OPÉRATIONS
Au tableau que je viens de vous faire des maladies observées dans cet hôpital, j’ajouterai celui, bien affligeant sans doute, mais cependant nécessaire, des moyens extrêmes que nous avons employés, alors que tous les autres étaient devenus insuffisants, je veux parler des opérations. Si j’ai dû réclamer toute votre indulgence en commençant mon récit, c’est maintenant à votre courage qu’il faut que je m’adresse. Car l’idée seule d’un malheureux aux prises avec la douleur qu’il endure, et les souffrances plus cruelles encore d’une opération , offre quelque chose de repoussant , et devient un objet de terreur et d’effroi pour ceux qu’une longue habitude n’a pas accoutumés à ce triste spectacle. L’opérateur lui - même n’est pas toujours maître de réprimer sa sensibilité; souvent on le croit calme et. de sang-froid, alors qu’il est agité par la crainte, effrayé par le danger, et qu’il cherche à se dissimuler la
gravité du mal ou l’insuffisaoce de ses moyens. Pour être courageux , il n’est pas impitoyable , et son cœur ne saurait s’endurcir par la répétition continuelle des mêmes sensations.
En général, on se fait une fausse idée de l’art des opérations, quand on le fait consister uniquement dans la dextérité de la main, dans la prompte exécution et le choix des méthodes et des procédés opératoires, qui ne sont pour nous qu’un objet secondaire; car le moment de la délivrance n’est pas encore celui de la guérison : mille circonstances peuvent rendre incertains les succès les plus probables, ou détruire les espérances les mieux fondées. Je n’en citerai que deux exemples, et je les choisirai de préférence parmi les causes qu’on croit trop généralement avoir peu d’influence sur la réussite des opérations.
Dans les premiers jours du printemps de 1819, j’opérai 20 malades de la cataracte, par un temps clair, serein, et une température favorable. J’obtins 18 succès complets ; huit joursaprès, j’en opère encore, par un beau soleil, dans une même matinée, sept autres. A peine ai-je terminé la dernière, que tout-à-coup le ciel se couvre de nuages, la pluie tombe par
torrents, le tonnerre gronde, et, le soir, tous nos opérés avaient les yeux enflammés ; cinq perdirent complètement la vue. Celle année, depuis ‘ le 1er février jusqu’au 1" septembre, nous avons fait plus d’opérations que jamais, et, sur ce grand nombre, j’en distingue 25 ou 30 de premier ordre; toutes ont réussi, et tous les malades sont sortis parfaitement guéris. Sans doute un pareil succès doit, être attribué, en partie, à la saison favorable qui m’a si bien secondé ; ce qui le prouve, c’est que la série des opérations d’automne n’a pas été, à beaucoup près, aussi satisfaisante. A.insi donc il faut toujours faire la part des circonstances avant d’attribuer à l’art ce qui lui revient des revers que l’on essuie ou des succès que l’on obtient.
Sans ajouter trop d’importance à l’ordre dans lequel nous présenterons les opérations faites dans cet hôpital pendant les années 1818, 4819 et 1820, nous croyons néanmoins devoir nous conformer à l’usage généralement reçu; ainsi, après avoir parlé des opérations de la tête, de la poitrine et du bas-ventre, nous examinerons celles qu’on pratique indistinctement sur toutes les parties de l’économie.
Trépan.
Lorsqu’un corps vulnérant a brisé l’enveloppe solide du crâne, enfoncé une des pièces osseuses fracturées, ébranlé la masse encéphalique, et déchiré les vaisseaux sanguins qui rampent à sa superficie ou pénètrent dans sa substance, lorsqu’enfin l’instrument vulnérant s’est logé lui-même dans la cavité crânienne, la chirurgie nous offre, pour remédier à ces accidents, l’application du trépan. Cette opération peut être regardée comme celle dont le succès est le plus incertain et le plus éventuel. Desault avait déjà signalé tous ses dangers à l’Hôlel- Dieu de Paris; et, il faut l’avouer, celui dé Lyon n’offre pas des chances plus avantageuses. .1 ai vu succomber les quatre malades sur lesquels je 1 ai pratiquée, et elle ne m’a offert de particulier que le cas suivant :
Un Autrichien reçut un coup de feu à la tête; j’appliquai une large couronne de trépan sur le sinus latéral, sans léser la veine qu’il renferme. Je fus assez heureux pour retirer, par l’ouverture que j’avais faite au crâne, une
balle qui s’était perdue dans le cervelet ; et cependant j’eus la douleur de voir périr le lendemain ce malade, dont letat avait semblé s’améliorer quelques instants après l’opération.
