‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 6 sur 16 · PREMIER COMPTE RENDU · texte numérisé non relu

PREMIER COMPTE RENDU

rendant les années 1818, 1819 et 1820 , lu en séance publique de l'Administration des hôpitaux civils , le 30 janvier 1822.

Messieurs les Administrateurs,

Au milieu des pénibles et importantes fonctions qui m’ont été confiées, souvent j’ai senti le besoin de comparer les résultats de nos travaux avec ceux que nous ont laissés pour modèles les grands maîtres de l’art ; chaque jour, en présence d’un nombreux concours d’élèves, je me faisais un devoir de les exposer publiquement pour notre commune instruction.

Aujourd’hui , je viens en rendre un compte plus général ; je viens mettre sous vos yeux le tableau de mes trois premières années d’exercice à l’Hôtel-Dieu. J’exposerai fidèlement les faits les plus saillants, les observations les plus intéressantes *, je ne dissimulerai ni l’insuffisance de nos méthodes de traitement dans beaucoup de maladies graves, ni mes revers.

ni même mes erreurs. Sans doute, en proclamant quelques succès, je n’aurai point la prétention de justifier le choix dont je fus honoré, les comparaisons et les rapprochements que chacun serait en droit de faire m’inspirent trop de défiance; je prouverai seulement que, dans les succès comme dans les revers de ma pratique, plus d’une fois j’ai su trouver des encouragements ou des leçons utiles pour l’avenir. Heureux si mes efforts obtiennent votre suffrage ; il me reste encore assez de temps pour faire le bien dans le poste que j’occupe, et je sens que vos encouragements me sont toujours nécessaires.

Il n’est pas d’hôpital en France où l’on reçoive annuellement un aussi grand nombre de blessés qu'à l’Hôtel-Dieu de Lyon; nulle part la chirurgie ne se présenie sous des formes aussi variées : on y voit chaque jour les maladies les plus graves, les cas les plus intéressants; son titre d’hôpital général y fait affluer les malades dans un rayon de plus de 40 lieues; dix ou douze départements nous envoient toutes les maladies aiguës ou chroniques qui nécessitent les grandes opérations que l’on ne pratique pas dans les hôpitaux secondaires.

Vainement se serait-on flatté de voir dimi-

nuer ce nombre par l’établissement des secours à domicile; il est bien démontré que les Dispensaires ne peuvent être d’aucune ressource pour beaucoup de maladies chirurgicales : il suffit de comparer le mouvement actuel de nos malades avec celui des années précédentes, pour se convaincre que cette institution, qui, sous tant de rapports , ne fait pas moins d’honneur à la philanthropie de nos concitoyens qu’au zèle éclairé des médecins qui l’ont fondée , n’a réellement exercé aucune influence sur le nombre des malades confiés à nos soins.

Nos salles de chirurgie reçoivent , année moyenne, près de 4,000 malades, ce qui donne plus de 400 individus pour 350 lits ; ainsi au 31 décembre 1817, il en restait 409; il en est entré 11,550, nous en avons perdu 878, il en est sorti 10,714. Ne voulant pas donner des calculs seulement approximatifs, nous avons fait faire, chaque jour, un relevé exact de toutes les maladies que nous avons eues à traiter ; nous exposerons brièvement cette statistique chirurgicale, qui formera la première partie de ce compte rendu; dans la seconde, nous indiquerons les grandes operations que nous avons pratiquées, et les résultats que nous en avons obtenus.

Plileguiaslcs.

De toutes les maladies chirurgicales, celles que nous rencontrons le plus souvent dans nos salles, sont les inflammations, particulièrement celles de la peau, du tissu cellulaire et de la conjonctive. Nos tableaux comparatifs en portent le nombre à G00, savoir : un quart de phlegmons, un sixième d’érysipèles, un tiers d’ophthalmies, le reste de rhumatismes aigus, engorgements du sein, panaris, etc. Nous n’entendons parler ici que des inflammations observées le jour de l’entrée des malades; celles qui surviennent consécutivement, telles que les gastro-entérites, les péritonites, les pleurésies, les dyssenteries, les catarrhes pulmonaires, etc., sont presque innombrables, soit comme maladies essentielles, soit comme complications des diverses lésions physiques qui sont plus particulièrement de notre ressort. Ce que nous disons des phlegmasies doit également s’entendre des fièvres, des hémorrhagies, des hydropisies, etc., etc., que nous pouvons observer mieux que partout ailleurs, puisque nous avons l’avantage de les voir débuter, et de pouvoir

les suivre depuis le jour de leur invasion jus- (lu a celui de leur terminaison.

