‹ Mélanges de critique bibliqueChapitre 102 sur 106 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il nous reste à résumer et à compléter les résultats auxquels nous a conduit cette étude.

1° Dans l'ignorance où nous sommes des voyelles qui entraient dans la composition du nom divin chez les Israélites, lahveh (ou lahweh) est la forme la plus plausible qui puisse être attribuée à ce nom.

20 Jahveh n’a point d’étymologie certaine. Toutefois on peut le rattacher à la racine araméenne xAvau. Dans ce cas il aura la signification : #/ est, ou bien : ?/ fait être; et désignera, soit l'être par excellence, soit le Créateur.

La dénomination lauveu-CeBAoTu (/ahveh des Armées),

si fréquente dans la Bible, indique l'empire de Jahveh sur

les Armées célestes, c’est-à-dire les constellations adorées

par les Chaldéens ainsi que par les peuples soumis à leur influence religieuse (1). |

3° La dépendance que généralement on suppose exister entre le nom /ahveh et la formule éheié ascher éhetïé, repose uniquement sur le rapprochement du nom et de la formule au chapitre 11 de l'Exode. Mais l'étude approfondie du texte n’autorise pas cette supposition. Le nom et la formule sont là chacun pour soi; rien n’indique que l’auteur de la formule ait eu l'intention d'établir entre É'heié et lahveh un rapport étymologique; la tentative est venue des docteurs.

4° La formule éheié ascher éheié est une définition métaphysique dela divinité, tardivement introduite dans le Pentateuque, sous l'influence des idées philosophiques ayant cours chez les Judéens à cette époque. Partout ailleurs qu’à cette place, non pas dans le Pentateuque seulement, mais dans la Bible entière, lahveh est caractérisé par ses sentiments, par ses pensées, par ses actes; ici seulement il l’est par son essence même. Par contre, dans les âges suivants, notre définition a profondément marqué de son empreinte la théologie des Juifs, et celle des Chrétiens. La traduction qu’en ont donnée les Septante : ëy® eiui 6 dv, — 6 dv érécrahxé pe (Je suis celui qu est... celui qui est m'a envoyé), cette traduction, dis-je, a imprimé à cette définition une forme plus nette, plus saisissable; la Vulgate à suivi les Septante, du moins autant que le latin le permettait : ego sum qui sum. qui est misit me. Quoi quil en soit, sous sa forme primitive ou bien sous sa forme

(1) « Vous prendrez garde de ne point élever les yeux vers le ciel, et en voyant le soleil, la lune et les étoiles, {oute l’armée du ciel, de ne point vous laisser séduire, de ne point vous prosterner devant eux et de ne point les servir, eux que Iahveh, votre Dieu, a donnés en partage à tous les autres peuples sous le ciel. » (Deut. 1v, 19, et aussi Deut. xvir, 3). Citons encore le premier verset du chapitre 11 de la Genèse : « Et le ciel et la terre furentachevés avec foute leur armée.»

grecque ou latine, le éheié ascher éheié est devenu le trait d'union entre la théologie mosaïque et la philosophie théologique de la Grèce et de Rome. Le passage de Maïmonide que nous avons cité montre combien le grand docteur avait le sentiment de cette concordance. Il en est de même de saint Augustin. Dans un passage de la Cité de Dieu, il rappelle que, selon les Platoniciens, « rien ne peut être que par l'É'tre simple, en qui l’étre n’est pas distinct de la vie... qu’en vertu de cette immuable simplicité tout tient l’étre de lui, et que lui ne le tient de rien; ils croient très légitimement que cet Être est le principe suprême, qui a fait toutes choses et

n’a point été fait » (L. VII, 6). Dans un autre passage, .

saint Augustin s'appuyant sur l’oracle du Buisson ardent, reproduit à peu près la même doctrine : « Dieu dit à Moïse, quand il l'envoie vers les fils d'Israël : /e suis celui qui suis ; Dieu donc étant la souveraine essence, c’està-dire étant souverainement et par conséquent immuable, a donné à tout ce qu'il a tiré du néant, d'être, bien que non souverainement, ce qu'il estlui-même. Aux diverses natures il a donné plus ou moins d’étre, et les a disposées graduellement selon leur essence. » (L. XII, 2). Saint Augustin ajoute ensuite ‘ce mot aussi juste que profond : « L'Être par excellence, l’auteur de tout étre, ne peut rien trouver de contraire à soi. À Dieu, essence souveraine et auteur de toute essence, aucune essence n’est contraire, sinon celle qui n’est pas. »

Cependant à notre formule biblique, si l'on ne prend soin d'y ajouter un correctif, se peut rattacher, comme une conséquence fatale, la doctrine du Panthéisme. Ce correctif, le texte lui-même nous le fournit; saint Augustin, à cette place, du moins, ne l’a pas signalé, mais le danger et le remède n’ont pas échappé à saint Thomas. Dans un article de la Somme (1"° part., c. x, art. 2), il

