DES MALADIES CANCÉREUSES
Parmi les diverses aberrations de l’état normal auquel le corps humain est sujet , il en est quelques unes dont l’issue est tellement heureuse , que des écrivains très-respectables s’accordent à les considérer, moins comme des maladies, que comme des efforts salutaires de la nature , pour la conservation de l’individu.
Mais le cancer est une maladie qui déjoue également et les forces de l’organisme , et les vertus des remèdes; il n’en résulte aucun avantage , il ne tend à aucune crise favorable , et si l’art ne parvient a en arrêter la marche , elle ne cessera généralement qu’avec la vie. Cependant quoique la fréquence de cette maladie ait fourni des occasions nombreuses de i’observer; et que son importance l’ait toujours
rendue l’objet d’une sérieuse attention, les caractères qui distinguent le squirre et le cancer des autres maladies n’ont pas encore été assez clairement déterminés, pour mettre le praticien en état de porter dans tous les cas un jugement exact et assuré. Il existe, à la vérité, un grand nombre de maladies dans lesquelles l’hésitation et le doute n’entraînent aucun inconvénient ; il n’en est pas de même pour le cancer , où une pratique vicieuse est la conséquence nécessaire d’un diagnostic erroné , et dont le nom faussement appliqué, peut empoisonner la vie de craintes chimériques.
Observations générales sur le Cancer .
Le cancer, attaquant des parties de structure très-différente, peut présenter des formes très-variées : ainsi ce sera tantôt une induration , tantôt une excroissance charnue , une verrue, un ulcère. Mais comme d’autres maladies , d’un caractère beaucoup moins grave , et d’un traitement plus facile , nous offrent le même phénomène , il devient d’une grande
importance de rechercher quels sont les signes qui peuvent nous faire prononcer sur l’absence du caractère cancéreux , ou nous en révéler l’existence.
Lon définit généralement le squirre : « une tumeur dure et presque insensible, située pour l’ordinaire dans le tissu glanduleux , avec un changement léger ou nui de la couleur de la peau, d Cette description désigne le squirre vrai et essentiel; mais lorsqu’il a passé de l’état indolent à l’état malin , la tumeur est alors inégale , elle devient douloureuse , la peau prend une teinte purpuracée ou livide , et les veines souscutanées sont souvent variqueuses.
Examinons maintenant si l’énumération de ces symtômes est suffisamment exacte pour diriger dans la pratique.
Du siège du vrai Squirre .
Le tissu glanduleux. Il est probable en effet que toute glande peut être le siège du cancer ; mais celui-ci es! plus souvent une affection idiopathique pour les glandes sécrétoires, que pour les ganglions absorbans ? et parmi
les organes sécrétoires, ceux qui secrétent des fluides destinés à quelque usage dans l’économie animale , sont plus souvent affectés , que ceux qui séparent du sang des parties excrément) belles.
L’on peut même mettre en cloute , si une glande absorbante est jamais le siège primitif du vrai squirre. Une expérience journalière prouve que ces glandes peuvent être atteintes à cause de leur connexion avec une partie cancéreuse; mais alors cette désorganisation, étant l’effet de la maladie d’une partie située dans le
voisinage , doit être considérée comme une o 3
affection secondaire ou consécutive. Je n’ai pas encore rencontré d’exemple certain d’un squirre primitivement développé dans une glande absorbante : cette observation , si elle est confirmée par une expérience plus étendue , et admise comme une règle générale , ne sera pas sans importance dans la détermination du diagnostic de cette maladie.
L’on a appliqué avec trop peu de discernement le terme général de squirre aux engorgemens dans des glandes lymphatiques. Lorsque la maladie survient dans le jeune âge, elle est ordinairement considérée et traitée comme scrophuleuse ; mais comme on l’observe aussi
dans un âge plus avancé , ce ne pourra être que sur des raisons très-plausibles qu'on sera tenté de lui reconnaître, dans l’un des cas, uu caractère de malignité , qu’on lui refuse dans l'autre. Il est bien vrai que, chez les adultes, ces tumeurs sont souvent plus dures et plus rebelles au traitement que chez les enfans ; mais lorsque l'altération des glandes lymphatiques sera primitive , on lui trouvera bien rarement le caractère cancéreux.
