‹ Mélanges de critique religieuseChapitre 11 sur 16 · LE RATIONALISME ET L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

LE RATIONALISME ET L’HISTOIRE

M. Renan est né dans le département des Côtes-du- Nord. Il est Breton. Les faiseurs de formules ne manqueront pas de triompher. Ils joindront ce nouveau nom à ceux qui font déjà si bon effet dans une phrase. M. Renan, cela est clair, est appelé à jouer un rôle dans la philosophie de l'histoire, à côté des Pélage et des Lamennais. Il passe, en effet, pour un hérésiarque. Un hérésiarque... en vérité, c’est lui faire beaucoup d’honneur ou beaucoup de tort. Il est plus et moins que cela : phi-

1 De l'Origine du langage, 1848; 2** édition, 1858. — Averroès et l'Averroîsme, essai historique, 1852. — Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1855; !"• édition, 1858. — Etudes d'histoire religieuse, 1857.— Le Livre de Job, traduit de l'hébreu avec une élude sur l’Age et le caractère du poème, 1859. — Essai s de morale et de critique. 1859

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lologue instruit, historien plein de sagacité, publiciste remarquable, M. Renan est, dans la nouvelle génération, dans celle, j’entends, qui parait sur la scène vers 1850, l’écrivain qui promet lo plus, et qui, jusqu’ici, ale mieux tenu ses promesses.

Je n’ai pas l’intention d’écrire la biographie de M. Renan ; je ne puis cependant m’empêcher de rappeler la nature de ses premières études. Destiné d'abord à l’état ecclésiastique, il a traversé le séminaire, et c’est par la théologie qu’il est arrivé à la science. Au fond, il est toujours resté théologien. Ses préoccupations l’entraînent sans cesse à l’examen des problèmes religieux. Mais il doit à son éducation bien plus que cette direction spéciale de sa pensée : elle a fait de lui ce qu’il est. La théologie, que l’on regarde volontiers comme la plus étroite et la plus stérile des sciences, en est, au contraire, la plus étendue et la plus féconde. Elle confine à toutes les études et touche à toutes les questions. Elle renferme tous les éléments d'une instruction libérale. Elle initie l'esprit à des recherches qui ne se font ailleurs ni si naturellement ni si complètement. La théologie n’exige pas seulement la connaissance des langues classiques, elle conduit à l’étude d’une des branches les plus intéressantes de la philologie orientale. On se trouve placé en face d'écrits également importants par leur antiquité, leur caractère propre et le rêle qu’ils ont joué dans les destinées de l’humanité. Il s’agit d’en constater l’àge, d’en établir l’authenticité, d’en déterminer le but et le caractère. L’interprétation de ces écrits soulève les discussions les plus délicates, celles qui concernent les manuscrits et leurs variantes, les textes et leur cons

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titution, le vrai sensde tel passage, la vraie portée de tel enseignement. Le théologien acquiert ainsi la précieuse habitude de manier des documents originaux et de puiser aux sources mêmes de la tradition. L’explication des livres saints n’est, d’ailleurs, qu’une branche de la science qu’il cultive. L’histoire de l’Eglise en est une autre, et l’histoire de l’Eglise c’est l’histoire du monde moderne. Vient enfin le système des doctrines morales et religieuses qui composent encore aujourd’hui les croyances de la chrétienté. Pour lors on est en pleine métaphysique, et l’on aborde ce que la spéculation humaine a de plus élevé ou de plus profond. C’est ainsi que le théologien, pour peu qu’il comprenne sa tâche d’une manière sérieuse, voit s’ouvrir devant lui le vaste champ des connaissances humaines. C'est ainsi qu’il s’exerce tour à tour aux procédés déliés de l’analyse et aux procédés hardis de la synthèse. C’est ainsi qu’il rencontre une foule de questions propres à aiguiser et à fortifier l’intelligence. M. Renan ignore probablement lui-même tout ce dont il est redevable à Saint-Sulpice. Il est vrai qu’il ne suffit pas d’entrer au séminaire pour en profiter, il faut aussi en sortir. M. Renan en est sorti, et voilà sans doqte pourquoi il a tiré si bon parti de ce qu’il y a appris.