Ces maladies, presque toujours sporadiques, sont néanmoins plus fréquentes pendant les trois mois du printemps que dans toute autre saison de l’année; elles n’ont jamais régné épidémiquement; et si nous avons observé parfois un plus grand nombre de rougeoles et de dyssenteries, nous croirions abuser de la valeur des mots en leur assignant un caractère épidémique.

Parmi les inflammations de la peau, nous signalerons particulièrement les érysipèles de la face, qui se sont offerts quelquefois avec un appareil effrayant de symptômes. Ainsi la tuméfaction de la peau et du tissu cellulaire était portée au dernier point, les traits du visage défigurés, les yeux fermés par la bouffissure des paupières ; la langue, sèche les premiers jours, (devenait bientôt noirâtre; la soif était intense, toutes les sécrétions était momentanément suspendues; il y avait trouble dans les facultés mentales, délire, insomnie, agitation et fièvre très-intense. Malgré cette gravité apparente des symplômes, nous avons constamment vu ces^maladies se terminer favorablement du douzième au quinzième jour; et cependant

nous n’avons suivi exclusivement aucune des deux méthodes de traitement les plus accréditées, savoir : les évacuations sanguines et l’émétique en lavage. Nous nous sommes bornés à la diète la plus sévère, à une abondante quantité de boissons délayantes, à quelques légers laxatifs, à des lavements émollients, et à des révulsifs fréquemment appliqués sur les extrémités inférieures. Quoique la maladie paraisse jugée vers la fin du deuxième septénaire, la convalescence est toujours plus ou moins pénible. Assez souvent il survient des parotides dont il faut prévenir la suppuration; la figure reste longtemps encore bouffie, la peau terne et couverte d’écailles, résultat de la desquamation de l’épiderme; enfin le moindre écart de régime ou l’administration inconsidérée et trop prématurée des toniques ou des excitants, amène des rechutes plus graves que la maladie elle-même.

L’été de 1818 nous a offert quelques inflammations des vaisseaux lymphatiques; elles nous ont présenté les caractères suivants : la maladie attaque de préférence les extrémités inférieures, débute par un léger frisson suivi de fièvre ; bientôt la face interne des cuisses, depuis le genou jusqu’à l’aine, offre une couleur rosée où l’on distingue, dans la direction

des lymphatiques superficiels, des lignes parallèles, saillantes, dures, se terminant aux glandes lymphatiques qui sont elles-mêmes tuméfiées, rouges et très-douloureuses. La rougeur augmente, devient plus luisante que dans l’érysipèle ordinaire, et ne disparaît pas sous la pression ; la douleur acquiert plus d’intensité, le moindre contact suffit pour la rendre insupportable ; la chaleur reste modérée et la fièvre continue. Ce n’est qu’au septième jour que tous les symptômes s’amendent, excepté la douleur qui persiste encore avec opiniâtreté, et ne cède que lorsque la maladie a complètement disparu sous l’influence d’un traitement antiphlogistique. Il nous a toujours semblé que les caractères les plus saillants et les plus constants de cette pblegmasie étaient la violence des douleurs et les lignes érysipélateuses qui sillonnent les membres (i) .

Nous avons eu souvent à traiter des anthrax du dos et du col, et nous n’avons pas toujours suivi la même méthode curative. Quelquefois,

(1) Ces observations furent recueillies par M. Paumés, aujourd’hui chirurgien en chef de 1 hospice de l’Antiquaille, auteur d’un Précis des maladies vénériennes, et d’une Nouvelle Dermatologie.

mais rarement, les cataplasmes émollients ont suffi pour calmer la violence des accidents et faciliter la chute des eschares gangréneuses. Dans le plus grand nombre de cas, l’opération est devenue urgente dès le principe; alors nous avons scarifié profondément la tumeur par trois ou quatre incisions cruciales, afin défaire cesser l’étranglement des parties molles , la tension des aponévroses, et pour obtenir un dégorgement local toujours plus ou moins salutaire. Comme nous ne reconnaissons rien de spécifique dans ces inflammations, nous avons renoncé à la méthode cruelle des topiques irritants, qui ne font qu’ajouter à la gravité du mal en provoquant des douleurs atroces ; les émollients nous ont toujours paru préférables pour les pansements subséquents.

