‹ Mélanges de critique religieuseChapitre 3 sur 16 · LA QUESTION ET SA GENÈSE · texte numérisé non relu

LA QUESTION ET SA GENÈSE

II importe toujours de poser une question avec exactitude, mais la convenance de le faire est d’autant plus grande que le sujet dont il s'agit a été plus débattu, car l’usage fréquent des termes en modiGe peu à peu le sens et finit par obscurcir les contours de l’idée primitive. Deux considérations feront comprendre qu’il y a en outre une raison spéciale de préciser la question annoncée par le titre de ce travail.

Et d’abord, si la croyance à l’inspiration était le résultat des faits; si, par exemple, elle reposait sur des déclarations catégoriques de Jésus-Christ, sur des textes positifs des prophètes et des apôtres, sur des traits évidents de la physionomie des Ecritures, il suffirait d’étudier ces faits pour obtenir les éléments d’une croyance dont ils seraient l’expression même. Mais il est facile de s’assurer qu’il n’en est point ainsi. Le

de l'inspiration de l’écritdre.

dogme de l'inspiration ne découle pas de l'étude des faits, et les arguments sur lesquels il s'appuie constituent moins sa raison d’être que ses prétextes.

En second lieu, le dogme de l’inspiration s’est modifié, soit par le travail insensible des générations, soit par les nécessités de la polémique. Depuis que la réflexion s’est éveillée et s’est exercée sur la tradition dogmatique, elle a senti que cette dernière devait être conçue d’une manière plus historique et plus vivante. D’un autre côté, depuis qu’une critique irréligieuse a attaqué la foi de l’Eglise, celle-ci a éprouvé le besoin d’alléger son bagage, de changer de terrain, de renouveler ses arguments. C’est ainsi que, tout en se défendant, la doctrine consacrée s’est graduellement modifiée. On pourrait dresser une liste assez longue des définitions au moyen desquelles ceux qui restent attachés h la croyance traditionnelle sur l’Ecriture cherchent à mettre cette croyance en harmonie avec leurs besoins et avec les besoins de leur siècle. Dès lors il s’agit de trouver, au milieu de cette diversité d’opinions, une formule dogmatique dont tout le monde puisse reconnaître l’authenticité.

Par quelle voie arriverons-nous à saisir cette expression authentique du dogme de l’inspiration? La méthode historique fait passer devant nousles variations du dogme, mais elle ne nous révèle point la substance commune que déguisent ces variations. L’analyse psycologique est plus sûre, car, en nous montrant l’origine des croyances dans la nature de l’homme, elle nous apprend quelle est la vraie signification de ces croyances. C’est dans leur genèse qu’il faut étudier les phénomènes. Voyons donc

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quelle est la genèse du dogme de l’inspiration de la Bible.

La religion est une communion active de l’homme avec Dieu. C’est la volonté aussi bien que le sentiment, c’est l’intelligence aussi bien que la volonté, c’est l’homme spirituel tout entier qui vit dans la vie religieuse. Le siège de la religion est la conscience, h savoir le centre même de l’individualité humaine. Autant d’assertions qui se résument en celle-ci, que la religion est essentiellement personnelle, spirituelle, intérieure, et qu'elle n’a de valeur ou de réalité que dans la mesure où elle porte ce caractère.

La religion, essentiellement subjective ou intérieure, implique cependant l’existence d’une réalité religieuse extérieure, et rien n’empêche que cette réalité ne soit un fait historique. Mais, pour que cette réalité ait droit au titre de religieuse, il faut qu’elle puisse devenir religion au dedans de nous. Ce qui ne va pas à l’àme, ce qui n’éclaire, ne touche, ne sanctiüe pas l’homme, ce qui ne devient pas en lui élément de sa vie spirituelle, ne saurait faire partie de la vérité religieuse.

D’un autre côté, il est certain qu’une religion pure est inaccessible à l’homme lorsque ce dernier n’est point lui-même assez religieux ; il est certain que, pour devenir capable de la véritable religion, l’homme a besoin d’une éducation, et que cette éducation ne peut se faire qu’au moyen d’une transaction entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, au moyen d’un mélange de l’élément religieux proprement dit avec des éléments positifs ou arbitraires,

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Qu'ils proviennent d’une institution divine ou des instincts et des besoins de l’homme , ces éléments arbitraires prennent différentes formes et différents noms. En morale, c’est la légalité, c’est-à-dire un précepte qui ne s’impose pas en vertu de sa nécessité propre, mais en vertu de la sanction extérieure dont il est revêtu. Dans la sphère de la croyance, c’est une conception métaphysique, un récit mythologique ou une formule abstraite, de toute manière un enseignement qui n’entre point en rapport avec la vie intime du croyant. Dans la sphère du culte, c’est l’opus operatum, à savoir un acte qui, par sa vertu intrinsèque, et indépendamment des dispositions qu’y apporte le fidèle, doit communiquer à celui-ci les grâces divines. Le tout forme un système d’autorité, par quoi j’entends un système qui, privé de l’évidence produite par l’action même de la vérité religieuse sur l’âme, cherche ses titres à la foi des hommes en dehors de lui-même, dans une promulgation divine.

L’esprit, pour me servir delà terminologie biblique, est le principe supérieuren l’homme, l’appareil mystique par lequel il entre en rapport avec Dieu et les choses de Dieu, l’ensemble do sa nature morale et religieuse. L'esprit est essentiellement personnel et libre. L’esprit ne reconnaît d’autres lois que les siennes propres, et, s’il s’assimile ce qui lui est semblable, il repousse spontanément ce qui lui est hétérogène. On persuade l’esprit, on ne peut le contraindre.

De cette acception du mot en provient une autre. Si l’esprit est la nature religieuse de l'homme, ce qui est conforme à celte nature, ce qui tend à l’éveiller, à la

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développer, à s’y assimiler, peut aussi être appelé esprit, et c'est dans ce sens que Paul oppose l’Evangile au judaïsme comme l’esprit à la lettre, ou, pour mieux traduire, comme l’esprit à l’écriture Opposition trèsdigne d’attention et qui caractérise profondément deux formes ou plutôt deux phases de la vie religieuse de l'humanité.

L’écriture, en effet, dans ce mot de l'apôtre, n’est autre chose que l’autorité désignée par la forme quelle affecte naturellement et presque nécessairement. La fixation par écrit des faits ou des doctrines est une condition si indispensable de la certitude, et la certitude est un élément si capital de l’autorité, qu’un livre sacré représente et résume presque toujours la religion à l’état d’autorité.

L’Esprit va du dedans au dehors; l’autorité ou l’Ecriture va du dehors au dedans. L’Ecriture règle l’acte extérieur; l’Esprit produit l’affection intérieure. L’Ecriture est une règle; l’Esprit est une force. L'Ecriture, c’est la forme; l’Esprit, c’est le principe. L’Ecriture, c’est l’arbitraire; l’Esprit, c’est la réalité et la substance. L’Ecriture, c’est la contrainte, l’impuissance, la mort; l’Esprit, c’est la liberté, la joie et la vie. Parce quelle est arbitraire, l’Ecriture est aussi temporaire, nationale, bornée, tandis que l'Esprit est universel et éternel.

Cependant, si des idées on passe à leur réalisation, on s’aperçoit bientôt que l’opposition entre l’Ecriture et l’Esprit n’est pas absolue. Sur le terrain des faits, ce sont moins deux termes qui s’excluent que deux tendances

' Deuxième Épltre aux Corinthien», m, 6.

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religieuses qui se tempèrent réciproquement. Parmi les religions écrites, il n’en est pas une dont la forme légale ne recouvre quelque principe spirituel, vraie raison de son existence, vrai sens de ses prescriptions et de ses symboles; de même, dans les diverses églises qui représentent la religion de l’Esprit, il n’en est pas une qui ait saisi l’Evangile dans toute sa spiritualité, et ne soit retombée, à quelque degré, dans la religion de l’Ecriture. Un développement incessant et insensible tend, il est vrai, à dégager toujours davantage l’absolu du relatif, le nécessaire de l’arbitraire, le fond de la forme, et c’est ce développement qui constitue le progrès religieux du monde ; mais qui dit développement dit aussi que le principe est encore engagé dans ce qui n’est pas lui, qu’il se trouve combiné avec son contraire, et il peut arriver que, dans cette combinaison, les deux éléments deviennent méconnaissables.

