître du célèbre Bourgelat.
Les successeurs de Pouteau , marchant sur les traces d’un si grand maître, placés dans les mêmes circonstances, ajoutaient chaque jour à la célébrité dont jouissait son école, qui devint bientôt une des plus florissantes du royaume. Sa réputation s’étendit au loin; elle fut portée dans le nord de l’Europe, par un de ses dignes professeurs, Joachim Puy (1754), qu’une auguste princesse, protectrice des sciences, avait appelé à sa cour pour y professer les principes d’un art qui, dans ses nombreux états, n’était encore qu’au berceau.
Ce qui entravait encore les progrès de la chirurgie, c’étaient des abus consacrés depuis plusieurs siècles, et sanctionnés par l’opinion publique, tel que le droit que s’étaient arrogé quelques empiriques d’exercer exclusivement certaines branches de l’art qui, entre leurs mains, étaient condamnées à une éternelle enfance. Il fallut lutter contre des préjugés populaires , qui avaient alors force de loi, pour
enrichir la science de tout ce qui était tombé en partage à l’ignorance et à la jonglerie. C’est ce qu’osa entreprendre le successeur de Puy, Joseph Guérin (1760). Avant cet habile opérateur, les maladies des yeux n’étaient traitées que d’une manière imparfaite dans cet hôpital : deux des opérations les plus délicates de la chirurgie, celles de la cataracte et delà pupille artificielle, y étaient à peine connues. Guérin entrevit tous les avantages que la chirurgie retirerait d’une étude plus méthodique de ces affections ; il en fit l’objet spécial de ses recherches ; le premier, il pratiqua et mit en vogue l’opération de la cataracte à l’Hôtel-Dieu, un des hôpitaux de France où l’on en fait annuellement un plus grand nombre , et fil connaître le résultat de ses travaux dans un des meilleurs traités sur les maladies des yeux, qu’on ait publiés dans le dernier siècle.
Chaque jour ajoutait aux connaissances déjà acquises en chirurgie, et voyait naître de nouvelles réputations; une des plus brillantes et des moins contestées fut celle de M. Bouchet le père (1776), dont le nom cher à ses concitoyens, rappelle tant d’honorables souvenirs. Personne, avant lui, n’avait réuni à un si haut deg(e 1 art des accouchements à celui des gran-
it)
des opérations, ni l’étendue des connaissances qui forment un grand chirurgien à cette amabilité, celle urbanité qui distinguent l’homme du monde. Humain envers les malheureux, affable à l’égard de tous ceux qui imploraient les secours de son ministère, il sut se concilier tous les cœurs; investi de la confiance publique, il occupa toujours la première place parmi le petit nombre de ceux qu’on pouvait lui comparer ; il recueillit le fruit de tous ces avantages devenus héréditaires dans sa famille, et quelques années de plus, son bonheur eût égalé celui dont avait joui le père de Pouteau, qui fut témoin des succès de son fds.
Enfin nous touchons au moment où l’Administration, jalouse de concilier tous les intérêts, renonce au droit d’élire elle-même le chirurgien en chef, se fait assister d’un jury médical, et appelle par la voie des concours, les élèves de toutes les facultés, au poste des Grassot, des Pouteau, des Bouchet.
La délibération qui mit la majorité au concours, 11e fait pas moins d’honneur à la philanthropie qu’à l’esprit éclairé des magistrats qui ont institué ce mode d’élection. S ils eurent a se prémunir contre des opinions erronées et des prétentions ridicules, le premier essai qu ils firent
de celle mesure passa toutes leurs espérances ; il eut pour résultat la nomination de Marc-Antoine Pelilt (1794), le dernier de mes prédécesseurs dont il me soit permis de vous entretenir.
Élève du célèbre Desault, M. Pelit dut, comme ce grand liomme, toute son illustration à son propre mérite; comme lui, sans autre appui que le sentiment de ses forces, il se présenta pour disputer publiquement le poste qu’il a occupé avec tant de distinction, et le mérite reconnu de ses concurrents fut leplusbeau fleuron de sa couronne. Le maître et le discii pie, oubliés un moment de la fortune, en de- ’ vinrent bientôt les plus chers favoris, et s’élevèrent trop au-dessus des hommes ordinaires pour n’être pas en butte aux traits de l’envie, qui se plaît à flétrir les grandes réputations.
Le premier obstacle qu’ils eurent à vaincre fut celui de leur propre talent; on voulut mettre en doute le génie chirurgical de Desault, parce qu’on lavait reconnu pour le plus grand anatomiste de son temps ; on avait refusé i des connaissances medicales à M. Pelit, parce qu il en avait de trop grandes en chirurgie; mais le temps qui seul peut triompher de 1 envie, seul aussi avait le droit d’inscrire au temple de mémoire deux noms dignes de
toute noire admiration, dignes l’un de l’autre.
