‹ Mélanges de chirurgie étrangère (volume 2)Chapitre 14 sur 34 · DU FONGUS DU SEIN · texte numérisé non relu

DU FONGUS DU SEIN

J’entends par fongus une dégénérescence des parties constituantes de la mamelle , c’està dire,, de la glande et du tissu cellulaire graisseux , changés en une substance homogène , grisâtre , et tenant le milieu , pour la dureté , entre le sarcome et le lipome.

Première Observation .

H. Albertz , âgée de vingt-trois ans, non mariée , d’une constitution robuste , fut reçue à l’hôpital , le g Mai 1817.

A l’âge de douze ans, elle avait reçu un coup au sein gauche , il en était résulté une petite tumeur , cjui avait lentement augmenté de volume, mais sans douleur.

A son entrée à l’hôpital , la tumeur s’éten-

dait du mamelon en dehors , elle était arrondie , et de la grosseur du poing. De sa par» lie moyenne naissait une excroissance , semblable, en grosseur et en forme , h un œuf de poule; elle était plus molle que la tumeur sur laquelle elle se trouvait, mobile à sa base, et intimément unie à la peau , dont la couleur n’était altérée qu’au sommet , ce qui provenait du frottement des habits. Elle n’était point douloureuse à la pression , son volume seul ? qui avait augmenté visiblement à l’approche de la menstruation , fit désirer à la malade d’en être délivrée.

Le treize Mai , l’opération fut faite par deux incisions, commençant un pouce au-dessus , et finissant un pouce au dessous de la tumeur, qui fut enlevée sans peine. Quoique l’hémorrhagie fut assez forte, je ne trouvai aucun vais» seau à lier. Mais la malade étant forte et sanguine, je laissai le sang couler jusqu’à ce qu’il s’arrêtât de lui même ; alors je remplis la plaie de charpie, et j’appliquai le bandage de corps.

Le cinquième jour, la charpie fut détachée par la suppuration , et la plaie bien nettoyée ; puis je rapprochai ses bords, et des compresses épaisses furent appliquées pour prévenir tout amas de pus. Ce traitement , suivi quelques

jours , fut couronné d’un plein succès , et la malade quitta l’hôpital , le 5i Mai.

La circonférence de la tumeur avait onze pouces, et son épaisseur un pouce et demi, excepté au milieu , où était l’excroissance fongueuse. Elle était composée d’une masse fibreuse, homogène, peu compacte, et qui , dans l’excroissance , dégénérait en une substance plus molle, et semblable à de la graisse.

Seconde Observation.

A. Kuipers , âgée de quarante-et-un ans, d’une complexion faible et sensible , mère de cinq enfans, entra a l’hôpital, le 16 Mai 1817, pour une grosseur énorme au sein gauche. A ses secondes couches, l’enfant avait refusé de prendre le mamelon de ce côté , quoi qu’il fût aussi bien formé que le droit, et qu’il y eut autant de lait.

Trois ans après, étant accouchée, elle eut le même désagrément , et elle découvrit en même temps , a la partie inférieure externe du sein gauche , une petite tumeur indolente qui s’accrut lentement. Etant accouchée successivement de deux autres enfans , ils ne purent prendre ce sein, qui alla toujours en augmen-

tant de voîume. En nourrissant son dernier enfant elle y ressentit de temps en temps des douleurs pongitives.

Au milieu de la tumeur il était survenu, six mois avant son entrée à l’hôpital, une ouverture qui avait donné issue à une grande quantité d’un liquide clair et mêié de sang , et avait fini par devenir une véritable fistule calleuse, qui donnait chaque jour issue à une humeur lymphatique assez abondante , tandis que la partie supérieure et l’interne du sein avaient tellement augmenté de volume , que la malade était obligée de porter un suspensoir. Pendant ce temps ses forces avaient beaucoup diminué ; elle avait des maux de tête , des vertiges, des défaillances , de la toux, de 1 oppression , quelques vomissemens, aceidens qui allant en augmentant chaque jour, la décidèrent à entreprendre un voyage de neuf lieues , pour venir me consulter.

Tout le sein, plus volumineux que la tête d’un homme , et couvert de taches brunes , bleues, livides , et de veines variqueuses, faisait désespérer, au premier aspect, de toute espèce de succès.

