LE NOM IAHVEH
Depuis l’époque de la Renaissance le mot Jehovah était accepté par le monde chrétien comme nom spécial de J’Elohim ou dieu d'Israël. Récemment les hébraïstes ont substitué à ce nom celui de fAHvEH ou TAHWEH, ou encore YAuven, et nous devons rappeler les raisons quiont déterminé ce changement.
L'hébreu, comme toutes les langues sémitiques, n'a dans le principe écrit que les consonnes; les voyelles n’ont été mdiquées que plus tard. Les consonnes du nom divin sont, on le sait, celles du tétragramme 1HvH; toujours écrites, elles nous sont exactement parvenues. Par contre, nous ne connaissons pas les voyelles qui entraient dans la composition de ce nom, et voici pourquoi.
Par suite d’une superstition commune à beaucoup de peuples de l’antiquité(2), il était rigoureusement interdit
(1) Cette étude x paru dans la Revue de Whistoire des Religions (1880), t. Ier.
(2) Voy. Guignaut, Symbolique de Creuzer, t. II, 2° partie, 20 section, p. 12, 52. — Movers, Untersuchungen über die Religion der Phœnizier, ch. xiv. L’interdiction de prononcer le nom du dieu national parait avoir eu habituellement pour cause, non un senti-
aux Israélites, au moins dans les derniers temps de leur existence nationale, de prononcer le nom divin (1). Nous trouvons sur ce point des renseignements fort curieux dans le Guide des égarés de Maïmonide, et dans les notes de Munk qui en accompagnent la traduction (2). On lit dans le Lévitique (XXIV, 16) : « Celui qui blasphème le nom 1H YH sera puni de mort»; une note de Munk (p. 267) nous apprend que, suivant les docteurs, par blasphémer il faut comprendre prononcer. Suivant le talmud de Babylone, que cite Maïmonide, « anciennement les hommes instruits, les sages, ne transmettaient le nom ineffable qu'à leurs fils et à leurs disciples, et cela seulement une fois la semaine ». Ce nom que Maïmonide appelle « le nom de quatre lettres », ou même en épelant ces lettres, le nom « 10D, HÉ, WAW, HÉË, » ne pouvait d’ailleurs être publiquement proféré que dans le sanctuaire, par les prêtres chargés de prononcer la bénédiction sur le peuple(3), et aussi par le grand prêtre au jour de Kippour (ibid. p.269). Cette exception elle-même avait cessé avant la destruction finale du temple. « A cause de la corruption des hommes, dit Maïmonide, on avait cessé de prononcer le nom particulier (SHEM HA MepHoRAsn), même dans le sanctuaire. Après la mort de Siméon le Juste, au dire des docteurs, les prêtres ses frères cessèrent de bénir par le nom tétragrammate ; ils bénirent par le nom de douze lettres (p. 275). » Ce dernier avait à son tour disparu;
ment de vénération, mais la crainte que ce nom ne püût être invoqué par les étrangers, s'ils le connaissaient.
(1) Flavius Josèphe, dans ses Antiquités judaïques (liv. II, 12, #4), déclare qu’il ne lui est pas permis de le faire connaître : xai 6 Bedc GÜTH GNHAÎVEL TAV ÉMUTOU TPOGNYOPIAV, OÙ HPOTESOV Ets àvÜpUTOUS TapÉABoUGAY nepi ne où mor BepuTdv Eineiv.
(2) Moré NeBouxim (Guide des éqarés), texte arabe et traduction française de Munk, 3 vol. in-8; t. I, chap. LxI-LxIn.
(3) Voy. Nomb. vi, 21.
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Maïmonide déclare lui-même ne pas le connaître, mais au sujet de ce nom, il rapporte un détail qui mérite d’être noté : « Primitivement on le transmettait à tout homme ; mais depuis que les hommes téméraires se multiplièrent, on ne le transmit plus qu'aux plus pieux de la classe sacerdotale ; et ceux-ci en faisaient couvrir le son par les mélodies des prêtres leurs frères (p. 275). » Ceci ne permet-il pas de conjecturer que, parmi les causes qui ont amené l'oubli du nom divin, on peut compter le désir qu'ont eu les prêtres de s’en réserver la connaissance ?