De la dureté et de V insensibilité comme caractères du Cancer «
Si la douleur et la mollesse accompagnaient constamment toute autre altération morbide dans une partie, la dureté et le défaut de sensibilité seraient des signes certains de l’existence du squirre. Mais loin qu’il en soit ainsi* il arrive que les tumeurs enkistées, elles-mêmes , donnent souvent, dans leur commencement, la sensation d’une dureté très-considérable. Toutes les glandes sont enveloppées de capsules peu élastiques , ensorte que presque toute espèce d’engorgement chronique de ces-
organes doit présenter de la dureté ; cet endurcissement résulterait donc plutôt de la structure de l’organe que de la nature de la maladie ; et comme les glandes à l’état sain ne jouissent que d une sensibilité médiocre , toute maladie qui en provoque graduellement l’endurcissement tendra plutôt à diminuer qu’à accroître cette faculté. L induration et l’insensibilité peuvent donc prouver que la partie affectée n’est pas sous l’influence d’une maladie aiguë ; mais ces symptômes seuls ne peuvent fournir aucun indice certain sur la nature de l’altération morbide. Ces affections indolentes des glandes , que l’on observe si souvent audelà de l’âge moyen , présentent communément une dureté et une insensibilité peu différentes de celles qui accompagnent un vrai squirre; cependant ces tumeurs se guérissent souvent par le même mode de traitement qui réussit dans les scrophules ; et lorsqu’elles résistent opiniâtrement aux ressources de la médecine , nous les voyons souvent rester stationaires et indolentes jusqu’à la fin de la vie. Les auteurs ont , à la vérité , beaucoup parié de cliangemens dans la nature de certaines tumeurs qui revêtent un nouveau caractère ; mais je soupçonne fort que ces transformations
d’une maladie dans une autre ne sont pas très- Lien fondées. Il n’est pas douteux qu’un mauvais traitement ne puisse exaspérer une maladie, et la rendre dangereuse ou destructive, de bénigne et de guérissable quelle semblait d’abord , mais l’aggravation des symptômes , et le changement de forme , sont deux choses différentes , qu’il faut bien se garder de confondre.
Je ne veux pas dire qu’un sein qui a été le siège d’un abcès , ou une glande qui a été affectée de scrophule, ne puissent devenir cancéreux ; car cette dernière maladie pouvait les atteindre , lors-meme qu’ils n’en auraient pas supporté d’autres auparavant; mais celles-ci ne disposent pas plus ces organes au cancer, que s’ils lussent toujours resté à l’état sain. Il n’y a pas de connexion nécessaire entre le cancer et aucune autre maladie , et la transformation de l’un dans l’autre n’a jamais été clairement démontrée.
De la tumeur , comme caractère du
Squirre.
Les auteurs en chirurgie ont généralement
compté la tumeur parmi les symlômes essentiels du squirre ; et il est très- vrai , que cette maladie est souvent accompagnée d’une augmentation de volume dans la partie affectée. Une expérience longue et attentive m’a cependant conduit à penser , que cette circonstance est ici plutôt un accident qu’une conséquence nécessaire de la nature de l’affection. Lorsque le squirre occupe le sein , cette partie est dure, circonscrite, et présente quelquefois des inégalités h sa surface; mais ces symptômes ne sont pas toujours réunis à un accroissement des dimensions du sein. Il arrive souvent, au contraire , que le vrai squirre est accompagné de resserrement , de diminution de volume, de rétraction du mamelon et de plissement de la peau (i).
L’irritation produite par une substance dure> située dans le sein, pourra déterminer souvent une congestion de sang dans cet organe , et
(i) L’on S3 i t très-bien qu’un foie squirreux est Souvent beaucoup plus petit que le même viscère à l’état sain; et des seins squirreux que j’ai extirpés, lorsque le mal faisait des progrès rapides et alarmans, ne se sont pas trouvés plus volumineux que le sein du côté opposé.
par conséquent en accroître le volume ; mais je considère cette circonstance , bien moins comme essentielle à la maladie primitive, que comme un état inflammatoire déterminé par le squirre, agissant comme cause éloignée sur les parties qui l’entourent. L’utilité évidente de la saignée locale, dans ce cas, a fait naître l’opinion que le squirre est une maladie inflammatoire ; mais les différences fortement prononcées que présentent dans leur aspect, leur progrès et leur terminaison le phlegmon et le vrai squirre, m’engagent à rejeter cette opinion.