En examinant la tumeur , je trouvai que la plus grande partie de son volume était for-

mée par du liquide. La partie inférieure externe était plus dure , et à son milieu se trouvait l’ouverture fistuleuse, qui suppurait toujours , sans que la pression en fit rien sortir; il s’en suivait que cette ouverture n’avait aucune communication avec la grande cavité qui offrait de la fluctuation.

La position horizontale donnait à la malade une opression excessive et des faiblesses , elle était obligée d’être toujours assise , elle avait de la fièvre , de la soif , quelquefois du délire s et le pouls petit et précipité.

Je lui prescrivis une potion tonique , et le soir une once de syrop de pavots qui lui procura une nuit plus calme. Le lendemain je fis au milieu de la tumeur une ouverture de deux pouces; aussitôt il en sortit vingt six onces d’un liquide brunâtre mêlé de flocons albumineux. Je prolongeai ensuite l’ouverture en bas, et je fis sortir avec les doigts une grande quantité de flocons celluleux, ce qui procura le collapsusdela plus grande partie de la tumeur. Après avoir lavé la cavité avec une éponge et de l’eau froide , je la remplis de charpie. La partie extérieure et dure de la tumeur s’abaissa un peu, parce que le liquide s’étendait derrière elle , mais elle ne subit aucun autre changement.

Le dix-huit Mai * nuit plus tranquille , op~ pression et toux diminuées , la malade a pu se coucher : le matin , fièvre avec délire et sueur abondante , pouls petit et vite. L’appareil est très humide , en l’enlevant il s’écoule encore beaucoup de liquide brunâtre, et il se détache plusieurs morceaux d’une substance assez semblable â du foie ramolli.

La plaie , qui a un mauvais aspect , est lavée avec parties égales d’esprit de vin et d’eau, puis remplie de charpie humectée avec le meme mélange. A l’intérieur on donne une infusion d’arnica.

Le dix-neuf, la nuit a été agitée, avec fièvre et sueurs abondantes; il y a moins d’oppression et de nausées, peu de toux. La plaie donne issue a une grande quantité d’un liquide foncé, sa surface est couverte de la même substance brunâtre , qu’on ne peut détacher avec les doigts sans faire couler du sang. La peau est flasque et décolorée , excepté au côté externe du sein où existe la tumeur , sur laquelle les veines variqueuses ont disparu. Le sac est rempli de charpie avec parties égales d’esprit de vin, et humectée d’infusion de fleurs d’arnica. La malade prend un peu d’eau de veau et de gruau avec du vin.

Le vingt , meilleure nuit , moins de fièvre et de sueurs, meilleur appétit. La plaie donne issue à une moins grande quantité de liquide; même traitement.

Le vingt-et-un et vingt-deux , amélioration dans l’état de la malade ; la plaie est toujours couverte de la même substance, sans suppurer» La tumeur du côté externe du sein augmente de volume , et la fistule donne naissance à une grande abondance de chair fongueuse.

Le vingt-trois, malgré la faiblesse de la malade , je jugeai convenable de profiter de l’état où elle se trouvait , pour enlever la tumeur qui faisait des progrès rapides. Je fis une incision de six pouces, de haut en bas sur le côté externe de la tumeur, je la disséquai de la peau et du muscle pectoral avec lequel elle avait de faibles adhérences , puis la renversant en dedans, j’arrivai dans la cavité déjà ouverte , alors je réunis le sommet de la première incision avec celle que j’avais faite pour ouvrir la cavité qui contenait le liquide , puis joignant le bas de cette incision avec le bas de la précédente , j’eus bientôt enlevé toute la masse affectée , qui était longue d’environ six pouces. L’ouverture fistuleuse , qui était au milieu, pénétrait dans sa substance , et s’y ra-

mifiait en plusieurs canaux sans aboutir à aucune cavité. Il y eut du côté de l’aisselle une artère assez grosse à lier et quatre autres moins considérables , dans le reste de la plaie.

La partie interne de la peau qui recouvrait le lieu de la fluctuation était encore injtacte, mais craignant que son ablation ne fit une trop grande plaie, je la laissai pour la rapprocher dès que la suppuration serait établie.

