‹ Mélanges de critique bibliqueChapitre 28 sur 106 · LA RÉFORME D'ESDRAS ET DK NÉHÉMIE · texte numérisé non relu

LA RÉFORME D'ESDRAS ET DK NÉHÉMIE

Les livres d'ÆZsdras et de Néhémie, nonobstant l’irrégularité de la rédaction, sont un des documents historiques les plus précieux que nous possédions. En traits peu nombreux, mais nets et décisifs, ils mettent sous nos yeux l’histoire du rétablissement en Palestine, après la captivité de Babylone, d’une communauté israélite, plus exactement udéenne (1), rétablissement qui, pour s’accomplir, n’a pas exigé moins d’un siècle, et n’a pu définitivement réussir que par le dévouement, l'énergie et la sagesse des deux illustres Israélites que nous avons nommés. Les livres qui portent leurs noms, ont été, pour

(1) La population israélite, transportée en Babylonie après la destruction de Jérusalem, appartenait tout entière au royaume de Juda. Ceux qui rentrèrent en Palestine, après l’édit de Cyrus, étaient connus sous le nom de Judéens, lehoudi.

ce qui concerne leur œuvre personnelle, rédigés en grande partie à l’aide de leurs mémoires (1) : pour les faits antérieurs, le rédacteur s’est servi de documents qui, en somme, ont un caractère d'authenticité. Nous avons parlé de l'irrégularité de la rédaction ; elle est en effet très grande, non pas cependant au point qu'on ne puisse suivre, en ce qu'il a d’essentiel, l’enchaînement des faits; le merveilleux n’y a d’ailleurs aucune place: tous les événements sont de l’ordre naturel, et se passent dans un temps et dans un milieu sur lesquels nous avons de nombreux documents. S'il y a quelque chose à suspecter dans les deux livres, la cause en est, pour certains détails, l'influence de l'esprit sacerdotal, devenu prédominant à une époque postérieure, et qui a mis son empreinte sur la rédaction définitive des deux decu-

(4) « La division de cette histoire en deux livres n'appartient certainement pas au rédacteur, et tout aussi peu doit-elle nous faire songer à deux rédacteurs différents... Ce n’est que sur la seconde époque (la réformation d'Esdras et de Néhémie) qu'il nous est donné des renseignements plus précis. L'auteur à pu profiter ici de deux ouvrages contemporains, dus à la plume des principaux acteurs eux-mêmes, des mémoires d'Esdras et de Néhémie, dont il nous a donné des extraits. Ces extraits nous intéressent d’autant plus que ce sont les seules pages de toute la littérature historique des Hébreux qui proviennent d'écrivains contemporains des événements, à moins qu'on ne veuille porter en ligne de compte les écrits prophétiques. Il est seulement à regretter que l’usage qui a été fait de ces mémoires ait été sans doute la cause de leur perte. Il est arrivé à leur égard ce que l’histoire de la littérature ancienne constate si souvent : l'habitude d'abréger les compositions plus étendues, pour en mettre la substance à la portée du grand nombre, finit par faire disparaitre les originaux. Ces regrets nous sont surtout inspirés par les fragments des mémoires de Néhémie, insérés dans la partie de la Chronique qui est aujourd’hui désignée par le nom de ce personnage : ils portent à un haut degré le cachet de l'originalité, et excitent l'intérêt du lecteur autant par la vivacité du style et par la nature des faits que par le caractère même de l'écrivain, qui s’y dessine de la manière à la fois la plus nette et la plus naïve. » (Reuss, La Bible. Chronique ecclésiastique de Jérusalem, introduction, p. 16.)

ments, comme elle l’a fait plus ou moins sur la plupart des autres documents bibliques et tout spécialement sur le livre des Chroniques, dont ces deux livres ne sont, on le sait, qu'un appendice tardivement détaché.

Nous n'avons pas d’ailleurs à faire ici une analyse détaillée ou un examen critique des deux livres. Le côté par lequel ils nous intéressent est le rapport que nous y reconnaissons entre l’œuvre des deux réformateurs et la pensée qui a présidé à la rédaction du Deutéronome. Nous croyons que ce livre, s’il n’émane point du scribe Esdras, ce que nous n’avons aucun moyen de vérifier, a du moins été composé dans l'intérêt de la réforme pour-

suivie en commun par lui et par Néhémie. C'est à ce

point de vue que nous nous sommes placé pour rédiger l'exposé qui suit de l'histoire de cette réforme (1).