Dans le rituel, aussi bien que dans le langage ordinaire, on avait substitué à ce nom ineffable, le mot Aponaï (Seigneur). L'époque où cet usage s'établit ne peut être exactement déterminée ; seulement on peut affirmer qu'elle est antérieure à la traduction des Septante, puisque partout dans cette traduction, le nom divin est rendu par à xüotoc, équivalent grec de l’hébreu Aponaï. La Vulgate a, d'après les Septante, écrit Dominus, et les traductions mo-. dernes, se conformant à la Vulgate, ont écrit Seigneur. Luther lui-même, bien que suivant dans sa traduction le texte hébreu, écrit der Herr (le Seigneur). Après lui cependant les protestants, et récemment les Israélites, ont employé la dénomination, l’Éternel. Avec quelle raison? Nous l’examinerons plus tard.
Quoi qu'il en soit, l'usage du mot ApoNaï au lieu du nom tétragrammate, subsiste toujours dans le culte israélite, et les orthodoxes poussent même la rigueur jusqu’à ne point permettre que ce nom soit écrit ni prononcé, même sous. la forme conventionnelle que les hébraïstes modernes lui ont donnée, et dont nous parlerons tout à l'heure. Ainsi Cahen, dans sa traduction de la Bible, déclare que, pour ne pas blesser les répugnances de ses coreligionnaires, il n'ose pas, comme on le lui a demandé, imprimer en caractères vulgaires le nom ineffable dont la pro-
nonciation est d’ailleurs incertaine (1). Il est vrai qu'à partir du t. IX, il s’est affranchi de ce scrupule et a écrit « Jehova ». Telle est en effet la forme conventionnelle (plus exactement Jehovah) donnée après la Renaissance au nom divin. Voyons comment elle s’est produite.
Lorsqu'au.vi° siècle de notre ère, ou même plus tard, les points voyelles furent introduits dans le texte hébreu par les Massorètes, on appliqua au tétragramme, au lieu de ses véritables voyelles depuis longtemps perdues, les trois premières voyelles du mot ADONAï (avec adoucissement du premier A). C'était un avertissement donné au lecteur de prononcer, en place du nom ineffable : ADoNAï. Quand vint la Renaissance, les hébraïstes protestants eurent la pensée, très louable en soi, d'introduire dans l'usage vulgaire la forme hébraïque du nom divin. Mais cœtte forme, pour ce qui est des voyelles, n’était plus seulement cachée, elle était perdue. Pour y suppléer, les hébraïstes ne trouvèrent rien de mieux que d'associer le tétragramme 1Hvu, avec les voyelles E0oA, provenant de ADONAÏ, que les docteurs israélites y avaient artificiellement appliquées, et ils créèrent ainsi la forme /ehovah dont le français par la transformation de l’I en J a fait Jehovah.
Constitué avec des voyelles notoirement fausses, ce mot ne pouvait évidemment être la reproduction exacte du nom qu'il était destiné à représenter. Aussi fut-il bientôt contesté, et une controverse s'établit sur ce qu'avait pu être la forme réelle du nom divin. On peut trouver cette controverse, exposée avec tout le détail néces-
l’article Jehova du Dictionnaire biblique de ). Plus anciennement il avait été résumé par Ge-
saire, Smith (
(1) Cahen. La Bible, traduction nouvelle avec l’hébreu en regard. (Exode 111, 15, note.) (2) Smith, Dictionary of the Bible. 3 vol. Londres 1863.
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senius dans un article substantiel de son dictionnaire hébreu (1). Après avoir constaté l’origine et la forme foncièrement inexacte du mot JEHOVA, ce savant expose que plusieurs hébraïstes penchent pour la forme Janou, en s’autorisant d'un certain nombre d'écrivains de l’antiquité qui donnent law comme étant le nom usuel du Dieu des Hébreux. Nous citerons, d'après Gesenius, les principaux seulement de ces témoignages. Diodore (1, 94) attribue au Dieu des Juifs (confondu par lui avec Moïse) ie nom de law. Cette même forme est indiquée par Théodoret (quæst. 15 ad. Exod.), et en même temps Théodoret accuse chez les Samaritains la forme Ix6:. Or, d’après la valeur bien connue du 6 hellénique à cette époque, Ia6e est équivalent à lave, et entre celui-ci et law il est permis de ne voir qu'une différence dialectale. Chez Philon de Byblos (voy. Euseb. Præp. evangel. T, 9) on trouve Ilevw (prononcez Levo,) et chez Clément d'Alexandrie (Stromat. V, p. 562) Iaou. Reland en 1707 dans sa Decas exercitationum de vera: pronuntiatione nominis lehova (2), admet la forme Zahveh en s’appuyantsur l'usage des Samaritains et sur les formes abrégées lanou et Ian, qu'il est facile d’en déduire (3). Quelques-uns même, comme Michaelis, n’ont pas craint de défendre la forme Ilehovah, comme étant celle d’où se déduisent le plus facilement les apocopes Tenov et Iou si fréquentes dans la composition des noms propres hébreux.
