IV. — LÀ COULPE ET U GRACE
Ce travail ne serait pas complet si nous n’ajoutions ici quelques mots sur un sentiment profond et qui joue un grand rôle dans l’histoire de l’ame humaine : nous voulons dire le sentiment de la coulpe et le besoin du pardon.
Le sentiment de la culpabilité du péché a déjà été défini d’une manière générale comme la conscience de la distance qui sépare, à un moment donné, l'individu de l’idéal. Il y a cette différence, à cet égard, entre le sentiment de l’imperfection artistique et le sentiment de la coulpe, que le premier s’applique à notre œuvre, tandis que le second porte sur notre personne.
Cependant le sentiment de la coulpe est quelque chose do plus encore. Il renferme comme élément essentiel l’idée de l'irrévocable. Cet élément pèse surtout
lorsque la conscience embrasse toute une vie passée, tout le péché d’une longue période. C’est alors que l’on voit paraître ces angoisses du réveil, ces douleurs de la conversion, ces doutes sur le salut, cette soif de la grâce, qui marquent si souvent les commencements de la vie religieuse dans l’homme.
Le sentiment de l’irrévocahilité de la coulpe cherche h s’exprimer par des images, et cela d’une manière tantôt plus objective, tantôt plus subjective. C’est le courroux de Dieu qui a été excité, c’est une souillure qui a été contractée, c’est une dette dont le pécheur ne peut s’acquitter. Il en est de même de la grâce, dont les différents noms correspondent à ceux que nous venons de rappeler. A l’idée de la dette répond le besoin de la rémission et de la rédemption, à l’idée de la souillure le besoin de la purification, à l’idée de la colère de Dieu le besoin de l’expiation et do la réconciliation. L’histoire des religions nous montre l’homme cherchant sans cesse la satisfaction de ces besoins, soit dans les souffrances dont il se charge personnellement comme en compensation des jouissances du péché, soit dans la substitution d’une victime qui concilie l’exigence de la loi et la conservation du pécheur.
C’est une grande erreur de ne voir dans des besoins si profonds que des notions erronées ou des images arbitraires '. La conscience ne se trompe jamais à ce point. Sous une enveloppe imparfaite se trouve ici une réalité morale. Le sentiment de l’irrévocabilité de la coulpe est authentique. Il repose, au fond, non sur des notions
1 Comme le fait Rtickert, t. 1, p. 211 et 348.
abstraites de la dignité du juge ou de la majesté de In loi, ce n’est là qu’une expression ou une forme, mais sur la nature même du péché. Le péché, nous l’avons vu, ne se compose pas d’actes isolés et indépendants; mais chaque acte, émanant du caractère tel qu’il est déjà déterminé, tend à le déterminer davantage à son tour. Il n’est pas une de nos voûtions mauvaises qui ne contribue pour quelque chose à fixer notre moi dans la dircc- ' tion de celte volition. Il n’est pas une action coupable qui ne projette son influence sur tout le reste de notre vie. Ainsi nous nous formons sans cesse nous-mêmes. Ainsi nous sommes les Gis de nos œuvres. Eli bien ! le sentiment angoissant d’une coulpe ineffaçable n’est autre chose que l’intuition de cette propriété qu’a le péché de jeter racine dans la personnalité et de se perpétuer dans la vie. La coulpe est la conscience du désordre dans lequel nous nous trouvons par notre fait; la coulpe ineffaçable est la conscience de ce désordre comme irréparable. Non pas sans doute qu’il soit vraiment irréparable ; mais le propre du sentiment est d’exagérer ainsi. L’amour et la douleur se croient éternels; le remords aussi. Il est de fait cependant que le temps calme le remords, lorsqu’il contribue en même temps à affranchir l’homme des conséquences morales de son péché. Au reste, si notre explication avait besoin d une preuve, elle la trouverait dans un autre fait. Notre conscience nous reproche certaines fautes beaucoup plus que d’autres, et celles qu’elle nous reproche le plus sont celles qui sont le plus décisives pour la formation du caractère.
Quoi qu’il en soit, le pécheur a conscience de son
péché comme irrévocable, et c’est là la cause de son désespoir. Guéri de son péché, il sentirait bien que ce péché est effacé par cela même; aimant Dieu, il saurait bien que Dieu ne peut le repousser. Mais il s’agit précisément de savoir comment le pécheur peut arriver à aimer Dieu, lorsqu’il se sent pécheur et par là même r séparé de Dieu. Pour aimer Dieu, il faut que je me sente aimé de lui, et comment puis-je me sentir aimé de lui lorsque je me sens plongé dans le mal? Tels sont les termes d’un nouveau problème, réel, pressant, qui se présente sans cesse dans l’expérience intime , problème que l’apôtre Paul a cherché à résoudre par la doctrine de la justification, problème que méconnaissent, au grand détriment de leur théorie, tous les théologiens qui ne voient dans le salut que la sanctification, sans penser que la sanctification exige la solution préalable de la difficulté dont il s’agit.
Il ne servirait de rien de chercher à lever cette difficulté ou moyen de l’analyse de la notion du péché, telle que nous l'avons présentée plus haut. En vain démontremit-on à la conscience angoissée que, si le péché, en tant que péché, est ce qui ne doit pas être, le péché est en même temps la condition de notre développement humain. En vain répéterait-on que Dieu nous aime malgré notre péché, parce qu’il nous veut comme êtres moraux et spirituels, c’est-à-dire avec toutes les conditions de la vie spirituelle et morale. Le pécheur auquel on soumettrait ces considérations ne pourrait en tirer aucune consolation , parce qu’elles appartiennent au point de vue de l’intelligence, de la science, de la théodicée, mais sont étrangères au point de vue de la con-
science. Il est inévitable que le pécheur, placé sous l’influence de son péché, le sente comme absolu et irrévocable, c’est-à-dire comme péché, et il serait contradictoire qu’il pût le considérer comme condition de son développement, parce que alors il ne le sentirait plus comme péché. En d’autres termes, le point de vue de la conscience est celui de l’expérience subjective, tandis que le point de vue de la théodicée est celui de la contemplation objective; l'un nous montre le moi, l’autre nous montre l’homme en dehors de nous; le premier ne laisse apercevoir qu’un moment donné, celui de l’expérience personnelle, celui du sentiment éprouvé, tandis que le second embrasse l’ensemble de la vie de chacun et même de l’humanité. On comprend, dès lors, que ces deux points de vue s’excluent sans néanmoins se contredire, et qu’on puisse se transporter de l’un à l'autre sans parvenir jamais à les réunir.
Il y a donc double problème ; problème théorique, la conciliation de la conscience qui présente le péché comme irrévocable, et de l’intelligence qui ne peut le concevoir que comme la condition d’autre chose; problème pratique, la possibilité pour le pécheur d’aimer un Dieu par lequel il se sent condamné. La solution de ces deux problèmes se trouve dans l’Evangile, c’est-àdire dans la foi au Dieu qui est compassion. Jésus-Christ n’est pas venu faire que Dieu nous aimât ; il n’est pas davantage venu nous enseigner l’amour de Dieu comme une vérité étrangère et surnaturelle ; mais , en ceci comme en toutes choses, il a révélé Dieu à l’homme en révélant la conscience à la conscience; il nous a montré,
à la fois inscrite et cachée dans notre cœur, la leçon qu’il voulait nous apprendre. Cette leçon, la voici : Dieu est essentiellement amour; ce n’est pas la colère, ainsi que le croyait l’ancien monde, c’est la pitié que Dieu éprouve pour le pécheur; ses bras sont toujours ouverts ; la foi n’est autre chose que la conûance dans la miséricorde infinie de notre Père. Notre Père! on peut dire que toute l’œuvre du Christ a eu pour but de nous apprendre à prononcer ce mot.
Nous disons que l’amour de Dieu révélé par l'Evangile est devenu la conquête spirituelle de l’humanité chrétienne, qu’il est le mot du problème que nous avons posé. Qu’on le remarque, en effet. Au fond de la foi au Dieu qui est amour, se trouve la foi à un Dieu qui est plus fort que le péché, ou, ce qui revient au même, la confiance que le péché n’est que relatif. Croire h l’amour de Dieu pour le pécheur, c’est croire que Dieu veut notre salut, c’est croire qu’il peut nous sauver, c’est croire, par conséquent aussi, que le péché n’est pas absolu et que Dieu saura l’amener à servir ses desseins de miséricorde. On le voit, la foi évangélique a l'intuition immédiate et profonde de cette vérité que le péché n’est lè que pour être nié, en d’autres termes, qu’il n’est qu’une condition du développement spirituel de l’humanité à travers l’éternité.
Note. — L’article qu’on vient de lire a causé quelque effroi dans le monde au milieu duquel il s’est produit, et y a soulevé de vives réclamations. On trouvera les principaux actes de ce débat dans le volume de M. Charles
Secrétan, intitulé ; Recherches sur la méthode qui conduit à la vérité sur nos plus grands intérêts, 1857. J’ai lu avec profit les réponses qui m’ont été faites ; toutefois il ne me semble pas que les difficultés dont le système de la liberté est entouré aient été définitivement écartées. Qu’il me soit permis de rappeler, en les résumant, les points saillants de la question.
1. La liberté absolue ou liberté d’indifférence est une notion qui se perd dans son propre vide. Si le libre arbitre n’est libre qu’à la condition de se déterminer par lui-même, c’est-à-dire sans motifs, d'un autre côté une volonté qui se détermine sans motif de le faire, est une idée contradictoire; c’est une roue qui tourne dans le vide et ne s’engrène pas.