Les chants du Prophète de Babylone, du Second Isaïe, nous disent assez quelles glorieuses espérances, quelles ardentes aspirations durent animer les Judéens, qui, la première année du règne de Cyrus, avec la protection et l’aide de ce prince, entreprirent d'aller rétablir Jérusalem et le Temple, sous la conduite du grand-prêtre Josuah, et d’un héritier de David, Zorobabel. Comme l'a dit un écrivain qui, chez nous, a si utilement contribué au progrès et à la diffusion des études bibliques : «Entre les anciens prophètes d'Israël et ceux qui surgirent dans la nouvelle communauté juive, il y a cette différence : que les premiers placent à une époque indéterminée l’avènement du Libérateur d'Israël, tandis que les seconds considèrent la fin de l’exil comme la réalisation com-

(4) Pour nos citations nous avons fait usage de l'excellente traduction de M. Reuss, en nous permettant cependant de la modifier quelquefois, lorsque les nécessités du style courant nous ont paru l’exiger, mais en respectant toujours le sens adopté par lui. Nous avons aussi

rendu le nom divin (IHVH) par Zahveh, tandis que M. Reuss écrit suivant les cas soit lahveh soit l'Eternel.

mencée des espérances messianiques (1) ». — Écoutons, en effet, le langage des prophètes contemporains : « Qui survit parmi vous qui ait vu cette maison dans sa gloire première? » dit le prophète Aggée, s'adressant, peu d’années après le retour, aux Judéens rapatriés, alors que le temple a pu être enfin rebâti. — « Et comment la voyez-vous maintenant? Telle qu’elle est, ne paraît-elle pas comme un rien à vos yeux? Cependant, fortifie-toi, Zorobabel, dit Iahveh; fortifie-toi, Josué, fils de lotsadak, grand-prêtre; fortfie-toi, peuple entier du pays, dit lahveh. Travaillez, car je suis avec vous, dit lahveh Cebaoth; je reste fidèle à l'alliance que j'ai faite avec vous quand vous sortites d'Égypte, et mon esprit est au milieu de vous. Ne craignez pas, Car ainsi parle [ahveh Cebaoth : Encore un peu de temps, j'ébranlerai les cieux et la terre, la mer et le sol; j'ébranlerai toutes les nations; les trésors de toutes les nations viendront et je remplirai de gloire cette maison, dit [ahveh Cebaoth; l'argent est à moi, et l'or est à moi, dit Iahveh Cebaoth. La gloire de cette dernière maison sera plus grande que celle de la première, dit lahveh Cebaoth. C'est dans ce lieu que je donnerai la paix, dit Iaveh Cebaoth » (Aggée, IL, 3-9). — « Ainsi parle Jahveh Cebaoth : Les habitants d’une ville iront à l’autre, en disant : Allons implorer lahveh et chercher Iahveh Cebaoth. — Nous irons aussi. — Et beaucoup de peuples et de nombreuses nations viendront chercher Jahveh Cebaoth à Jérusalem, et implorer lahveh. Ainsi parle Ilahveh Cebaoth : En ce jour-là, dix hommes de toute langue, de toute nation, saisiront un Judéen par le pan de son vêtement, et diront : Nous irons avec vous! car nous avons appris que Dieu est avec vous.» (Zacharie, VIII, 20-23.)

(4) Miouer Nicocas. Études critiques sur la Bible. Ancien Testament. p. #37.

Mais tandis que les prophètes adressaient à la nouvelle communauté ces magnifiques promesses, les faits étaient loin de correspondre aux visions de leur foi exaltée. Les Judéens voyaient les difficultés se multiplier autour d'eux; les ressources manquaient; les populations voisines, hostiles aux rouveaux venus, les contrariaient, les harcelaient, soulevaient contre eux les défiances et provoquaient les arrêts des souverains de la Perse ; même leur amitié devenait une source de dangers pour les Israélites qui dans leur commerce se laissaient entraîner aux pratiques superstitieuses, aux coutumes immorales de voisins idolâtres.

