SECTION V
Si la série de malédictions (Peut. XXVII, 15-926), insérée dans la section précédente, n’est qu’une réponse incomplète au programme formulé aux versets 13 et 14, le morceau dont nous avons maintenant à nous occuper (Deut. XX VIIL, 1-68 ; XXX, 1-20), n’y répond en aucune facon. La forme rituelle qu’exigerait la circonstance, manque ici complètement. C’est un véritable morceau de rhétorique ou, pour nous servir d’un terme plus doux, un morceau d’éloquence sacrée, sur un thème qui paraît avoir été familier aux écrivains religieux de cette époque. Nous en trouvons un exemple remarquable dans une suite de bénédictions et de malédictions, insérée au Lévitique. Pour rendre la comparaison plus facile, nous reproduisons ces documents à la suite du morceau deutéronomique.
Pour bien comprendre celui-ci, il est nécessaire d’avoir toujours présente la pensée qui a présidé à la composition du Deutéronome. Le but du rédacteur du Deutéronome à été avant tout, nous l'avons dit, de maintenir dans le culte de Iahveh la communauté:palestinienne,
toujours prête à s’en détourner sous l'influence des populations polythéistes qui l’entouraient. C’est à combattre cette tendance, c’est à prévenir ce danger que visent les promesses et les menaces contenues au chapitre XX VIIT du Deutéronome. L'auteur a devant lui les catastrophes de l’histoire israélite et les douleurs de la Captivité. Il veut en prévenir le retour, en retenant le peuple, par l'espoir et la crainte, dans l'observation du pacte conclu avec Tahveh.
Les promesses sont brèves ; elles ne comprennent que les quatorze premiers versets, elles sont d’ailleurs d’une nature toute matérielle. Il n’est question que de la richesse des moissons, de la fécondité des troupeaux, de la prospérité dans toute espèce d'entreprises, de l’abondance de l'argent, de la victoire sur les ennemis, de la supériorité sur tous les autres peuples. Seul le verset 9, est d’un caractère plus élevé : «[ahveh ton Dieu te constituera son peuple saint, etc.» Mais, par la place qu'il occupe, ce verset semble une addition au texte primitif.
Les malédictions sont plus nombreuses ; elles comprennent les cinquante-quatre versets de 15 à 68. On y peut distinguer deux parties principales, d'un mérite littéraire très inégal : la première, qui va du verset 15 au verset 57 ; la seconde, que nous désignons sous le nom de /Vouvelles menaces, et qui comprend les versets 58 à 68.
La première partie, en y changeant (comme nous avons pu le faire sans aucun inconvénient) la place de quelques versets, peut elle-même se subdiviser en quatre séries. Un premier groupe est en quelque sorte la contrepartie des bénédictions qui précèdent ; les autres annoncent trois sortes de fléaux: la stérilité, la maladie, enfin la défaite et la dévastation par l’ennemi. Toute cette première partie est remarquable par ses redites, son ton
déclamatoire et le mauvais goût de ses tableaux. Nous signalerons particulièrement, à cet égard, la description qui est donnée des horreurs d’un siège. Dans une de ses prophéties (XIX, 3), Jérémie fait dire au Dieu d'Israël : «Je leur ferai manger la chair de leurs fils et la chair de leurs filles, au milieu de l’angoisse et de la détresse où les réduiront leurs ennemis. Ils mangeront la chair les uns des autres.» Nous laissons à nos lecteurs la liberté de chercher dans le texte deutéronomique l’étrange et rebutante paraphrase que le rédacteur s’est plu à donner de cette image déjà assez effroyable en elle-même (XX VII, 53-57). Un autre passage du même texte confirme d’ailleurs la connaissance que l’auteur à eue du livre de Jérémie : «[ahveh, dit-il, suscitera contre toi de l’extrémité de la terre une nation rapide comme l'aigle, une nation dont tu n'entendras pas la langue, etc. [XX VIIT, 49-59). » C'est une évidente imitation des versets 15-18 du chapitre V de Jérémie.
A la différence du texte que nous venons d’analyser, celui que nous avons désigné sous le nom de Vouvelles menaces, offre des traits d’une véritable éloquence. Quelle énergie dans la peinture que fait l’auteur de la souffrance et de l’humiliation, de l'inquiétude d'esprit du peuple dans l'exil et la dispersion : «Iahveh te donnera là un cœur troublé, des yeux languissants, une âme défaillante. Ta vie sera comme en suspens devant toi; tu vivras dans l’effroi nuit et jour et tu ne croiras pas à ta vie; tu diras le matin : Que n'est-il soir ? et le soir tu diras : Que n'est-il matin?» Pour s'exprimer ainsi, il faut avoir vu de ses yeux, il faut avoir souffert par soimême les hontes et les douleurs de la captivité.
Nous regardons d’ailleurs comme certain que le morceau tout entier n’a été composé que tardivement, et qu'il n’a été ajouté au Deutéronome qu’à une date relati-
vement récente alors que le livre était ou à peu près déjà composé. Il ne tient au texte que par un lien fort lâche, et on y peut signaler un indice manifeste d'interpolation.