Nous nous bornerons à une seule observation pratique, au sujet des ophlhalmies, en indiquant les deux caractères sous lesquels nous les avons constamment observées. Celles qui sont entretenues par le vice scrophuleux (et c’est le plus grand nombre) nécessitent presque toujours l’établissement d’un séton à la nuque, surtout lorsqu’elles se compliquent de taies sur la cornée. Viennent ensuite les ophlhalmies idiopathiques qui ne cèdent qu’à

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de fréquentes évacuations sanguines; et, dans ce cas, nous préférons souvent la saignée de la veine angulaire aux sangsues appliquées à la tempe. Le dégorgement est plus prompt, plus direct; on évite l’inconvénient de plusieurs piqûres, et, par conséquent, de plusieurs points d’irritation trop voisins de l’organe malade. En général, nous appliquons ce mode d’évacuation sanguine aux tumeurs phlegmoneuses, aux fractures comminutives, aux diastasis, aux plilegmasies désarticulations, etc., lorsque nous rencontrons quelques veines avoisinant le siège de l’inflammation. Enfin, dans le cliémosis avec boursoufflement de la conjonctive, nous faisons souvent une saignée plus directe encore, en excisant avec des ciseaux bien tranchants un lambeau de la conjonctive enflammée.

Si les expériences des physiologistes modernes ont ajouté quelques connaissances nouvelles à la théorie du système nerveux et de la moelle épinière en particulier, il appartenait à l’anatomie pathologique de nous faire connaître leurs diverses altérations de tissus, et surtout les plilegmasies de ces organes. Nous sommes porté à croire que beaucoup de maladies des femmes qu’on désignait vaguement sous le nom de névroses, sans pouvoir assigner

ni leur vrai caractère, ni leur siège immédiat, ont leur source dans le prolongement rachidien, ou dans les membranes qui l’enveloppent : quoique la nature du spinilis, déjà entrevue par Franck, ne soit encore qu’imparfaitement connue par le petit nombre d’observations que les ouvrages périodiques ont rendues publiques depuis quelque temps, la science ne tardera pas à s’enrichir d’une bonne monographie sur cette affection, et nous la devrons aux travaux de nos contemporains, et surtout à ceux de M. le professeur Lallemand.

Nous n’avons observé que trois ou quatre fois cette maladie, qui nous a présenté beaucoup d’anomalies dans sa marche ; aussi nous serait-il difficile de déduire quelques notions générales de l’observation de trois ou quatre malades, dont un seul est resté assez longtemps dans nos salles pour être observé convenablement. Ce qui nous a paru le plus remarquable, c’est que la même maladie produise deux effets si opposés, savoir ; des convulsions, ou la paralysie des membres inférieurs. Nous avons vu des malades dans un état d’impotence complète, d’autres dont les muscles des extrémités inférieures étaient dans un état de contracture permanente, qui fléchissaient avec force les

jambes sur les cuisses, et celles-ci sur l’abdomen. Si nous voulions raisonner ici par analogie, nous pourrions expliquer ce phénomène si singulier de la même manière que M. Lallemand explique les convulsions pour les maladies du cerveau, par l’inflammation de l’arachnoïde, et la paralysie, par l’affection de l’organe lui-même. Enfin nous dirons que, de tous les moyens curatifs, les seuls qui aient produit quelque amendement, sont les bains longtemps continués, et de fréquentes applications de sangsues le long du rachis. Nous avons essayé quelques méthodes perturbatrices ; toutes ont échoué, et n’ont produit qu’une exaspération de symptômes qui nous a forcé d’v renoncer.

Abcès.

Les abcès de toute espèce sont si fréquents dans cet hôpital, qu’il serait difficile d’en déterminer le nombre. Si nos releves nous en offrent de 250 à 300 par an, ils comprennent seulement ceux que les malades nous ont présentes le jour de leur entrée ; et parmi ceux-là on peut compter pour les deux tiers au moins, les dépôts froids et les abcès par congestion. Ces

