LE IAUVEH PRIMITIF ET LE IANVEH DES PROPHÈTES
L'étude critique des textes bibliques a mis en lumière ce fait, longtemps méconnu, que le Dieu d'Israël, lAnvEn n’a été à l’origine qu'un Dieu national, analogue aux dieux des nations voisines, dieu solaire, dieu du feu, ayant le taureau pour symbole (1). Sans doute, au cours des siècles, sous l'influence des doctrines prophétiques, la notion et le culte de lahveh se sont complètement transformés, et aux derniers temps de l'existence nationale, pour les esprits d'élite, lahveh était devenu le dieu universel ; mais il n’en est pas moins vrai que primitivement la religion de [ahveh ne différait pas sensiblement du commun des religions cananéennes. Cela ressort, soit des récits conservés dans les anciens documents que les rédacteurs des livres bibliques ont mis en œuvre, soit des légendes qu'eux-mêmes ont pu créer pour combattre, sous l’image du passé, des superstitions encore vivantes de leur temps. Ainsi nous voyons lahveh se révéler à Moïse dans la flamme
(1) Sur les rapports du Zlahveh hébreu, avec le Iao des Phéniciens et des Chaldéens, voyez Movers, Untersuchungen ueber die Religion der Phænizier. Ch. XIV.
du buisson ardent (Ex. 1, 3). C’est du milieu du feu qu'il proclame la loi sur le Sinaï (Ex. xix, 18). Il est dans la colonne de feu qui précède et protège les Israélites au désert (Ex. x, 21-22). Lorsque Moïse vient consulter lahveh dans la tente de réunion, la colonne de feu, qui pendant le jour devient colonne de nuée, descend sur la tente et c’est de là que Iahveh parle à Moïse face à face (Ex. xxu11, 7-11). Même dans un livre où domine en général une idée plus élevée de la divinité, dans le Deutéronome, la vieille notion de Iahveh se mêle encore à une autre plus jeune et meilleure. Au moment où il proclame Iahveh : « Dieu dans le ciel en haut et sur la terre en bas », l'écrivain ajoute que « du ciel il a fait entendre sa voix, et que sur la terre, pour discipliner le peuple, il lui a montré son grand feu, et lui a fait entendre sa parole du milieu du feu ». (Deut. 1v, 33-36). Les livres bibliques ne mentionnent, il est vrai, le culte de Tahveh sous la forme du taureau que pour le réprouver. Mais leurs récits attestent l’existence de ce culte comme ancien culte populaire. Lorsque Aaron cède aux instances des Israélites qui lui demandent de leur faire en l’absence de Moïse un dieu qui marche devant eux, c’est un taureau d’or (faussement dénommé veau d'or) qu’Aaron leur fabrique, en leur disant : « Israël! voici ton Dieu qui t'a fait sorüur d'Égypte; » et il ajoute: « Demain il y aura fête en l’honneur de Tahveh. » (Ex. xxx11, 1-6.) Assurément le récit n’est qu'une légende ; mais son invention même et la rigueur supposée du châtiment permettent d'affirmer que les auteurs n'ont pas eu seulement les yeux tournés vers le passé, qu'ils ont eu en vue une superstition dont la trace n’était pas effacée.
Un fait mémorable nous montre d’ailleurs quelles racines profondes ce culte avait dans la tradition populaire. Lorsque après la mort de Salomon son royaume est divisé,
nous voyons Jéroboam, qui fonde le royaume d'Israël, placer deux taureaux d’or, l’un à Dan, l’autre à Bethel. « Assez longtemps, dit-il au peuple, vous êtes montés à Jérusalem. Israël! voici ton Dieu qui t’a fait sortir d'Égypte. » (I Rois, x11, 26-33.) Ce culte se continue jusqu’à la destruction du royaume. Après la chute d'Achab, celui qui a été choisi comme l’exécuteur des vengeances divines sur ce roi impie et sur les adorateurs de Baal, Jéhu, nous dit-on, « ne se détourne pas des péchés de Jéroboam », et n’abandonne pas les taureaux d’or qui étaient à Bethel et à Dan. (II Rois, x, 29.) Le prophète Osée annonçant la ruine de Samarie, déclare que « Iahveh a rejeté son taureau, qu'il sera détruit, mis en morceaux » (vint, 5-6). |
Je ne dirai rien des autres manifestations paganiques qui se rencontrent dans l’histoire d'Israël. Dieux fétiches des patriarches, apparitions divines sous forme humaine, adoration sur les hauts lieux, sacrifices d'enfants à Moloch, etc. Tout cela est connu, et nous n’avons pas ici à y revenir.