Nous l’avons dit, l’Ecriture n’est qu’un autre mot pour l'autorité, et l’autorité, ou la règle extérieure, occupe nécessairement dans l’âme humaine tout l’espace que n’y occupe pas l'Esprit, comme aussi l’autorité perd tout le terrain que conquiert ce dernier. Là où l’homme est spirituellement mineur, il tombe par le fait même sous l’action pédagogique de l’autorité, grâce à la discipline de laquelle il parviendra plus tard à mériter et à conquérir son indépendance. Là où l’homme devient capable de cette indépendance morale, le règne de l’autorité cesse pour lui. La liberté et l’autorité, la grâce et la loi, l’Esprit et l’Ecriture, sont comme les deux bassins d’une balance, dont l’un ne descend jamais sans que l’autre monte d’autant. C’est dans l’absençe d’une vie

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intérieure assez énergique pour le soutenir que l’homme s’attache à ce qui est extérieur, forme, lettre ou loi, comme aussi il abandonne « ces rudiments de l’éducation du monde * à mesure que le principe intérieur se fortifie en lui. Mais le moment n’arrive jamais où l’homme est purement esprit et où, par conséquent, il n’a plus besoin d’aucun élément d’autorité. Il tend à s’en affranchir, et cette tendance est la loi de l'histoire religieuse de l’humanité ; mais, après tout, l’affranchissement n’est qu’une question de plus ou de moins. Seulement, de temps en temps, l’humanité s’aperçoit que ses anciens vêtements sont devenus trop étroits, ses formules insuffisantes, et alors elle les déchire. Les déchirer n’est un acte utile que lorsque la conscience de leur insuffisance est devenue claire, mais alors aussi les déchirer n’est pas seulement utile, c’est la condition nécessaire de tout développement ultérieur. Et cependant, comme le développement spirituel qui détermine un de ces changements n’est jamais uni- . forme et universel, le progrès, on le sait trop, ne s’accomplit qu’au milieu des malédictions de ceux que le flot des siècles laisse échoués et nus sur les rives du passé.

Le caractère général de la religion des Juifs n’est point douteux. Le judaïsme est un système d’autorité, de légalité, d’Ecriture, si bien que le mot même de judaïsme est devenu pour nous synonyme de l’esclavage des prescriptions positives. Cependant, au milieu de cette masse d’éléments qui n’ont aucun rapport nécessaire avec la vie spirituelle, brillent de pures manifestations de spiri-

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tualité religieuse. Jéhovah ne regarde pas seulement è l’acte, mais aussi à l’intention; avec le vol il défend la convoitise. Des envoyés de Dieu, dégageant toujours plus l’esprit de la lettre, mettent l’humilité et la miséricorde au-dessus du sacriGce. Jésus lui-même a pu trouver l’amour de Dieu et du prochain dans la loi et les prophètes. C’est bien à tort, sans doute, qu’on s’appuierait sur des traits de ce genre pour révoquer en doute le caractère légal et, par suite, extérieur du judaïsme ; ce caractère est suffisamment établi par le fait que les préceptes les plus divers quant à leur valeur morale sont rangés sur la même ligne et revêtus de la même autorité. Mais les traits dont il s’agit nous prouvent en même temps que l’Esprit n’est pas entièrement absent ou impuissant dans le judaïsme, que, au contraire, il y prend peu à peu conscience de lui-même et qu’il y tend à se manifester et à revendiquer son vrai rang.

L’Esprit s’est produit avec une parfaite pureté dans la parole et la personne de Jésus de Nazareth, et c’est pourquoi l’Evangile est la religion absolue. La complète spiritualité de la religion chrétienne, telle que le Maître l’a enseignée, se manifeste sur tous les points, en particulier dans les rapports de cette religion avec l’Ancien Testament et dans ses institutions. Rien n’est plus remarquable dans l’enseignement de Jésus que le procédé de spiritualisation par lequel cet enseignement se dégage du judaïsme dont il sort, et le transforme en s’en dégageant, le brise en le transformant. Rien n’est plus significatif que la nature des rites du baptême et de la cène, si tant est que le nom même de rite ne soit pas ici un

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malentendu. Plus ou étudie la pensée de Jésus, plus on est frappé de cette profondeur religieuse qui, en toutes choses, va jusqu’au fond, c’est-à-dire jusqu’au sens religieux et éternel. L’Evangile n’a pas un élément arbitraire ou positif, pas un détail local ou temporaire ; il ne se place jamais et n’a jamais besoin de se placer sous l’autorité d’une promulgation surnaturelle ; il porte partout et d’aplomb sur l’âme humaine ; c’est à elle qu’il s’adresse tout entier, c’est par son affinité essentielle avec elle qu’il fait valoir ses droits ; il en réveille les virtualités éteintes ou endormies ; il révèle l’homme lui-même à lui-même ; il se confond avec les éléments constitutifs de son être moral et ne peut plus s’en distinguer, tant est parfaite son homogénéité avec lui.

Mais si l’Evangile est la religion absolue, parce qu'il est la spiritualité absolue, les idées que s’en sont faites les hommes sont toutes relatives. Il semble que l’Evangile soit le point d’intersection entre deux périodes, pendant l’une desquelles l’humanité s'est préparée à recevoir celui qui devait venir, tandis que, depuis lors, elle cherche à comprendre celui qui est venu. Les développements de l’Eglise chrétienne montrent dans les efforts de celle-ci pour s’assimiler la révélation évangélique un progrès spirituel tout semblable à celui que laisse discerner l’histoire du monde avant le Christ, progrès également lent, également caché quelquefois, également sûr quant à sa direction générale.

Il y avait eu progrès jusqu’à Jésus; après lui il y eut d’abord comme une longue décadence. Le monde semblait incapable de conserver, bien plus encore de s’approprier une doctrine aussi élevée. Quelque pénétrés

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que les apôtres aient été de l’esprit de leur Maître, leur enseignement déroge déjà çà et là à la spiritualité de l’Evangile. Il en est comme d'un métal en fusion qui se refroidit et se fige peu à peu sur divers points de sa surface. L’idée que Paul se fait de l’Ancien Testament et des rapports de l’Evangile avec le judaïsme, si hardie, si élevée qu’elle puisse nous paraître, pénètre moins directement dans l’essence spirituelle du fait que n’y pénétrait l’esprit de Jésus. La foi au Fils de l’homme, sans rien perdre encore de son contenu éthique, se charge d’éléments ontologiques et spéculatifs. L’image se confond avec la réalité religieuse, l’expression symbolique avec la chose signifiée. Le sentiment de la paix avec Dieu par le Christ se traduit par des formulesjuridiques. La foi et les espérances chrétiennes, comme incapables de supporter leur propre idéalité, se créent un corps et s’enveloppent d’une mythologie.

Cette transformation , dont l’enseignement apostolique nous montre les premières traces, s’accélère singulièrement lorsque la disparition du dernier apôtre laisse l’Eglise privée des conducteurs naturels de son enfance. Le christianisme s’était trouvé, dès l’origine, en lutte avec le judaïsme, l’esprit avec la légalité. C’est que le judaïsme n’est pas seulement une religion, il est surtout une tendance. Le spiritualisme chrétien pèse à l’individu parce qu’il l’oblige, et c’est pourquoi le chrétien cherche sans cesse à se replacer sous l’autorité. A l’effort qu’exige une démarche virile, il préfère les lisières de l’enfance, les béquilles de l’infirmité. Il retombe sous le régime de l’autorité dans la mesure ou le principe intérieur s’affaiblit en lui. Delà le compromis

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qui ne tarde pas à se consommer entre les deux principes. Le christianisme a profondément modifié le judaïsme, mais il est devenu lui-méme judaïque; l’Evangile s’est façonné à l’image et à la ressemblance de la loi; l’Eglise est retombée dans le sacerdoce. Le catholicisme est le produit de cette transaction.