Telle était la situation de la nouvelle communauté lorsque, au commencement de la septième année du règne d'Artaxerxès (458 av. J.-C.), soixante-dix-huit ans après le premier établissement, Esdras (Ezrà), prêtre et scribe, « habile docteur dans la loi de Moïse » (1), s’achemina de Babylone à Jérusalem, avec l’assistance du Roi, et en amenant avec lui environ quinze cents Judéens et deux cents prêtres ou Lévites. Connaissait-il le véritable état des choses à Jérusalem ? le texte biblique ne le dit pas ; il permettrait plutôt de supposer le contraire. C’est d’ailleurs notamment une réforme religieuse qu'Esdras se propose d'entreprendre à Jérusalem. Déjà, à Babylone, on nous dit qu’il s'était appliqué « à étudier la loi de lahveh, à la pratiquer et à enseigner aux Israélites les statuts et les commandements ». Ce qu'il avait fait à Babylone, il va le faire à Jérusalem ; on peut le conclure même du rescrit royal qu'il apporte avec lui. Je sais que l’authenticité de ce document est douteuse; il n’en est pas moins vrai que le caractère général en est bien d'accord avec ce qui nous est ensuite raconté de l’œuvre

(1) Scribe, Sopher, ypaupartes.

d'Esdras. Le roi déclare qu'Esdras le prêtre, docteur de la loi du Dieu des cieux, est envoyé de la part du roi et de ses sept ministres, à l’effet de faire l'inspection de Juda et de Jérusalem, d'après la loi de son Dieu, qu'il a en main. Il prescrit ensuite l’usage qui doit être fait des dons accordés par le roi, ou offerts par les pieux Judéens de Babylone. « Et toi, Esdras, dit-il en terminant, selon la sagesse de ton Dieu, tu établiras des magistrats et des juges qui rendent la justice à tout le peuple d’au delà de l’Euphrate (1), à tous ceux qui connaissent les lois de ton Dieu, et tu les enseigneras à ceux qui ne les. connaissent pas. Et quiconque viendra à ne pas obtempérer à la loi de ton Dieu et à la loi du Roï (2), il en sera fait Justice en toute diligence, soit par le supplice, soit par le bannissement, soit par l’amende, soit par la prison. » (£'sdras, VII, 12-26.)

Arrivés à Jérusalem, «les déportés revenus de l’exil » déposent dans le Temple, entre les mains des prêtres et des Lévites, le trésor qui leur a été confié, offrent des holocaustes au Dieu d'Israël, et remettent les édits du rOI aux satrapes royaux.

« Lorsque tout cela fut terminé, continue Esdras, les chefs vinrent me trouver ét me dirent: « Le peuple d'Is- « raël, y compris les prêtres et les lévites, ne s’écarte pas « des habitants du pays et de leurs abominations; car ils ont pris de leurs filles pour eux et pour leurs fils, et ont ainsi mêlé la race sainte et la population du pays, et les chefs et magistrats ont été des pre- « miers à donner l’exemple de te crime. » Lorsque

(1) Comme le remarque M. Reuss, cette dernière désignation, de même que celle qui précède, s'applique aux Judéens précédemment rentrés en Palestine.

(2) On peut voir ici une forme anticipée du précepte célèbre : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

j'entendis cela, je déchirai mes vêtements et ma robe, je m'arrachai la barbe et les cheveux de la tête, et je restai assis dans une profonde stupeur, au sujet du crime des exilés (1), tandis que tous ceux qui respectaient les commandements du Dieu d'Israël se rassemblaient auprès de moi. Je restai ainsi tout stupéfait jusqu’à l’oblation du soir. Puis, vers l’oblation du soir, je me levai de mon humiliation avec ma robe et mes vêtements déchirés, et tombant à genoux, j'étendis mes mains vers lahveh, mon Dieu, et je dis : Mon Dieu, je suis dans la confusion, et j'ai honte de lever ma face vers Loi; car nos péchés sont nombreux au point de dépasser nos têtes, et nos fautes ont grandi jusqu'à toucher au ciel. Depuis le temps de nos pères jusqu’à ce jour, nous avons été grandement coupables, et c’est à cause de nos péchés que nous, nos rois, nos prêtres, nous avons été livrés aux rois des autres pays, à l'épée, à la déportation, au pillage, à l’opprobre, comme cela est aujourd’hui. Maintenant [ahveh notre Dieu nous a fait la grâce de sauver de nous quelque reste, et de nous accorder une demeure dans son lieu saint pour récréer nos yeux, et nous donner un peu de vié dans notre servitude. Car nous sommes esclaves, mais notre Dieu ne nous a pas abandonnés dans notre servitude; il nous a fait obtenir la faveur des rois de Perse, en sorte qu'ils nous ont donné les moyens de réédifier la maison de notre Dieu et d’en relever les ruines, et qu’ils nous ont donné une demeure en Juda et à Jérusalem. Or, que dirons-nous après tout cela, à notre Dieu? Que nous avons négligé tes commandements que tu nous avais prescrits par l'organe de tes serviteurs les prophètes, en disant : Le pays dans lequel vous allez entrer pour en prendre possession est