2. L’homme se détermine lui-même et, dans ce sens, il est libre. Mais cet homme qui se détermine ainsi est, dès l’origine, déterminé par sa propre nature, et dans ce sens il n’est pas libre. Ce qui revient à dire que l’homme n’est pas libre au sens absolu, mais seulement au sens relatif du mot.
3. Le sentiment invincible de la liberté, la conscience impérieuse de la responsabilité, ces conditions fondamentales de la vie morale de l’homme, s’expliquent par la distinction précédente. Je me sens libre parce que je suis libre; moi, dis-je, c’cst-à-dire l’être donné, déterminé, qui porte ce nom, et dont la détermination constitue précisément le moi. Je me sens libre, parce que ce qui est déterminé en moi c’est raoi-mème, et que je ne puis me distinguer de moi-même. Je suis contraint, si l’on veut, mais contraint par quoi? Par ma pâture. Or ma nature c’est encore moi, et c’est pourquoi
tout en étant déterminé par elle je me sens déterminé par moi-même, ce qui revient à dire que je me sens libre. La liberté est l’inévitable illusion de la conscience du moi. De là vient que nous sommes convaincus de la réalité de la liberté toutes les fois que nous rentrons dans notre conscience personnelle, tandis que nous jugeons sans cesse les hommes et la société au point de vue du déterminisme. On se croit libre, mais on reconnaît facilement que les autres ne le sont pas.
4. La théodicée, pour concilier la sainteté de Dieu avec la présence du péché dans le monde, recourt à la doctrine de la chute. La chute, c’est la transmission du péché. Adam a violé la loi divine et, pécheur, il a donné naissance à une race désormais vouée au péché. Telle est la doctrine orthodoxe. Elle est affectée d’une contradiction. En effet, le péché ne peut se transmettre par le fait physique de la génération, sons perdre son caractère de fait libre; il n’est plus qu’un phénomène naturel. En d’autres termes, le péché qui inhère à l’homme par le seul fait de la naissance, devient une condition de la nature humaine, c’est-à-dire quelque chose d'inévitable et de nécessaire. C’est ainsi que l’idée de la chute est en contradiction avec l’idée de la liberté qu’elle devait sauvegarder, et retombe dans cette idée du péché qu’elle devait écarter, celle même, pour le dire en passant, que j’ai essayé d’exposer et de maintenir dans les pages précédentes.
1. — OLE LE CATHOLICISME N'EST Qtl’üNE BRANCHE DD PROTESTANTISME.
La jolie ville que j’habite est ramassée sur le flanc d’une colline dont l’arête aplanie forme une large terrasse. Cette terrasse est ma promenade favorite. La vue s’étend de là sur de beaux arbres, des champs fertiles, de hardis mouvements de terrain, et se repose avec une espèce de volupté sur les lignes gracieuses de l’horizon. La saison avancée avait, il est vrai, dépouillé les premiers plans, et la neige blanchissait déjà les cimes des montagnes, mais une brume légère répandait l’harmonie sur le paysage qu’elle voilait à moitié. Nous nous promenions depuis une demi-heure, un ami et moi, dans une allée, marchant d’un pas vif pour nous réchauffer, et, tout en conversant, portant souvent les regards sur les beautés de la scène qui se déployait au loin. Nous parlions du catholicisme. Mon interlocuteur défendait ses croyances avec une conviction qui n’excluait pas une
CONVERSATIONS THKOLOGIQUES.
scrupuleuse bonne foi dans le choix des arguments. C’est un de ces hommes rares, en effet, dont les principes religieux sont trop fermes et trop sincères pour reculer devant la libre discussion.
Notre controverse menaçait de traîner en longueur. Je voulus l’abréger.
— Finissons, lui dis-je, par où nous aurions dû commencer. Donnez-moi une déûnition. Qu’est-ce que le catholicisme?
-Qu'à cela ne tienne, répondit-il avec un sourire où je crus discerner un léger embarras. Le catholicisme, c’est à la fois la religion révélée et l’Église instituée par Jésus-Christ; le catholicisme, c’est le christianisme.
— Prenez garde. Votre déGnition a le tort de tenir pour accordé ce qui est précisément en question. Elle exprime l’idée que les catholiques se font du catholicisme, voilà tout. Ne serait-il pas possible d’arriver à quelque formule plus impartiale? Ne pourrait-on pas dire, par exemple, que le catholicisme est une des formes sous lesquelles le christianisme s’est réalisé sur la terre, l’un des grands systèmes entre lesquels se partagent les chrétiens? De cette manière, nous tiendrions compte des prétentions rivales, et nous éviterions de décider entre Rome, Genève et le saint Synode.
— Eh quoi I s’écria-t-il, ne voyez-vous pas que, sous prétexte d’ètre impartial, vous devenez sceptique? En prenant position en dehors des églises, vous les placez sur le même rang, comme si elles pouvaient être toutes à la fois dans le vrai. Vous voulez arriver à une déGnition objective, comme on dit, et, au fond, vous ne faites que substituer votre subjectivité à la mienne, une déûnition
CONVERSATIONS THÊOLOGlQUES.
d’indifférent à une définition de croyant. Tenez, laissezmoi vous faire à mon tour une question : croyez-vous à l’existence de la vérité sur la terre?
— Je ne comprends pas très-bien. Voulez-vous dire que la vérité est une personne ou une chose occupant un espace quelconque de notre globe?
— Vous avez raison. L’expression dont je me suis servi est à la fois trop abstraite et trop métaphorique. Eh bien, dites-moi si vous croyez à la distinction du vrai et du faux.
— Assurément.
— Et le vrai ne vaut-il pas mieux que le faux? Le premier n’est-il pas le bien, la vie de l'àme, tandis que le second en est la mort?
— Sans doute.
— Et ce bien de l’àme, Dieu n’aura-t-il rien fait pour le procurer aux hommes?
— Continuez; je n’ai garde de vous contredire.
— Faisons donc un pas de plus, me dit-il; le christianisme est- il vrai ou faux?
— Quel christianisme? vous savez bien qu’il y en a plusieurs.
— Le vôtre, si vous voulez , répliqua-t-il avec humeur. De grâce, laissons de côté pour un moment ce genre d’objections. Je répète ma question ; croyez-vous que le christianisme soit vrai ou faux?
— Je le tiens pour vrai .
— Et croyez-vous, demanda-t-il, que le christianisme sauve les hommes parce qu’il est vrai, ou qu’il pût être également divin , également saint, également puissant sur les âmes, s’il était faux?
— Non, certes. J’estime que la vérité ne fait qu’un avec le bien.
— Dieu, qui a donné le christianisme aux hommes, a probablement voulu qu'ils en eussent connaissance?
— Je vous l’accorde.
— Et non-seulement qu’ils en eussent connaissance, continua-t-il, mais qu’ils en eussent une connaissance exempte d’erreur, puisque autrement le christianisme aurait cessé d’être la vérité, c’est-à-dire d’être le christianisme et le salut du monde.
— Je vous entends, répondis-je; vous croyez que le christianisme n’est pas seulement la vérité en soi, dans la pensée et dans les paroles du Christ, par exemple, mais qu’il est également vrai dans sa manifestation terrestre; Dieu, selon vous, a fait en sorte que la vérité chrétienne fût maintenue pure de toute erreur; il a ménagé un moyen pour que tous les hommes pussent en avoir une connaissance exacte. En un mot, vous croyez à la vérité absolue sur la terre, au moins dans l’ordre religieux, et vous croyez que la vérité absolue c’est le catholicisme.
— Précisément.
— Fort bien, et je reuds grâce aux hasards de la discussion qui nous conduisent ainsi au cœur de la discussion débattue entre nous. Il y a longtemps, en effet, que je regarde la prétention à l’absolu comme le fond même du catholicisme. Mais ne nous payons pas de mots et tâchons de saisir les choses derrière les noms qu’elles portent. Permettez-moi donc de vous demander ce que vous entendez par la vérité absolue?
— J’entends par là, dit-il, la vérité parfaite et sans mélange d’erreur.
CONVERSATIONS TIIÉOLOGIQUES.
— A merveille; mais la vérité elle-même, comment la déûnissez- vous? Nous sommes d’accord, je crois, à reconnaître que ce n’est ni une personne, ni une substance, ni une entité quelconque. Qu'est-ce donc?
— On la déûnit, je crois, la conformité d’une notion avec l’objet de cette notion.
— On ne peut mieux, poursuivis-je. La vérité n’est donc pas dans l’objet lui-même, mais dans la notion que je m’en forme. Un corps est ce qu'il est, un fait s’est passé comme il s’est passé; la connaissance que j’en ai n’y change rien ; mais cette connaissance elle-même peut être exacte ou inexacte. En un mot, ce qui est vrai ou faux, c'est la notion des faits, c’est ma conception des choses.
— Je vous l’accorde, dit-il.
— Par conséquent, repris-je, quand vous parlez de vérité absolue, vous voulez dire une idée absolument conforme à la nature des choses, et, quand vous dites que le catholicisme est la vérité absolue, vous entendez que le catholicisme est une conception adéquate du christianisme , une religion entièrement conforme à l’enseignement et à l’institution de Jésus-Christ.
11 inclina la tète en signe d’assentiment. Je continuai :
— Encore une fois, prenons garde de ne pas nous payer de mots. Rien n’égare comme les termes abstraits. Nous parlons d’une conception du christianisme, mais cette conception suppose un sujet. Je m'explique. Il faut que la notion catholique du christianisme se soit formée * dans des intelligences humaines. Eh bien, où s’ est-elle formée? Où se trouve-t-elle? Qui en est le porteur ou le dépositaire?
conversations théologiqces.
— L’Eglise.
— Encore un terme abstrait I Qu’est-ce que l’Eglise? Voulez-vous parler de l’Eglise enseignante?
— Sans doute.