Le passage que nous avons intitulé Æepentir et miséricorde est un complément naturel, on peut dire obligé, de notre document. Dans la prophétie hébraïque, la menace est habituellement suivie d’une promesse de miséricorde et de réconciliation ; on peut citer, comme exemple, ce qui s'observe dans le passage du Lévitique annexé à notre texte. Et cependant, dans le Deutéronome, le passage Aepentir et miséricorde se trouve séparé des formules de menace par un autre document : Conclusion de l'alliance au pays de Moab. C’est la marque d’une perturbation évidente dans le texte.
A la suite de ce dernier morceau vient, dans le Deutéronome, un passage (XXX, 11-20) qui certainement est un des plus remarquables de ce livre. C'est Ià que se trouve la définition la plus belle peut-être qui ait été donnée de la lorisraélite : « Ce commandement que je te prescris aujourd’hui n’est pas étranger pour toi et n’est pas loin de toi. Il n’est pas au ciel... Il n’est pas au delà de la mer... Cette parole est très près de toi, dans ta boucheet dans ton cœur, afin que tu la pratiques. » N'est-ce pas l'identification mème de la loi religieuse et de la loi morale ? Quelle grandeur religieuse aussi, et en même temps quel respect de la liberté humaine dans les paroles qui suivent: « Regarde, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal; je te commande aujourd'hui d'aimer lahveh, de marcher dans ses voies, ete. Je prends aujourd'hui à témoin contre vous les cieux etla terre, que j'ai mis devant vous la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisissez donc la vie, afin que vous viviez, vous et votre postérité, etc. » Mais ce passage est-il bien d’ailleurs la conclusion naturelle de l’ar-
ticle des bénédictions et des malédictions? Nous en doutons. Il a une plus haute portée, et rappelle à bien des égards les discours parénétiques. Cependant, en l’absence de tout indice positif, autorisant un meilleur arrangement, nous nous sommes décidé à laisser ces versets à la place qu'ils occupent dans le chapitre XXX.
Il nous reste à ajouter quelques mots sur le morceau du Lévitique, annexé à notre cinquième section. Pour le fond et pour l’arrangement, cette série de bénédictions et de malédictions est tout à fait analogue à celle contenue dans le Deutéronome, avec cette différence toutefois que la facture estbien plus savante etlestyle plusélevé. Comme dans le Deutéronome, les bénédictions viennent en tête, mais elles sont plus développées, et le caractère religieux en est plus marqué.Viennent ensuite les malédictions, et, comme dans le Deutéronome aussi, quoique d’une manière moins précise, elles se subdivisent en plusieurs chefs : la stérilité, l'ennemi, la dispersion. Mais nous retrouvons, dans certains passages, une inspiration toute sacerdotale qui se rattache à la tendance générale du Lévitique. Ainsi, Iahveh annonce qu'il détruira les hauts lieux, qu'il abattra les stèles solaires, qu'il entassera les cadavres des Israélites sur les cadavres de leurs idoles, qu'il dévastera leurs sanctuaires et ne se complaira plus à l'odeur de leurs sacrifices (vers. 30, 31). Puis vient un passage (vers. 34) relatif à la dette des années sabbatiques que la terre n’a point acquittées pendant qu'israël y demeurait, et qu’elle devra solder par son repos obligé durant la dispersion dans le pays ennemi. Ce passage, sans rapport avec la suite du texte, est manifestement interpolé. Il a pour objet d’enjoindre aux fIsraélites l'observation de l’année sabbatique qui fut, en effet, pratiquée comme loi religieuse après l'exil.
Nous rencontrons enfin l’inévitable conclusion, l’an-
nonce du repentir de la part du peuple et de l’amnistie de la part de [ahveh. Nous n’aurions aucune observation particulière à faire sur ce dernier morceau, écrit avec la même distinction que le reste, si nous n’y trouvions un second passage relatif à la dette des années sabbatiques, que la terre devra payer pendant que ses habitants déportés paieront dans l'exil la dette de leur crime (vers 43). Ce passage aussi est une interpolation manifeste, qui s'explique par la même raison que nous avons donnée tout à l'heure.
N° 4. — « La portée de tes brebis. » Voy. section II, v. 49.
N° 6. — « Tu seras béni à ton arrivée, béni à ton départ, » c'est-à-dire dans tout ce que tu entreprendras, notamment dans la guerre. Voy. Nomb. XXVII, 17.
N° 29. Le sens exact des mots hébreux est impossible à déterminer. A l'exemple de récents commentateurs, nous avons appliqué à l'homme et non au blé les trois derniers termes.
N° 36. — « Et ne la vendangeras pas »; littéralement, « tu ne la défloreras pas. »
N° 49. — Voy. Jérém. V, 15 suiv., et Habac. I, 8.
N° 53. — Voy. Jérém. XIX, 9.
N° 68. — La menace d'un retour en Égypte, comme châtiment des péchés du peuple, se trouve chez les prophètes (voy. Osée VIII, 13; IX, 3; XI, 5; Zach. X, 9). Le retour sur des vaisseaux ne s’explique que par la supposition qu'ils sont transportés par des marchands d’esclaves, notamment par les Phéniciens, connus pour faire ce commerce dans l'antiquité. Dans cette hypothèse, il faut écrire comme nous le faisons : vous serez offerts en vente, el non pas, comme on le fait souvent : vous vous offrirez. Les Septante admettent le premier sens: #1 roalfoesle der rois éylpois buGv xal oùx Égrar © xruiwevos (vOy. Knobel, ad loc.).