‹ Mélanges de critique religieuseChapitre 13 sur 16 · X. ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

X. ERNEST RENAN

réellement de mots que pour exprimer les objets sensibles, se crée une seconde langue en appliquant métaphoriquement la première aux faits et aux opérations de l’ordre intellectuel. Mais c’est en lui même qu'il prend le type de ses comparaisons. Il prête aux choses sa volonté, ses habitudes, ses passions. Il transporte au monde extérieur les idées de force, de but et de cause, qu'il a puisées dans sa propre conscience et sa propre activité. Il dit que le soleil se lève et se couche, que l’année meurt et renaît. Il personnifie la nature entière, et, à une époque où l’esprit d’analyse est nul, où le signe et la chose exprimée se confondent, où la pensée ne se distingue pas de l’image dans laquelle elle se réfléchit, on verra naître une multitude de formes et de récits fantastiques, traduction naïve des craintes, des joies, des surprises de la jeune humanité. « La mythologie grecque, écrit M. Renan dans une page admirable, ou, dans un sens plus général, la mythologie des peuples indo-européens, envisagée dans son premier essor, n’est que le reflet des sensations d'organes jeunes et délicats, sans rien de dogmatique, rien de théologique, rien d'arrêté. Autant vaut expliquer le son des cloches ou chercher des figures dans les nuées que poursuivre un sens précis dans ces rêves de l’âge d’or. L’homme primitif voyait la nature avec les yeux de l’enfant; or, l'enfant projette sur toute chose le merveilleux qu’il trouve en lui-mème. La charmante petite ivresse de la vie qui lui donne le vertige lui fait voir le monde à travers une vapeur doucement colorée; jetant sur toute chose un curieux et joyeux regard, il sourit à tout et tout lui sourit. Désabusés par l’expérience, nous n'attendons plus rien de bien extraordinaire de

M. ERU EST RERAS.

l'infinie combinaison des choses ; mais l’enfant ne sait ce qui va sortir du coup de dés qui se joue devant lui : il croit plus au possible, parce qu'il connaît moins le réel. De là ses joies et ses terreurs : il se fait un monde fantastique qui l'enchante et qui l'effraye tour à tour. Il affirme ses rêves; il n’a pas cette âpreté d’analyse qui, dans l’àge de la réflexion, nous pose en froids observateurs vis-à-vis de la réalité. Tel était l’homme primitif. »

Et plus loin : « Le mythe ne renferme pas deux éléments, u ne enveloppe et une chose euveloppée ; il est indivis. Cette question : — l’homme primitif comprenaitil ou ne comprenait-il pas le sens des mythes qu’il créait? — est déplacée, car dans le mythe l’intention n'était pas distincte de la chose même. L'homme comprenait le mythe sans rien voir au delà, comme une chose simple et non comme deux choses. Le langage abstrait que nous sommes forcés d'employer pour expliquer les fables antiques ne doit pas faire illusion. Nos habitudes analytiques nous obligent à séparer le signe et la chose signifiée; mais pour l’homme spontané la pensée morale et religieuse se présentait engagée dans le mythe, comme dans sa forme naturelle. L’àge primitif n’était ni grossièrement fétichiste, car tout était significatif pour lui ; ni spiritualiste raffiné, car il ne concevait rien d’une manière arbitraite, en dehors de l’enveloppe sensible : c’était un âge de confuse unité, où l’homme voyait l’un dans l’autre et exprimait l’un par l’autre les deux mondes ouverts devant lui. »

En transcrivant ces pages, je n’ai pas voulu seulement faire connaître les vues de M. Renan, j'ai surtout voulu

M. ERNEST RENAN

faire apprécier le tour de son esprit et la nature des services qu’il a rendus parmi nous aux études historiques. Nous lui devons, en fait d’histoire, non pas jusqu'ici de grandes œuvres, mais, ce qui n’est pas moins précieux, d’excellentes doctrines et d’excellents exemples.

L’esprit français a un goût prononcé pour les généralisations. Impatient des faits, il va tout de suite aux idées. S’il daigne consulter les premiers, et il faut avouer que son génie pratique lui en donne souvent une vire appréciation , ce ne sera guère qu’à la condition de savoir d’avance où ils le conduiront, et dans l’espoir de les ramener à des formules précises. 11 s’inquiète moins de ce qui est que de ce qui devrait être. Il est idéaliste et scolastique. La logique le domine. U s’abandonne au raisonnement avec une espèce de ferveur. M. Renan, de son côté, nous offre toutes les qualités opposées à ces défauts. Il se distingue par le respect et l’intelligence du fait. Il est convaincu que le réel déborde toujours sur quelque point les théories les plus larges. Aussi penset-il que l’histoire est la science suprême, et que la tâche essentielle de l’esprit humain consiste à saisir les choses dans leur mobile complexité, dans leur incessante évolution. Si le rationalisme, comme il faut bien l’admettre, est l’erreur de ceux qui asservissent les faits à une manière préconçue de voir, il n'est pas d’écrivain qui ail moins mérité que M. Renan l’épithète de rationaliste. Persuadé que le caractère de la vérité humaine est d’être relative, il sait qu’on ne l’atteint pas par des procédés dialectiques, mais qu'il faut chercher à la serrer toujours île plus près, en apportant continuellement à sa pensée de nouveaux tempéraments. Il aspire sans cesse à limiter

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