Cependant, en face de la religion populaire, se développe chez les Israélites l’enseignement des prophètes qui devait avec le cours du temps profondément modifier les pensées et les habitudes nationales, et notamment transformer le Ilahveh primitif en Dieu universel, créateur du monde, législateur d'Israël et de tous les peuples. Comment ce mouvement s'est-il produit? Quelle en a été l’origine? Comment s'est-il continué, développé? C’est là une question du plus haut intérêt, qui ne peut trouver place ici, et que d’ailleurs, faute de documents suffisants, on ne peut résoudre d'une manière certaine. Cependant, de quelque manière qu'il ait été préparé, le résultat final ne peut être mis en doute; le caractère du Jahveh prophétique se révèle à nous par de nombreux et
éclatants témoignages : nous en citerons seulement quelques-uns, dont l’autorité est décisive.
Je viens de suite à Jérémie, dans les écrits duquel cette doctrine se revêt d’un si magnifique langage. Prenons les premières lignes de son livre, le récit célèbre de sa vocation. « Regarde, lui dit [ahveh, je t’établis aujourd'hui sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et abattre, pour renverser et détruire, pour édifiér et pour planter. » (1,10.) « Jahveh, dit ailleurs le prophète, les nations viendront à toi des extrémités de la terre, et elles diront : Nos pères n’ont hérité que le mensonge, de vaines idoles sans vertu. L'homme peut-il se faire des dieux qui ne sont pas des dieux? — C'est pourquoi, voici cette fois je leur fais connaître ma puissance et ma force ;
ils sauront que mon nom est lahveh. » (xvr, 19-21.) Le
dieu qui parle ainsi, n’est assurément pas le dieu d'Israël seulement; c’est bien le Dieu de tous les peuples. Mais Jahveh est aussi le dieu créateur. Il a créé la terre par sa puissance; il a fondé le monde par sa sagesse; il a étendu les cieux par son intelligence (x, 12). Il est le Dieu infini, partout présent, partout actif. « Ne suis-je qu'un dieu de près et non un dieu de loin? Si un homme se cache dans le lieu le plus caché, ne le verrai-je pas ? dit lahveh; est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre? » dit Tahveh (xxir1, 23-24). Enfin lahveh est aussi le Dieu de vérité et de justice. « lahveh est un dieu de vérité, un dieu vivant (x,10). Il a les yeux ouverts sur toutes les voies des fils des hommes pour rendre à chacun selon ses voies, selon le fruit de ses œuvres (xxx, 19): » Cette notion de la divinité amène aussi pour Jérémie la pensée d’un culte renouvelé. « En ces jours-là, dit lahveh, on ne parlera plus de l'arche d'alliance de lahveh. On n’y pensera plus, on ne s’en souviendra plus;
on ne la regrettera pas ; elle ne sera plus rétablie. En ce
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temps-là on appellera Jérusalem le trône de Iahveh; toutes les nations s’assembleront à Jérusalem au nom de lahveh ; elles ne suivront plus la mauvaise inclination de leur cœur. » (n1, 16-17.)
