‹ Mélanges de critique bibliqueChapitre 101 sur 106 · LATIN 7 RER · texte numérisé non relu

LATIN 7 RER

voir écarter la difficulté qu'il signale ; mais d’abord nous avons besoin de connaître la réponse, ou plutôt les réponses, car il y en a deux, que Dieu, selon le texte biblique, adresse à l’interrogateur.

Voici la première : « Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis (ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ). Tu diras aux fils d'Israël : Je suis (ÉUEIÉ) m'a envoyé vers vous. » (Ex. III, 14.) Et voici la seconde : « Dieu dit encore à Moïse : Tu diras aux fils d'Israël : Ianven, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob m'a envoyé vers vous. Ceci est mon nom pour toujours; ceci me rappelle dans tous les âges. Va, assemble les anciens d'Israël et dis-leur : lahveh le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, d’'Isaac et de Jacob, m'est apparu en disant : Je me suis souvenu de vous ; j'ai vu ce qui vous est fait en Égypte et j'ai dit: Je vous ferai monter de l’affliction de l'Égypte au pays du Cananéen... Ils écouteront ta voix, et tu iras, toi et les anciens, vers le roi d'Égypte et vous lui direz : Iahveh le Dieu des Hébreux nous est apparu, etc. » (Ex. IT, 15-22.)

Examinons ces réponses, et d’abord la seconde.

Si l’on examine sans idée préconçue l’ensemble des versets 15-29 —{en laissant de côté pour le moment l'incise du verset 15 : « Ceci est mon nom pour toujours; ceci me rappelle dans tous les âges,») —ce dont on est frappé tout d’abord est que rien dans cet ensemble n'indique une réponse à la question posée par Moïse; ce n’est en fait que la répétition, sous une autre forme, de la mission donnée au Libérateur. lahveh y figure en son caractère de Dieu des Pères, de Dieu du peuple ; il se nomme luimême de son nom laAnven, avec la certitude que ce nom est aussi bien connu de Moïse et du peuple que lui-même peut l'être. L’incise même du verset 15 : «ceci est mon nom pour toujours, etc. », bien loin d’avoir le sens qui

lui est habituellement attribué et dont nous parlerons tout à l’heure, sert à attester la grandeur et la sainteté du nom traditionnel de la Divinité nationale. Il est donc tout naturel que [ahveh, après avoir prescrit à Moïse ce qu'il doit dire aux fils d'Israël, ajoute qu'ils écouteront sa VOIX.

Venons maintenant à la première réponse.

Celle-ci est bien, en effet, une réponse à la question posée et l’on peut même ajouter en toute assurance que, si la question à été posée, elle l’a été uniquement en vue de cette réponse. J'ai dit tout à l'heure que, dans la grandiose théologie des prophètes, il y avait cependant une lacune au point de vue de la science, en ce sens que l’on n’y trouvait pas une définition métaphysique de la Divinité. C'est cette lacune que l’auteur de la formule énEIé ASCHER ÉHIÉ s’est proposé de combler, et la question du nom a été pour lui le moyen de faire arriver la formule. Le moyen n’est assurément pas très heureux. Ni les Israélites, ni Moïse, comme nous l'avons dit, n’ont besoin qu’on leur apprenne le nom de leur Dieu; d’ailleurs Éxeré ASCHER ÉHEIÉ n’est pas même un nom, c'est une définition métaphysique, et on en peut dire autant de Éumté même, que l’auteur affecte ensuite d'employer isolément comme substantif : « Éagré (je suis) m'a envoyé vers vous. » En fait, c’est une définition métaphysique que l’auteur a voulu nous donner; maladroitement introduite, elle n’en garde pas moins sa portée : ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ n'en reste pas moins un précieux enseignement donné aux fils d'Israël. Le Dieu national se manifeste maintenant à eux sous un aspect qui leur était inconnu. Ce n’est plus seulement le Dieu des Pères, le Dieu protecteur et libérateur, c’est L'ÊTRE par excellence, l'Étre absolu.

Nous pouvons constater que Maïmonide apprécie exac-

tement, comme nous le faisons, le caractère de cette première réponse ; et c’est même ainsi qu'il prétend justifier l'opportunité, autrement obscure à ses yeux, de la question posée par Moïse. Selon lui, les hommes de ce temps connaissaient bien leur dieu Iahveh, mais ils n'avaient que des idées fortinsuffisantes sur la nature de la Divinité.. « Dieu donc, dit-il, donna alors à Moïse une connaissance qu'il devait communiquer aux Israélites, afin d'établir pour eux l'existence de Dieu; c'est ce qu’expriment les mots ÉHEIÉ ASCHER ÉnEIÉ. Énrré est en effet un dérivé de Haran qui signifie étre, et la langue hébraïque ne fait pas de distinction entre étre et exister. Ici tout le mystère est dans la répétition sous forme de sujet, puis d’attribut, du mot qui désigne l'existence. En exprimant le sujet et l’attribut par Énevré, on déclare en quelque sorte que le sujet est la même chose que l’attribut.… l’idée se résume et s’'interprète ainsi : L'Étre qui est l'Étre, c'est-à-dire l'É'tre nécessaire ; c’est là en effet ce qui peut. rigoureusement s'établir par voie de démonstration, à savoir qu'il y a quelque chose dont l’existence est nécessaire, qui n’a jamais été non-existant, et qui ne le sera jamais (Ch. XLII, p. 182). »