Enfin Gesenius nous livre son opinion ou plutôt sa pensée personnelle. Il croit que le nom divin a primitive-
(1) Lexicon manuale hebraicum et Chaldaicum, 1833.
(2) Voyez aussi du même auteur, Dissertationes miscellaneæ. De Samaritanis, ch. XII.
(3) La première de ces formes se rencontre fréquemment à la terminaison des noms hébreux ; ainsi ISCHAIAHOU, IRMIAHOU, HizquiA- Hou ; l’autre est fréquemment employée comme nom divin, surtout en poésie.
ment appartenu à l'Égypte (1), mais, qu'adopté très anciennement par les Israélites, il a été modifié par eux de manière à prendre une forme sémitique (ab his autem paululum inflexum ut formam et originem semiticam redoleat). Il croit que les Israélites rattachaient le nom 1H vu au verbe HAvau, être, et en trouve l'indication dans le passage célèbre de l’'Exode (III, 14) où Dieu, sollicité par Moïse de lui faire connaître son nom, lui répond : ÉHEIÉ ASCHER ÉUEIÉ, Je suis celui qui suis (etui 6 dv, selon les Septante ; ego sum qui sum, Selon la Vulgate). Gesenius à son tour traduit, en paraphrasant la Vulgate, semper ero idem qui sum hodie; il pense que, pour les Israélites, le nom divin signifiait « le Dieu éternel, immuable, qui ne cessera jamais d’être le même : Deum æternum immutabilem quinunquam non idem futurus sit. » En définitive, Gesenius s’abstient de toute innovation, et garde la forme JEuovau conformément à l'usage reçu. C'est aussi à ce parti que s'arrête le dictionnaire de Smith; bien que l'auteur de l’article en question se prononce pour une des deux formes YAHAYEH Où YAHAYAH, il déclare vouloir se conformer à l’usage du public anglais en gardant le nom [EHOvA.
Si motivés qu’aient pu être les scrupules de ces auteurs, nous croyons qu'ils ont été trop timorés en se refusant à substituer comme le font aujourd’hui la plupart des hébraïstes, le nom Iahveh au nom lehovabh. Celui-ci en effet a contre lui deux défauts essentiels; d’abord il est, comme nous le savons, foncièrement inexact, et puis 1l ne se concilie pas avec les formes d'usage notoire que nous a laissées l'antiquité. Il y a déjà plus de soixante ans
(1) Cette conjecture, insoutenable devant la science actuelle, a probablement été suggérée à Gesenius et à ceux qui comme lui l'ont professée, par le désir de rester en accord avec l’assertion de l’Exode (vi, 3) que, sous son nom 1 H v H, Dieu n'avait pas été connu des patriarches hébreux.