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examine si le nom gui est peut être considéré comme étant, par-dessus tout autre, le nom propre de Dieu (UÜUtrum hoc nomen qui est sit maxime nomen Dei proprium), et 1l se prononce pour l’affirmative. C’est d’abord à cause de sa signification intrinsèque, car il ne signifie aucune forme, mais l’éfre même ; or, pour Dieu l'être est l'essence; c'est ensuite à cause de son universalité. Comme le dit Jean Damascène, le nom qui est « comprend en soi Le Tout, et comme une mer de substance infinie et indéterminée (Z'otum enim in se ipso comprehendens ac velut quoddam pelaqus substantiæ infinitum et indeterminatum) ». Ceci nous conduit au bord du précipice; mais saint Thomas évite la chute : « Il y à, en effet, dit-il, d’autres noms divins, aussi nécessaires à conserver, qui impliquent la relation de Dieu avec les créatures, » et d’ailleurs dans les prémisses de la discussion, il rappelle que la parole de l'Exode se complète ainsi : « CELUI QUI EST m'a envoyé vers vous. » (Qui Esr misit me ad vos.) L'Être absolu garde donc le rôle de LIBÉRATEUR.

Si, au point de vue philosophique, l'insertion de l’Éneté ASCHER ÉHEIÉ dans le texte de l’Exode à eu directement la portée que nous venons de dire, elle a eu, indirectement, sous un rapport que j'appellerai pratique, un résultat non moins remarquable. Par son rapprochement avec le nom de /ahveh dans le texte en question, le éheié a permis aux traducteurs modernes de donner au Nom ineffable dans leurs versions un équivalent en harmonie avec le caractère que le Dieu national a pris finalement sous l'influence de l’enseignement prophétique. En se réglant sur l'usage recu, les Septante, nous l'avons dit, avaient remplacé le nom de Tahveh par celui de xÿpuos (Seigneur); après eux et sur leur modèle, les traducteurs latins, saint Jérôme notamment, avaient écrit Dominus. A leur tour, les traducteurs modernes, suivant

les mêmes errements, ont employé l’appellation Seigneur. Luther lui-même, dans sa traduction, écrit encore pour lahveh : der Herr. En Angleterre la Version autorisée (authorised version), depuis la première édition de 1611, et malgré les perfectionnements qu’elle a reçus, conserve l'appellation {he Lord. Cependant, l'appellation Seigneur, (Adonaï) empruntée au Panthéon assyrien et cananéen (Adon, Baal), est en plein désaccord avec la notion du lahveh des prophètes, Dieu de justice et de liberté. C’est pour cela que dès 1588, les Pasteurs et professeurs de l'Église de Genève, dans la traduction revisée qu'ils donnèrent des livres saints, s'appuyant sur l’affinité admise de Éheié et de Zahveh, adoptèrent comme équivalent de ce dernier nom l'appellation : £'ternel (1). Plus tard, les Israélites ont suivi cet exemple dans leurs traductions de la Bible, dans celles mêmes de leur rituel (2). Cette innovation a permis à la théologie juive de prendre, dans l’opinion philosophique, une place qu'assurément elle n’eût jamais pu acquérir avec le maintien de l’Ancienne traduction du Nom ineffable.

Cependant £'ternel n’est encore qu’un équivalent incom-

(1) Cette appellation est aujourd’hui devenue d’un usage général chez les protestants ; cependant à une époque récente, en Allemagne, en Angleterre, quelques traducteurs ont simplement reproduit le nom hébreu, sous la forme Iehova. (Voy. De Wette, Die heilige Schrift des alten und neuen Testaments. 3te Ausgabe, Heidelberg, 1839. — Rev. C. Wellbeloved. The Holy Bible, a new translation. London, 1838.

(2) Ainsi Mendelssohn dans sa traduction ee des cinq livres de Moïse (17178); Cahen dans sa traduction française de la Bible (1831). Wogue dans sa traduction francaise du Pentateuque (1861). — Pour les rituels, voy. les Prières des Israëlites, traduction de Créhange et autres.

Dans les Actes du grand Sanhédrin de 1807, le nom correspondant au tétragramme est rendu par Seigneur Dieu d'Israël. Cependant le nom d'Éfernel apparaît une fois à l’article IV, et aussi dans les discours du président Zinsheiïm, et du rapporteur Furtado.

plet du sens suggéré par É'heié. L'Être souverain n’est pas seulement infini selon le temps; il l’est aussi selon l'espace. Pour tre il ne peut y avoir d'autre dénomination adéquate que l'Étre. Tout au plus peut-on y ajouter la qualification de suprême. C'est ce qu'a fait la philosophie du xvirr° siècle, et c’est en présence de l'Étre suprême, dénommé par elle, qu'ont été promulgués les actes souverains qui, à partir de 1789, ont constitué la nouvelle Société française (1). La France porte ainsi au front l’ineffacable trace de l’EHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ.

(4) Voir à l’appendice ci-contre l’étude sur la Déclaration des droits de l’homme et l’Étre suprême. .

APPENDICE

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