Le catholicisme est né le mèmejour que l’Evangile ; il a grandi dans le même berceau, il s’est développé à ses côtés, il est entré dans ses conquêtes. C’est lui que PbuI combattait déjà dans la personne du judéo-christianisme. C’est lui qui, bâtard, a usurpé l’héritage du fils légitime et qui l’occupe encore. Le catholicisme n’est autre chose qu’une alliance entre l’Esprit et l’Ecriture. Il a tout du judaïsme, l’attachement aux formes, le caractère pédagogique, l’enveloppe symbolique. Ou baptême il a fait une circoncision, de la cène un sacrifice, du ministre un prêtre, de l’Evangile une loi. Mais la nouvelle théocratie devait aussi avoir son code, et l'Ecriture du Nouveau Testament a pris naissance. C’est bien, en effet, selon l’analogie du recueil sacré des juifs que celui des chrétiens a été constitué. Une fois que le christianisme abandonnait son principe intérieur qui est l’Esprit, il était obligé de s’attacher à l’extérieur, à une règle écrite et légale. L'impulsion dirigeante manquant au dedans, il fallait une autorité qui s'imposât du dehors. L’étude de l'histoire prouve que le recueil du Nouveau Testament a été formé sous l’empire de ce besoin d’autorité, et qu’il a pris naissance en même temps que les autres éléments essentiels du système catholique.

L’histoire de la Réformation du seizième siècle repro-

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duit les phases de l'histoire antérieure du christianisme. La Réformation, elle aussi, a commencé par l’esprit et fini par la chair. Elle aussi, à mesure qu’elle abandonnait le principe spirituel et libre qui avait d’abord animé Luther, a été conduite à chercher une autorité. L'impulsion intérieure lui manquant, force lui a été de s’attacher à quelque chose d’extérieur. De la grâce elle est retombée sous la loi. Le dix-septième siècle, qui a proprement constitué l’orthodoxie dans la tradition de laquelle le protestantisme traîne encore aujourd’hui, le dix-septième siècle surtout a dévié dans ce sens. En résumé, le protestantisme n’a fait que changer d’autorité; à la place de l’Eglise il a mis l’Ecriture ; disons mieux, il a pris au catholicisme l’un des éléments de son autorité , il lui a emprunté la Bible et la notion de la Bible, il a opposé le livre seul au livre interprété par l'Eglise. Je ne méconnais pas le changement décisif introduit dans le régime de l’autorité par ce seul fait que le livre est remis entre les mains et recommandé à l’étude de chacun. En vain l’interprétation du volume sacré est-elle supposée une et évidente, en vain essayet-on de la fixer et de la consacrer par des symboles, en vain le libre examen n’est-il reconnu en droit que pour être nié en pratique, désormais l’Ecriture est livrée au sens individuel, et la vérité religieuse tend à devenir pour chacun une possession personnelle. C’est parlé que la Réformation est l’inauguration du principe de la liberté et du spiritualisme dans les temps modernes. Toutefois elle l’a été comme malgré elle. Non-seulement elle n’a point eu conscience du principe dont elle émanait et auquel elle tendait; mais il est certain qu’elle au-

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rait reculé si elle en eût eu conscience. Système de transition et de transaction, elle hésite entre deux tendances, elle se voit tiraillée entre un passé auquel elle veut se rattacher et un avenir qu’elle prépare à son insu. Les yeux bandés, elle sème les germes d'un monde nouveau. Réformation, elle est grosse d’une révolution.

Le protestantisme et le catholicisme se sont constitués dogmatiquement sous l’empire d’un même besoin ; une même idée, celle de l’autorité, se trouve à la base de l’un et de l’autre. U n’est pas difficile de comprendre la puissance de cette idée. L’esprit est plus exigeant que les formes et que la loi. Nous redoutons le contact individuel et immédiat avec Dieu. L’apathie morale d’ailleurs, qui peut être considérée comme une des lois de notre nature mauvaise, cette apathie se manifeste dans notre aversion pour les efforts que demandent, non-seulement le service de Dieu, mais aussi la recherche de la vérité. Nous voulons trouver celle-ci sans la chercher, la posséder sans l’acquérir; nous exigeons qu’elle se présente à nous pure de tout mélange, revêtue de formes précises, marquée de signes irrécusables. Nous dictons en quelque sorte les conditions auxquelles nous consentons à la reconnaître et en dehors desquelles nous n’en voulons plus. L’incertitude nous est importune parce qu’elle appelle la recherche, le doute nous trouble parce qu’il réclame un choix. Si la vérité n’exclut pas pour nous l’embarras de penser pour nous-mêmes, elle cesse à nos yeux d’être la vérité.

Telles sont les tendances instinctives sous l’influence desquelles la notion delà Bible a pris naissance et a passé

du judaïsme dans l’Eglise. C’est dire que cette notion

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n’est point sortie des livres mêmes, mais qu'elle leur a été appliquée. Il s’agissait moins de constater un fait que de réaliser une conception. Le besoin d’autorité a déterminé à priori comment devait se comporter la réalité pour répondre aux exigences de ce besoin. Or, il est dans la nature de ce besoin d’aspirer à une autorité qui exige de l’esprit le moins possible d’action, qui réglemente complètement la foi et la vie, qui sur aucun point ne laisse place au doute. Ce qu’il faut à cette préoccupation, c’est un garant de la vérité, un juge des controverses, un oracle permanent, et, pour tout dire, un code.

C’est dans ce sens que le besoin d’autorité a dénaturé l’idée de la révélation chrétienne. L’Evangile est un ensemble de faits; il a son centre dans la personne et le caractère de Jésus-Christ, il régénère l’homme en le plaçant daus l’atmosphère spirituelle de la confiance, de la liberté et de l’amour. L’Eglise, au contraire, s’estaecoutumée à prendre la révélation dans un sens abstrait, comme une communication surnaturelle de connaissances religieuses et de préceptes moraux. A l’heure qu’il est, une saine théologie n’a pas de tâche plus pressante et plus ardue à accomplir que de combattre l’influence de cette conception sur la religion.

Une révélation produit naturellement une littérature religieuse. Comment, en effet, les hommes ne chercheraient-ils pas è retenir le souvenir ou à propager la connaissance des faits de leur religion, et comment ne recourraient-ils pas pour cela au moyen que leur offre la plume de Gxer la parole et de lui faire franchir le temps et l’espace? C’est ainsi que le christianisme a donné nais-

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sauce à un grand nombre d’écrits divers qui sont devenus pour la postérité les monuments et les documents de la révélation chrétienne.

Mais la tendance légale a méconnu la vraie nature de ces écrits, comme elle a méconnu la vraie nature de la révélation elle-même. Une notion judaïque de la révélation a conduit l’Eglise à la notion d’une Ecriture révélée, et cette Ecriture, l’Eglise l’a naturellement cherchée et s’est imaginé la posséder dans les documents du christianisme primitif. C’est ainsi qu’elle a confondu les documents du fait avec le fait lui-même et qu’elle a fini par faire consister la révélation dans le don que Dieu a fait de la Bible à l'humanité.

La Bible ne renferme donc pas seulement un témoignage à la révélation, elle est la révélation. Telle est la croyance orthodoxe et tel est le dogme au moyen duquel le christianisme est devenu système d’autorité et régime d’écriture.

Dire que la Bible est la révélation de Dieu, c’est supposer qu’elle a été produite par une intervention divine surnaturelle, tellement que les écrivains bibliques doivent être considérés comme les organes de Dieu, et les livres bibliques comme provenant de Dieu. C’est cette intervention qu’on appelle inspiration.

Rappelons-nous que le principe générateur du dogme dont il s’agit est le besoin d’autorité, et que rien n’est plus caractéristique du besoin d’autorité que le besoin de certitude. De là vient que l’infaillibilité de la Bible est devenue le centre du dogme de l’inspiration. Les éléments et les aboutissants de ce dogme sont en grand

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nombre; mais l’infaillibilité en est le centre , elle résume et absorbe en soi toute la question, et c’est sur ce point que se sont constamment portés, soit les objections de la critique, soit les arguments de l’apologétique.

Il nous faut, dit-on, la certitude et une certitude absolue; c’est dire qu'il faut une infaillibilité et, par suite, une inspiration également absolues. Aussi la croyance à l’inspiration s’est-elle constamment formulée dans ce sens, et il faut avouer qu’en dehors de cette rigueur le dogme perd sa véritable signification. Rien n’est plus sùr que l’instinct en vertu duquel l’orthodoxie protestante a toujours poussé vers la notion d’une inspiration sans degrés, sans nuances, sans réserves, et a toujours regardé toute tentative pour limiter l’inspiration comme une tentative pour la supprimer.