La plaie, déjà assez vaste , fut couverte de charpie sèche, et je fis appliquer par-dessus quelques bandelettes agglutinatives , et des compresses pour la diminuer autant que possible. Pendant qu’on appliquait l’appareil , la malade se trouva mal , mais revint à elle par l’usage d’une potion tonique ; deux heures après l’opération, elle eut des angoisses, des nausées, des vomissemens , des sueurs froides , et le pouls insensible , mais quelques toniques firent cesser ces symptômes. Le soir le pouls se relève , mais les sueurs froides continuent. On donne pour boisson de l’eau de gruau , avec un tiers de vin de Rhin, et par intervalles, une infusion d’arnica avec la liqueur anodine.

Le vingt-quatre , nuit tranquille, sans dormir, le cc rà?s s’est réchauffé, le pouls s’est re-

( lrt )

levé , la langue est humide , et il y a de la sueur. Même traitement.

Le vingt- cinq, mauvaise nuit, la fièvre a reparu avec délire et évacuations involontaires, pouls profond , langue sèche , couverte d’un enduit brunâtre , tuméfaction du ventre. Meme traitement et friction d’un liniment vo~

; latif camphre sur l’abdomen. Le soir le ventre est un peu détendu.

Le vingt-six , meilleure nuit, moins de I sueurs, le pouls se relève, et la langue s’humecte. L appareil est un peu humecté de suppuration.

Le vingt-sept , l’appareil levé , la charpie se détaché facilement , la plaie sans suppurer < fournit un liquide clair , sa surface offre , ça t et là, quelques bourgeons charnus , la matière brunâtre commence à se détacher d’elle- 1 meme ; 1 etendue de la plaie est diminuée , au moyen des bandelettes agglutinatives , et couverte de charpie sèche, puis de compresses jj trempées dans une infusion d’arnica , mêlée * d’eau de vie camphrée. Pendant le pansement, la malade tombe en faiblesse , mais elle est bientôt remise, son état général s’améliore.

I vingt huit, bonne nuit, sommeil réparalcur , le moral se relève, l’appétit revient,

la plaie commence à suppurer, sa surface et la peau ont plus de vie. Depuis ce moment la malade reprend des forces par 1 emploi dui kina , et d’une bonne nourriture ; la plaie ; prend un bon aspect , la peau conservée étant souple permet un tel rapprochement de sesi bords , que, quatorze jours après l’opération „ ils n'offrent plus qu’un écartement d’un pouce. La plaie était déjà diminuée, et la santé assez bonne , pour que la malade pût se promener en plein air , lorsqu’elle fut prise , le 12 Juin, d’une affection gastrique qui la retint six jours au lit. Pendant ce temps la plaie resta stationnaire , la surface devint blaffarde et relevée, quoiqu’on la saupoudrât de camphre, de myrrhe etdekina, ensuite l’usage journalier dm nitrate d’argent fondu devint nécessaire pour arrêter le développement des végétations charnues.

Le vingt-quatre Juin , jour fixé pour la sortie, la malade fut de nouveau incommodée, bientôt elle fut prise d’un typhus qui fit craindre pour ses jours , enfin elle se rétablit assez pour pouvoir , quoique faible, quitter l'hôpital le seize Juillet. Dans cette dernière maladie, ses facultés morales furent affectées au point de lui donner beaucoup d inquiétude, de mé-

lancolie s et quelquefois de désespoir. La plaie était réduite à la grosseur d’une fève , sa surface était lisse , solide et relevée.

Un an plus tard , passant dans son village, je la visitai, et la trouvai assez bien de corps , son esprit était encore faible. La plaie avait le même aspect , mais de temps en temps il fallait arrêter le développement de sa surface par l'application du caustique.

Cette tumeur consistait donc en une subs-*, tance fongueuse, et une accumulation de Ivm-

plie dégénérée; mais j’ignore quelle en a pu être la nature à son origine, faute de ren~ seignemens de la part de la malade. Je ne saurais dire s’il a existé , dès le début , deux i maladies différentes , qui se sont développées simultanément , ou si l’une a donné naissance à l’autre. J’ai souvent vu , dans îe cas de tumeurs lymphatiques, se développer des excroissances spongieuses, qui sont devenues fongueuses , et semblables au cancer « c’est pourquoi je pense que la maladie a com- ; mencé par une tumeur lymphatique , dont la . tumeur fongueuse n’a été que la conséquence»

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