Venons maintenant au prophète de Babylone, à celui qu’en l’absence de son vrai nom, on est convenu d’appeler le second Isaie. Par un concours d'événements qui n’a pas son pareil dans l’histoire, le Perse, conquérant de la Chaldée, rencontre à Babylone Israël captif, et lui apporte la délivrance. Dans ce merveilleux événement, le prophète voit en jeu la providence et la toute-puissance de Iahveh : « Ainsi parle Iahveh à son oint, à Cyrus, qu'il a pris par la main pour terrasser devant lui les nations, et délier la ceinture des rois... Je marcherai devant toi, j'aplanirai les chemins montueux, je rompraïi les portes d’airain, je briserai les verrous de fer... ; c’est à cause de mon serviteur Jacob, d'Israël mon élu, que je t'ai appelé par ton nom, que je t'ai appelé quoique tu ne m'aies pas connu. C'est moi lahveh, et il n’y en à pas un autre; hors moi, il n’y à point de dieu... c'est moi qui forme la lumière et crée les ténèbres, qui donne le salut et crée le malheur. » (xLV, 1-7.) Mais lahveh ne veut pas seulement la délivrance d'Israël. « C’est peu, dit-il au prophète (et la figure du prophète semble par momentsseconfondre avec celle du peuple lui-même), c'est peu quetusois mon serviteur, pour relever les tribus de Jacob et pour ranimer les restes d’Israël; je t’établis pour être la lumière des nations, pour porter monnom jusqu'aux extrémités de la terre (xLIx, 6). voici, tu appelleras des nations que tu ne connais pas, et les nations qui ne te connaissent pas accourront vers toi (xLv, 5)... Que l'étranger qui s'attache à lahveh ne dise pas : Certes lahveh m'exclut de son peuple... les étrangers qui s'attachent à lahveh pour le servir, pour aimer son nom, pour être ses serviteurs, je les amènerai sur
ma montagne sainte, Je les réjouirai dans ma maison de prière; leurs sacrifices et leurs holocaustes seront agréés sur mon autel; car ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples (Lvr, 3, 6-7). » Et la piété que veut le prophète n’est pas au-dessous de la notion qu’il a de son Dieu : « Courber sa tête comme un jonc, dit lahveh, se coucher sur le sac et la cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à Tahveh? Voici le jeûne auquel je prends plaisir; c’est de rompre les chaînes de l'injustice, de dénouer les liens de la servitude, de renvoyer libres les opprimés et de briser tout esclavage. Partage ton pain avec l’affamé, héberge le malheureux sans asile; si tu vois un homme nu, couvre-le.. alors ta lumière poindra comme l'aurore, la guérison t’arrivera promptement; ton bonheur marchera devant toi; et la gloire de Tahveh t’accompagnera (Lvin, 5-8). »
Ces fragments si courts et en si petit nombre suffisent cependant à donner une juste idée de l’œuvre des deux grands prophètes auxquels ils sont empruntés, et même de l’œuvre analogue, bien que moins éclatante, des autres prophètes. Ils permettent surtout de bien apprécier leur théologie et la doctrine religieuse qui s’y rattache. Ils nous montrent que le lahveh des prophètes est bien le dieu universel, alors que le Iahveh primitif tel qu'il se manifeste dans les récits bibliques appartient encore à la classe des vieilles divinités païennes.
Chez les prophètes d’ailleurs cette théologie est toute de foi et de sentiment; elle n’a rien de métaphysique et sous ce rapport diffère complètement des grandes religions de l'Orient, notamment de l'Inde et de l'Égypte, ainsi que des philosophies religieuses de la Grèce. C'est même ce caractère profondément enthousiaste qui a donné à la religion d'Israël son incomparable vitalité, qui l’a
rendue à la fois si persistante et si féconde. Cependant, pour avoir toute sa puissance d'action, il a fallu que cette religion fàt complétée. Nous avons dit que l'élément métaphysique lui faisait défaut, et, bien qu'il n’ait qu’une valeur secondaire, cet élément a sa place obligée dans tout système religieux ; 1l répond à un besoin impérieux de la nature humaine. Cette lacune de la religion nationale ne pouvait échapper aux vigoureux esprits qui, après la captivité, organisèrent le système des doctrines juridiques, et c’est pour combler cette lacune qu’à un moment donné, fut introduite dans l’Exode, à côté du nom de Iahveh, la formule ÉHEIÉ ASCHER ÉHEIÉ. C’est ce que nous allons maintenant expliquer.