Cataractes.
L’organe que la nature nous a donné pour nous mettre en relation avec les corps- extérieurs au moyen de la lumière, est d’une structure si compliquée, qu’il devient fréquemment le siège d’une foule de maladies, et particulièrement de la cataracte. Je ne vous dirai rien de la nature de cette affection que la chirurgie moderne, aidée de la physique, a suffisamment fait connaître ; mais nous nous arrêterons un instant sur les controverses qu’a fait naître l’opération qui lui est applicable.
Les chirurgiens de tous les pays sont encore partagés d’opinion sur le choix que 1 on doit faire entre les deux méthodes principales qui comptent chacune tant de partisans et tant de détracteurs. Malgré tous les essais tentes de part et d’autre, malgré une foule d’expériences com-
paratives, la question reste encore indécise, et la meilleure raison qu’on puisse alléguer en faveur de la préférence accordée à l’extraction ou à l’abaissement', c’est la plus grande habitude qu’on a contractée de l’une ou de l’autre de ces opérations. Quant à nous, ne pensant pas que le lésultat de notre pratique puisse être de quelque poids dans la balance, nous n’entrerons dans aucune discussion à ce sujet, nous nous contenterons d’exposer des faits que chacun pourra interpréter à sa manière.
Avant d’entrer dans ces détails, nous dirons que, dans les hôpitaux, celle opération réussit moins bien en général que partout ailleurs, soit parce qu’il est impossible d’y prodiguer aux malades tous ces soins minutieux qui contribuent tant au succès de l’opération, soit parce que nous sommes obligés de tout opérer, et de négliger souvent ce qui, dans toute autre circonstance, devrait être regardé comme une contre-indication. Il est vrai de dire aussi, que n’ayant que des chances favorables à espérer d’une opération qui ne peut pas ajouter à la gravité de la maladie, on ose davantage, et l’on obtient quelquefois des réussites plus flatteuses. Ainsi l’année dernière, nous eûmes la satisfaction de rendre la vue des deux yeux à une
femme âgée de 82 ans, et à un enfant aveugle de naissance.
La méthode opératoire que nous avons constamment suivie, est celle de Scarpa, c’est-à dire, la dépression du cristallin avec une aiguille enfoncée à travers la sclérotique. Lorsque le cristallin est solide , jaunâtre, qu’on le déprime facilement, on le porte au bas du corps vitré, et, s’il est possible, on le place de champ, afin qu’il ait moins de facilité à remonter; quand, au contraire, il est mou, peu résistant, nous l’avons toujours broyé sur place ; nous avons souvent mieux aimé le laisser absorber dans ce point, que de tenter de vains efforts pour l’abaisser en totalité ou le faire passer en partie dans la chambre antérieure; car moins on tourmente l’œil, moins on a à redouter l’inflammation, seul accident à craindre par cette méthode. C’est ainsi que nous avons opéré 141 malades dont 108 ont recouvré complètement la vue; et sur les 34 sortis non guéris, il en est quelques-uns chez lesquels le cristallin était remonté ou seulement en partie absorbé, et qui ont pu y voir par la suite, soit à l’aide d’une seconde opération, soit parce que la cataracte, après un temps pinson moins long, aura fini par s’absorber entièrement. Nous avons donc ob-
tenu deux tiers et plus de succès, ce qui justifie mieux que tous les raisonnements le choix que nous avons fait de la méthode par dépression.
Fistule lacrymale.
S’il fallait juger de l’importance et de la gravité d’une opération par le nombre et la variété des méthodes et des procédés qu’elle comporte, nous placerions en première ligne celle de la fistule lacrymale; et cependant la maladie elle-même est plus incommode que dangereuse. Comment se fait- il donc qu’elle ait exercé le génie d’un aussi grand nombre de chirurgiens? On peut en être étonné quand on ne considère que l’innocuité du mal ; mais quand on réfléchit à la difficulté d’une cure radicale, loin de blâmer les efforts qui ont été faits pour l’obtenir, on est encore à désirer un mode opératoire exempt des inconvénients qu’on peut reprocher à la plupart de ceux consacrés par l’usage. Je les ai presque tous essayés; j’ai cru un moment aux avantages brillants qu’on accordait à la canule d’or ; mais je n’ai pas tardé à l’abandonner pour
m’en tenir au procédé de Desault, légèrement modifié. Après avoir fait une incision au sac lacrymal, désobstrué le canal nasal avec une sonde à panaris, dont la crénelure me sert à diriger une corde à boyaux dans les cavités nasales, je vais à la recherche de cette dernière avec une érigne mousse, et, le deuxième ou troisième jour, je lui substitue un fil de soie qui me sert à conduire de bas en haut une petite mèche de colon dont j’augmente successivement le volume jusqu’à parfaite guérison. Ce procédé, outre les avantages reconnus à la méthode, a de plus celui de ne laisser paraître au - dehors que la portion de fil couleur de chair, qui, du grand angle de l’œil va se cacher sous la coiffure du malade. Il me serait difficile de supputer le nombre de fistules que j’ai opérées de cette manière; mais ce qui est incontestable pour nous, c’est la supériorité qu’on peut accorder à cette méthode sur toutes les autres indistinctement.