— Mais quoi? Attribuez-vous l’infaillibilité à tout le clergé? Tout prêtre est-il à l’abri de l’erreur?
— Non, mais l’Eglise représentative, le pape et les conciles.
— Allons, je ne veux pas vous presser sur ce point. Je mettrai l’infaillibilité où vous voudrez, dans les conciles présidés par le pape, dans les conciles seuls, dans le pape seul, cela m’est égal. Tenez, plaçons-la dans le pape. La vérité absolue dont se vante le catholicisme consistera donc en ceci que le pape aura du christianisme une connaissance exempte de toute erreur.
— Ajoutez que cette conception du christianisme, comme vous l’appelez, est, en partie du moins, déjà fixée dans les ouvrages des Pères et formulée dans les décrets de l’Eglise.
— Qu’à cela ne tienne. Mais pourquoi, je vous prie, l’Eglise catholique attache-t-elle tant d'importance à la possession de la vérité absolue et à l’infaillibilité qui lui garantit cette possession ?
— Vous le demandez, s’écria-t-il avec chaleur. Parce qu’il n’y a que la vérité qui sauve, parce que la vérité c’est la vie, ainsi que vous l’avez reconnu vous-mème. Rien n’est moins arbitraire, au fond, que la nécessité de l’orthodoxie pour le salut.
— J’attendais celte réponse. Maintenant, voici quel est mon embarras. Dieu est la vérité substantielle. Jésus- Christ, si j’ose m’exprimer ainsi, a conçu Dieu d’une
manière infaillible. Le pape, à son tour, a conçu la conception du Christ d'une manière également infaillible. Mais la conception de cette conception? Mais l’interprétation de cette interprétation? Seront-elles infaillibles aussi? L’Eglise enseignante n’a pas reçu le dépôt delà vérité absolue pour elle-même, ou pour elle seule, mais pour en faire part aux üdèles : ces fidèles serontils infaillibles? S’ils ne le sont pas, la vérité absolue ne deviendra-t-elle pas relative, c’est-à-dire imparfaite et mêlée d’erreurs, en pénétrant dans leur esprit? Dès lors, pourra-t-elle encore les sauver? Et si elle les sauve malgré le caractère relatif qu’elle a revêtu, pourquoi ne sauverait-elle pas aussi bien l’hérétique, le protestant, par exemple, dont les erreurs ne sont pas sans doute sans quelque mélange de vérité? Je ne vois pas pourquoi l'infaillibilité est nécessaire au pape si elle ne l’est point aux évêques, aux prêtres, aux simples fidèles; et, si le fidèle peut s'en passer pour recevoir l’enseignement des docteurs, je ne comprends pas pourquoi les docteurs n’ont pu s’en passer lorsqu’il s’ugissait de comprendre l’enseignement du Christ.
Mon interlocuteur ne répondit pas tout d’abord. Il avait l’air de soupçonner quelque point faible dans mon raisonnement. Je repris moi-même au bout d’un instant :
— Vous ne sortirez pas de là. L'infaillibilité est nécessaire partout ou elle ne l’est nulle part. L’apôtre a été infaillible en interprétant la doctrine de Jésus-Christ, les Pères de l’Eglise l’ont été en interprétant les enseignements des apôtres, les conciles l’ont été en déterminant le sentiment des Pères; mais vous n’avez rien gagné si l'évêque n’est pas infaillible on expliquant les
CONVERSATIONS THÊOI.OGIQÜES.
conciles à mon curé, si mon curé ne l’est pas en me transmettant les explications de son évêque, si moi-même enfin je ne le suis pas pour comprendre les paroles de mon curé. Je vous déûe de montrer que la vérité risque moins de s’altérer à un degré de cette transmission qu’à un autre. De deux choses l’une : vous allez trop loin ou vous n’allez pas assez loin. Vous prétendez à la vérité absolue, et il se trouve que, l’eussiez-vous, elle ne vous servirait de rien. A quoi bon commencer par l’absolu pour retomber ensuite dans le relatif?
Nous marchâmes quelque temps en silence, cherchant de part et d’autre à jeter sur la question un regard plus direct, à en obtenir une intuition plus vive et plus complète. Cela dura deux ou trois minutes. Je continuai :
— I /hypothèse de la vérité absolue est facile à vérifler. L’existence de l’inconditionné, comme disent les philosophes, dans un monde où tout le reste est relatif, borné, conditionnel, doit se reconnaître aussitôt. C’est un miracle, un miracle permanent, un miracle qui ne peut manquer de se détacher avec éclat sur le tissu des faits purement naturels dont se compose l’histoire des hommes. Nous avons éprouvé l’hypothèse catholique en examinant comment elle résout le problème pour la solution duquel elle a été inventée. Je voudrais continuer l’épreuve en poussant cette même hypothèse à ses conséquences prochaines et légitimes. Il y a longtemps que le terme de vérité absolue me parait synonyme de vérité évidente ; je veux dire jque l’un de ces attributs implique l’autre, que le second est le corrélatif inséparable du premier. Qu’en pensez-vous?
— Comment l’entendez-vous? dit-il. Qu’est-co qui est
CO5VEBSATI0NS THÉOLOGIQCES. 1 17
évident? La vérité de la doctrine catholique, ou cette vérité particulière que l’Eglise catholique est infaillible et son enseignement absolument vrai?
— L’un et l’antre, répondis-je. Les deux choses n’en font qu’une. Vous ne nierez pas que la doctrine catholique ne se résume dans le dogme de l’infaillibilité, c’està-dire dans la croyance au caractère absolu de l’enseignement de l’Eglise. Dites-raoi donc ce que vous en pensez : vous semble-t-il que la possession de la vérité par l’Eglise catholique soit évidente?
— Mais non. Expliquez-vous.
— Je dis que, si ce privilège n’est pas évident, il doit l’être, et que cette évidence est un corollaire nécessaire, une conséquence inaperçue peut-être, mais étroite, un élément logique du système catholique. Vous croyez que l’Eglise catholique est dépositaire de la vérité absolue; comment le savez-vous, dites-moi?
— Par l’Eglise elle-même, ou, si vous voulez, par Jésus-Christ et les apôtres qui ont fondé l’Eglise.
— Impossible! Nous sommes en plein cercle vicieux. Le témoignage de Jésus-Christ, des apôtres, de l’Eglise, fait partie de cette vérité dont nous cherchons le caractère; la réalité, le sens, la valeur de ce témoignage dépendent de la valeur de l’enseignement de l’Eglise , c’est-à-dire de cela même qui est en question.
— Reste à savoir si l’on peut éviter le cercle vicieux en pareille matière.
— On le doit dans tous les cas, et on le peut à une condition : c’est que le point de départ soit l’évidence. Nous voici arrivés à la thèse que je voulais établir : le catholicisme n’est rien s’il n’est pas évident. Il faut qu’il
CONVERSATIONS THEOLOGIQUES.
s’appuie sur un axiome, et cet axiome ne peut être que lui-iuème, ses prélentions ou ses droits, son caractère absolu. Mais je touche ici à une autre considération. Voyons, laissons pour un moment le catholicisme de côté; connaissez-vous quelque autre vérité absolue dans le monde?
— Sans doute; l’axiome, par exemple, dans l’ordre mathématique, et, dans l’ordre moral, le devoir.
— Et comment savez-vous que ces vérités sont absolues, si ce n’est par la possibilité de comparer à chaque instant la notion avec l'objet, la définition de la ligne droite avec la ligne droite elle-même, l’acte commandé par la conscience avec le sentiment même de l’obligution morale? Et comment s’opère cette comparaison, si ce n’est par une intuition plus ou moins directe :
per se noto,
A guisa de) ver primo cbe l’uom crcde.
Or, la possibilité d’une intuition de ce genre est précisément ce que nous appelons l’évidence. Si donc le catholicisme est la vérité absolue, il ne peut être reconnu comme tel qu’intuitivement et par voie d’évidence, il faut qu’il soit évident.
— Soit, me dit-il, je ne tiens pas à vous contredire. Je suis prêt à admettre que le catholicisme est évident.
— Un instant, repris-je. Assurons-nous d’abord que telle est, en effet, la prétention du système. Comment dites-vous que l’homme est sauvé?
— Par la foi.
— Oui, mais par quelle foi?
— Par la foi orthodoxe.
. — C’est-à-dire en croyant ce qu’enseigne l’Eglise, tout au moins en étant prêt à y croire, c’est-à-dire encore en croyant à l’Eglise même, à son infaillibilité, à sa qualité de dépositaire de la vérité absolue. La foi à l’Eglise est donc obligatoire?
— Assurément.
— Obligatoire pour tous, pour le prêtre et le laïque, le savant et l'ignorant, le missionnaire et le sauvage.
— Pourquoi donc tant insister? Cela va sans dire.
— Voyez maintenant si le catholicisme peut se passer de l’évidence ! Il faut y croire, y croire comme à la vérité absolue, y croire sous peine de damnation ; il faut que le plus ignorant des hommes y croie comme le plus éclairé ; comment cela se pourrait-il si l’objet proposé à notre foi n’était pas évident? Les artisans et les paysans de nos contrées, les nègres ou les sauvages de nos colonies ne peuvent pas faire des études pour apprécier les preuves alléguées par vos savants et vos prédicateurs; il leur faut quelque chose de plus universellement accessible. Ou bien peut-être exigez-vous qu’on croie sans raison de croire?
— Nullement. Au reste, je vous le répète, je ne vois pas quel intérêt j’aurais à faire des réserves contre vos conclusions.