Dans cette interprétation de l’ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ On reconnaît le maître initié à la science philosophique des Grecs et des Arabes. Mais dominé qu'il est par sa croyance orthodoxe, Maïmonide est moins heureux dans la manière dont il apprécie l’âge et l’origine de cette formule. Pour lui elle est bien réellement une révélation que Moïse a recue de Dieu, avec l’ordre de la communiquer aux Israélites. » Dieu, dit-il, ayant fait connaître à Moïse les preuves par lesquelles son existence pouvait être établie pour les hommes instruits (car il est dit plus loin : Va et assemble les anciens d'Israël), il lui promit qu'ils comprendraient ce qui venait de lui être enseigné (Ibid., p. 282).»

La confiance de Maïmonide dans l'intelligence des plus instruits parmi les contemporains de Moïse est assurément très hasardée. Cahen, dans une note au passage en question, exprime sur le peuple israélite, tel qu’il devait être à cette époque, une opinion moins favorable. «Il est évident, dit-il, que la définition métaphysique, rapportée ci-dessus, n'aurait pas été comprise d'une population abrutie par des siècles d’asservissement ; aussi l'écrivain sacré remplace-t-1l la définition didactique par un fait historique. » Cahen désigne ainsi ce qui est le fond de la seconde réponse, c’est-à-dire la mission de délivrance donnée par lahveh à Moïse.

Comme Maïmonide, Cahen reconnaît donc le caractère

essentiellement métaphysique de l’ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ ; mais pas plus que lui il n'arrive à en justifier l’à-propos à la place où elle se trouve. Maïmonide admet que la formule est à la portée au moins des plus instruits d’entre les compagnons de Moïse, et en cela ilméconnaît la vraisemblance historique. Cahen pense que la génération contemporaine estincapable de rien comprendre à cette métaphysique ; mais alors à quoi bon la révélation faite à Moïse ? En quoi peut-elle servir au but en vue duquelil l’a sollicitée ? Comment peut-elle aider au succès de sa mission ?

Nous ne voyons qu’une seule explication plausible à la présence dans le Pentateuque de l’ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ : c’est que cette formule, comme nous l'avons dit, est venue combler la lacune métaphysique qui existait dans le livre sacré; c’est que d’ailleurs, aussi bien que la question qui la précède et la motive, elle a été une addition des plus tardives au texte de ce livre. Non seulement la formule ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ ne peut être contemporaine de Moïse ; en fait, elle n’est même pas contemporaine des prophètes. Pas un passage, pas un mot dans

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leurs écrits n’en trahit la connaissance, n’y indique la moindre allusion. Il y a plus, le recueil entier de la Bible n'en offre pas la plus légère trace. Les versets 13 et 14 pourraient disparaître du chap. IIT de l'Exode, sans que dans le reste du recueil, leur absence se laissât le moins du monde apercevoir. C'est seulement à l’époque de la captivité, mieux encore dans les temps postérieurs, que la nouvelle formule à pu se produire, alors que les Rabbis juifs, au contact des religions orientales, plus tard encore peut-être, aux premières lueurs qui leur parvinrent de la philosophie grecque, purent pénétrer dans un domaine qui leur avait été fermé jusque-là. Alors seulement la formule ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ à pu être introduite dans le texte non encore scellé de l’Exode ; et ce que nous savons de l’histoire et de la rédaction du Pentateuque autorise pleinement cette supposition.

D'ailleurs, comme on l’a souvent fait remarquer, si la formule ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ estavant tout une formule philosophique, elle peut être aussi considérée comme une protestation contre les cultes idolâtres. Elle exprime, sous une forme didactique, ce que les prophètes ont si souvent répété dans leurs allocutions, que lahveh seul est le vrai Dieu, le Dieu vivant, l’'É'tre en opposition à ce qui n'est pas.

Ce qui précède expliquebienl'introduction dans l’Exode de l’ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ. Cependant, l’interpolation une fois faite, il s'agissait de la mettre, autant que possible, en accord avec l’ensemble du passage, ou plutôt avec l’ensemble du Pentateuque et de la Bible entière, où le Dieu d'Israël n’a d'autre nom que Ilahveh. C’est ce qui a fait imaginer la seconde réponse (Ex., 11, 15-22) que nous avons citée plus haut, et qui a pour objet de glorifier en face de Éheié le nom et la puissance de Iahveh : « Dieu dit encore à Moïse (notez cet encore) : Tu diras aux

fils d'Israël : lahveh, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, m'a envoyé vers vous, etc. » L’addition a pu d’ailleurs être faite, soit par l’interpolateur lui-même, soit par un rédacteur plus récent.