Ce n’est pas tout. Le besoin d’autorité ne peut se contenter d’une parole qui, pleinement inspirée, se trouverait cependant juxtaposée à ce qui n’est pas elle. Un pareil mélange imposerait au fidèle la nécessité d’un triage entre ce qui est divin et ce qui est humain. Or, ce triage porterait atteinte à l’autorité, puisque celui qui examine et qui choisit soumet l’autorité à son contrôle, c’est-à-dire, en ce qui le concerne, la supprime et l’anéantit comme autorité. Il faut donc, et c’est là une donnée fondamentale du dogme de l’inspiration, s’il doit répondre au besoin dont il émane, il faut non-seulement que l’Ecrituro soit inspirée, mais encore qu’elle le soit tout entière, que tout ce qui est en elle vienne de Dieu, que Dieu soit responsable de tout ce qui s’y lit, et, par conséquent, que tout y soit infaillible. En un mot, si l'on ose s’exprimer ainsi, il faut que la Bible soit égale-

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ment divine, inspirée et infaillible en profondeur et en surface ; il faut à la fois que l’inspiration y soit absolue et qu’elle s’y étende à tout.

La nature particulière de la Bible exige une autre application de ce principe. Si la Bible présentait l’unité d’un ouvrage dû à une seule plume, il suffirait d’affirmer que cet ouvrage est inspiré. Mais, puisque la 4 Bible est une réunion de livres, divers de date et d’origine, et qu’aucun lien évident ne rattache les uns aux antres, le besoin d’autorité et de certitude conduit à admettre que tous les livres qui composent la Bible sont bien réellement inspirés, et qu’aucun livre inspiré n’a été laissé en dehors de cette collection . C’est à cette nécessité d’établir que la Bible renferme tous les écrits divins et exclut tous ceux qui ne sont pas de Dieu, c’est à cette exigence du besoin d’autorité que répond la notion de canon et de canonicité. Le canon est le catalogue, ou, ce qui revient au même, la détermination des livres inspirés; la canonicité est le caractère en vertu duquel un livre doit passer pour inspiré et doit prendre place dans le canon.

Le canon et l’inspiration, tels sont donc les deux éléments du dogme qui considère la Bible comme une révélation.

Le dogme dont je parle prend sa naissance dans le besoin d’autorité, et l’analyse du besoin d’autorité nous signale comme essence de ce dogme la croyance à une inspiration surnaturelle, ou, ce qui revient au même, à une révélation écrite. Mais le dogme n’a pu eu rester à celte simple conception. Sous l’action de la réflexion, ou

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eu lutte avec la critique, il n’a pas tardé à se justifier, à se développer, à se formuler. Une fois formulé, il nous apparaît environné d’un certain nombre de corollaires qui n’émanent pas aussi immédiatement du besoin d’autorité que l’idée de l’inspiration, mais qui ressortent nécessairement des termes sous lesquels cette idée a dû se produire, et dont, par conséquent, le dogme orthodoxe est responsable. L’ortbodoxie n’a pas toujours entrevu ou accepté ces corollaires ; retranchée dans une position toute défensive, elle s’est peu préoccupée du côté positif de la croyance qu’elle professe ; mais nous avons le droit d’y appeler son attention et de la mettre en demeure d’avouer ou de désavouer les conséquences directes de sa doctrine, et, par suite d’avouer ou de désavouer cette doctrine elle-même.

En premier lieu, il est évident que des écrits révélateurs doivent porter les marques du but que Dieu s’est proposé en les donnant au monde. C’est ce qu’on peut appeler le caractère téléologique de la Bible, d’un mot grec qui signifie la fin ou le but. Dire que les Ecritures juives ou chrétiennes sont inspirées (en prenant ce terme tel qu’il a été déterminé plus haut), c’est dire qu’elles sont voulues de Dieu dans un sens tout particulier, qu'elles renferment des choses que Dieu a résolu de faire savoir aux hommes, qu’elles sont à l’adresse du genre humain ou, tout au moins, de l’Eglise. Dire que tout dans ces Ecritures est inspiré, c’est dire que tout y est la manifestation d’une intention divine à l’égard des hommes. On voit que nous sommes ici conduit au delà de la simple infaillibilité. Il est, en effet, tel passage de l’Ecriture au sujet duquel la question d’erreur ou do

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vérité ne saurait se poser, et qui n’en est pas moins regardé, par tout défenseur conséquent du système, comme partie intégrante de la Parole inspirée.

Paul prie l’un de ses disciples de lui apporter son manteau et ses livres ; il lui recommande de boire du vin pour sa santé; il termine ses lettres par d’affectueuses salutations pour ses amis. — Il n’y a pas lieu, en lisant de pareilles choses, de se demander si l’apôtre a dit vrai, mais bien si ces commissions et ces recommandations ont été suggérées par l’Esprit-Saint pour l’édification des siècles. Les partisans de la divinité absolue de la Bible sont obligés de l’affirmer sous peine de distinguer dans la Bible entre ce qui est inspiré et ce qui ne l’est pas, et de compromettre par cela même l'autorité du livre. Je me rappelle avoir entendu un prédicateur accepter toute la rigueur de cette conséquence et l’exprimer de la manière suivante : « Nous professons de croire, disait-il, qu’en ouvrant la Bible à une page quelconque et en lisant une ligne quelconque de cette page, nous trouvons une parole de Dieu, un message de Dieu adressé à nos âmes. » Une semblable proposition est sûrement paradoxale, l’expression en paraîtra sans doute exagérée, et il est certain que la dogmatique n’a guèro osé formuler une assertion si peu en harmonie avec les faits. D’un autre côté, la logique ne permet pas à l’orthodoxie protestante de désavouer une proposition qui découle si directement du dogme de l’inspiration, et, co qui est plus important, cette proposition est implicitement sanctionnée par l’usage que l’orthodoxie fait do la Bible, soit dans le culte public, soit dans la dévotion privée.

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En second lien, si la Bible est une révélation de Dieu aux hommes, et si cette révélation a pour but de fournir la certitude en matière religieuse, il est manifeste que la Bible devra se trouver dans de telles conditions que tous les hommes puissent en faire usage et y puiser avec une entière sécurité. L’oracle divin doit parler intelligiblement et pour chacun. Le catholicisme nie que la Bible se trouve dans ces conditions, et c’est pourquoi, ne pensant pas qu'elle puisse servir d’autorité, il y substitue l’autorité de l’Eglise. Mais la dogmatique protestante est forcée d’insister et elle insiste en effet sur la clarté de l’Ecriture, et sur la vertu qu’elle possède de s'expliquer elle-même. Voilà pour ce qui concerne l’usage de l’Ecriture.

Enfin, si la Bible est inspirée, elle doit être parfaite comme le sont toutes les œuvres de Dieu , comme ne peut manquer de l’être un livre qui émane de Dieu directement et surnaturellement. Cette perfection doit être de deux sortes. Nous avons déjà vu quelle place tient dans le besoin d'autorité et, par suite, dans le dogme de l’inspiration, la perfection toute négative qui consiste dans l’absence d’erreurs ou dans l'infaillibilité. Mais la conséquence de l’inspiration biblique va plus loin. Nous avons le droit, dès qu’il s'agit d’un livre divin, d’attendre de ce livre la perfection de la forme aussi bien que celle du fond, la beauté de l’expression aussi bien que l’importance des pensées, les qualités du style aussi bien que l’excellence des dogmes et des préceptes. Tout est de Dieu dans la Bible, tout doit y être pur, sublime, inimitable. La logique a souvent entrevu cette cônséquence, sans oser toutefois la pousser jusqu’au bout.

DE l’iUSPIMTlOK DE L'ÉCRITURE. 41

Le but manifeste, l’usage facile et la perfection littéraire de la Bible, tels sont les trois corollaires naturels de la doctrine qui regarde la Bible comme la révélation de Dieu aux hommes. Le lecteur remarquera que j’écarte toute discussion sur la manière dont l’action divine s’est exercée sur les écrivains sacrés. Il me parait certain que l’idée d’une révélation écrite et d’une inspiration surnaturelle conduit le chrétien à se représenter l’organe de cette révélation comme passif et cette inspiration ellemême comme mécanique. L’histoire du dogme de l’inspiration nous fournirait, pour toutes les époques, des exemples nombreux de cette logique des idées. D’un autre côté, les partisans de la doctrine orthodoxe s’accordent, de nos jours, à désavouer ces conséquences de leur opinion, et dès lors il parait préférable de s’attacher à la seule question appréciable, à celle du fait : l’inspiration est-elle réelle ou ne l’est-elle pas?