Qu’une partie du sein puisse être dans un état squirreux , tandis que le reste présente un état inflammatoire , c’est ce qui s’accorde à la fois avec la raison et l’expérience; mais qu’une inflammation, qui est une maladie aiguë , et un squirre dont les caractères essentiels sont presque directement opposés à ceux de 1* inflammation , coexistent dans la même partie, c’est ce qu’on ne peut guère admettre. La tumeur et l’inflammation sont donc des symptômes accidentels ; on les rencontre communément dans une foule d’autres cas, et dans la maladie qui nous occupe en particulier, ils
peuvent en être les effets, mais ne sont pas des conditions essentielles à son existence.
De la couleur , comme caractère du
Squirre malin .
Un squirre commençant est rarement accompagné de changement de couleur à la peau ; et pour l’ordinaire il ne présente une surface d’un rouge-sombre-purpurin ou livide, que lorsqu’il revêt un caractère de malignité. La présence ou l’absence de la couleur ne peut nous éclairer que faiblement sur la nature de la maladie; lorsque celle-ci est bien connue , les changemens survenus à la peau nous aident à juger de ses progrès ; mais comme un grand nonibre de maladies trèsdifférentes peuvent en produire de semblables, il est évident qu’on ne saurait asseoir son opinion sur un phénomène aussi incertain.
Premier Cas.
Je fus consulté, par une femme de 5o ans , pour une tumeur dure , du volume d’une
grosse noix , située dans îa partie supérieure du sein droit. Elle était inégale , absolument incompressible , immobile , et la peau qui la recouvrait présentait une couleur pourprefoncé. La malade n’y ressentait qu’une douleur médiocre , et la santé d’ailleurs était bonne. Je ne prescrivis que quelques petites doses de mçrcure doux avec addition d’un peu d’extrait de ciguë ; mais aucune application extérieure. Dans l’espace d’environ deux mois., la dureté avait considérablement diminué , et j’aperçus de la fluctuation. Je laissai la tumeur s’ouvrir spontanément , il s’en échappa un liquide sanieux et ténu, et la cavité était presque totalement remplie par une substance gangréneuse , ressemblant à du tissu cellulaire
putréfié (i). Je conseillai pour lors l’usage
du quinquina et un régime fortifiant; les es-
(i)Lescrolum estsujetà une affection dont la marche et la terminaison ressemblent assez à celle que je viens de décrire. J’ai vu des cas dans lesquels le corps du testicule paraissait fort malade , où cependant, après l’issue d’une quantité considérable de tissu cellulaire gangréné par une ouverture faite au scrotum, le ma™ lade et le chirurgien ont eu la satisfaction de trouver le testicule sain.
carres se détachèrent peu-à-peu , l’ulcère prit une bonne apparence et fut bientôt cicatrisé.
Si aux signes déjà énumérés d’un squirre malin , nous ajoutons l'inégalité de la surface, les douleurs lancinantes , l’état variqueux des veines souscutanées , et l’œdême des parties voisines ; il n’est pas un chirurgien, familiarisé avec les tumeurs, qui ne doive savoir que chacun de ces symptômes n’est, en aucune façon , particulier au squirre malin.
A la vérité, quoique un ou deux de ces phénomènes soient insuffisans pour déterminer d’une manière certaine la nature de la maladie, cependant leur réunion devra nous fournir un diagnostic non équivoque. Cette proposition peut être vraie ; mais comme tous ces signes ne peuvent paraître dans le temps où nous avons le plus grand intérêt à déterminer la véritable nature de la maladie , notre décision serait trop tardive. En portant un jugement précipité nous risquons de pratiquer une opération qui aurait pu n être pas nécessaire ; en attendant , pour dissiper nos doutes , le concours de tous les symptômes , nous pouvons perdre sans retour l’occasion d’administrer un secours efficace.
La variété que présentent les symptômes et
la marche des maladies cancéreuses n’a sans doute pas été passée sous silence par les chirurgiens praticiens; mais je ne pense pas qu’ils en aient parlé d’une manière explicite et en y insistant convenablement (i).