(4) Littéralement, « des fils de la Captivité ».

un pays souillé par les impuretés de ses habitants, par les abominations dont ils l’ont rempli d’un bord à l’autre. Ne donnez done point vos filles à leurs fils, et ne prenez pas leurs filles pour vos fils, ne faites rien pour leur prospérité et leur bien-être, afin de rester forts, et de jouir des biens du pays et de les transmettre à vos enfants pour toujours (1). — Or, après tout ce qui nous est arrivé en suite de nos méfaits et de notre grande iniquité, quand toi, à notre Dieu, tu nous as fait grâce d’une partie de nos fautes, et as conservé pour nous ce reste que voici, viendrons-nous de nouveau enfreindre tes commandements, et nous allier à ces peuples abominables ? Certes, tu t’irriterais contre nous, au point de nous achever, sans laisser échapper ni survivre personne. Iahveh, Dieu d'Israël, tu es juste; il ne reste plus de nous aujourd'hui qu'un petit nombre. Nous voici devant toi comme des coupables, et nul ne saurait subsister ainsi devant toi. » (£'sdr. IX, 1-15.)

«Pendant qu'Esdras priait ainsi, et faisait sa confession en pleurant, prosterné devant la maison de Dieu, une foule nombreuse d’Israélites se rassembla auprès de lui, honimes, femmes et enfants, qui fondaient également en larmes. Alors Shekanyah, fils de Iehiel, de la famille de Elam, prit la parole, et dit à Esdras : Nous avons péché contre notre Dieu en introduisant chez nous des femmes étrangères, de chez les peuples du pays; cependant il y a encore, quant à cela, une espérance pour Israël. Faisons maintenant un pacte avec notre Dieu, à l'effet de renvoyer toutes ces femmes et leurs enfants, d’après le conseil de mon seigneur et de ceux qui respectent le

(1) « Ces paroles prophétiques, dit M. Reuss, dans une note à ce passage, ne se trouvent pas textuellement dans les livres mosaïques. Elles sont plutôt le résumé de passages analogues. Comparez surtout Deutér. VII, 1 et suiv.; XXIII, 7; XI, 8. »

commandement de notre Dieu. Qu'il soit fait selon la

loi. Allons ! c’est ton affaire : nous serons avec toi. Cou-

rage, et agis ! Alors Esdras se leva et fit promettre aux chefs des prêtres, des lévites et de tout Israël d'agir en conséquence, et ils le jurèrent. » (Zsdr. X, 1-5.)

Le reste du chapitre est consacré au récit de ce qu'a fait Esdras pour l'exécution de cette réforme. Il convoque pour le troisième jour, à Jérusalem, tous les fils de la Captivité qui habitent la Judée, et quand ils sont réunis, il leur commande, au nom de Iahveh leur Dieu, de se séparer des peuples du pays et des femmes étrangères ; l'assemblée se soumet et charge les chefs du peuple, les magistrats et les juges, de prendre à cet effet les mesures nécessaires. Les commissaires désignés par Esdras siègent pendant Les trois derniers mois de l’année, et au bout de ce temps, le livre nous dit que toutes les unions proscrites ont été dissoutes. Il termine en nous donnant la liste des prêtres et des Lévites, notamment de quelques membres de la famille du grand-prêtre Josué fils de [otsadak, qui avaient partagé la faute de la multitude, et qui durent renvoyer les femmes étrangères qu'ils avaient épousées, et même, à ce que semble dire le texte, les enfants nés de ces mariages. C'est là tout ce que le récit biblique nous apprend de l'action isolée d'Esdras, et cela dans l’année même de son arrivée à Jérusalem; mais quelques années plus tard, nous le voyons rentrer en scène, cette fois associé à Néhémie. Parlons maintenant de celui-ci.