C’est par la philologie que notre écrivain parait avoir abordé la théologie, et c’est la philologie qui parait avoir développé en lui un esprit critique incompatible avec les fonctions auxquelles il avait d’abord été destiné. Il ne renonça du reste au service de l'Eglise que pour s’adonner plus complètement à la science. En 1847, il obtenait le prix Volney pour un travail sur le système

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comparé des langues sémitiques. L’année suivante, il était couronné par l’Institut pour un mémoire sur l'étude de la langue grecque au moyen âgé. Il publiait en même temps son écrit sur l’origine du langage. On le voit, si l’on excepte une récente traduction de Job, les travaux philologiques de M. Renan datent tous du commencement de sa carrière d’écrivain. Plus tard, il a été distrait de cet ordre de recherches par d'autres efforts et d’autres succès.

M. Renan n’avait que vingt-quatre ans lorsqu’il remporta le prix Volney. On ne peut s’empêcher d’admirer une telle précocité d’érudition. Il s’agissait, en effet, d’appliquer au groupe de langues dont l’hébreu et l’arabe font partie, la méthode qui avait porté de si beaux fruits dans le champ de la philologie arienne. Les diverses langues sémitiques avaient sans doute été l’objet de précieux travaux, elles avaient même de bonne heure été rapprochées et comparées, mais il restait à les ramener à un système commun, et, pour ainsi dire, à les faire entrer dans le mouvement général de la science. Ces langues, d’ailleurs, sont si éloignées du génie des langues indo européennes, elles représentent des habitudes d’esprit si différentes des nôtres, les littératures qu’elles ont produites se trouvent dans des conditions si particulières, l’une d’elles enfin, l’arabe, offre dans son incroyable richesse des difficultés si redoutables, qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, la hardiesse du jeune savant ou son succès. Quand je dis son succès, je n’oublie point que l’ouvrage de M. Renan n’a pas encore paru en entier. Il n’en a livré au public que l’introduction, introduction qui, développée et retravaillée, forme

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une histoire des langues dont un autre volume exposera le système grammatical. Toutefois, cette introduction repose sur les recherches qui nous manquent encore, et, sous une autre forme, en présente déjà les résultats.

En entendant parler d’un mémoire couronné par un corps savant, on se représente aussitôt quelque dissertation technique sur quelque sujet accessible à un trèspetit nombre d’initiés. Ce serait se faire une fausse idée du livre de M. Renan. Non qu’il ait dérogé à la sévérité scientifique de son sujet, mais il a conçu largement ce sujet et lui a donné l’intérêt que prennent toutes les questions quand elles sont élevées à une certaine hauteur. Rien de moins aride que l’introduction qui nous occupe. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la vive et piquante caractéristique des peuples sémitiques qui ouvre le volume, la belle discussion qui le ferme sur les rapports de ces peuples avec les nations voisines. On a devant soi moins un traité de linguistique qu’un ouvrage d’histoire. Les vues générales s’y allient aux recherches particulières. A chaque pas se présentent de féconds rapprochements et s’ouvrent de vastes horizons. Je ne saurais indiquer de lecture plus substantielle. Quant à ceux qui pénétreront jusqu’au fond même et au sujet propre du livre, ils ne seront pas moins charmés. L’ouvrage de M. Renan est un répertoire complet des hypothèses proposées et des résultats acquis dans le champ d’études qu’il embrasse. Il n’est pas de département de la philologie dont la statistique, pour ainsi parler, ait été dressée d’une manière plus élégante. Des connaissances linguistiques variées offrent à l’auteur une multitude de termes de comparaison qui éclairent le sujet et éveillent

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l’attention. Bref, l’œuvre est achevée, elle a quelque chose de classique.

On pourrait, il est vrai, se demander si cette forme achevée ne tient pas à l’absence même des qualités plus spéciales qui constituent le philologue de profession. 11 est certain que, dans ce lumineux résumé des travaux antérieurs, il n’v a pas beaucoup d’acquisitions nouvelles pour la science. M. Renan a trop de mesure et de bon sens pour être systématique, mais il en a trop aussi pour être original. Il ne courra pas les aventures, mais il ne fera pas de grandes découvertes. Ses lectures sont immenses, mais sa critique manque un peu d’autorité. Il se distingue plus par l’intelligence et le goût, que par l’invention et la rigueur. Chose étrange I Auprès de la plupart des lecteurs, il passe pour un homme qui pousse la hardiesse des opinions jusqu’à la témérité. Il est devenu le type de l’iconoclaste acharné à briser les traditions, à profaner les souvenirs. Rien de plus injuste que ce jugement. M. Renan est, au contraire, un esprit éminemment circonspect. On le regarde comme tranchant et arbitraire, je serais souvent tenté de lui reprocher sa timidité. Il aime à se placer sous l’égide des noms illustres, sous celle d’Ewald, par exemple. Il ne sait pas prendre parti là où il le pourrrait, où il le devrait peut-être. Ses vues sur l’àge de quelques-uns des écrits de l’Ancien Testament, tels que Job, Kohcleth et plusieurs psaumes, sont des exemples de cette prudence, dirai-je, ou de celte irrésolution.