L’on peut , il est vrai , recueillir dans les divers écrits publiés sur ce sujet plusieurs observations détachées ; mais elles n’ont jamais été combinées et disposées méthodiquement ; il résulte de là que l’histoire du cancer a peu gagné depuis le temps de Celse et de Galien.
Richard Wjseman , dont les talens et la candeur font honneur à la chirurgie , en parlant des cancers , en signale une espèce dont raccroissement est lent , et la douleur qu’ils causent médiocre. « On les appelle bénins, dit-
(1) Richter a cependant signalé la difficulté du diagnostic dont nous nous plaignons : Tarn diversa in progressu quoqne morbi faciès est , ut qui ilium des cripserunt auctores vix unum eundemque morbum descripsisse subinde videantur.
Et après avoir rapproché les résultats difierens rapportés par Monro et Hill , il termine ainsi : Jure sane dixeris , de uno eodemque morbo hos virus loqui , duhitari ferè posse:
Obs. Chirurg. Fasc. tertius.
il > et j’en ai eu un grand nombre à traiter ; des remèdes simples m’ont suffi pour pallier pendant longtemps les effets de quelques-uns d’entr’eux qui s’étaient emparés du sein. » p: Les trois cas suivans sont donnés à l’appui de ces observations; j’en ajouterai un quatrième qui s’est rencontré dans ma pratique.
Second Cas.
Une dame avait été affectée pendant plusieurs années d’un cancer ulcéré , qui avait profondément détruit le sein gauche , et adhérait aux côtes , mais causait peu de douleur. Par la suite , les bords de l’ulcère se renversèrent en dedans , et se réunirent par une espèce de cicatrice recouverte d’une croûte. La malade vécut ainsi longtemps , et sur ses derniers jours dans un état de santé très-tolérable.
Troisième Cas.
Une autre personne d’un grand âge a porté pendant longtemps un cancer au sein droit. L’ulcère large et profond occupe le milieu du sein , qui est tout entier dur et immobile.
Cette dame jouit d’ailleurs d’une bonne santé , et se trouve si peu incommodée de sa ma-
1 adie , que vraisemblablement elle pourra vivre encore longtemps.
Quatrième Cas .
Il n’y a pas longtemps que nous fàmes priés, le docteur W. N. et moi , d’examiner le sein d’une dame de qualité. Nous trouvâmes une tumeur dure et immobile qui avait été ulcérée pendant quelques années , et regardée comme cancéreuse par ceux qui l’avaient vue avant nous; mais elle n’était pas douloureuse. Nous jugeâmes que c’était un cancer à l’état de squirre.
Cinquième Cas .
Une dame, entre trente et quarante ans , mère de plusieurs enfans, me demanda de voir son sein malade depuis longtemps.
Elle avait consulté M. Pott , qui avait déclaré que la maladie était cancéreuse et conseillé l’opération; mais l’on ne s’était pas soumis à son avis. A ma première visite, je trouvai le sein malade deux fois aussi volumineux que l’autre ; il était uniformément tuméfié, d’une dureté considérable et fortement adhérent aux parties voisines. Il y avait changement de eou- Yol. IL 5
leur à la peau et trois ou quatre points ulcérés. Chaque ulcère avait environ trois ou quatre lignes de diamètre (i); ils étaient profonds, inégaux et rendaient un fluide inodore et peu coloré; il en sortait du sang par intervalles, mais cette hémorragie n’avait jamais été considérable. Il y avait toujours eu absence de douleur ; les bords des ulcères étaient souples, de niveau , et les veines cutanées avaient conservé leur diamètre naturel. La santé générale était alors très-mauvaise, et la malade succomba lentement à une fièvre hectique , déterminée par la maladie du sein.
Si les cas rapportés pas Wiseman étaient de véritables cancers , l’on pourroit en conclure que la douleur et un dérangement général de la santé n’accompagnent pas toujours un cancer ulcéré, et que les ulcères cancéreux peuvent guérir spontanément. Nous sommes également en droit de conclure de l’histoire que je
(i) L’auteur dit proprement , l’étendue d’un sou d’argent (si! ver penny ).
J’ai cru devoir rapporter cette expression à une mesure plus généralement connue , et qui représente d’ailleurs exactement la grandeur désignée.