Mais si l'introduction des versets 15-22 sauvegardait le nom et la gloire de l’antique lahveh, d’un autre côté, on arrivait ainsi au singulier pléonasme d’une double réponse faite par Élohim à la question à lui posée par Moïse. C’est pour parer à cette difficulté que l’on a supposé, comme nous l'avons dit plus haut, que Éurté et lAuvEu étaient en réalité le même nom; que, du moins,

ils avaient une commune élymologie. Mais nous avons :

vu aussi que, pour arriver là, il fallait un détour; il fallait admettre que avan, forme araméenne du verbe étre, a été la forme archaïque de l’hébreu HArAH, qui à la même signification, or cela n’est nullement démontré, et d’ailleurs ne conduit pas même à une véritable équivalence. En effet, lAuven, si on le suppose dérivé de HAïIAH, signifie comme nous l’avons vu, ou bien / est, ou bien il fait être; Énxré, d'autre part, veut dire je suis ; ce n’est pas là une identité. Nous pouvons donc persister à maintenir que l’auteur de la formule ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ a simplement voulu faire son œuvre de métaphysique, et ne s’est nullement préoccupé de fournir une étymologie au nom lahveh (1).

Le rapprochement de lahveh et de Éheié dans la scène du Buisson ardent, la connexité grammaticale et l’équivalence supposées des deux noms, ont donné naissance

(1) Maïmonide est d'opinion que le nom de Iahveh n’a point d'étymologie (Guide des égarés, t. I, p. 269). Munk, dans une note à ce passage, proteste contre l’assertion de Maïmonide, mais pour la combattre, il se borne à répéter ce qui a été dit de laftinité de Havan et de Harax.

LEA ÉnbtitE

à l'opinion souvent émise que tous deux étaient de même date et remontaient également à Moïse. La discussion à laquelle nous nous sommes livré, en supprimant le point de départ, annule, du même coup, la conclusion. Elle nous conduit, au contraire, à reconnaître que, dans ce passage même, le nom de Iahveh apparaît comme le nom antique et traditionnel du Dieu national.

li ya,ilest vrai, dans l’Exode (vi, 2-9), un autre passage sur lequel s'appuient les partisans de l’autre opinion. C'est un second récit de la mission de délivrance donnée par Dieu à Moïse, récit évidemment tiré d’un autre document. Là il n’est question ni du buisson ardent, ni de l'interrogation relative au nom divin, ni de la double réponse d'Elohim. Tout se borne à une allocution adressée par lahveh à Moïse, toute semblable à celle du premier récit (11, 15-22) que l’on a lue plus haut. Seulement, à la suite de ces mots : « J’ai apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob, » le texte ajoute ceux-ci : « comme Dieu toutpuissant. » (EL-SHADDAÏ) (vi, 2). Ceci n’a rien que de très naturel. Dans divers passages de la Genèse, en effet, Dieu apparaissant aux patriarches, pour leur adresser ses grandes promesses, prend à cette occasion le titre de EL-SHADDAÏ (1). Mais ce qui n’est nullement naturel, c’est que lahveh, interrompant la suite de son discours, s'arrête à cet endroit pour ajouter cette incise : « Mais sous mon nom lahvebh, je ne leur ai pas été connu. » Si cette observation rétrospective est en elle-même étrange, elle a de plus le tort d’être en contradiction avec l’ensemble du discours, puisque tout d’abord Iahveh s’est annoncé comme étant le Dieu des Pères, et garde d'un bout à l’autre ce caractère; elle est également en contradiction avec divers passages de la Genèse, où Dieu figure sous

(1) Genèse xvir, 1; xx VIH, 35 xXXXV, 11; xLII1, 14; XLVINI, 3.

le nom de Iahveh et notamment avec celui (ch. 1v, 26), où il est dit que ce fut dès le temps de Seth (c’est-à-dire, selon la Genèse, presque dès l’origine du genre humain) que l’on commenca à invoquer le nom de Ilahveh.

Ce qui nous paraît ressortir de la présence de ces assertions contradictoires (Exode vi, 3 et Gen. 1v, 26), c’est que, postérieurement à l'insertion dans l’Exode du colloque relatif au double nom divin, une polémique s'éleva entre les docteurs sur l’âge respectif de l’un et de l’autre, polémique dont les passages en question demeurent pour nous le témoignage, Quant à nous, le résultat de notre étude ne peut nous laisser aucun doute sur ce point;

Entié est une définition métaphysique, tardivement.

ajoutée au Pentateuque ; — Tauven est la dénomination antique du dieu d'Israël.

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