Dès le début, au reste, nous trouvons dans M. Renan un mélange de qualités contraires qui sembleraient devoir s’exclure, et dont la combinaison fait, à quelques

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égards, sa supériorité. S’il est des facultés qui semblent

inconciliables, c’est assurément celle qui saisit les faits dans leur individualité, et celle qui les réduit en système. De même un esprit vigoureux discernera mieux l’un des termes d’une question, tandis qu’un esprit souple et étendu en embrassera les éléments complexes et les termes opposés. Eh bien, notre auteur est du petit nombre de ceux qui réunissent des aptitudes si différentes. Il a l’intelligence de la réalité; il éprouve le besoin de l’étudier sous tous ses aspects et de la rendre avec toutes ses nuances; et cependant le même écrivain est l’auteur de quelques-unes des pages de généralisation historique les plus brillantes que possède la langue. Il s’est même, du moins à cette époque et dans son premier ouvrage, abandonné parfois avec trop de contlance à ce goût pour la généralisation. J'approuve sans restriction la défiance qu’il professe en toute rencontre pour le raisonnement à priori et les méthodes logiques, mais je ne puis me défendre de quelque surprise en voyant le même savant ériger un petit nombre de faits en lois historiques, et appliquer les données ainsi obtenues à l’élucidation ultérieure de l’histoire. Je n’aime pas, je l’avoue, rencontrer dans un écrivain sérieux des axiomes tels que celui-ci : « le désert est monothéiste. » Cela rappelle involontairement ces débauches de formules prétentieuses dans lesquelles s’est noyé le talent de M. Michelet. Mais ce n’est pas tout. A sa thèse favorite du monothéisme primitif des races sémitiques, M. Renan a sacrifié les renseignements que nous possédons sur la plupart des peuples dont il s’agit, et ceux même que nous livre une élude impartiale de l’Ancien Testament. On saisit ici le

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procédé généralisateur sur le fait. Trois grandes religions, nous dit*on, le judaïsme, le christianisme et le mahométisme, ont pris naissance chez les sémites; or ces religions sont monothéistes, et sont les seules religions qui portent ce caractère ; n’esl-il pas dès lors évident que le monothéisme est un attribut de la race sémitique, et, par suite, qu’il en a toujours formé le trait distinctif? A merveille. Cependant je regarde les faits de plus près, et voici ce que je trouve. En premier lieu, les trois religions qui ont été nommées se réduisent à une seule, car le judaïsme et le christianisme n’en font qu’une, à savoir la religion biblique ou prophétique, et le mahométisme n’est pas autre chose qu’une hérésie judéo-chrétienne. En second lieu, sauf les Hébreux, tous les peuples sémitiques ont été païens, c’est-à-dire adonnés à quelque forme du culte de la nature, jusqu'à l’époque où ils ont embrassé eux-mèmes le christianisme ou le mahométisme. Restent donc les seuls Hébreux dont l’histoire bien lue montrerait peut-être le contraire de ce que M. Renan pense y trouver. C’est ainsi que l’historien a imposé aux faits une loi trop étroite. Nul, dans d’autres circonstances, je m’empresse de le reconnaître, ne sait mieux que M. Renan s’arrêter devant une donnée irréductible et repousser les excès systématiques de la science. Il a donné un exemple de circonspection vraiment scientifique en s’opposant aux tentatives prématurées pour ramener à une souche commune les grandes familles de langues qui se partagent le globe. On voudrait lui voir toujours autant de fermeté.