M. Pelil pouvait aspirer à tous les genres de gloire ; la flexibilité de son talent lui aurait aplani tous les chemins qui conduisent à la renommée, mais il préféra le titre de bienfaiteur de l’humanité, parce qu’il avait encore plus de qualités de cœur que de qualités d’esprit. Son ame grande et généreuse fut toujours le mobile de toutes ses actions et la source de tous ses succès. La nature lui prodigua cette sensibilité, cette douceur aimable et compatissante qu’il se plaisait à regarder lui-même comme le don le plus précieux du chirurgien. Il faut, disait-il, que celui qui se destine à l’art des opérations ait un cœur où soient entendus tous les cris de la douleur, et qui soit toujours d’intelligence avec sa main pour en modérer les degrés. Lorsque M. Petit donnait ce précepte à ses nombreux disciples, il leur en fournissait l’exemple le plus frappant et le plus digne d’imitation. Que serait en effet un opérateur dont le cœur froid, l’ame endurcie, l’œil sec, ne seraient jamais attendris par le spectacle déchirant du malheureux aux prises avec la douleur ! nous l’avons déjà dit : cet homme inhumain serait un opérateur et non pas un chirurgien. Il est un terme moyen à garder entre l’indifference
qui tient de la cruauté, et cet exces de sensibilité qui n’est que faiblesse et pusillanimité. Ce juste milieu si nécessaire à celui qui va porter le fer ou le feu sur son semblable, c’est le sang-froid, don précieux qu’on ne peut acquérir que par une grande habitude des opérations; mais qu’on ne s’y trompe pas, cette assurance, celte fermeté dame, ne sont qu’illusoires, et si l’on pouvait lire dans l’ame du chirurgien au moment d’une grande opération, on se convaincrait aisément qu’après le malheureux patient, il est peut-être le plus à plaindre et le plus souffrant. L’idée seule d’arracher à une mort certaine le malade en proie aux douleurs les plus atroces, peut nous donner cette intrépidité si nécessaire dans les grandes occasions; et qui, mieux queM. Petit, sut concilier un grand courage avec une profonde sensibilité, lorsque d’une main assurée on le voit porter quatorze fois un fer rougi à blanc dans le fond de la gorge, pour attaquer une pustule maligne jusque dans ses derniers retranchements !
Lorsque M. Petit vint occuper la place de chirurgien en chef dans cet hôpital, il ne se contenta pas’ d’imiter les grands modèles qu’il avait sous les yeux; il fallait réformer, ou plutôt recréer l’enseignement et mettre en prati-
que les préceptes qu’il avait puisés à l’école de Desault, ce qu’il exécuta avec cette facilité et ce succès que semblait lui promettre tout ce qu il entreprenait. Il fonda les cours généraux d’anatomie et de clinique externe, et déploya dans ses leçons et dans ses discours publics, celle heureuse abondance, cette sagacité de jugement et de pénétration que nous retrouvons dans tous ses ouvrages.
I/école de Lyon fut plus fréquentée qu’elle ne l’avait été jusqu’alors; de nombreux élèves s’y rendaient de tous les points île la France, et trouvaient dans cet hôpital et dans les leçons de leur maître, lous les avantages réunis pour l’élude de l’anatomie et de la chirurgie pratique. Aucun établissement public n’offrait les mêmes ressources pour cette instruction première qui distingua toujours les élèves de Lyon.
C’est ici et sous les auspices de M. Petit, que se sont formés la plupart des jeunes médecins de cette ville; c’est de la même école qu’est sorti un des hommes les plus extraordinaires qui aient paru dans les sciences médicales, le grand Bicliat.
M. Petit ne fit pas moins pour la pratique de la chirurgie que pour l’enseignement ; il introduisit l’usage de nouveaux appareils pour le
traitement des maladies des os ; il mit en faveur quelques me'lliodes nouvelles pour le manuel des grandes opérations; il imagina des procédés particuliers pour l’ouverture des dépôts froids, pour la cure radicale de l’hydrocèle, et concourut au perfectionnement des aiguilles à sutures. Sa réputation de grand chirurgien le mit souvent en concurrence avec les hommes les plus célèbres de sa profession, et l’appela jusqu’aux portes de la fameuse école de Pavie, pour y pratiquer l’opération de la cataracte.
Mais vous parler plus longtemps, Messieurs, d’un homme dont la perte prématurée fut une grande calamité, ce serait renouveler des regrets qui ne s’éteindront qu’avec les cœurs reconnaissants qui ont éprouvé ses bienfaits. J’ajouterai seulement que l’époque de M. Petit fut celle du perfectionnement de la chirurgie lyonnaise, dont Pouteau avait été le restaurateur, et dont G ui-de-Chauliac avait jeté les premiers fondements.