collections purulentes qui acquièrent quelquefois un volume énorme, ne sont que des symptômes locaux d’une maladie plus générale ; et, sous ce rapport, ils appartiendraient plutôt à la médecine qu’à la chirurgie, si, indépendamment du traitement interne, ils ne réclamaient souvent la main d’un chirurgien, et quelquefois d’un opérateur très-expérimenté. Une seule réflexion pratique se présente à notre esprit au sujet des dépôt froids et par congestion ; c’est la manière de les ouvrir, et l’époque à laquelle il convient défaire cette opération. On a cru longtemps et beaucoup de praticiens pensent encore qu’il faut temporiser, autant que possible, afin de retarder l’introduction de l’air dans le foyer purulent, et préférer la potasse caustique à l’instrument tranchant, pour exciter une inflammation adliésive des parois du kyste. Ce raisonnement spécieux ne fait plus autorité en chirurgie ; l’expérience nous a prouvé qu’il y avait toujours, de l’avantagea ouvrir ces abcès lorsqu’ils avaient acquis un certain volume, et que la pointe d’un bistouri ou d’un trois-quart était, dans tous les cas, préférable à la pierre à cautère.

Gangrène.

Si les abcès purulents sont toujours le résultat. d’une inflammation locale, la gangrène en est aussi quelquefois une suite inévitable. Ainsi, dans les hernies étranglées, dans le charbon, dans les fractures comminutives, dans les plaies d’armes à feu, etc., les eschares gangréneuses sont l’effet immédiat de l’astriction et de l’inflammation des parties contuses. Cependant il est une espèce de gangrène qui paraît essentielle , et dont la cause spécifique se trouve dans l’usage du seigle ergoté, ce qui a valu à cette maladie le nom à' ergotisme gangréneux.

On se rappelle encore les ravages que fît, en 1814, dans quelques départements environnants, une épidémie de gangrène sèche des membres, ou ergotisme gangréneux ; et comme un grand nombre de malades qui en furent affectés, vinrent réclamer auprès de nous les secours de la chirurgie, nous en fîmes un sujet d’études particulier que nous adressâmes à la Société de Médecine de Lyon (i).

(1) Yoy. ci-après, Méin. sur rei'golisine gangréneux.

Blessures.

Les blessures produites par des agents vulnérants, forment une des classes les plus étendues du cadre nosographique ; et depuis la simple contusion jusqu’au délabrement complet d’un membre et à la lésion d’un organe essentiel à la vie, ces maladies présentent une foule de variétés qui s’offrent chaque jour à nos méditations, et réclament les moyens prompts et efficaces de la médecine opératoire. Il serait difficile d’ajouter aux travaux publiés dans le siècle dernier, sur cette partie importante de notre art; aussi nous contenterons-nous de quelques réflexions sur leur thérapeutique et leurs complications.

Nous recevons annuellement dans cet hôpital de 480 à 500 blessures de toute espèce dans les proportions suivantes : 345 contusions ou plaies contuses ; 35 coups de sabre ou d’épée,

: et 25 plaies d’armes à feu. Je ferai observer, au sujet de ces dernières, que les sept huitièmes au moins proviennent des éclats de mauvaises armes, et du peu d’habitude de ceux qui s’en servent dans les campagnes. Si l’on connais-

sait la gravité de ces accidents, le nombre d’amputations qu’ils ont nécessitées, la surveillance de ces armes meurtrières deviendrait peutêtre un objet de sollicitude plus générale.

Nous avons constamment observé que, dans la contusion des tissus extérieurs, comme dans celle des organes renfermés dans les cavités, la médication la plus prompte et la plus efficace était la saignée générale ou l’application de sangsues sur la partie la plus voisine de l’organe souffant. C’est surtout pour les contusions du poumon que la saignée locale est d’uue efficacité incontestable ; alors même que le moment le plus favorable est passé, nous nous en sommes servi avec avantage. Nous pourrions rapporter ici une foule d’observations pour prouver que les sangsues appliquées un mois et plus après l’accident, ont toujours produit un effet avantageux,

Après les évacuations sanguines pour les commotions du cerveau, le moyen qui nous a le mieux réussi et dont ne saurions trop recommander l’emploi, c’est la révulsion sur le tube intestinal par l’usage du vin émétique trouble. Nous avons souvent rappelé à la vie ou fait cesser l’assoupissement, le délire et autres symptômes de l’ébranlement cérébral, à l’aide de

deux ou (rois lavements dans lesquels nous faisions entrer cette préparation antimoniale.