— Attendez. Je ne vous lâche pas encore. Je veux établir sans réplique que le catholicisme prétend à l’évidence et ne saurait s’en passer. Vous savez qu’il n’est pas tolérant de sa nuture. L’emploi de la contrainte pour convertir, soit les hérétiques, soit les incrédules, est une tradition constante de votre Eglise. Augustin invoquait ce moyen, les papes et les rois très-chrétiens en ont
CONVERSATIONS THÉOLOG1QCRS.
beaucoup usé, les plus zélés et les plus approuvés de vos organes dans la presse ne veulent pas qu’on en médise, et le fait est que l’autorité catholique officielle ne l’a jamais réprouvé C'est une satisfaction qu’elle n’accordera point à l’esprit moderne. Je crois qu’en cela elle est guidée par un instinct très-sûr. Elle comprend que la vérité absolue doit être une vérité évidente, et que l’évidence d’une religion rend la persécution aussi naturelle, aussi nécessaire, qu’elle serait autrement odieuse et absurde. Je n’ai pas besoin de développer celle proposition. Si la vérité du catholicisme brille d’une évidence suffisante pour convaincre tous les esprits, il est clair que tout le monde l’embrassera, sauf le méchant ou l’insensé. Dès lors aussi je ne vois pas pourquoi il ne serait pas légitime, disons mieux, utile et convenable de forcer le méchant à s’amender et de le châtier s’il s’y refuse obstinément.
— Bravo 1 dit-il en riant, on n’a jamais mieux plaidé que vous la cause de l’intolérance.
— C’est la cause de la logique que je plaide. Mais revenons aux faits. M’accordez-vous ce que je demande? Comprenez-vous qu’une vérité absolue ne peut être qu’une vérité évidente, et que les deux termes sont, sinon identiques, du moins corrélatifs?
— Je crois pouvoir vous l’accorder.
— Vous me l’accordez, m’écriai-je alors avec quelque vivacité, vous me l’accordezl le catholicisme évident! Mais c’est une mauvaise plaisanterie I Dites plutôt qu’il est paradoxal. En quoi est-il évident? Sur quel point? Est-elle évidente, cette tradition qui glt éparse et insaisissable dans les Pères et dans les conciles? Evidente,
CONVERSATIONS THÉOLOGÎQUES. 121
cette autorité dont on n’a jamais pu décider quel en est le siège? Evidente, cette infaillibilité qui reste sans rapport avec les lumières, le caractère, la sainteté de ceux qui en sont les organes, si bien qu’un scélérat peut devenir la bouche du Saint-Esprit? Evidents, ces sacrements qui, rites extérieurs et matériels, doivent effacer le péché et régénérer les âmes? Evidente, cette transsubstantiation, miracle anonyme qui n’existe que pour la foi, fait surnaturel qui se cache sous les apparences du. naturel? Il faut que le catholicisme soit évident, je le , vois bien, et, encore une fois, il n’est rien s’il n’est pas cela. Mais, en même temps, il ne l’est point, il ne peut l’être, il ne le sera jamais. Il y a là une contradiction interne et qui le ronge I
— Je ne vois là aucune contradiction, répondit-il. Je ne vois pas même comment il pourrait y en avoir une.
La prétention à l'évidence, manquât-elle* de fondement, serait toujours une excellente fin de non-recevoir. Vous avez beau soulever des objections contre la religion, je déclare que cette religion porte à mes yeux le caractère de l’évidence; que me répondrez-vous? Si l’évidence ne se prouve pas, elle ne se discute pas non plus, elle ne se réfute pas. Je vois, je dis que je vois; vous ne prétendez pas, je pense, me prouver que je ne vois pas.
— Faites donc attention. Vous oubliez votre rôle. Vous maniez une arme qui va vous couper les mains. Ne venez- vous pas de dire je et moi ? N’avez- vous pas déclaré que la religion est évidente à ros yeux? Vous vous retranchez par là dans votre sentiment intime, dans votre conviction personnelle. Mais c’est l’évidence qu’il fallait invoquer et non votre propre sentiment, l’évidence qui,
CONVERSATIONS THEOI.OOIQÜES
au reste, n’a pas besoin d’èlre invoquée, parce qu’elle est la même pour tous, l'évidence que personne ne pense à contester ou à prouver, précisément parce qu’elle est l'évidence, parce que tous la voient. On ne dispute pas sur la lumière du jour, parce qu’on sait que tout le monde y participe également.
— Sauf les aveugles.
— Laissons les aveugles. J’y reviendrai tout à l’heure. Je disais donc que le propre de l’évidence c’est l’universalité, et que le catholicisme n’est pas universel. On pouvait se faire illusion avant le seizième siècle; depuis que la moitié de l’Europe s’est détachée de l’Eglise romaine, il n’y a plus moyen. Le catholicisme n’est plus qu’une branche du protestantisme.
— Que voulez-vous dire ?
— Qu’il n’est plus qu’une opinion à côté d’une autre opinion, une secte à côté d’une outre secte. Il maudit l'individualisme, le subjectivisme, et il ne peut s’y soustraire lui-même. Vous affirmez vos dogmes, vous maintenez l’infaillibilité de votre Eglise, la vérité absolue de son enseignement, l’évidence do ses prétentions : qu’est-ce à dire? que telle est votre opinion, voilà tout. Peu importe d’ailleurs que celte opinion soit partagée par beaucoup d’autres personnes, c’est là une question de plus ou de moins, une affaire de chiffres. La majorité ne fait rien à la vérité.
Voyez-vous, repris-je, l’évidence est évidente ou elle n’est pas. Vous la réclamez, c’est déjà mauvais signe, c’est une preuve qu’on ne la voit point. Or, qu’esl-ce qu’une évidence qui ne se voit point? On peut différer de vous puisqu’on en diffère; on ne le pourrait si votre
Diaïtized bv G
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vérité absolue était une vérité manifeste. Vous dites que le catholicisme est vrai, un autre en dira autant de sa religion ou de son irréligion; vous dites qu’il est évident, mais si l’évidence devient affaire d’opinion, un autre invoquera aussi l’évidence. Vous aurez beau faire, vous vous trouverez toujours vis-à-vis d’une opinion différente de la vôtre et qui fera valoir absolument les mêmes droits et les mêmes prétentions, sans que le monde entier vous fournisse le moyen de trancher la question à la satisfaction commune. A tous vos arguments, je pourrai répondre qu’ils ne me convainquent point, que je pense différemment, que les avis sont libres. Que voulez-vous? Dieu a ainsi fait le monde ; il n’a pas permis que la vérité religieuse fût comme le lustre qui pend au plafond d’une chambre et que chacun aperçoit en entrant. Vos tentatives pour faire sortir la vérité de cette condition relative où Dieu l’a placée, vos efforts pour constituer l’absolu sur cette terre, méconnaissent les conditions mêmes du problème, je pourrais dire les conditions de l’humanité. Vous êtes un homme qui voudrait monter sur ses propres épaules, ou se mettre à la fenêtre pour se voir passer luimême dans la rue. Pardonnez-moi , mais je ne puis m’empêcher de trouver tout cela passablement puéril.
— Et moi, s’écria-t-il à son tour avec chaleur, je ne puis m’empêcher de dire que vous nagez en plein scepticisme. A vous entendre, il n’y aurait plus ni vrai ni faux.
— Vous vous trompez. Il y a le vrai relatif, c’est-àdire ce que chacun tient pour vrai. Car, remarquez-le bien, je ne prétends pas que vous cessiez de tenir le catholicisme pour vrai, et, si vous voulez, pour évident ;
il est dans la nature des choses que nous tenions pour tel ce que nous tenons pour vrai ; nous ne pouvons à la fois regarder une proposition comme vraie et comme douteuse, comme certaine et comme incertaine. Tout ce que je demande, c’est que vous réagissiez contre votre impression. Il faut contrôler le fait personnel et intérieur au moyen du fait extérieur et historique. Vous tenez une thèse pour évidente, c’est-à-dire qu’elle vous paraît telle; mais d’autres ne sont pas de votre avis; dès lors cette thèse n’est pas évidente, car l'évidence exclut la dilférence d'opinions, et vous devriez vous borner à dire que la thèse en question est évidente pour vous, ou, mieux encore, que vous la regardez comme vraie, que vous y croyez.
— Nullement : Le genre humain ne dit pas : « Cela me parait vrai; » il dit : « Cela est vrai. » Et pourquoi? Parce qu’il croit à l’unité de l’intelligence humaine; il • n’admet pas que ce qui est vrai pour l’un puisse ne pas l’être pour l’autre, pour tous. Je le répète, vous tombez dans le scepticisme. Aussi bien, c’est le sort de ceux qui abandonnent la vérité catholique.
— Vous oubliez, répondis-je, que le même homme qui identifie son opinion avec la vérité absolue reconnaîtra peut-être demain qu’il s’est trompé et adoptera avec confiance un nouvel avis que, mieux informé, il sera forcé d’abandonner encore. Vous vous enfermez dans l’observation du phénomène psycologique, c’està-dire dans le fait personnel et subjectif, tandis que la question qui nous occupe est une question capable d’une solution historique. Que dis-je? Au fond, c’est une question de mots. Il s’agit de savoir ce que c’est que
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l’évidence. Eh bien , je l’ai déjà dit, l’évidence n’est pas ce qu’un ou plusieurs individus tiennent pour certain, mais ce qui entraîne la certitude pour tous, ce qui la produit bon gré mal gré, ce qui l’impose.