( Note du Trad.)
viens de donner , que les symptômes et la marche d’un ulcère cancéreux peuvent être aussi modérés , aussi graduels que ceux de l’ulcère le plus simple ; qu'ils peuvent exister, en un mot, sans présenter aucun des traits particuliers que les auteurs assignent généralement au cancer ulcéré. Les prémisses semblent, en effet, autoriser de semblables conclusions; mais je ne pense pas qu’il y ait aucun avantage pour l’art à les admettre ; car quoique, en tant qu’ulcères, l’ulcère simple et l’ulcère cancéreux puissent être réunis dans le même genre, toutefois ils présentent dans leurs caractères physiques des différences spécifiques bien tranchées.
De la localité du Cancer.
Les opinions diverses, et en apparence contradictoires, qui partagent les chirurgiens sur cette question , si importante en pratique, dénotent suffisamment 1’éiat d’imperfection de l’histoire des maladies cancéreuses. L’on a proposé diverses hypothèses ingénieuses sur le mode de transmission du cancer ; mais
aucun auteur, que je sache, n?a établi sur des preuves convaincantes qu’il fût de nature contagieuse. Cette circonstance a été , il est vrai, généralement considérée comme un axiome ; mais une proposition d’une aussi grande conséquence demande à être appuiée sur une autorité supérieure à celle d’une vague assertion. Sans prétendre donner une opinion tranchée, je vais proposer dans l’ordre suivant le résultat de ma propre observation.
i. De la propriété contagieuse de la vapeur qui s’élève d un ulcère cancéreux.
Avant de présenter mes remarques sur la matière du cancer, il est bon d’observer que plusieurs auteurs ont prétendu qu’il s’échappe de l’ulcère cancéreux des miasmes morbifiques, capables de produire la maladie chez des personnes saines. Zacutus Lusitanus cite en preuve le cas d’une pauvre femme affectée d’un cancer ulcéré au sein, qui infecta trois de ses enfans, dont deux succombèrent , et le troisième fut sauvé par une opération. Tulpius a traité ceux qui élèvent des doutes sur la nature contagieuse du cancer avec beaucoup d’aigreur et de mépris.
Après avoir donné l’histoire déplorable d'une femme de chambre infectée par sa maîtresse , il rapporte les mauvais effets qu’il a lui-même éprouvés des émanations fétides d’un ulcère cancéreux. Indépendamment d’une faiblesse considérable , il eut la gorge tellement ulcérée , qu’il fut obligé d’avoir recours à des pinces pour en détacher les escarres. Aussi conclut* il de ce fait, qu’un ulcère cancéreux peut transmettre l’infection h distance comme par le contact. Il est également probable que le docteur IIarris , sans s’exprimer d’une manière aussi posshive, avait en vue une opinion semblable h celle de Tülpius lorsqu’il a rapporté le cas du docteur Bellinger (i).
Mais les exemples que je viens de citer me paraissent tout-à-fait insuffisans pour établir une proposition aussi importante. En admettant ces faits , ils sont évidemment en trop petit nombre , et rapportés trop vaguement
(i) Et sic ex oclore virulente cancri exulcerati, quem pessirnè evpirabat uxoris cancer , nuper miserè periit collera noster doctus dominus B élu jv ger , cui post uxoris obitum usque ad suum interitum , semper m naribus permanebat odor iste ingratus et exitialis .
pour nous autoriser à en tirer une conclusion générale. La vapeur fétide qui s’échappe d’un ulcère cancéreux peut , par son acreté , affecter vivement le cerveau (i), et l’exposition à des émanations putrides de différentes espèces, produire des effets aussi désagréables que funestes; nous ne sommes cependant pas obligés de conclure de celte circonstance seule que la vapeur delà matière cancéreuse est susceptible de déranger la santé d une manière spéciale. Les chirurgiens et leurs aides s’exposent presque chaque jour très-impunément aux effets nuisibles des ulcères cancéreux ; et l’on peut conclure hardiment que le danger de l’infection est si petit, qu’il ne saurait attirer sérieusement notre attention.
(1) Gooch ne paraît pas avoir admis dans ce sens la propriété infectante du cancer, quoiqu’il soit partisan de l’opinion qui l’attribue à la matière caucéreuse. « La puanteur, dit-il, qui s’exhale de cet ulcère est souvent très-grande, nuisible, par conséquent, au malade et aux assistaus. » Appendice, p< 169,
2. Considérations sur la qualité contagieuse de la matière cancéreuse , lorsqu elle est appliquée dans un état de fluidité à une surface dénudée, ou naturellement dépourvue de l enveloppe commune .