Pour les plaies récentes, j’ai suivi, autant que possible, la première indication qui se présente à remplir, la réunion immédiate ; et comme les moyens contentifs ordinaires ne suffisent pas toujours pour affronter et maintenir dans un contact parfait les bords de la division, j’ai été forcé plus d’une fois de recourir à la suture sanglante, opération dont les anciens avaient sans doute abusé, mais que les modernes ont aussi trop négligée; nous l’avons employée avec le plus grand succès pour une section complète du tendon d’achille, et pour une plaie pénétrante dans l’articulation scapulo-humérale, en voici les observations,

Félix Henri, âgé de dix-huit ans, garçon cafetier, reçoit sur la partie postérieure de la jambe un fragment de verre qui coupe le tendon d’achille dans toute son épaisseur, un pouce et demi au-dessus de son insertion au calcanéum. Transporté de suite à l’hôpital, nous trouvâmes les deux bouts du tendon divisé très-écarlés l’un de l’autre ; nous nous efforçâmes de les rapprocher et de les maintenir dans cette position â l’aide du bandage ordinaire et de la position du membre. Mais

le bout inférieur tendait sans cesse à s’échap* per au dehors, et venait s’interposer entre les bords de la plaie, ce qui nous décida à pratiquer la suture qui eut un succès complet, puisque le jeune homme, au bout d’un mois, quitta l’hôpital et put vaquer à ses affaires habituelles. On voit que celte opération avait moins pour but d’affronter les bouts du tendon divisé, que de maintenir dans le fond de la plaie le bout inférieur qui continuellement se portait au-dehors.

Un jeune homme reçoit dans une rixe un coup de sabre sur le moignon de l’épaule -, le muscle deltoïde, l’apophyse acromion, la capsule fibreuse de l’articulation sont divisés, et la tête de l’humérus est mise à découvert ; la plaie était transversale, et présentait deux pouces et demi d’étendue d’avant en arrière; les bords en furent rapprochés avec soin et maintenus affrontés à l’aide d’un bandage unissant, de bandelettes agglutinalives et delà position convenable du bras. Mais à peine quelques heures s’étaient écoulées depuis ce premier pansement, que tout l’appareil fut relâché, qu’il fallut y renoncer et reconnaître son insuffisance pour contre- balancer la tendance des bords de la division à s’écarter l’un de l’autre; nous eûmes

dès lors l’idée de recourir à la suture entortillée. Les bords de la plaie furent traversés par six aiguilles, et rapprochés avec un double (il ciré; l’épaule fut couverte de cliarpie mollette et fomentée pendant plusieurs heures, avec l’eau végéto-minérale; le troisième jour, il fallut enlever les aiguilles à cause du gonflement qui faisait craindre la déchirure des tissus qu’elles traversaient. Mais déjà le fond de la plaie était cicatrisé, et par conséquent l’articulation complètement fermée; plusieurs abcès se manifestèrent dans les environs, ils furent ouverts de bonne heure, les plaies suppurèrent pendant quinze ou vingt jours, et, au bout d’un mois, le malade sortit de l’hôpital sans éprouver la moindre gêne dans les mouvements du bras, qui s’exécutent avec la même facilité que par le passé.

Enfin personne ne conteste les avantages de la réunion immédiate des plaies pénétrantes de la poitrine, soit pour suspendre l’effusion du sang, soit pour prévenir l’emphysème ou en arrêter les progrès ; ce conseil a été érigé en précepte par Valentin, M. A. Petit et M. Larrey. -Je 1 appuierai de deux faits qui m’ont paru assez intéressants pour être rapportés ici.

Un garçon bouclier reçoit un coup de cou-

leau enlre la cinquième et la sixième côte sternale du côté droit; transporté de suite, à cinq heures du matin, à l’Hôtel-Dieu, je jugeai de la gravite du mal par la profondeur de la plaie et l’emphysème qui s’était déjà emparé de tout ce côte du thorax, et gagnait à vue d’œil l’épaule et les parois abdominales. Je suturai la plaie, je lis pratiquer une forte saignée de bras, je couvris les parties emphysémateuses de larges compresses résolutives, le malade fut mis à la diète la plus sévère, et le repos le plus absolu fut recommandé. A l’instant les progrès de l’emphysème s’arrêtent; au septième jour, tout l’air infiltré avait disparu, la plaie était réunie, et le malade quitta l’hôpital au bout de trois semaines.