Oui, et l’on ne saurait trop le répéter, la question que nous avons posée est une question de fait. Il s’agit uniquement de savoir si le grand phénomène d’un livre miraculeusement rédigé peut se constater d’une manière satisfaisante. On nous accordera qu’une pareille croyance est assez importante pour n’être reçue qu’à bonnes enseignes. Ce n’est pas un droit seulement, c’est un devoir que de lui demander ses titres avant de lui accorder la place qu’elle aspire à occuper dans notre foi et dans notre vie, dans l’Eglise et dans le monde.

Il en est des idées qui se rattachent à la Bible comme de tous les dogmes traditionnels: ces dogmes ne sont jamais absolument faux ; ce qui a fait partie delà foi de l’Eglise pendant des siècles, ce qui a fortifié le chrétien dans la tentation, ce qui l’a consolé dans l’épreuve, ce qui lui a apporté la paix du cœur, ne peutavoir été une pure illusion. Sous une forme vieillie, il y a un contenu durable, éternel. C’est ainsi que le christianisme conserve son identité essentielle au milieu de tous les changements que lui fait subir le développement de la pensée humaine. C’est ainsi qu’il est à la fois toujours le même et toujours nouveau. La tâche de la science religieuse consiste précisément à concilier la révélation avec les eiigences de la pensée, à ménager la transition du dogme passé au dogme futur, et cette tâche, la dogmatique l’accomplit et dégageant le fond de la forme et

44 CE QÜB C'EST QOE LÀ BIBLE,

la foi de la formule, en signalant la substance religieuse sous l’expression temporaire qu’elle avait revêtue. Tel est le travail que nous allons essayer de faire pour ce qui concerne les Saintes Ecritures des chrétiens.

Rappelons d'abord les défauts de la notion orthodoxe; ce sera indiquer en même temps les conditions d’une théorie plus conforme à la nature des choses.

La théologie traditionnelle se trouve dans la position que voici. Le besoin d’autorité l’a conduite à une idée particulière de l’inspiration, idée d'après laquelle les Livres saints constituent une révélation écrite et offrent un texte divin et infaillible. D’un autre côté, l'empire de l’usage, le respect du fait accompli, cette autre forme du besoin d’autorité, a conduit la théologie dont nous parlons à recevoir le recueil sacré tel qu’il nous a été légué par l’Eglise des premiers siècles. La foi orthodoxe à l’Ecriture porte donc sur deux points, l’Inspiration et le Canon, ou, si l’on veut, sur la nature de l’inspiration et sur les organes de cette inspiration. L’orthodoxie croit que l’inspiration est une théographie, et elle croit que les livres inspirés sont les livres bibliques, tous les livres bibliques et les livres bibliques seulement.

Les arguments employés par les défenseurs de la dogmatique traditionnelle, les théories proposées pour justifier le recueil sacré et l’autorité qui lui est attribuée, doivent donc s’appliquer aux deux points dont nous venons de parler; il faut que ces théories prouvent la réalité de l’inspiration au sens indiqué, et il faut qu’elles conviennent à tous les auteurs, à tous les écrits de la collection biblique.

C’est précisément le contraire qui arrive. Comme la notion théographique de l’inspiration n’est pas une réalité historique, mais l’exigence d’un besoin trompeur et malsain, comme le recueil canonique s’est formé originairement en vertu d’une donnée critique aujourd’hui abandonnée, il n’est pas de système si ingénieux qui puisse s’appliquer à tous les écrits du recueil consacré ou prouver la réalité du caractère surnaturel attribué à ces écrits. Les faits débordent toujours par quelque côté le dogme dans lequel on voudrait les enfermer, et le seul moyen de revenir au vrai, c’est de prendre ces faits pour point de départ.

Les deux éléments de la notion biblique, nous venons de le dire, sont l’inspiration et le canon. L’un concerne la qualité intérieure et religieuse des écrits sacrés, l’autre est la détermination de ces écrits ou la délimitation du recueil qui les renferme. On peut, pour amener le recueil à l’unité d’une idée, aller du contenu au contenant, ou, au contraire , aller du contenant au contenu et de ce qui est extérieur à ce qui est intérieur. Si l’on adopte le premier de ces partis, on a pour tâche de déterminer l'inspiration, après quoi le canon se formera tout naturellement des livres qui paraîtront participer à l’inspiration telle qu’elle aura été définie. Si l’on veut, au contraire, partir de ce qui est extérieur et déterminer quels sont les livres inspirés d’après un critère indépendant de l’appréciation subjective et individuelle, il faut chercher ce critère dans quelque fait historiquement appréciable, tel, par exemple, que l’origine apostolique des écrits du Nouveau Testament.

CB 01’ K C’EST Ql’E U BIBLE.

Nou9 croyons, quant A nous, que ces deux méthodes doivent être suivies tour à tour et se servir réciproquement de contrôle. Cependant, c’est l’inspiration qui est, pour ainsi dire, le fait le plus prochain, parce que c’est un fait d’expérience immédiate et personnelle. Il convient donc de commencer par lè.

Le point de vue de l’autorité a tout gâté dans notre théologie. On a voulu déterminer par des signes extérieurs et matériels ce que nous devons croire, ce que nous devons sentir, ce que nous devons respecter et aimer ; on a voulu ûxer d’avance ce que Jésus et sa parole, ce que les disciples de Jésus et leurs écrits doivent être pour nous. On s’est défié de la conscience humaine et du témoignage qu’elle rend à la vérité de Dieu lorsque cette vérité entre en contact avec elle. Et c’est ainsi qu’on nous a fait une théologie vide et morte.

Il n’y a qu’une manière de reconnaître le divin, c’est de l’éprouver. Il en est des arguments orthodoxes au sujet de l’Ecriture comme des preuves de l’existence de Dieu ; ils ne prouvent rien que pour ceux qui croient déjà par une expérience personnelle. Laissez, laissez de côté des démonstrations toujours plus ou moins illusoires, et permettez à la Bible de parler elle-même pour ellemême et de plaider sa propre cause. Au lieu de vous appliquer à placer le lecteur sous l’influence de vos idées dogmatiques, encouragez-le è s’approcher de l’Ecriture sans l'intermédiaire d’aucun parti pris. Ne l’empêchez point de la lire comme il lirait tout autre livre. Ayez confiance en la puissance de l’Esprit. Gardez-vous d’attribuer à vo9 dogmes une force que le volume sacré, n’au-

ce que c’f.st que la bible 47

rait pas lui-même. Si ia Bible ne dit rien à un cœur, soyez certains que vos systèmes sur la Bible ne seront pas plus efficaces. Vos arguments tirés des prophéties et des miracles, vos cercles vicieux qui prétendent par des textes établir l’autorité des textes, vous imaginez-vous que tout cela puisse persuader un homme de se soumeltre à une parole qui ne parlera pas à son âme? Et se soumit-il, en effet, quelle serait la valeur de cette soumission ?

Les apologistes de l’autorité se contredisent euxraèmes. Cent fois ils nous ont entretenu de la vertu propre de l’Ecriture, des effets qu’elle produit, du témoignage de l’Esprit qui en accompagne la lecture. La faculté que possède la Bible de se justifier à la conscience de l’homme peut même passer pour un dogme protestant. Ajoutons que jamais dogme n’a été mieux fondé. Que de fois l’Ecriture n’a-t-elle pas repris le moqueur en son àrae ou arrêté le mondain dans ses débordements. Avec quel ascendant elle accuse le pécheur interdit. Avec quelle douceur elle relève le pécheur pénitent. Vers quels horizons d’espérance ne dirige-t-elle pas le regard du désolé. Tantôt c’est un éclair qu’elle jette dans notre ème et qui nous révèle tout entiers à nous-mêmes, comme le feu du ciel illuminant, dans la nuit, les campagnes sur lesquelles il éclate. Tantôt c’est un glaive qui nous transperce de son irrésistible acier et qui atteintjusqu’au plus profond de notre être spirituel. Tantôt c’est un baume divin qui calme les cuisantes blessures de l’orgueil. C'est la voix du pardon qui se fait entendre, la voix d’un Dieu qui se dit notre père, la voix d’un amour plus profond que l’enfer et plus fort que la mort. C’est