Après cela, continuai-je, je n’ai garde de nier une certaine objectivité de la vérité. Il y a autre chose au monde, je le reconnais, que des opinions individuelles, il y a une fusion de ces opinions qui s’opère au milieu de la lutte même et du choc des esprits, il y a une vérité générale qui' se dégage des affirmations et des négations particulières, il y a comme une puissance objective du vrai qui plane au-dessus d’elles, qui les modifie, qui les tempère et les harmonise. C'est ainsi que l’humanité résout successivement telle ou telle question pour n’y plus revenir, après quoi elle passo à d’autres et avance toujours, laissant le3 bords du chemin jonchés de débris. Ces débris sont ceux des doctrines qu’elle a essayées et rejetées, des idées surtout dont, après avoir dégagé la substance, elle a laissé tomber l’expression première, abandonné la forme enfantine et naïve. On a dit et on a pu dire, dans ce sens, que la vérité n’est pas, mais qu’elle se fait. Reste à savoir si le catholicisme est une de ces conquêtes définitives que l’humanité a accomplies, s’il est devenu l’un des axiomes de sa vie intellectuelle et morale, ou s’il n’est pas plutôt l’enveloppe vieillie de quelque vérité substantielle, une forme dont le genre humain sentira de plus en plus l’insuffisance.
— J’aime à croire, répliqua-t-il, que les vérités morales sont du nombre de celles auxquelles vous accordez la puissance objective et l’évidence qui en résulte. Eh bien, je ne réclame rien de plus pour le catholicisme.
CONVERSATIONS THÉOLOGIQIF.S.
Le catholicisme est évident d’une évidence morale; il est puissant d’une puissance religieuse. Il va sans dire aussi qu'il exige des dispositions correspondantes. L’Evangile s’adresse aux cœurs humbles et pénitents. Il n’y a pas de démonstration de la foi pour celui qui craint les exigences de la foi. La lumière brille pour tout le monde, mais il est des hommes qui aiment mieux les ténèbres que la lumière.
— Voilà qui s’appelle rabattre de ses prétentions. Vous avez commencé par soutenir l’évidence du catholicisme ; cette assertion n’allait à rien moins qu’à déclarer tout dissident atteint de folie ou coupable d’endurcissement. Maintenaut vous renoncez à l’évidence intellectuelle; il est clair, en effet, que tous les incrédules ne sont pas aux petites maisons. Mais vous y renoncez pour vous retrancher dans une prétendue évidence morale. La position vaut-elle beaucoup mieux? Toutes les églises, toutes les opinions ne peuvent-elles pas invoquer le même moyen? Ne le font-elles pas? Ne serait-il pas convenable d'abandonner de part et d’autre un argument qu'on fait valoir de part et d’autre? Peut-il être question d’évidence lorsque chacun réclame celte évidence pour sa propre cause? Mais ce n’est pas tout. Je vous conteste la vérité de votre assertion ; et j’en appelle de votre apologétique à votre conscience, de votre théorie morale à votre sentiment moral. Vous parlez des dispositions intérieures nécessaires pour croire; ces dispositions conduisent-elles nécessairement ou catholicisme? N’y a-t-il de repentance, d’humilité, de charité, de dévouement, que dans votre Eglise? L’hérésie n’a-t-elle passes saints? N'ovezvous jamais senti l’esprit du Christ dans d’autres com-
Conversations thêologIques. 127
munions que la vôtre ? N’est-ce pas le malheur, j’allais dire la malédiction de votre système, de ne pouvoir reconnaître la piété chez un dissident, d’être obligé de la nier, sous peine de se nier lui- même? Croyez-moi, ne soulevez jamais la question à laquelle vous venez de toucher ; il n’en est pas de plus dangereuse pour le catholicisme ; c’est le côté par lequel sa théorie se brise contre les faits, c’est là qu’elle devient ou inconséquente ou odieuse.
— Vos arguments sont spécieux, repartit mon interlocuteur; peut-être serais-je embarrassé pour y répondre, et cependant, l’avouerai-je ? votre dialectique ne m’ébranle pas beaucoup. Il est si facile de critiquer 1 Vous avez beau prouver que le, catholicisme est faux, il n’en a pas moins été pendant des siècles la vio du monde; et aujourd’hui encore que lui manque-t-il pour sauver la société, si ce n’est d’ètre cru par cette société émancipée?
— Le malheur est précisément que la société ne peut plus y croire. Vous vous déliez de la dialectique, ditesvous ; comme si j’avais fait autre chose, dans toute cette discussion, que de montrer le désaccord de la théorie catholique avec la réalité et l’expérience. Il y eut un temps où cette théorie correspondait avec les faits. Le catholicisme était vraiment catholique, car il embrassait, sinon le monde, au moins l’Europe; ses doctrines pouvaient passer pour évidentes, puisqu’elles étaient généralement admises; les vérités qu’il enseignait pour absolues, car on n’en soupçonnait pas d’autres. Mais les faits qui le soutenaient l’ont abandonné aujourd’hui ; il y a contradiction entre lui et la réalité, entre ses dogmes et
les besoins, les tendances, les idées de noire siècle. 11 a vieilli, il est devenu impossible.
Et plût au ciel que ce fût le seul reprocho à lui adresser ! Le catholicisme, ce n’est pas moi qui le contesterai, le catholicisme a été unedesgrandes choses de ce monde; il a veillé au berceau de notre société moderne ; il lui a appris le nom de Dieu et celui de Jésus-Christ; il lui a inculqué la foi à l’esprit et à l’immortalité ; il a, dans des âges de rudesseel de licence, représenté lui seul la justice et la charité ; nous lui devons tout ce que nous sommes. Uélas I ce n'est pas nousqui le quittons, c’est lui qui nous a abandonnés. Il n’a pas su rester jeune ; avec la force il a perdu la sincérité, avec la sincérité, la sève et la vie. Pour ceux qui savent s’élever au-dessus des passions sectaires et regarder les choses à la lumière de lu vérité éternelle, il n’est pas, soyez-en sur, de plus douloureux spectacle que le catholicisme moderne avec son impuissance, ses passions, ses paradoxes puérils, la mauvaise foi de sa polémique, l’âpreté de son esprit de parti, son manque de moralité politique, avec son clergé fanatique et ignorant, avec ses journaux voués au dénigrement de toutes choses, avec un pape occupé à décréter l'immaculée conception! Il porte au front tous les signes de la décadence ; dans notre époque de grandes ruines, c’est, au fond, la ruine la plus étrange et la plus complète.
CONVERSATIONS ÎHÉOLOG1QUKS.
II. — QÜE LE PROTESTANTISME N’EST QU’üNE BRANCHE DO CATHOLICISME.
J’allai voir un pasleur de mes amis. Je lui racontai la conversation que j’avais eue avec le catholique. Le pasleur était enchanté de moi :
— Excellent, s’écriait-il, parfait, irréfutable 1 Et que vous a-t-il répondu? Rien qui vaille, j’en suis certain.
J’avoue que j’étais un peu embarrassé de cette approbation.
— Je ne m’étais pas attendu, lui dis-je, à vous trouver aussi complètement de mon avis.
— Et pourquoi? Me soupçonnez -vous de quelque sympathie pour leurs superstitions?
— Non, sans doute, répondis-je en hésitant, mais je craignais que mes objections ne vous parussent hardies. Parlons franchement, il me semblait que les considérations dont je me suis servi pour réfuter mon adversaire allaient plus loin que le catholicisme et, qui sait, atteignaient peut-être d’autres orthodoxies à travers celle de Rome.
— J’y suis, me dit le pasteur. Je vous ai déjà entendu soutenir cette thèse. Selon vous, Luther et Calvin n’auraient fait que déplacer le siège de l’autorité, ils nous auraient donné un pape de papier au lieu d’un pape vivant, et, après avoir prouvé aux catholiques que leur religion est un protestantisme inconséquent, vous prétendez prouver aux protestants que la leur est un catholicisme bâtard. Cela peut être spirituel, mais cela n’est
130 CONVERSATIONS THÊOLOQIOL'tS.
pas sérieux. L’uue de vos propositions détruit l’autre; il faut absolument choisir entre les deux.
— Aidez-moi vous-même à sortir d’embarras. Si je vous ai bien compris, vous seriez disposé à admettre la première de mes deux assertions et vous ne verriez rien de trop paradoxal à considérer le catholicisme comme un rameau du protestantisme.
— Cela dépend de ce que vous entendez par protestantisme.
— Je prends le mot dans son sens le plus général et, si vous voulez, dans son sens idéal. Laissons de côté les différences confessionnelles qui séparent les églises protestantes, que nous reste-t-il? Un protestant est un homme qui fait de la religion une affaire entre son âme et Dieu, et par conséquent une affaire de conviction personnelle. C’est dire qu’il sait ce qu’il croit et pourquoi il croit, c’est dire aussi que sa foi porte nécessairement l’empreinte de son individualité et qu’il admet le droit de la diversité parmi les croyants, le droit des églises dans l’Eglise.
— Mais c’est le libre examen que vous déûnissezl Et vous trouvez de l’analogie entre ce principe et celui du catholicisme 1 J'avais toujours cru que le catholique était, au contraire, un homme qui renonçait à tout examen, qui récusait son propre jugement, et qui ne reconnaissait qu’une Eglise, l'Eglise catholique.
— Qu’il n’admette ni Eglise, ni christianisme , ni salut en dehors de son Eglise, peu importe. Il est exclusif : les protestants ne le sont-ils jamais? Ne se vouentils pas les uns les autres à la damnation éternelle? Quant au libre examen, je délie les catholiques de s’en passer.
CONVERSATIONS THÊOLOGIQEES. ' 131
— En vérité, vous êtes naif. Sauf quelques protestants qui se jettent dans les bras du catholicisme, et cela encore moins par conviction que par fatigue et impuissance, les catholiques restent dans leur Eglise parce qu’ils y sont, par force d’inertie, sans se donner la peine d’examiner s’ils sont dans le vrai, sans se soucier de la vérité religieuse et, pour tout dire, sans y croire.