C'est environ quatorze ans après l’arrivée d’'Esdras à Jérusalem que Néhémie vient l'y rejoindre (445 av. J.-C.) Néhémie, lui, n’est ni un docteur ni un prêtre. C’est un simple Judéen, devenu un des grands officiers du roi de Perse, un de ses échansons. Un jour, à Suse où il réside, il apprend que les Judéens rapatriés vivent dans la misère

et l’opprobre:; que les murs de Jérusalem restent abattus, et ses portes détruites par le feu. Alors, après avoir invoqué lahveh, Dieu du ciel, Néhémie se décide à aller lui-même, avec l’aide de son Dieu, terminer l’entreprise qui depuis si longtemps demeure inachevée. Il obtient du roi, avec un congé temporaire, le titre et les pouvoirs d’un gouverneur de la contrée d’au delà l’Euphrate, et arrive ainsi à Jérusalem, doublement fort de sa foi religieuse et de son pouvoir officiel, fort aussi de son désintéressement; car il refusera toujours pour lui et les siens les revenus assignés au gouverneur. Son premier soin, après avoir silencieusement constaté le misérable état de la ville, est de relever les murs et de reconstruire les portes : il y réussit, avec le concours des chefs des prêtres et des Lévites, et malgré l'hostilité de quelques chefs étrangers. Tandis que la moitié des habitants veille en armes, les autres travaillent le glaive au côté. En cinquante-deux jours l’œuvre est terminée et la sûreté de Jérusalem est désormais garantie. Maintenant il s’agit d'y fixer une population suffisante : « Les chefs du peuple s’établissent à Jérusalem, le reste du peuple tire au sort pour qu'un sur dix vienne habiter Jérusalem, la ville sainte, et que les autres demeurent dans les villes. Le peuple bénit ceux qui consentent volontairement à venir habiter Jérusalem. » (Néhém. XI, 12.)

Après avoir pourvu à ces nécessités matérielles, Néhémie étend sa sollicitude aux difficultés politiques et morales qui troublent la paix de la communauté. «Il s’élevait, dit le livre, de la part des gens du peuple et de leurs femmes, de grandes plaintes contre leurs frères judéens ; il y en avait qui disaient : « Nos fils, nos filles, nous-mêmes, nous sommes nombreux; nous voulons avoir du blé pour nous nourrir et pour pouvoir vivre. » D’autres disaient : « Nous sommes dans le cas d'engager

nos champs, nos vignes et nos maisons; il nous faut avoir du blé dans la disette. » D’autres disaient encore : «Nous avons dû emprunter de l’argentsur nos champs et nos vignes pour payer l'impôt au roi : or notre peau vaut celle des autres, et nos enfants valent les leurs; et voilà que nous devons assujettir à la servitude nos fils et nos filles, et déjà plusieurs de nos filles y sont réduites, et nous n’y pouvons rien, nos champs et nos vignes ayant passé à d’autres. » Ce n’est donc pas, on le voit, au nom d’une loi existante, c’est au nom de sa souffrance, et en quelque sorte au nom du droit naturel, que le peuple réclame l'amélioration de son sort. Ge n’est pas d’ailleurs le prêtre, c'est le chef laïque qui intervient en sa faveur, et il le fait non pas au nom d’une législation établie, au nom du Code deutéronomique, —ce qui eût été bien naturel s’il eût alors existé, — mais simplement au nom de la miséricorde et de la justice, au nom de la crainte de Dieu. Cette remarque est importante pour fixer l’âge probable du Deutéronome.

La même observation s'applique à la suite du récit. « Je fus très irrité, dit Néhémie, quand j’entendis ces clameurs et ces discours ; je me décidai à réprimander les principaux et les magistrats; je leur dis : « C’est donc « à intérêt que vous prêtez l’un à l’autre? » Et je convoquai pour cette affaire une grande assemblée, où je tins ce discours : « Nous avons racheté nos frères judéens, « autant qu'il y en avait de parmi nous qui avaient été « vendus aux peuples étrangers. Et vous-mêmes vous « vendez vos frères, et c’est à nous qu’ils sont vendus! » Et ils se turent, ne sachant que dire. Et je dis encore : « Ce n’est pas bien, ce que vous faites là? ne deviez-vous « pas vous laisser guider par la crainte de Dieu, par la « peur d’encourir les insultes des païens nos ennemis? « Moi aussi, mes parents et mes officiers, nous avons

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