que Volney, dans son livre sur Samuel (1), écrivait à ce sujet : « Jamais les Hébreux n’ont connu ce nom si emphatiquement déclamé Jehovah par nos poètes et nos théologiens, ils ont dû le prononcer, comme le font les Arabes actuels, Ienou.» Ewald, dans son histoire du peuple d'Israël, publiée il y a bientôt quarante ans, adopte la forme lahveh. « Quels que soient, dit-il, les doutes qui peuvent subsister encore sur la véritable signification du nom divin, du moins devons-nous cesser de le prononcer sous cette forme malsonnante (unlaut) produite il y a bientôt trois cents ans par l'ignorance chrétienne enchérissant sur la superstition juive. Nous devons lui rendre son véritable son (laut), ne fût-ce que pour montrer que parmi nous l'antiquité hébraïque, sortie enfin du tombeau, a retrouvé la plénitude de sa vie(2). » Vers la même époque Munk, dans sa Palestine, tout en gardant l'usage de Jehovah, considère la forme lahveh (qu'il écrit lahwé) comme très probable. Depuis lors le nombre des adhérents n’a cessé de s’acroître,; c'est la forme Iahveh que Kuenen a admise dans son livre De la religion d'Israël. Obligé nous-même de choisir, c’est cette forme que nous adoptons. |
Nous avons dit que Gesenius, d'accord avec la plupart des exégètes, rattache le nom /ahveh au verbe nAvAn, et lui donne le sens de l’Étre éternel et immuable. Hayau a en effet le sens de étre, sinon en hébreu, du moins en araméen, et, grammaticalement parlant, la dérivation supposée est admissible. lahveh peut représenter, soit comme le veulent quelques exégètes la troisième personne du futur Æal (mode simple) du verbe HAvAH, soit la troisième personne du futur këphal (mode causatif) du même verbe. Dans le premier cas il signifiera: 2/ est; dans le second,
(1) Samuel, Inventeur du sacre des Rois. Paris, 1819. (2) Ewald, Geschichte des Volkes Israël. 2° édit. t. II, p. 205.
il fait être. C’est à cette dernière opinion que se range Kuenen dans sa #eligion d'Israël (1). Toutefois, nous venons de le dire, HAvAx appartient, non pas à l’hébreu, mais à un dialecte voisin, l’araméen, Comment a-t-il pu donner naissance au nom du Dieu israélite? Pour écarter cette difficulté, on a supposé que Havan est la forme archaïque de HA1AH, qui, en hébreu, a la même signification. D'ailleurs pour justifier leur conjecture, Gesenius et ceux qui professent la même opinion, rappellent la manière dont le nom lahveh, dans le passage célèbre de l’Exode
(4) Voici la traduction de l'important passage où l’éminent critique justifie sa manière de voir : « Quelle est la signification du nom de
Jahveh? La manière dont le chapitre IIT de l’Exode lui substitue le .
nom de Eheieh (je suis), interprété d’une manière plus explicite encore par les mots : je suis celui qui suis, montre d’abord que l’écrivain dérive le mot Iahveh d’une racine qui signifie étre, et ensuite qu'il y voit l’expression de l’invariabilité et de la constance divines. Jusqu'à un certain point, la justesse de cette étymologie est admise par la presque unanimité des critiques. On voit presque universellement dans Iahveh un dérivé de la racine étre. Toutefois, tandis que quelques-uns s’en tiennent purement et simplement à l'explication de l’Exode et traduisent ce nom par : {l est ou celui qui est, d’autres donnent la préférence à cette explication : Il fait étre, il appelle à l'existence ou à la vie, autrement dit le Créateur, ou le Vivificateur. Il n’est pas aisé de faire un choix entre ces deux conceptions; toutes deux sont possibles au point de vue de la langue : la vraisemblance seule peut ici décider. D'ailleurs on ne saurait méconnaitre que les idées d’invariabilité et de constance, que l'écrivain de l’Exode trouve indiquées, dans le nom de Jahveh, n’y sont point exprimées d’une facon explicite. Il est très naturel que, dans la suite, on ait cru reconnaitre les caractères propres de Tahveh dans son nom, mais il n’est guère admissible que ce nom ait été primitivement donné avec l'intention d'exprimer ces caractères. Iahveh se distingue par ce nom des dieux qui ne sont pas. C'est là certainement une idée qui se rapporte à la manière de voir des prophètes ; mais nous ne saurions la prêter à Moïse. Il nous faudrait pour cela lui attribuer la conception d’un monothéisme absolu, dont bien des siècles plus tard il ne se trouve encore aucune trace en Israël. Nous nous voyons donc ramenés sans effort à adopter la seconde manière de voir, et à donner au nom divin le sens de Créateur et Vivificateur. » (De Godsdienst van Israël. T. I, pp. 274-275.)
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(IT, 1-16), se trouve rapproché de la formule déjà citée « ÉREIÉ ASCHER ÉHEIÉ » (7e suis celui qui suis).
Ceci nous conduit à l'examen du passage en question, afin de constater quelle est en réalité la valeur du rapprochement indiqué. Mais, pour aborder utilement ce nouveau terrain, il nous faut d’abord jeter un coup d’œæil surles modifications qu'avec le cours du temps la notion du Dieu national a subies chez les [sraélites.
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