— Et les protestants, m’écriai-je. Ne sont-ils jamais protestants par naissance, par baptême, par habitude, par parti pris, par indifférence? Sont-ils nombreux dans vos Eglises ceux qui ont pesé le pour et le contre, qui ont appelé au conseil leur intelligence et leur conscience, qui se sont rendu compte de leur foi, qui ont véritablement formé leur croyance et choisi leur Eglise? Vous me faites la partie trop belle. On dirait que vous vous êtes chargé de prouver la thèse contre laquelle vous vous étiez d’abord élevé et de montrer tout ce qu’il y a de catholicisme dans le protestantisme.
— Vous avez raison, répondit-il en souriant; je vous ai fourni des armes contre moi-même. Au reste, nous reviendrons à cette question ; pour le moment, c’est du paradoxe opposé qu’il s’agit.
— M'y voici, répliquai-je. Quel est, avons-nous dit* le principe du protestantisme? Le devoir, et par suite, le droit de chacun de se former une crôyance personnelle. Pour que ma foi ait un caractère religieux, il faut que ce soit moi qui croie, et pour que ce soit moi qui croie il faut que je considère et que je choisisse. C’est ce que l’on appelle le libre examen. Or, le catholicisme a beau faire, il ne peut échapper complètement au libre examen. De deux choses l’une, en effet1 il veut qu’on
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croie aveuglément, machinalement, comme le sauvage croit à son fétiche; ou il veut qu’on croie en connaissance de cause et il fait valoir des raisons de croire. Mais, s’il fait valoir des raisons de croire, c’est sans doute pour que chacun les apprécie, et voilà la foi qui va dépendre de la conviction individuelle. Ne dois-je pas tout au moins savoir si l’Eglise romaine est véritablement l’Église de Jésus-Christ, l’Eglise véritable, unique, infaillible, et comment le saurai-je si je n’ai pas examiné la question? Je pourrai ensuite me livrer les yeux fermés à l’autorité que j’aurai reconnue infaillible; mais il faut que cette infaillibilité me soit préalablement démontrée, ce qui implique la discussion et l'examen. Si petite que le catholicisme fasse la part du libre examen, force lui est donc de lui en laisser une. Or, c’est un hôte envahissant.
Laissez-lui prendre un pied chez vous,
11 en aura bientôt pris quatre.
Vous voyez donc qu’il n’y y a pas ici de différence essentielle entre le catholique et le protestant.
— Je n’ai qu’une objection à vous faire, répondit mon interlocuteur. Vous avez pris le mot de protestantisme dans un sens trop général et trop négatif. Un protestant n’est pas seulement un homme qui réclame le droit d’examiner et de juger pour lui-même, c’est un homme qui, en usant de ce droit, est arrivé à une foi positive.
— Vous avez raison, lui dis-je. Eh bien, cette foi, ce principe positif du protestantisme, quel est-il, selon vous?
CONVERSATIONS THÉOLOGIQÜES. 133
— L’autorité de l’Ecriture. Quelque divisées que soient les Eglises protestantes, elles ont un lien commun, c'est la Bible considérée comme règle suprême en matière de foi.
— Je n’ai garde de vous contredire. Remarquez seulement que nous arrivons ainsi au point où je voulais vous conduire. Le catholicisme, avons-nous vu, ne peut échapper à l’examen, qui est le principe protestant par excellence; eh bien, le protestantisme, de son côté, a retenu l’autorité religieuse, c’est-à-direle principe essentiel du catholicisme. En effet, les catholiques et les protestants ne différent pas sur la nécessité de l’autorité, mais uniquement sur le siège et le dépositaire de cette autorité, les uns la plaçant dans l’Eglise, les autres dans l’Ecriture.
— Il me semble que la différence est assez grande. C’est la différence entre le faux et le vrai. L’autorité des uns est une pure fiction ; l’autorité des autres est la parole même de Dieu.
— Vous vous trompez, lui dis-je, ce n’est pas là la question. Il ne s’agit pas de chercher quelle est la véritable . autorité et quelle est la fausse. C’est l’idée même de l’autorité qui est fausse, car elle est contradictoire.
— Autant vaudrait nier le mouvement en présence d’un homme qui marche. L’autorité est un fait.
— Je n’ai pas parlé du fait , mais de l’idée. Analysons celte idée. J’y trouve d’abord la prétention à l’absolu. En effet, qui dit autorité dit infaillibilité, et qui dit infaillibilité dit vérité absolue.
— Eh quoi 1 nous allons retomber dans votre controverse de l’autre jour.
CONVERSATIONS THÉOLOGIQCES.
— Cela est inévitable puisqu’il s’agit des rapports du protestantisme avec le catholicisme.
— Alors diles-moi ce que vous voyez de contradictoire dans la notion de l’absolu.
— L’absolu lui-même, l’absolu considéré comme la possession de l’homme, c’est-à-dire d’un être relatif et borné.
— Que l’homme soit borné et faillible, cela n’empêche pas l’Ecriture d’être infaillible en soi.
— Non pas, mois bien d’être infaillible pour vous et d’être reconnue par vous comme infaillible. Je dirai de la Bible ce que j’ai dit du pape : admettons qu’elle soit dépositaire de la vérité absolue, nous n’en sommes pas plus avancés pour cela. En passant du texte original dans une traduction, et de la traduction dans l'explication que vous m’en donnez ou que je me donne à moi-même, la vérité absolue devient inévitablement relative : pour que la parole infaillible arrivât telle à mon esprit, il faudrait que je fusse moi-même infaillible et que je la comprisse infailliblement. On l’a senti de tout temps. C’est pour parer à cette difficulté que les anciens chrétiens attribuaient une origine surnaturelle à la version des Septante, que le concile de Trente a consacré l’usage de la Vulgate et que les théologiens suisses du dix-septième siècle ont étendu l’inspiration jusqu’aux points-voyelles du texte hébreu. Vains efforts! Le texte fût-il certain, la version fût-elle dictée de Dieu, il resterait à interpréter ce texte ou cette version, et quand même nous posséderions un commentaire inspiré, je le répète , il faudrait que le fidèle fût lui-même inspiré pour bien comprendre ce commentaire.
CONVERSATIONS TREOLOGIQUES. 135
— Allons donc I Vous tous plaisez à outrer les choses. Il n’est certes pas indifférent que nous puisions à une source pure et salutaire, alors même que nous y puisons avec des vases grossiers ou fêlés. Je dirai de nos moyens d’arriver à la vérité biblique qu’ils sont, non pas infaillibles, mais suffisants, comme j’admettrai, si vous le voulez, que l'inspiration même est, sinon absolue, au moins suffisante.
— Prenez garde, la concession va loin. L’absolu est ainsi fait qu’il est absolu ou qu’il n’est rien. En déclarant vous contenter d’une certitude suffisante, c’est-à-dire relative, vous renoncez à l’absolu, à l’infaillibilité, à l'autorité même, car il ne peut y avoir d’autorité en matière de foi en dehors de l’absolu. Belle autorité que celle qu’il faudrait interpréter, limiter, discuter. Je vous en préviens, vous trahissez la cause de l’orthodoxie.
Il y eut un court intervalle de silence.
— Passons, repris-je, à un autre élément de l’idée que nous analysons. Si l’autorité est la vérité absolue, ses titres devront être évidents. S’ils ne l’étaient pas, en effet, il faudrait que l’autorité dépendit d’autre chose que d’elle-mème, et, dans ce cas, elle cesserait d’être l’autorité. Aussi le protestantisme n’a-t-il pas manqué de réclamer l’évidence pour le caractère surnaturel dont il revêt l’Ecriture. Tel est le sens des propriétés attribuées au code sacré, de ce que les théologiens appellent perspicuitas et semetipsum interpretandi facilitas, la clarté et la faculté de s’interpréter soi-même. Tel est le sens surtout de ce témoignage du Saint-Esprit auquel la Réformation en appelle comme à la preuve souveraine de la div inité de la Bible. La Réformation a parfaitement
CONVERSATIONS THEOLOGIQUES.
compris la difficulté. Il lui fallait un point de départ et il fallait que ce point de départ fût une vérité à la portée de tous. Supposez que la preuve de l’inspiration ne reposât pas sur elle-même, c’est-à-dire sur sa propre évidence, sur quoi reposerait-elle? Sur les recherches de la science ou sur lé témoignage do l’Eglise et de la tradition. Dans ce dernier cas, ce n’est plus l’Ecriture qui constituerait l’autorité dogmatique, mais bien le témoignage dont l’autorité de l’Ecriture ne serait que la conséquence. Dans le premier cas, si lesecours de la science était nécessaire pour établir la divinité des Ecritures, la foi deviendrait le privilège exclusif des hommes que le loisir et l’intelligence rendent propres aux travaux ardus de la critique, et le christianisme cesserait d’être la religion des simples, la religion de tous, il cesserait d’être le christianisme.
— Mais, où donc voulez-vous en venir, interrompit le pasteur? Je souscris à tout ce que vous venez de dire; j’accepte la nécessité de l’évidence pour constituer l'autorité de l’Ecriture; je reconnais que telle est la doctrine du protestantisme ; mais, au nom du ciel, je no puis voir par où pèche cette doctrine. Permettez-moi d’en appeler ici à votre propre conscience, à votre expérience de chrétien. Quoi I n’auriez-vous jamais senti ce que les réformateurs appellent le témoignage de l’Esprit? La majesté des Ecritures n’a-t-elle jamais parlé à votre cœur? PT avezvous jamais, en lisant la Bible, été remué jusqu’au fond des entrailles? N’avez-vous point compris la force de ce mot du Seigneur, auquel, pour ma part, je m'arrête toujours avec une espèce de surprise: « Vous êtes déjà purs, à cause de la parole que je vous ai annoncée. » Oui, il y
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a dans la parole de Dieu une vertu purifiante, une vertu qui n’a pas besoin d’être prouvée, mais qui se fait sentir directement et immédiatement à l’âme, qui y porte la conviction que Dieu seul a pu parler ainsi et que l' Ecriture est la vérité parce qu’elle est la lumière et la vie!