Indépendamment des tendances opposées qui se réunissent pour former la trempe particulière de son inlel-

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ligence, les écrits de M. Ken au offrent çà et là des contradictions. Gardons-nous d’en exagérer l’importance. Que prouvent ces contradictions, en effet? Non pas assurément que les opinions de l’auteur manquent de valeur ou de sérieux, mais seulement qu’il n’a pas toujours su les amener à une pleine harmonie. Il a jeté devant le lecteur les éléments de sa pensée sans attendre qu’ils se fussent parfaitement combinés. M. Renan devait, plus qu’un autre, tomber dans ce genre de défaut, à cause même de la franchise d’un esprit disposé à accueillir tous les faits, à tenir compte de toutes les nuances, à se placer successivement à tous les points de vue. Avec plus d'art, il aurait fait disparaître ces inconséquences, avec plus de parti pris il ne les aurait pas commises. Ainsi, lorsque l’auteur nous présente les sémites, tantôt comme manquant d’esprit analytique, tantôt comme parlant des langues essentiellement analytiques, il est possible qu’il n’y ait point là de contradiction réelle, mais il y a certainement quelque chose à expliquer ou à modifier 1 . D'autres fois, le désaccord entre les vues exprimées par l’auteur semble venir soit de cette absence de fermeté dont j’ai parlé, soit d une trop grande déférence pour les opinions des maîtres de la science. J’explique ainsi le conflit dans lequel M. Renan se trouve avec lui-mème sur un point capital des éludes philologiques et de la philologie sémitique en particulier. L’auteur adopte, en divers endroits de ses écrits, une des lois reconnues par l’étude comparée des langues. Tandis qu’une confusion involontaire de l’ordre logique avec l’ordre historique

• Histoire générale «I système comparé des langues sémitiques, 2“* édition, p. 9 et 418.

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nous porte à expliquer, en toute chose, la richesse actuelle par une simplicité primitive, les faits montrent que, loin de débuter par le simple, l’humanité commence par l’abondance et la complexité. Cela est vrai, en particulier, des langues. Elles ne se sont pas formées et enrichies graduellement, elles se sont plutôt usées et appauvries en vieillissant. Elles tendent à perdre leurs formes et leurs procédés. Elles deviennent toujours plus analytiques, mais ce développement, loin de constituer un perfectionnement grammatical, doit être regardé comme une cause de décadence '. Conformément à ce principe, M. Renan reconnaît dans plusieurs idiomes sémitiques des traits de physionomie que le temps a effacés; il signale entre autres, dans l’arabe vulgaire, la perte des mécanismes délicats de l’arabe littéral *. Cependant il ne reste pas sur ce point d’accord avec luiméme. Il finit par céder à son tour au besoin de tirer le composé du simple? Il se laisse aller à confondre le développement philologique des sémites avec l'ordre de leur succession sur la scène de l’histoire. L’opinion de Gesenius et d’Ewald semble le préoccuper et lui faire perdre sa confiance dans la loi constatée par la philologie arienne. Bref, il établit une exception en faveur des peuples sémitiques et veut absolument que les richesses de la grammaire arabe, comparée à celle des autres dialectes, constituent un perfectionnement postérieur, et que la pauvreté de la grammaire hébraïque représente l’état primitif du groupe *. Il y a là une inconséquence

' Ouvrage cité, p. 100 el 412. Le premier de ces passages était plus explicite dans la première édition.

» Ibid., p. 135 et 388.

* Ouvrage cité p. 413.

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manifeste; j’aime à y voir en même temps une preuve de cet affranchissement de tendances systématiques qui, à peu d’exceptions près, caractérise l’érudition de M. Renan.

L’essai sur V Origine du langage est une courte brochure, formée des vues générales et des démonstrations particulières contenues dans l’Histoire des langues sémitiques , quelquefois même de passages littéralement transportés de l’un de ces livres dans l’autre. Mais si les matériaux de l’essai sur le langage sont puisés dans le livre qui nous a déjà occupés, il ne faut pas croire que celui-là n’ait point sa valeur propre. 11 se distingue par l’importance même de la question qu’il examine, et à la solution de laquelle vontservir les connaissances linguistiques de l’auteur; il ne se distingue pas moins par la nature de cette solution.

L’origine du langage est voilée des ténèbres qui enveloppent toutes les origines; c’est une recherche qui dépasse nos ressources et pour laquelle il convient de décliner notre compétence. Nous ne pouvons comprendre le commencement de rien, par cette bonne raison que la science est l’enchaînement des faits, et que tout commencement est en dehors de l’enchaînement. Il en est, en quelque sorte, de la naissance de l’homme, de la société et des langues, comme des idées de temps, d’espace et de cause : ces idées impliquent contradiction, et cependant il semble impossible de ne pas admettre simultanément les termes contradictoires dont elles se composent. Je ne puis concevoir une cause qui n’ait une cause à son tour, et cependant je ne puis concevoir une série de causes sans fin. Je ne puis regarder le temps ou l’es-

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