Marc Regore, âgé de 24 ans, sergent au quatrième régiment suisse, reçut en duel, au mois de mars 1818, un coup de sabre dans la poitrine, du côté droit; l’hémorrhagie fournie par la lésion du poumon, fut considérable, et le sang coulait encore lorsque le malade fut transporté à l’hôpital. La respiration était gênée, le pouls petit, la figure pâle, les extrémités froides. Je pratiquai de suite la suture entortillée ; quelques heures après, je prescrivis une saignée de seize onces; le malade fut mis â la diète abso-

lue ; une tisane délayante et légèrement antispasmodique fut ordonnée. Le lendemain, sentiment de pesanteur et douleur profonde dans la poitrine; nouvelle évacuation sanguine par la saignée du bras ; les accidents se calment ; le quatrième jour, les aiguilles sont enlevées, la plaie est cicatrisée dans toute son étendue, et tout annonce une prochaine convalescence. Mais au quinzième jour, de nouveaux accidents surviennent ; la face se décolore, à l’exception des pommettes : des douleurs sourdes se font sentir du côté droit du thorax, qui ne donne plus qu’un son mat lorsqu’on le percute; frissons irréguliers suivis de chaleur et d’une sueur abondante, spécialement sur le front, le col et la poitrine, pouls petit et ondoyant, toux continuelle, expectoration de crachats sanguinolents. Tout annonce une terminaison fâcheuse, lorsqu’aux crachats rouillés succéda une véritable expectoration purulente qui dura six semaines, époque à laquelle commença la convalescence. Le malade quitta l’hôpital parfaitement rétabli, trois mois après son entrée (1).

(1) Ces observations furent recueillies par M. Rougier, aujourd’hui secrétaire-général de la Société de IVIédec., ancien médecin de l’Hô tel- Dieu, etc. Noie A.

Tétanos.

De loules les complications des plaies, la plus funeste, sans doute , est le tétanos , maladie presque aussi cruelle , aussi désespérante que la rage avec laquelle elle a d’ailleurs tant d’analogie ; aussi la plupart des auteurs qui en ont traité, la regardent comme mortelle dans presque tous les cas. Cependant le père de la médecine avait annoncé que, si le malade ne succombait pas avant le quatrième jour, on pouvait le regarder comme hors de danger. L’expérience, d’accord avec cet axiome, prouve en effet que la marche de cette maladie n’est pas toujours la même, et qu’il existe réellement deux espèces de tétanos, l’un aigu, l’autre chronique. Le premier débute brusquement s’annonce d’une manière effrayante ; les symptômes marchent avec rapidité, augmentent d’intensité d’un moment à l’autre 5 il y a de véritables accès semblables à ceux de la rage confirmée, et la maladie résiste à loules les méthodes de traitement connues jusques à nos jours. Aucun des malades que nous avons traités dans cet hôpital, n’a survécu à celle cruelle affection 5 et cepeu-

dant nous n’avons négligé aucun des moyens que l’on a tant préconisés dans ces derniers temps. Nous avons surtout insisté sur la méthode de Stulz ; l’opium uni au carbonate de potasse, a été donné à la dose de 30 à 50 grains par jour; les bains tièdes ont été continués pendant cinq, huit et même dix heures de suite. Nous nous sommes enfin assuré par nousmême que la dose prescrite d’opium était administrée aux heures convenues; nous avons toujours produit la diaphorèse , une sueur abondante, et jamais nous n’avons obtenu le moindre amendement dans les symptômes, un seul moment de calme, de tranquillité ni de sommeil. Je rappellerai la fin déplorable d’un jeune soldat de la légion du Rhône, qui vit périr à ses côtés un de ses camarades dans des convulsions tétaniques, dont il fut frappé luimême quelques jours après. Ce militaire m’ayant entendu dire dans une leçon de clinique que l’opium était le seul remède dont on pouvait espérer quelque avantage, mais que malheureusement la strangulation et le resserrement des mâchoires s’opposaient quelquefois à ce que les malades pussent en prendre une dose suffisante, se rappelant cette circonstance, pria un grenadier qui couchait auprès de lui, de

lui faire une espèce de bâillon qu’il se fit introduire dans la bouche, de manière à tenir les mâchoires écartées; il s’empara de la potion dans laquelle j’avais fait mettre 50 grains d’opium et un gros de carbonate de potasse ; il en avala péniblement quelques gouttes toutes les demi-heures, et périt le second jour, sans vouloir se dessaisir de sa potion, ni de son bâillon.