l’idéal qui nous apparaît, idéal sublime et doux, auguste et tendre, idéal de la vie sainte, vision qui saisit tour à tour le cœur de confusion et de joie. J’ouvre la Genèse et je lis dans le récit mystérieux et naïf de la première transgression l’histoirede toutes les tentations et de toutes les chutes. Je prends le psautier, et mes remords, mes aspirations, ma reconnaissance, y trouvent une voix. Je parcours les prophètes, et j’y entends le Dieu qui dédaigne le sacrifice et qui se plaît à habiter dans les cœurs humbles et contrits. Plus loin parait le prédicateur de Nazareth. Il parle de celui sans la volonté duquel pas un passereau ne tombe en terre, il déclare heureux les abattus et les affligés, il promet le repos de l’ame à ceux qui viennent è lui, et chacune de ses paroles laisse comme une traînée de lumière dans les abîmes de mon cœur et dans les mystères de mon existence. Enfin, derrière le Fils de l’homme s’avancent ses disciples. L’un proclame les richesses de l’amour du Christel nous déclare que la croix est sa gloire, la souffrance son privilège et la mort son espoir. L’autre nous parle de la Vie qui a été manifestée et du Sauveur qui s’est montré au monde plein de grâce et de vérité. L’impression produite par toutes ces paroles n’est pas une idée, c’est un fait. C’est un fait que ce jour jeté dans les abîmes du cœur; ces confusions involontaires, ces aspirations vers le bien et vers Dieu, ce tendre respect pour Jésus, cette honte du passé, cette impatience du péché, ce désir du bien, cette soif de la vie éternelle, tout cela sont des faits, et la puissance qui a produit de pareils effets est un fait aussi. La parole qui nous amène si irrésistiblement à Dieu ne peut venir que de lui. C’est son esprit qui, dans la lecture de ces pages,

s’entretient avec notre esprit. Les hommes qui ont ainsi parlé étaient assurément tout pleins de la vertu d’en haut, et c’est à bon droit que leurs écrits ont passé pour inspirés.

Telle est l’inspiration. C’est une manifestation, par la parole, de l’esprit de sainteté que Jésus avait annoncé aux siens et qu’il a introduit dans le monde. Cet esprit, nous le sentons dans les Ecritures; leur vérité ne fait qu’un avec leur vertu ; notre cœur tressaille en les lisant ; elles portent leurs droits et leurs titres en elles-mêmes ; elles n’ont pas plus besoin d’attestation pour le cœur, que le rayon lumineux n’en a besoin pour l'œil, le tranchant du glaive pour le sein qu’il déchire. Nous avons entendu, nous avons vu, nous avons touché le Verbe éternel. Les preuves de la divinité de la Parole ne sont pas seulement superflues ici, elles sont dérisoires, elles sont ridicules.

La présence de l’esprit divin se sent, la preuve de sa réalité est dans son action, mais diverses considérations confirment cette donnée du sentiment.

La vie divine ne se manifeste point sans la connaissance divine, et cette connaissance, pour être moins immédiatement due au souffle céleste, n’en est pas moins un produit de celui-ci. Le feu dont brûle la foi projette sa lumière sur l’intelligence. Aussi, quand on considère le premier siècle du christianisme, est-on singulièrement frappé de la puissance de spéculation qui l’accompagne. Bien que l’enseignement du Seigneur se meuve uniquement dans la sphère de la vie religieuse, cette

parole, comme tout ce qui modifie l’homme dans

CK QUE C’EST QUE LA BIBLE, le fond de sa vie morale , renfermait les germes d'une conception nouvelle de l’homme lui-mème, du monde et de Dieu. Ce n’est pas tout. Jésus, avec sa pureté absolue, avec son. amour inûni, avec sa croix à la fois infâme et sublime, Jésus, idéal de l'humanité, manifestation de la divinité, médecin de toutes les douleurs, puissant et débonnaire sauveur des âmes, révélateur d’un Dieu inconnu, messager céleste qui mettait la vie éternelle dans l’âme de ceux qui croyaient en lui, Jésus a dû, dans sa propre personne, devenir pour la pensée chrétienne le centre d’une théologie. C’est ce qui a eu lieu, en effet, dès le lendemain de sa résurrection. Et c’est ici, dans la formation dogmatique, qu’on ne peut assez admirer la sève du siècle apostolique. Il y a, dans les écrits de ce siècle, une plénitude d’idées fécondes, une combinaison grandiose de la spéculation antique et du fait nouveau, il y a des vues qui embrassent l’origine de l’humanité et son histoire, le problème de la création, celui du mal et l’accord des révélations divines. Jésus de Nazareth ne reste pas seulement le Messie des juifs, il devient le Logos éternel, le premier-né de la création et le second Adam. L’aspiration de l’humanité vers Dieu est signalée par nos écrivains apostoliques jusque dans le paganisme, le judaïsme est ramené à son rôle temporaire, le culte en esprit est proclamé, et l’Ancien Testament, à la fois aboli et accompli, est concilié avec le Nouveau au moyen d’une interprétation aussi hardie que profonde , aussi nouvelle que hardie.

Voici une autre considération. Il est impossible, en envisageant la Bible d’une manière historique et, pour

CK OCR C’EST QCE LA BIBLE. 51

ainsi dire, objective, de n’y pas reconnaître une œuvre divine. Les écrits dont elle se compose portent le souvenir des plus grands événements de l’histoire religieuse du monde, ils ont servi à les produire, ils font eux-mêmes partie de ces événements. Le judaïsme et le christianisme ne sont-ils pas tout entiers là ? Les prophètes de l’ancienne alliance, dont nous lisons encore aujourd’hui les discours, n’étaient-ils pas des hommes de Dieu? Et les premiers pasteurs de l’Eglise et Jésus lui-même ne parlentils pas, ne vivent-ils pas dans nos livres canoniques? Ces livres sont donc plus que des livres, plus qu’une parole, ils nous présentent la vivante personnalité de ceux qui - ont fondé le règne de Dieu sur la terre.

Il faut consulter encore le témoignage de l’Eglise, lequel n’est autre que l’expérience du chrétien contrôlée et confirmée par celle de ses frères de tous les siècles. L’Eglise est fondée sur l'Ecriture, c’est un fait, et l’Eglise ne peut se passer de l’Ecriture. C’est sa tradition, c’est sa charte, c'est son titre, mieux que cela, c’est, je ne dirai pas la règle, ni l'objet, mais la source de sa foi et par conséquent de sa vie. Ce fait ne doit pas être confondu avec telle ou telle théorie sur la Bible. Ce n’est pas de ces théories que l’Eglise a vécu ou qu’elle vit encore, mais du froment d’une parole substantielle, mais du contact de son esprit avec l’esprit de Dieu dans les livres sacrés.

Revenons au jugement spontané de la foi. En continuant de l’interroger, nous voyons la notion de l’Ecriture ou, si l’on veut, la notion de l’inspiration se préciser en se limitant. Autant il est vrai, en effet, que le

croyant reconnaît l’esprit de Dieu dans la Bible, autant il est vrai aussi qu’il ne l’y reconnaît pas partout, ni partout également, et qu’il le reconnaît ailleurs que dans les pages du recueil canonique. L’inspiration est un fait mais c’est aussi un fait et un fait fourni par l’expérience intime de la foi, que l’esprit dont l’Ecriture est animée n’est pas emprisonné sous la couverture de ce livre. L’esprit de la Bible est l’esprit éternel de Dieu, l’esprit promis à tous par Jésus-Christ, l’esprit qui soutient l’Eglise après l’avoir fondée jadis, l’esprit qui a de tout temps suscité des prophètes, l’esprit qui a toujours soufflé ou il voulait, l’esprit qui a animé Augustin, saint Bernard, A-Kempis, Arndt, Vi net. Prétendre enfermer l’esprit de Dieu dans la Bible, ou nier l’identité de l’esprit de la Bible avec l’esprit des saints de tous les temps, c’est un attentat contre cet esprit même, c’est un mensonge de la théologie contre la foi. La Bible a si peu le monopole de l’inspiration qu’il y a des écrits non canoniques dans lesquels l’inspiration est bien plus sensible que dans tel écrit biblique.