Plusieurs circonstances tendent à rendre très-difficile la décision de cette question. Une suite d’expériences nous conduirait, à la vérité, promptement au but ; mais il n’est pas présumable qu’aucun homme ait eu ou ait jamais l’inexcusable témérité de tenter la solution de ce problème pathologique, par une méthode aussi contraire aux lois de l’humanité. Nos recherches sur ce point doivent par conséquent se régler sur les buts bien authentiques, tels que peut les fournir le cours ordinaire de la pratique.
Un grand nombre d’auteurs ont fait mention des qualités acrimonieuses de la matière du cancer; bien peu ont essayé de déterminer par des preuves directes son pouvoir de contagion. Je ne chercherai point h décider dans quelle intention précise Furner (i) et GooCH
(1) Cette histoire est aussi rapportée par Beckett ,
ont cité le cas fie M. Smith, chirurgien de l’hôpital de St. Thomas ; le docteur Harris, qui le rapporte aussi , n’en a tiré aucune conclusion en faveur de cette opinion ou de toute autre.
Nous apprenons seulement que M. Smith eut la curiosité de goûter un peu d’ichor cancéreux ; et que dès ce moment il fut continuellement tourmenté par la sensation d’un goût détestable , qui résista opiniâtrement à toute espèce de moyen ; il déclina peu â peu quelques mois après cette funeste expérience , et mourut enfin victime , comme on le suppose , de son imprudence. Ce fait prouve seulement que M. Smith fut empoisonné en goûtant la matière d’un ulcère cancéreux ; mais n’en établit nullement la propriété conta-
qui ajoute : « J’avoue que le récit de ce fait me causa beaucoup de surprise , parce que j’avais eu plusieurs fois la curiosité d’en faire autant, dans l’hôpital où M. Smith tenta cette fatale expérience ; je n’ai cependant jamais reconnu aucune âcreté remarquable à la matière cancéreuse, mais seulement un goût fort désagréable. »
Nouvelles découvertes sur le cancer , dans mie lettre Charles Bernard, écuyer, p. 3 1.
eieuse. Je pense en outre qu’on ne peut tirer un bien fort argument d’un fait unique; Ton voit d’un autre côté un grand nombre de malades vivre longtemps avec un ulcère cancéreux dans la bouche , et cependant ne jamais présenter les symlômes offerts par M. Smith (i).
Gooch a rapporté l’histoire d’une maladie cancéreuse survenue après avoir bu d’un liquide imprégné de la matière fournie par un ulcère cancéreux. « Une enfant de trois ans avala quelque peu d’un liquide qui avait servi à laver un cancer ulcéré du sein. Quinze jours après environ , un ulcère rongeant parut sur sa langue et sur un des côtés de la bouche , et fit un ravage affreux sur la joue tant au dedans qu’au dehors. Cet ulcère fut à grand peine guéri par un chirurgien de Londres. Plus de vingt ans après, le levain cancéreux se manifesta sur une cuisse , où la malade avait quelques années auparavant reçu une contusion
(i) Il y a sans doute beaucoup d’exemples d’hommes qui ont cohabité avec des femmes affectées de cancer de la matrice; cependant il n’est pas rapporté un seul fait qui prouve que la maladie peut se communiquer de celte manière.
par 1 effet d’une chute; il survint alors près de l os , du côté de l’articulation de la hanche, un abcès dont la guérison fut aussi extrêmement difficile.
Au bout de quinze ans, l’on «perçut pour la première fois dans un des seins une petite dureté squirreuse , indolente et mobile , qui dans i espace de peu d’années envahit la totalité du sein , et enfin les glandes de l’aisselle. Celle tumeur resta à l’état occulte pendant tout le reste de sa vie. »
Il est bon de remarquer , sur ce qu’on vient de lire, que G-ooch ne fut point le témoin oculaire des diverses circonstances qu’il rapporte , mais qu’il en fut informé par la malade elle-même , alors âjjée d’environ soixante ans.