Mais si le tétanos aigu offre peu d’espoir de guérison, il n’en est pas de même de celui qui suit une marche plus lente, qui demande plusieurs jours pour arriver à ce degré d’intensité que l’autre acquiert en quelques heures. La maladie, qui commence par les muscles des mâchoires, n’envahit que successivement les autres organes locomoteurs ; les accès sont moins forts et souvent presque imperceptibles, et la maladie ne se termine qu’au 15e ou 20e jour.

L’hiver de 1819 nous a présenté dans le même mois trois cas analogues, et la comparaison de ces trois faits prouverait que nous sommes loin encore de connaître le véritable traitement du tétanos. Le premier malade était un homme de 55 ans, entré à l’hôpital pour une légère excoriation à la jambe; il fut pris du tétanos après une promenade qu’il fit dans

la cour des convalescents, par un temps froid et sec; la maladie se borna aux muscles de la face, du col et de la région antérieure du thorax. Elle dura dix-liuit jours, et ne fut traitée et guérie que par des embrocations, huileuses stupéfiantes sur la blessure et les muscles convulsés; par des boissons délayantes et antispasmodiques, et quelques potions avec l’éllier et la liqueur d’IIoffman.

Le second malade est un jeune homme de I l ans qui fut blessé par les éclats d’un canon de fusil qu’il tenait dans sa main ; le tétanos dura vingt-deux jours ; l’opium ne fut administré qu’à la dose de 2 ou 3 grains dans les vingt-quatre heures, et seulement pendant les huit premiers jours ; l’enfant sortit parfaitement guéri quelque temps après.

Enfin je rapporterai avec quelques détails la troisième observation, parce qu’elle nous offre une de ces cures merveilleuses qui montrent toute la puissance de l’art, secondée des efforts

de la nature.

Etienne Dubois, âgé de 35 ans, d’une forte constitution, tombe d’un lieu très-élevé, perd connaissance, et ne donne quelques signes de vie qu’après son entrée 5 l’hôpital. Appelé de suite auprès de lui, je reconnais tous les symp-

lûmes ordinaires de la commotion du cerveau, une fracture simple de la cuisse gauclie vers son tiers supérieur, et une fracture comminutive de la jambe droite; après les avoir réduites l’une et l’autre, et appliqué les appareils nécessaires pour maintenir les deux membres dans l’immobilité, je prescrivis une potion calmante, une infusion de violette et de tilleul sucrée, et quelques moments après on fit une forte saignée du bras; les premiers jours ne présentèrent que les symptômes inséparables de pareils accidents; mais le sixième jour le malade ayant pris froid dans la nuit, fut saisi d’une légère constriction du pharynx, la déglutition devint pénible, les crotapliites et les massélers serraient avec force la mâchoire inférieure contre la supérieure ; le lendemain, contraction convulsive de tous les muscles de la face; embrocation huileuse camphrée, eau de poulet avec le sirop de violette, potion avec un grain et demi d’opium et quelques grains de carbonate de potasse; le troisième jour, douleur sourde le long de l’épine dorsale, continuation des mêmes moyens; la maladie reste stationnaire, et ce n’est que le douzième jour que 1 opisthotonos fut très-prononcé, la face grippée, les yeux fixes et brillants, la peau chaude et

couverte d’une sueur abondante ; les accidents s’amendent et diminuent même jusqu’au 18° jour, époque à laquelle se déclara une violente pleurésie qui ne se termina que le 7e jour. Pendant tout ce temps, l’opium est supprimé* et le tétanos arrêté dans sa marche, mais bientôt il reparaît avec la même intensité ; l’opium alors est porté à la dose de 7 grains par jour* et tous les accidents tétaniques disparaissent complètement. Dubois fut encore retenu cinq mois à l’hôpital, soit pour la consolidation de ses fractures, soit pour la guérison de deux larges eschares gangréneuses sur les régions sacrée et ischiatique ; depuis 18 mois ce jeune homme est rendu à ses occupations habituelles , et jouit d’une bonne santé, il ne boite que légèrement de la jambe gauche.

Pourriture «riirtpital.

La pourriture d’hôpital, sans être aussi grave par elle-même, est cependant plus dangereuse encore que la complication dont nous venons de parler, à cause de son caractère épidémique ; rarement elle se borne à un seul malade, presque toujours elle etend au loin ses ravages,

soit que les blessés encombrés dans des salles étroites et mal aérées, se trouvent placés dans les conditions les plus favorables à son développement, soit qu’elle ait la propriété de se propager par voie de contagion.