— A Dieu ne plaise que je cherche à contester la légitimité des sentiments que vous décrivez si bien ou la justesse du raisonnement instinctif qui, de la sainte puissance d’un enseignement conclut à sa divine origine. Dieu est l’unique source de tout bien comme de tout vrai, et plus nous nous sentons élevés à lui, unis avec lui par les paroles que nous entendons ou que nous lisons, plus nous nous sentons aussi poussés à négliger les intermédiaires humains pour chercher en Dieu seul la cause des émotions éprouvées. Mais ce n’est pas là la question. J’ai entrepris de prouver que la notion de l’autorité est contradictoire. Or, voici la contradiction. D’un côté, l’autorité ne peut se passer de l’évidence, et, de l’autre côté, l’évidence implique une appréciation de la part de l’homme, ce qui est destructif de l’autorité. Apprécier, en effet , c’est recevoir à bon escient, c’est juger avant de se soumettre, c’est revendiquer le droit de rejeter aussi bien que d’accepter. Or, à ces conditionslà, il n’y a pas d'autorité possible. Voyez plutôt quelles sont les conséquences du témoignage du Saint-Esprit. Les sentiments que vous avez décrits en termes si éloquents, vous ne les éprouvez pas également à la lecture de chaque passage de la Bible, et il est beaucoup de parties de ce recueil qui ne vous les font pas éprouver du tout et qui ne les ont jamais fait éprouver à personne.
CONVERSVTIONS THEOLOG1QUES.
Ce n’est pas tout : ces mêmes sentiments accompagnent quelquefois la lecture d’autres écrits religieux, la prédication de l’Evangile faite par des hommes qui ne prétendent pas aux dons apostoliques. Si donc vous prenez votre sentiment personnel pour mesure de l’inspiration, il se trouvera que l’Ecriture n’est pas seule inspirée, et qu’elle n’est pas inspirée tout entière, et alors, je vous le demande, que restcra-t-il de son autorité? Je ne blâme pas la Réformation d’avoir donné le témoignage du Saint- Esprit pour dernier fondement à la foi. Il lui fallait l’évidence pour point de départ, et le témoignage de l’Esprit n’est qu’un autre nom pour l’évidence en matière de foi. La Réformation a d’ailleurs, dans le choix de ce principe, fait preuve d’une grande profondeur de vue religieuse, elle a compris qu’on ne saurait trouver de certitude assurée pour lame si ce n’est celle qui jaillit spontanément de la vue directe et de l’expérience personnelle de la vérité. Mais elle n’a pas prévu toute la portée de son œuvre. Le principe adopté est négatif aussi bien que positif. Il a une valeur critique. C’est un réactif qui attaque tous les éléments hétérogènes de la foi réformée. Laissez la doctrine du Saint-Esprit sortir ses conséquences les plus prochaines, et vous aurez une révolution dans votre théologie. Que signifie cette doctrine, en effet, si ce n’est que le sentiment religieux individuel est pour chacun la règle souveraine de la vérité religieuse? Et qu’en résulte-t-il? Que l’homme doit repousser tout article de foi en face duquel sa conscience religieuse ne parle pas. Do là un immense naufrage de dogmes de toute espèce, et, tout d’abord, le naufrage de l’autorité. Au lieu d’une Bible dont l'inspiration, déterminée à
Digitizod t
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priori, échappe à tout jugement, nousavons un recueil de livres dont nous sommes appelés à apprécier la valeur intrinsèque; au lieu de vivre sous l'empire absolu d’une autorité irresponsable, nous nous trouvons vis-à-vis d’une puissance morale qui nous domine sans doute, mais qui ne nous domine qu’en nous persuadant ; au lieu d’une apologétique appuyée sur des preuves tout extérieures, nous avons le témoignage éternel que rend le cœur humain à l’éternel Evangile; au lieu d’une ontologie dogmatique, composée de formules relatives à la Trinité, à la génération éternelle du Verbe, à la procession de l’Esprit, au rapport des deux natures et des deux volontés en Jésus-Ch r ist, nous avons une religion toute religieuse, c’est-à-dire toute pour la conscience et la vie ; au lieu d’observances ascétiques et rituelles, ablutions, jeûnes, ou sabbats, nous avons une morale qui repose entièrement et d’aplomb sur le sentiment moral. Vous le voyez : ou bien la doctrine du témoignage intérieur est une hérésie dont il faut se hâter de repousser la solidarité, ou bien c’est un principe fécond dont il faut se hâter d’accepter toutes les conséquences. Dans tous les cas, c’est l’expression authentique du subjectivisme protestant, et c’est pourquoi je regarde comme autant de contradictions les éléments du système qui ne peuvent être ramenés au témoignage de l’Esprit, en particulier la recherche même d’une autorité.
— Que je reconnais bien là, dit le pasteur, votre esprit porté à l’extrême en toutes choses I Le dilemme, l’opposition absolue des termes, toutou rien, telle est la forme constante de votre argumentation. Avec cette dialectique abstraite, on peut remporter la victoire dans une discus-
sion, maison se jette en dehors de la réalité. Laissez un instant la logique et considérez les faits. Je ne vois point que l’autorité et la liberté soient incompatibles. Loin de là, le développement harmonique des sociétés dépend du balancement des deux principes, comme les bouleversements proviennent de la prédominance donnée à l'un ou à l’autre de ces principes. Aussi ne puis-je m’empêcher de reconnaître un signe de S8g&sse, un élément de force et un gage de durée dans cette prétendue inconséquence par laquelle le protestantisme ménage à la fois les droits de l’examen et ceux de la tradition, ceux de l’individu et ceux de l'Eglise, tempérant un principe par l’autre et maintenant entre eux un équilibre aussi rationnel que bienfaisant.
— Je l’avoue, répondis-je, j’ai plus de confiance que vous dans la logique, c’est-à-dire dans la vérité, dans l’idéal. Soyez sûr que c’est elle, en définitive, qui gouverne le monde. Elle forme le ressort caché des choses humaines. Elle travaille sans cesse à dégager le mensonge de la vérité, renversant les vieilles institutions, en suscitant de nouvelles, et poussant l’humanité à la réalisation de l’idée divine. Némésis patiente mais incorruptible, tôt ou tard elle punit les infractions aux lois éternelles du vrai et du juste, elle redresse tous les torts, elle manifeste tous les droits. Cela n’empêche pas que je n’admire avec vous un régime où l’autorité et la liberté se tempèrent réciproquement. C'est qu’il faut soigneusement distinguer en cette matière le droit et le fait. Je vais m’expliquer. Mais auparavant définissons les termes. Il y a longtemps que j’aurais dû vous demander ce que vous entendez par l’autorité.
CONVERSATIONS TRÉOLOGlQÜES. 141
— J’entends par autorité le droit qu’a une personne d’être crue ou obéie par cela seul qu’elle parle.
— Par cela seul qu’elle parle, ajoutai-je, et par conséquent indépendamment de la justice que je puis reconnaître dans l’ordre donné, de la vérité intrinsèque que je puis découvrir dans la doctrine énoncée.
— Sans doute, dit-il.
Je repris : — Vous ne voulez pas dire, n’est-ce pas, que la doctrine enseignée par l’autorité ne puisse être reconnue comme bonne, sainte, vraie, mais seulement que la perception de son excellence n'est point la condition de l’accueil auquel elle a droit.
— Justement.
— Seulement, dis-je encore, plus nous croirons à une doctrine parce que nous la trouvons vraie, moins nous y croirons par autorité, comme aussi moins nous la recevrons pour son propre compte et en vertu de sa propre vérité, plus nous céderons à l’autorité.
— Je vous l’accorde.
— Appelons expérience cette appréciation directe de la vérité des choses, ce jugement porté sur la valeur intrinsèque d'une assertion ou d’une doctrine, et nous arriverons à une loi qu’on peut formuler ainsi : le domaine de l’autorité diminue de tout le terrain dont s’accroît le domaine de l’expérience.
— Je n’ai rien à objecter, dit-il.
— Veuillez me suivre un peu plus loin. Si une autorité doit être crue ou obéie sur parole, encore faut-il, n’estce pas, qu’elle se légitime comme autorité? 11 faut qu’on reconnaisse ses litres à la soumission du genre humain?
— Cela va sans dire.
M2 CONVERSATIONS THÉOLOGIQUIÏS.
— Et comment les connaitrons-nous?
— Elle exhibera ses lettres de créance. Au fond, la source unique et suprême de l'autorité, c’est Dieu ; toute autorité doit pouvoir remonter à lui ; une autorité n’est légitime qu’autant qu’elle peut alléguer un témoignage divin.
— Mais comment saurons-nous que ce témoignage est divin? Comment jugerons-nous si les lettres de créance sont authentiques?
— Par des signes surnaturels, tels que la prédiction et le miracle.
En prononçant ces mots, le digne pasteur me parut légèrement embarrassé. Sa confiance dans les moyens apologéliquesauxquels il avait recours n’était peut-être pas complète. Il est si difficile de se préserver du rationalisme quechacun respire aujourd’hui avec l’air.
Je me hâtai de le mettre à l’aise.