Nousen dirons autant delà distinction entre une partie de l’Ecriture et une autre partie. La tyrannie de la théorie dogmatique ne peut étouffer à cet égard le sûr instinct de la vie religieuse. Le fidèle fait, à part soi et en dépit de lui-même, une différence entre les auteurs canoniques, entre les divers écrits de ces auteurs et entre les diverses parties de ces écrits. Il sent l’esprit de Dieu se manifester avec évidence, parce qu’il se manifeste avec puissance, dans la plupart des psaumes et des prophéties, il ne le sent pas au même degré dans la Loi ou dans les Proverbes, et il a de la peine h les trouver dans l’Ec-

clésiaste ou le Cantique. Il lit plus le Nouveau Testament que l’Ancien, les évangiles et les épitres que les Actes ou l’Apocalypse, plus Paul que Jacques, plus Jacques que Jude. Le discours de la montagne, le huitième chapitre de l’épltre aux Romains sur la vie de l’esprit, le treizième chapitre de la première épllre aux Corinthiens sur la charité, se légitiment à sa conscience comme parole divine, tandis qu’il est difficile d’en dire autant de la généalogie des douze tribus dans les Chroniques ou de celle de Jésus-Christ dans Matthieu et dans Luc. L’inspiration ne se sent pas, et partant elle est nulle, dans les détails nautiques du voyage et du naufrage de Paul, dans ses commissionsà Timothée ou dans les salutations qui terminent la lettre aux Romains. C’est ce jugement fondé sur la nature des choses qu’exprime la distinction entre la Parole de Dieu et l’Ecriture, c’est-à-dire entre le fond et le forme, entre le caractère religieux pur et l’inévitable alliage fourni par les conditions humaines de tout écrit.

Nous avons déterminé ce que c’est que l'inspiration ; voyons maintenant sur quoi repose le canon.

L’inspiration, avons-nous dit, n’est pas limitée au canon. — S’il en est ainsi, quelle est la valeur de l’idée de canon et la signification du recueil biblique? Il semble qu’un privilège exclusif soit la raison d’être de ce recueil, et que, dans l’absence de ce privilège, la Bible ne soit plus que la réunion arbitraire d’écrits arbitrairement choisis parmi les autres productions de l’esprit chrétien.

L’objection est naturelle, et, devant le fait de la cons-

lance de l’inspiration dans l’Eglise, le canon biblique devrait en effet se dissoudre, si ce volume ne trouvait pas son principe constitutif et sa raison d’ètre dans quelque autre fait non moins réel et dans la nature même des choses. Voici quel est le principe constitutif du canon.

Toute époque produit une littérature, et toute grande époque produit une littérature qui devient classiquo. Une littérature classique est celle qui, née d'un concours particulier de circonstances, se distingue par la richesse et l’harmonie, par l’élan et la mesure, par la vérité et la puissance, avant tout, par le rapport étroit dans lequel elle se trouve avec une grande situation historique, de telle sorte que cette littérature devient l'expression suprême et accomplie d'une nationalité, sert à la constituer en l’exprimant, et reste pour les âges suivants un tÿpe idéal du génie de cette nationalité, une source durable d’inspiration, un modèle éternel à imiter. Toutefois, il importe aussi de le remarquer, la perfection d’une littérature classique est nécessairement relative, nous voulons dire que cette littérature vieillit inévitablement, quelle vieillit toujours davantage, et qu’en vieillissant elle devient par bien des côtés étrangère à la pensée et au goût des générations qui l’étudient. La vénération dont on continue de l’entourer n’exclut point la conscience de ce désaccord. On fait instinctivement la part de l’ége, des circonstances, du milieu historique au sein duquel l’époque classique est née; on se place, non pas à un point de vue absolu qui ne convient jamais aux choses humaines, mais au point de vue du siècle même qu’il s’agit d’apprécier. C'est d'après leur rapport avec leur temps qu’on juge

les écrivains et les artistes du passé. Personne ne pense à ramener les chevaux des frises du Parthénon à nos idées modernes du pittoresque. Il n’est pas de lecteur qui demande à Homère ce qu'il attend de Shakespeare, qui exige de Shakespeare ce qu’il s'offenserait de ne pas trouver dans Racine, qui s’impatiente de trouver dans Racine un autre ordre d’idées et un autre langage que dans Goethe, Lamartine ou Tennyson. Il en est de cela comme des conditions imposées aux arts par la nature des choses et tacitement acceptées par tout le monde. Phèdre a la permission de parler en vers, la peinture se dégrade lorsqu’elle aspire à devenir un trompe-l’œil, et l’on relègue les imitations les plus exactes de la figure humaine dans les boutiques des coiffeurs, tandis qu’on se prête sans effort à prendre pour une image de l’homme le marbre blanc taillé par le ciseau, le bronze coulé par le fondeur.

Tout ceci s’applique à la Bible. La littérature canonique n’est autre chose que la littérature classique du christianisme. Cette littératures paru à l’origine même de l’Eglise, parce que c’est le propre du christianisme que de s’être manifesté dès l’origine dans toute sa plénitude. Il n’est pas le terme d’un développement, il en est le principe, et, complet dès le commencement, dès le commencement aussi il a dû revêtir son expression classique. Mais cela ne veut pas dire que cette expression soit absolue; il faut, pour la juger, se placer à un point de vue historique et la considérer dans l’ensemble des circonstances qui lui ont donné naissance. Le respect qu’on porte à la Bible, l’affection dont on l’entoure, l’empressement avec lequel on y puise, la soumission

56 CE QÜE C’EST QBE LA BIBLE.

«veo laquelle on l’écoute, sont parfaitement compatibles avec cette accommodation inconsciente et spontanée en vertu de laquelle le lecteur fait, dans l'oeuvre divine, la part de ce qui est humain, temporaire et imparfait.

On le voit, la notion et la détermination du canon n’exigent point une notion exclusive do l’inspiration. La littérature canonique trouve sa raison d’être et sa délimitation naturelle dans les faits de l’histoire, dans le caractère même de l’époque à laquelle elle est née et dont elle est le monument.

Il est un autre fait dont il faut tenir compte dans la constitution de l’idée biblique. L’inspiration de la Bible, nous l’avons vu, n’est pas égale, mais elle diffère d’un auteur à l’autre. Il convient, pour ménager à ce fait la place qui lui appartient, de s’attacher aux rapports de l’Ecriture avec le christianisme. Jésus-Christ est le centre du christianisme et par conséquent aussi le centre de la Bible. L’Ancien Testament ne fait partie des Ecritures des chrétiens qu’au sens et dans la mesure où l’ancienne alliance se rattache à la nouvelle, à savoir comme pressentiment, prédiction et préparation. Quant au Nouveau Testament même, le centre en est visiblement formé par la parole du Christ, telle qu’elle est conservée, et, pour ainsi dire stéréotypée dans les trois premiers évangiles. C’est là que l’inspiration, je veux dire la manifestation du divin, est le plus éclatante, le plus immédiate, le plus originale, le plus inimitable. Là d’ailleurs est la source de toutes les autres inspirations, le germe de tous les développements, la parole qui a créé l’Eglise. Autour de ce foyer lumineux se distinguent plusieurs cerclas

concentriques plus ou moins éloignés du centre, selon que l’inspiration est plus ou moins vive ou profonde. Jean d’abord avec son évangile et ses épltres, cet évangile qui est moins une histoire qu’un commentaire mystique de l’histoire du Maître bien-aimé, cotte épltre qui, à son tour, n’est qu’un commentaire de l’évangile et qui, de même que lui, a à peine fourni un article à nos symboles, mais n’en a pss moins servi de manne cachée aux hommes de désir de tous les temps. Vient ensuite Paul, non moins savant, sans doute, dans les mystères de la vie spirituelle, mais chez lequel le sentiment s’arme volontiers de dialectique et perd de sa spontanéité en passant à l’état de doctrine. Ajoutons que c’est ce raisonnement impétueux, cette forme dogmatique, cetto analyse des idées implicitement renfermées dans la foi chrétienne, qui ont servi de truchement à l’Evangile auprès des masses ; Paul a été compris là où Jean, là où Jésus ne l’ont pas été, et ses doctrines de la grâce souveraine et du libre pardon de Dieu ont présidé plus d’une fois aux réveils de l’Eglise, enfantant à l'apôtre toute une lignée de successeurs spirituels, les Augustin, les Luther, les Saint-Cyran, les Wesley. Le dernier des cercles concentriques à travers lesquels rayonne cet esprit du Christ qui est l’esprit de Dieu, renferme des écrits d’auteurs divers : l’épltre aux Hébreux, où se dégage, au milieu des petitesses de l’interprétation rabbinique, une conception à la fois ingénieuse et élevée du christianisme dans ses rapports avec la révélation juive; l’épltre de Jacques, grave et forte, où se mêlent le ton sentencieux de la sagesse hébraïque et l’accent menaçant des anciens prophètes ; l’Apocalypse enfin, dans laquelle les

préoccupations du pastiche et le calcul des temps dont Dieu s’est réservé le secret, n’ont pu étouffer le langage de la foi et de l’espérance évangéliques.