S’il était nécessaire d’ajouter quelques faits nouveaux à ceux qu’on a cités, en faveur de celle contagion, nous pourrions les multiplier à l’infini. Nous nous bornons aux deux remarques suivantes.

J’avais opéré en ville, un jeune homme, d’une loupe à la cuisse, nul accident n’était survenu ni pendant, ni après l’opération : je le pansais moi même, tous les soirs, ayant confié le pansement du matin à l’un des élèves internes de l’Hôtel-Dieu ; la plaie marchait rapidement à cicatrisation, lorsque toutàcoup elle devient rouge, douloureuse, et se frappe de pourriture d’hôpital, ce que j’alribuai à l’imprudence que j’avais commise la veille, de panser ce malade avec de la charpie qui se trouvait dans une des poches de ma lévite à pansements. A cette époque nous avions un grand nombre de gangrènes humides des hôpitaux, dans les rangs de l’Hôtel-Dieu.

Lorsqu’une épidémie de cette nature se déclarait, c’était toujours sur les malades confiés

aux soins du même chirurgien, qu’elle commençait ; et, comme notre service était organisé de manière que nos dix internes pansaient les malades, l’un des N° l,un autre ceux des N0 2, et ainsi de suite; aussitôt que nous voyions apparaître les premiers symptômes de la pourriture, au N0 8 par exemple, il était rare que les 28, 38, 58 etc., ne nous offrissent pas aussi des cas d’infection ; et cependant tous les lits intermédiaires étaient le plus souvent épargnés; il est vrai qu’ils ne tardaient pas à être envahis à leur tour, mais alors l’épidémie devenait générale.

C’est une satisfaction bien grande pour nous de pouvoir annoncer que cette espèce de gangrène qui se reproduisait jadis si facilement dans cet hôpital, et qui, en 1814, enleva plus de la moitié de nos amputés, a complètement disparu de nos salles depuis quelques années ; sans doute les soins de propreté, la réforme des onguens dans les pansements des plaies, le régime alimentaire mieux entendu n’ont pas peu contribué à éteindre ce terrible fléau.

Ulcôre».

A. côté des plaies récentes des parties molles se range naturellement la grande classe des ulcères dont le siège et la nature sont si variés; c’est ici qu’on pourrait reprocher à la chirurgie d’avoir empiété sur le domaine de la médecine interne, s’il était permis encore de tenter une séparation que l’état actuel de la science a rendue à jamais impossible. Tout est physiologique et médical dans l’histoire des ulcères ; leurs causes, leurs complications, leur fréquence dans un point plutôt que dans un autre, leur mode de cicatrisation, les grandes vues de thérapeutique générale indiquent assez combien ces maladies diffèrent des plaies simples dont le traitement est tout mécanique et chirurgical. Avant même d’entreprendre la cure d’un ulcère, il faut avoir égard à une foule de circonstances qui peuvent en contre-indiquer la guérison ; l’âge, le tempérament, l’idiosyncrasie du malade, les affections auxquelles il a été le plus souvent exposé, celles qui constituent la maladie essentielle et dont l’ulcération n’est qu’un symptôme, doivent être prises en

considération. Nous voyons tous les jours le moindre écart de régime, un refroidissement subit, une affection triste de l’ame supprimer brusquement la sécrétion du pus, et produire les accidents les plus graves, tels que des phlegmasies abdominales, une diarrliee colliquative, l liydrolliorax, la fièvre hectique, et si dans ce cas on se bornait à un traitement local, si 1 on ne savait sagement concilier les moyens hygiéniques avec les médicaments internes pour seconder et diriger convenablement la force médicatrice de la nature, on commettrait une grave erreur. Ainsi, rien n’est à négliger dans l’étude et le traitement des ulcères, qui forment à eux seuls à peu-près la huitième partie de toutes les maladies externes de cet hôpital. En général les pansements les plus simples sont ceux qui nous ont le mieux réussi : les émollients quand l’inflammation est trop active, les toniques ensuite aidés de la position horizontale, et d’une légère compression exercée sur le membre malade, telle est la méthode la plus généralement suivie. Nous avons essayé plusieurs fois celle des anglais, c’est-à-dire les bandelettes aggluti natives croisées en sens inverse sur l’ulcère, et souvent nous en avons retiré des avantages incontestables.

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