Empyème.
Une des opérations que l’on pratique avec le plus de réserve, parce que les résultats en sont
rarement heureux, et l’indication difficile à saisir, c’est celle de l’ernpyème. L’occasion de la pratiquer ne s’est présentée qu’une fois a nous dans le cours de trois années. Le fait est assez intéressant par lui-même pour que nous devions le consigner ici.
Le nommé Gourgeat de Lyon, âgé de US ans, reçoit un coup de couteau dans le côté droit de la poitrine, entre la cinquième et la sixième côte. Nul accident primitif, si ce n’est une légère hémorragie qui s’arrête aisément ; le malade continue à vaquer à ses affaires, et vient, tous les malins, se faire panser à la salle des opérations. Le neuvième jour, douleur dans le lieu de la blessure, oppression, frissons, la fièvre s’allume, le malade garde le lit et appelle à son secours un des médecins les plus distingués de ce pays; saignée du bras, application de sangsues sur le côté, amélioration momentanée ; mais bientôt les accidents se renouvellent avec plus de violence; anxiété, toux avec expectoration glaireuse, frissons irréguliers, redoublements nocturnes, chaleur considérable, rougeur des pommettes, son mat de toute la partie antérieure et latérale de la poitrine, œdématié circonscrite, fluctuation qui commence à se prononcer entre la sixième et la
septième côte. C’est dans cei état de choses fjiie le malade se rendit à l’hôpital, sur l’avis ue son médecin, pour se faire pratiquer l’opéi a lion de 1 empyeme, que je crus devoir ajourner au lendemain matin. Mais alors le malade n’em plus besoin de notre ministère; au milieu de la nuit, il avait rendu par l’expectoration une grande quantité de pus extrêmement fétide; les accidents se calmèrent, les crachats purulents continuèrent encore pendant huit ou dix jours, et le malade sortit parfaitement rétabli trois semaines après son entrée. ( Noie B .)
Hernies.
De grands travaux relatifs aux hernies ont signalé ces dernières années , on a poussé leur étude jusqu’à des recherches minutieuses. Mais tout en rendant aux auteurs de ces travaux, le tribut d’hommages qu'ils méritent, ou ne peut s’empêcher de convenir que leurs découvertes intéressent plus l’anatomie que la chirurgie pratique. L’opérateur, par exemple, qui s’en laisserait imposer, dans une hernie crurale chez l’homme, parla disposition anatomique des parties si bien indiquée par
Scarpa, n’oserait porter son instrument sur aucun point du ligament de Fallope; et cependant le doigt introduit dans l’arcade crurale, après le débridement, prouve que les vaisseaux épigastrique et spermatique ne sont pas aussi voisins du pourtour de l’arcade que dans l’état naturel. Huit fois nous avons fait cette opération sans accident, et nous nous sommes constamment assuré que l’artère épigastrique était encore à deux lignes du point où nous avions terminé notre incision, et que la spermatique n’était pas sensible au toucher. Nous avons incisé en haut et dans le milieu, ayant soin de n’employer qu’un bistouri boutonné, à lame très-étroite, et d’incliner le tranchant de manière à faire une petite incisiou qui portait plutôt sur les Fibres superficielles que sur les profondes; puis avec l’extrémité du doigt, nous obtenions une dilatation suffisante pour faire rentrer les parties déplacées.
Il n’est pas d’opération qui soit plus pressante et qui souffre moins de délai, surtout dans les hôpitaux, que celle dont nous parlons ; aussi donne-t-on le conseil, peut-être un peu trop général, de se hâter d’opérer dès que les accidents commencent à se manifester. Sans vouloir nous mettre en opposition avec ce pré-
ceple d’ailleurs sanctionné par l’expérience de tous les jours, nous prouverons que souvent il faut savoir temporiser, et ne recourir à l’opération que lorsque tous les autres moyens ont échoué. Nous pouvons assurer avoir guéri par le taxis, et soustrait à une opération qui compromet toujours plus ou moins la vie des malades, les trois quarts de ceux qui sont venus réclamer les secours de la chirurgie dans cet hôpital. On sent que nous ne voulons parler ici que des hernies véritablement étranglées, quelquefois même depuis plusieurs jours, et dont les trois quarts au moins avaient déjà résisté aux premières tentatives de réduction.