Le propre de la notion orthodoxe de l’inspiration est d’enfermer le canon dans des limites rigoureusement déterminées, mais que la conscience chrétienne ne reconnaît pas et que la critique tend sans cesse à renverser, au risque de renverser en même temps le canon même. Le propre d’une notion à la fois plus religieuse et plus historique est, au contraire, de laisser les limites du canon indécises. L’esprit qui animait le siècle apostolique et qui s’est manifesté dans la littérature de ce siècle, cet esprit qui a pénétré à divers degrés les grands monuments de cette littérature, est peu sensible dans quelques-uns des écrits du Nouveau Testament. Si le recueil sacré a son centre lumineux, ce foyer ne rayonne pas sans laisser mourir sa lumière dans une pénombre où l’on en sent à la fois la présence et l’affaiblissement. La circonférence extrême du canon se compose de ces livres dans lesquels le souffle inspirateur semble épuisé, soit qu’ils aient été reçus dans la collection, comme l’épltre de Jude, soit qu’ils en aient été exclus en vertu d'une idée canonique trop étroite, comme la première lettre de Clément, celle de Polycarpe et celle de Barnabas. On sait d’ailleurs que l’ancienne Eglise distinguait déjà entre les écrits universellement reconnus et les écrits contestés, et la Réformation germanique entre les livres canoniques et les livres deutérocanoniques. Quant aux livres supposés, c’est-à-dire introduits sous un nom vénéré qui n’était pas celui de l’auteur véritable, cette fraude ne mérite pas sans doute

d’ètre jugée selon la sévérité du droit littéraire de nos temps; mais il est difûcile d’attribuer autre chose qu’un intérêt historique à ces pâles reflets du génie d’un grand siècle.

L’Ancien Testament se dispose comme de lui-même sur un plan semblable. L’esprit théocratique se concentre dans les prophètes, véritables révélateurs de Jéhovah ; il se répand à des degrés différents d’intensité et de pureté dans la loi et dans les hagiographes ; il jette un dernier rayon dans les livres connus sous le nom d’Àpocryphes de l’Ancien Testament.

Tel est l’organisme du canon ; cet organisme n’est ni littéraire ni dogmatique, il est religieux; ou plutôt l’Ecriture n’est pas un organisme, elle forme un chœur de voix qui, chacune à sa manière, chantent les louanges de Celui qui est le Père de Jésus-Christ et notre Père, le Dieu de Jésus-Christ et notre Dieu.

Il y a une dernière distinction à faire. Nous avons pris l’inspiration (au sens religieux) pour principe de l’Ecriture, et l’inspiration dans ses rapports avec le siècle apostolique pour principe du canon. Il s’en faut de beaucoup cependant que tous les livres dont est composé le recueil biblique justifient la place qu’ils y occupent parla manifestation de l’esprit qui s’y déploie. Le genre même auquel plusieurs de ces livres appartiennent exclut jusqu’à un certain point les caractères de l’inspiration. Nous voulons parler des livres historiques de la Bible. La préoccupation de auteurs de ces livres est de dire tout ce qu’ils savent; ce sont de simples chroniqueurs, souvent de simples compilateurs, des échos plus ou moins fi-

dèlesde la tradition. Bien loin de s’en plaindre, il convient de s’en féliciter. Ce sont des faits qu’il nous importe d’avoir, et plût à Dieu que ces faits fussent plus nombreux. Quoi qu’il en soit, il est curieux de voir combien la personne des historiens bibliques disparaît derrière leur récit; pas un mot qui nous la révèle, pas un trait qui laisse percer leur individualité. Nous ignorons souvent leurs noms, et, quand nous les connaissons, nous n’en sommes pas plus avancés, car derrière ces noms il nous est la plupart du temps impossible de mettre un homme. Qui oserait parler de l’inspiration des livres de Samuel ou de Rulh, des Rois ou des Chroniques ? Dans quel passage des trois premiers évangiles ou des Actes a-t-on jamais vu briller le feu d’en haut ou seulement senti battre le cœur du chrétien? Quand Jésus parle dans les évangiles, c’est l’esprit de Dieu luimême qui parle, mais qui oserait en dire autant du texte dans lequel ces discours sont encadrés? Voilà ce que les théories dogmatiques oublient trop facilement.

Encore une fois, nous n’adressons point de reproche à l’historiographie biblique. Loin de là, les livres historiques du canon y tiennent le premier rang. On se passerait des autres plutôt que ceux-là, car ils renferment l'histoire des révélations divines, et cette histoire est aussi nécessaire à l’Eglise que l’histoire d’un peuple ou les souvenirs d’un homme le sont à la vie morale de cet homme ou de ce peuple. L’histoire est pour les sociétés la condition de leur conscience nationale; l’histoire sacrée est pour le chrétien la condition de sa conscience religieuse. Abraham, Moïse, David, Esaie, Esdras,

Jean-Baptiste, Etienne, Paul, sont les anneaux de la chaîne qui relie la terre aux cieux et sans laquelle notre globe irait à la dérive dans les solitudes glacées de l'irréligion et du matérialisme. Non, l’humanité ne peut se passer de ces annales où revivent À la fois tous les héros de la sainteté et du sacrifice, et où s’élève par-dessus eux tous, sereine et sanglante, la tête du Crucifié I

La Bible se compose donc de deux éléments divers, mais qui y jouent tous les deux un rôle essentiel et qui représentent les deux grandes manifestations de l’esprit de sainteté. Les annales bibliques sont l’inspiration en acte, les enseignements bibliques sont l’inspiration en discours. L’histpire de Dieu et la parole de Dieu, voilà ce qu’on appelle l’Ecriture : non pas, nous l’avons dit, que Dieu ne parle plus de nos jours ou que l’histoire de Dieu soit finie sur la terre, mais parce que la parole et l’histoire do la Bible sont constitutives de l’Eglise.

Nous sommes au terme de notre tâche. Nous avons essayé de dire ce que c’est que la Bible, c’est-à-dire de rendre compte à la foi chrétienne de sa foi à la Bible, car l’existence de la Bible et la foi à la Bible sont des faits, et la théologie ne construit ni ne détruit les faits, elle les explique seulement en les ramenant à l’idée sur laquelle ils reposent. Il est vrai qu’en agissant ainsi, la théologie se propose de ramener en même temps le fait au droit et la réalité à l’idée, de purifier la foi en lui donnant conscience d’elle-mème. Aussi la théologie ne doit-elle pas mesurer le faità la théorie dogmatique, mais, au contraire laisser celle-ci sortir de celui-là. Elle ne doit pas, comme elle . l’a trop

souvent fait dans le sujet qui nous occupe, imposer à l’histoire le moule de notions toutes faites, mais, au contraire, s’attacher à exprimer les résultats de l’expérience et étudier la Bible avant de dire ce qu’est celle-ci. Enfin, elle ne doit pas généraliser arbitrairement une donnée quelconque, mais elle doit tenir compte de tous les faits et distinguer avant de réunir, analyser avant de systématiser. Voilà ce que nous avons tenté de faire. L’analyse nous a donné la diversité des éléments de la Bible, diversité de l’Ancien et du Nouveau Testament, diversité de l’histoire et de l’enseignement, diversité du contenant et du contenu, diversité dans le degré de l’inspiration. Bien loin, au reste, que cette diversité détruise l’unité, c'est elle qui la manifeste. La Bible, nous l’avons établi, a son unité, l’unité de la révélation, l’unité de l'histoire, à savoir Jésus-Christ. C’est l'esprit de Jésus- Christ qui la pénètre, c’est la personne de Jésus Christ qui en forme le centre, et c’est parce que le siècle de Jésus-Christ est le siècle classique de l’Eglise que la littérature religieuse de ce siècle demeure la littérature canonique du christianisme.

Oui, la dogmatique a changé, elle change et elle changera, mais la foi restera et, avec la foi, la Bible, où la foi trouve l’objet même de la croyance. La Bible restera le livre puissant, le livre merveilleux, le Livre par excellence. Elle restera la lumière des esprits et le pain des âmes. En vain elle a été une source de puériles inventions, un aliment pour la piété superstitieuse, le champ clos des disputes des théologiens, — elle a triomphé de la sottise des uns et des négations des autres, elle en . triomphera encore et continuera à jamais de consoler les

CE QUE C’EST QUE Lk BIBLE. 63

douleurs et d’apaiser les consciences. S’il est quelque chose de certain au monde, c’est que les destinées de la Bible sont liées aux destinées de la sainteté sur la terre.

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