COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DE LA CRITIQUE BIBLIQUE
La Genèse nous offre à son début deux récits successifs de la Création qui tout d’abord se distinguent par le nom différent donné dans chacun à la Divinité. Ce nom est ELouim (Dieu) dans le premier récit; il est JEnovan ELonIm ou plutôt Ianven Econin (l'Étre-Dieu) dans le second, en adoptant pour le nom divin mosaïque une lecture plus correcte et maintenant de plus en plus usitée (1). De là vicnnent les dénominations d'Etohiste et de Jéhoviste (ou mieux /ahviste), respectivement appliquées par les exégèles modernes à chacun de ces deux récits. La diversité du nom divin dans l’un et dans l’autre avait été reconnue et commentée dans l'antiquité par Tertullien et par saint Augustin; mais c’est seulement au siècle dernier qu'elle
a été mise pleinement en relief par Astruc, médecin français, dans le livre célèbre publié par lui, nominalement à Bruxelles, et de fait à Paris (2), sous le titre: Conjectures sur les mémoires originaux dont il parait que Moïse s’est servi pour composer le livre de la Genèse. Dans cet ouvrage Astruc montre que l'emploi alternatif des noms Elohim et Jehovah n'est pas restreint aux deux récits de la Création, qu'ilse retrouve dans le texte entier de la Genèse et presque toujours se rattache à l'emploi de documents différents « réunis, mais non pas fondus » par le rédacteur. Ge sont les expressions mêmes dont se sert Astruc; selon lui, d’ailleurs, ce rédacteur n’est autre que Moïse. Astruc voit dans la différence des documents ainsi juxtaposés la cause des nombreuses anomalies qui se rencontrent dans le texte de la Genèse, et pour rendre le fait en quelque sorte palpable, il imprime sur deux colonnes, d'une part la série des documents élohistes, d'autre part la série des documents jéhovistes. La science moderne a consacré dans ce qu'elle avait d’original et de fécond la thèse d’Astruc, et, à part certaines modifications de détail, elle a conservé sa classification des documents de la Genèse. Mais elle ne l’a pas suivi dans l'opinion qu'il professe au sujet de la haute antiquité de ces documents; elle n’admet pas qu'ils aient été recueillis par Moïse lui-même; elle se refuse à faire remonter jusqu'au législateur hébreu la rédaction de la Genèse, non plus que celle des autres livres du Pentateuque. En fait cette dernière opinion est tellement contraire aux témoignages évidents que fournit le texte biblique, qu'elle n'a jamais pu être soutenue d'une façon absolue et sans restriction, du moins par aucun de ceux qui avaient fait une étude tant soit peu attentive de la question, ou qui n'étaient point dominés par d’inflexibles préjugés. Ainsi Bossuet lui-même, l’implacable adversaire
de Richard Simon, après avoir, dans son /Zistoire universelle, combattu de toutes ses forces la thèse de la critique biblique, arrive cependant à cette conclusion, « que les variélés des textes et des versions viennent de l’antiquité même du livre qui à passé par les mains de tant de copistes » (2° partie, XIII). Bossuet ne voit pas que cette concession, si minime qu'elle soit, laisse la porte ouverte à la critique biblique, et qu’une fois placée sur ce terrain, la querelle entre les opinions opposées est réduite à ne plus être qu’une question de limite. Déjà dans l’antiquité nous voyons se produire, même chezles Pères de l'Église, l'opinion que les livres bibliques ont été, après la captivité, recueillis et, comme ils disent, restitués (nstaurati) par Esdras (3). Dans les temps modernes, à la suite de la Réformation, et avec le progrès de l'esprit d'examen, la question est reprise chez les juifs, chez les protestants et chez les catholiques, Est-il besoin de rappeler les travaux de Spinosa, de Le Clerc, et surtout le livre de Richard Simon, l'Histoire critique du Vieux Testament, «cet édifice de * la science, comme on l’a justement nommé, élevé d’un seul coup sur des bases qui n’ont pas été ébranlées (4) » ? Plus tard vient Astruc dont nous avons parlé tout à l'heure. Ces hommes, y compris Spinosa (5), n'étaient en aucune facon des adversaires de la tradition biblique. Loin de là, comme ils le déclarent expressément, en cherchant à expliquer les anomalies qui se rencontrent dans les textes bibliques et en montrant les causes réelles ou accidentelles qui ont pu les produire, leur intention est de rendre à ces textes, aux yeux de tous, leur légitime autorité. Et en effet, si l’on veut bien se rendre compte du résultat produit, on reconnaîtra qu'il est précisément celui qu'avaient recherché les fondateurs de la science. La valeur des textes sacrés est tout autrement appréciée de nos jours qu'elle ne l'était au siècle dernier, et la puis-
sante ironie de Voltaire ne trouverait plus là aujourd'hui un champ pour s'exercer.
Après deux siècles d’incessants travaux, la critique biblique fondée en Hollande et en France au xvn” siècle, développée un siècle plus tard en Allemagne, a maintenant, non pas sans doute terminé, mais du moins grandement avancé sa tâche; elle l’a fait en élevant son édifice sur les bases établies par les illustres initiateurs que nous avons nommés. L’exégèse moderne s'est approprié, nous l'avons déjà dit, le principe posé par Astruc relativement à la distinction à établir entre les documents élohistes et les documents jéhovistes de la Genèse; peutêtre même a-t-elle eu le tort d'en vouloir pousser l’application à l’extrême. La science a également consacré cet autre grand principe posé par Richard Simon que, «chez les Israélites, la loi religieuse était progressive, et que, tout en restant immuable dans ses dispositions fondamentales, elle pouvait se conformer aux nécessités de chaque époque ». Comme Richard Simon enfin, elle admet qu'avant la captivité il existait un certain nombre d’écrits relatifs aux antiquités, à l’histoire, à la législation hébraïque, écrits composés à diverses époques, avec l'aide soit de la tradition, soit de documents originaux, soit d’écrits antérieurs; mais elle admet aussi que ces écrits, dispersés, ou bien même mutilés, par suite de la conquête chaldéenne, ont été pendant la captivité, mais surtout à l’époque du rétablissement de Jérusalem, recueillis et mis en ordre par Esdras ou par des hommes qui poursuivaient le même but que lui, et qu’en même temps ils ont été revisés et mis en harmonie avec les besoins religieux de la nouvelle société israélite (6). Il est curieux de comparer ces dernières conclusions de la science avec ce qu'écrivait, il y a deux cents ans, l’auteur de l'Histoire critique du Vieux Testament : «Dieu a promis