Il en est du taxis comme du cathétérisme; très-facile le plus souvent , il demande une grande habitude et beaucoup de patience dans quelques circonstances. Quelquefois on ne fait rentrer qu’une partie de la tumeur, et cela suffit pour faire cesser les accidents, parce que la portion intestinale étant réduite, l’épiploon seul est resté dans le sac avec lequel il a contracté d’anciennes adhérences. Il ne faudrait même pas augurer de ce que toute la tumeur herniaire ne disparaît pas sous les doigts qui la pressent en tous sens, qu’il y reste encore quelques parties irréductibles ; les couches cel-
luleuses qui recouvrent le sac peuvent acquérir une épaisseur telle, qu’elles trompent la main la mieux exercée ; ce n’est qu’à la longue que ce gonflement des tissus, qu’on aurait pris d’abord pour une portion épiploïque, finit par disparaître. L’autopsie nous a mis deux ou trois fois dans le cas de vérifier ce fait et de le mettre hors de doute.
J’ai fait 43 fois l’opération de la hernie; 13 malades ont succombé, soit immédiatement après l’opération, soit du quatrième au sixième jour; 30 ont été radicalement guéris. Sur ce nombre de hernies étranglées, il s’en est trouvé 15 de gangrenées, quoique les malades aient été opérés à l’instant de leur arrivée, à toute heure de la journée, et le plus souvent au milieu de la nuit.
Cette complication fâcheuse de la gangrène s’explique aisément par le retard qu’occasionne la répugnance des malades à se faire transporter de bonne heure à l’hôpital, et les efforts mal diriges auxquels se livrent tant d’empiriques pour obtenir la réduction.
Dans les hernies avec gangrène, nous avons toujours eu soin, à moins qu’il n’y eût une déperdition de substance trop considérable à 1 intestin , de repousser celui-ci dans l’abdo-
men, et de le maintenir derrière l’anneau, à l’aide d’un fil ciré passé dans le mésentère. A la levée du premier appareil, on voyait les matières s’échapper par la plaie extérieure, d’abord en totalité, puis en partie seulement; chaque jour la quantité devenait moindre, et, au bout de trois semaines, l’anus artificiel était entièrement guéri. Nous n’avons employé d’autre méthode qu’une légère compression sur la plaie, des lavements répétés tous les jours, et une diète sévère. Sur 8 malades guéris par ces moyens simples, nous distinguons une femme âgée de 60 ans, dont l’anus artificiel datait de 10 à 11 mois.
Une précaution qu’il ne faut jamais négliger, après avoir fait rentrer les parties qui formaient la hernie, c’est l’introduction du doigt dans le ventre, soit pour faciliter l’issue d’une plus ou moins grande quantité de sérosité, soit pour reconnaître l’état des parties, et s’assurer qu’il n’existe point d’étranglement interne. Ce dernier peut offrir tant de variétés qu’il échappe souvent à tous nos moyens de recherche, et qu’on ne peut en supposer l’existence que par la continuation des accidents. Nous en rapporterons un cas extrêmement curieux, et que nous regardons comme unique dans son genre.
Il résulte de diverses observations d’iléus recueillies jusqu’à ce jour, que cette maladie peut revêtir trois formes différentes : quelquefois ce sont des vomissements spasmodiques avec constipation opiniâtre, sans aucune lésion physique, et alors on l’a nommée passion iliaque ; d’autres fois c’est une véritable invagination d’une portion d’intestin, et elle prend alors le nom de volvulus ; enfin le plus souvent c’est un étranglement interne produit par des adhérences contre nature, des ruptures du mésentère à travers lesquelles s’engage une portion intestinale, des brides qui croisent la direction des intestins, des tumeurs de toute espèce développées dans les environs, des corps étrangers qui engouent ces organes et interceptent le passage des matières alimentaires, etc. De toutes ces variétés d’étranglements internes, une des plus difficiles à concevoir est la suivante :
Pascal Rubin, âgé de 72 ans, nat if de Turin, entra à l’Hôlel-Dieu de Lyon, le 9 mai 1819, pour une hernie étranglée, et dans l’intention d’y subir l’opération ; il vomissait depuis trois jours, des matières muqueuses d’abord, des excréments ensuite; le ventre était tendu, dur, douloureux, le pouls fréquent, petit, la face