Celte dame était trop jeune, lorsque l’accident arriva , pour observer elle-même avec quelque exactitude ; elle devait , par conséquent , avoir appris de ses pareils ce qu’elle en savait; et je laisse au lecteur judicieux à déterminer jusqu’à quel point il est probable , qu’après un aussi long espace de temps, elle fut en état de rapporter, avec détail , iliistoire d’une maladie , qu’elle ne possédait elle-même que par tradition.
L’abcès qui survint à l’articulation de la
hanche, plus de vingt ans après la guérison de l’ulcère de la joue , ne prouve absolument rien ; car il n’est personne qui ne puisse être atteint d’un abcès dans une jointure , après une contusion , sans qu’il suit besoin pour cela de l’existence d’un levain cancéreux dans la constitution. A l’Age d’environ quarante ans, cette personne reconnut , dans un des seins , une petite tumeur squirreuse , qui prit un accroissement considérable à l’époque de la ces» sation des règles. À cette période de la vie des femmes , tous les auteurs conviennent , en effet , qu’elles sont plus exposées aux maladies cancéreuses; et ce cas est si ordinaire, qu’il n’est pas besoin, pour l’expliquer, de supposer l’action lente et mystérieuse d’un levain cancéreux.
Gooch a aussi rapporté le cas d’une dame qui , après avoir porté sans réflexion à sa bouche un tuyau dont sa sœur , affectée d’un ulcère cancéreux à la bouche , venait de se servir , vit des ulcères de la même nature se former sur la langue , l’intérieur de la bouche et la gorge. Celte dame communiqua la maladie à son mari ; mais l’on ne nous donne pas le détail de la maladie de ce dernier. Deux ans après l’apparition des ulcères ,
la malade , qui avait en vain eu recours à des traitemens variés , tant à Londres qu’à l’étranger , s’adressa à Gooch qui lui administra de petites doses de sublimé, dans la décochon des bois, avec un tel succès, que dans l’espace d’environ six mois elle fut parfaitement guérie.
L’on peut facilement admettre que cette personne contracta sa maladie, par le contact du pus d’un ulcère cancéreux ; mais il ne s’ensuit pas que les ulcères ainsi déterminés fussent réellement cancéreux. Toute matière âcre , provenant de la surface d’un ulcère quelconque, peut produire une ulcération, et il est probable que le caractère de l’ulcère de nouvelle formation dépendra plus, dans ce cas , de la partie qu’il occupe et de l’état antérieur de la constitution , que de la cause éloignée qui l’a produit. I! y a une très-grande différence entre la virulence et la contagion. La morsure d’une vipère, ou la piqûre d’un scorpion, peut infecter une partie par l’acrimonie particulière du venin qui y est déposé , sans lui communiquer une maladie contagieuse ; de même le fluide pris d’une pustule ou d’un ulcère produira , par ses qualités chimiques, une érosion dont la matière qui en proviendra , ne
sera pas pour cela d’une nature semblable à celle qui a déterminé celte nouvelle ulcération. Il ne suffit donc pas d'affirmer , que ie fluide d’un ulcère cancéreux a produit un ulcère chez une personne saine ; il faut de plus démontrer que l’ulcère ainsi produit est réellement cancéreux. Gooch , à la vérité, a regardé cette proposition comme accordée.
Mais , lorsqu’il nous apprend ensuite que^ le mercure administré tant à l'intérieur cju’à l’extérieur a suffi pour guérir ce mal, je pense que tout praticien expérimenté conviendra avec moi, que le mercure n'est pas un remède contre le cancer (i). La question qui nous occupe dans ce moment étant une question de fait , je sais parfaitement que je ne pourrais être admis à conclure , de ce que
(1) Dans le nombre des diiférens remèdes qu’on a employés pour corriger et détruire le virus cancéreux , qui a infecté la masse des liqueurs, etc., le mercure n’a pas été oublié. Mais loin d’y trouver quelque soulagement à la maladie, on a vu le levain cancéreux acquérir de nouvelles forces, et les accidens s’accroître de plus en plus. Mémoire sur le cancer ^ par M. Ledran.
Mém. de V Acad, roy . de de Chir. T. III, p. 02.
je n’ai pas vu îa chose , qu’elle n’existe pas ; toute fois , le défaut de preuve positive , dans une maladie aussi fréquente que celle qui nous occupe , est déjà une forte présomption contre la propriété contagieuse de la matière du cancer.