— J’aurais, lui répondis-je, plus d’une objection à soulever contre l’intervention des preuves surnaturelles. Serait-il bien facile, par exemple, de montrer dans la Bible une prédiction, une seule, qui lût à la fois suffisamment authentique, suffisamment précise et manifestement accomplie ? Connaissez-vous un critère pour distinguer le naturel du surnaturel? Les écrits bibliques sont-ils de nature à mettre hors de toute question la réalité des miracles qui y sont rapportés? Enfin, que faut-il penser du principe de Locke d’après lequel on devrait juger des miracles par la doctrine et non de la doctrine par les miracles? Mais tout cela nous éloignerait de notre sujet. J’admets donc la certitude des récits bibliques, la réalité des miracles qui y sont rapportés, la valeur apo-
CONVERSATIONS THÉOLOfilQEES. 143
logétique que la théologie y attache, la rigueur des raisonnements par lesquels vous faites découler l’infaillibilité de l’Ecriture de celles des apôtres, et celle des apôtres de leurs dons miraculeux; j'accorde tout cela; l’autorité protestante est constituée. Sommes-nous hors d’affaire? Pas du toutl L’échafaudage si laborieusement élevé s’écroule au premier soufile.
— Oh 1 pour le coup, je ne vois pas où vous en voulez venir.
— Daignez continuer à me répondre. Puisque vous tenez tant à la cause de l’autorité, dites-moi d’où vient l’importance que vous y attachez. Quel intérêt mettezvous, par exemple, à établir la divinité de la Bible? Que pensez-vous que la religion y gagne?
— Vous le demandez 1 s’écria-t-il. L’avantage est manifeste. Le catholique qui croit à l’autorité de l'Eglise accepte par là même tout ce que l’Eglise lui enseignera. Le protestant qui croit à l’autorité de la Bible admet d’avance et implicitement tout ce qu’il trouvera écrit dans la Bible. Il se démet, pour ainsi dire, du droit d’élever aucune objection contre les faits, les idées, les préceptes qui pourraient choquer son orgueil ou scandaliser sa raison.
— Je comprends. Le but de l’autorité, si l’on peut parler ici de but, est de faire recevoir l’enseignement chrétien in globo, de substituer un acte de foi général à plusieurs actes de foi particuliers, de réduire la croyance à une adhésion à priori et implicite, et, par là, d’exclure le jugement à posteriori et même l’examen des détails. Bref, c'est un héritage qu’on veut faire accepter à l’héritier sans bénéfice d’inventaire.
COftVERSATlOSS THÉOLOGtQUES.
— Je n’aurais pu dire mieux.
— Mais ne voyez-vous donc pas que, si telles sont l’intention et la portée du système que j’attaque , force est de reconnaître une nouvelle et radicale contradiction dans l’idée de l’autorité? L’autorité, disons-nous, a pour but d’exclure le jugement à posteriori ; or, cette prétention est vaine, parce que l’autorité ne renferme en soi-même aucune raison d’être, parce qu’elle ne trouve dans la nature des choses aucune prescription légitime h opposer aux droits de la raison, parce que les limites qu’elle veut imposer à l'examen sont arbitraires. C’est ce qui m’a fait dire tout à l’heure que l’autorité est nulle en soi. C’est un fantôme qui gouverne le monde et qui s’évanouit sous le doigt d’un enfant.
— Vous n’attendez pas sans doute que je prenne vos assertions pour des preuves.
— Soyez tranquille, j’arrive aux preuves. Savez-vous d’où vient l’impuissance de l’autorité? De ce qu’elle ne peut faire une religion avec le seul dogme de l’autorité. Le chrétien ne saurait en rester toujours h la préface du christianisme, je veux dire à la démonstration de l’infaillibilité de l’Eglise ou de l’inspiration de la Bible; il faut bien lui dire ce que l’Eglise enseigne, il faut lui permettre de lire sa Bible. Or, en lisant et en écoutant, il juge, et, dès qu’il juge, il n’y a plus d’autorité pour lui.
— Décidément, je ne vous suis plus.
— Eh bien ! je vous ferai une nouvelle question. L’autorité une fois établie, pensez-vous qu’il soit légitime d’examiminer les doctrines qu’elle nous présente comme divines?
CONVERSATIONS THÉOLOGIQÜES. 145
— Assurément non ; puisque ces doctrines sont divines, il n’y a plus qu’à les recevoir avec soumission.
— Ainsi, lorsque les apologistes de la religion nous font admirer les perfections divines manifestées dans la Rédemption, lorsque Pascal signale les rapports des dogmes chrétiens avec les besoins du cœur de l’homme, ils font une œuvre dangereuse?
— Mais non, puisqu’ils cherchent à affermir ces dogmes et non à les ébranler, et, par conséquent, à confirmer l'autorité et non à la renverser.
— Il sera donc permis de louer, et la critique seule sera défendue? Cependant, pour louer en connaissance de cause, il faut examiner, et qu’arrivera-t-il si, dans lecours d’un examen entrepris avec les meilleures intentions, notre apologiste rencontre d’insurmontables difficultés, des objections insolubles, des raisons de nier ce qu’il avait cru d’abord pouvoir affirmer?
— Il devra se récuser. L’autorité une fois établie, et nous avons supposé qu’elle l’est, il ne reste plus qu’à se soumettre. C’est le cas, pour parler comme Bossuet, de se détacher de son propre sens en se soumettant au sens de l’Eglise, ou, comme je voudrais amender le précepte, au sens de la Bible.
— Il devra se récuser; et pourquoi? Les résultats nouveaux auxquels il est arrivé sont-ils nécessairement moins sûrs que les premiers?
Mon interlocuteur s’impatienta :
— Encore une fois, dit-il, n’avez-vous pas supposé que l’autorité est prouvée? Dès lors, il n’y a plus à discuter , Dieu a parlé ; il ne reste qu'à s’incliner.
— Mais il y a conflit entre les arguments qui suppor-
146 CONVERSATIONS TRÉOI.OGIQUES.
tent l’aulorité et les objections qui la compromettent.
— Conllil! Mon cher monsieur, quand il y a conflit entre Dieu et l’homme, j’ai toujours pensé que c’est à l'homme de se soumettre.
— Oh I d’accord, répondis-je. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Le conflit supposé n’est pas entre Dieu et l’homme, il a lieu entre une série de raisonnements humains et une autre, entre les considérations générales qui ont établi ou paru établir l’autorité et les faits particuliers qui conduisent à une conclusion différente. Vous croyez répondre à tout en disant que Dieu a parlé, en rappelant que l’infaillibilité de la Bible est supposée prouvée. En parlant ainsi, vous méconnaissez les conditions du savoir humain. Il n’est pas de proposition si certaine qu’elle n’ait quelque chose de provisoire. Un système n’est vrai qu’autant qu’il se trouve en harmonie avec la réalité, avec toute la réalité, et, si l’on vient à découvrir des faits qui le contredisent, force sera bien de le modifier, peut-être même de l’abandonner. Il en est ainsi de l’autorité de l’Eglise dans la doctrine catholique, de l’autorité de la Bible duns la théologie protestante. On médit que l’Eglise est infaillible; on me le persuade par des arguments spécieux; mais, si elle est infaillible, j’en conclus qu’elle n’a pu se tromper, et, si je trouve qu’elle s’est trompée, que le dogme de la Trinité, par exemple, implique contradiction, ou que celui de l’immaculée conception est une fantaisie mythologique, j’en conclus que l’Eglise catholique s’est trompée et, par conséquent, qu’elle n’est pas infaillible. De même, les protestants me disent que la Bible est inspirée et, par conséquent, infaillible aussi; ils ne manquent pas
CONVERSATIONS THÉOLOGIQIJES. I47
de considérations de toute espèce pour rendre cette opinion plausible; mais si, en lisant les livres saints, j’y trouve des erreurs historiques, des contradictions, des impossibilités, je ne pourrai m’empêcher de regarder ces livres comme faillibles et de considérer comme fallacieux les raisonnements qui m’avaient d’abord fait admettre la réalité de l’inspiration. Croyez-moi, il n’est pas d’opération si bien faite qui puisse se passer de la preuve et qui ne doive être refaite si la preuve y signale une erreur.
Mon interlocuteur secouait la tête, mais sans répondre. Je profitai de son silence pour continuer :
— Nous 1 avons vu, lui dis-je : le vrai nom de la foi d'autorité, c’est la foi en bloc. Il s’agit de réduire l’examen à un minimum de compétence. On prétend empêcher la visite du bâtiment sous prétexte que le pavillon couvre la marchandise. L’autorité est un argument général qui doit suppléer à l’étude des faits particuliers. Et pourquoi donc? De quel droit exclure ces derniers? Je défie qu’on me le dise. Les arguments généraux qui ne reposent pas sur l’analyse des faits particuliers, qui sont autre chose que la synthèse de ces faits, n’ont qu’une valeur hypothétique, ce sont des conjectures qu’il faut absolument vérifier. Là est le point vulnérable des systèmes d’autorité, là est le défaut de la cuirasse. Ils veulent exclure l’examen incessant et le subjectivisme qui en découle, ils veulent tout au moins les limiter, les circonscrire, mais ils n’ont jamais pu trouver de raisons valables pour prouver à l’examen qu’il doit abdiquer. C’est que le propre de l’examen est de no reconnaître d’autres limites que celles qu’il s’impose à lui-même,
c'est-à-dire qu’ii trouve dans la nature des choses.
— Vous ne tenez point compte, répondit enfin le pasteur, des ténèbres spirituelles dont le péché a obscurci l’intelligence de l’homme. Cela ne m’étonne pas : le pélagianisme marche toujours sur les talons du rationalisme. D’ailleurs, les erreurs de la Bible peuvent n'ètre qu’apparentes. Combien de fois n’est-il pas arrivé que la science a dissipé les difficultés, concilié les contradictions, renversé les objections que l’incrédulité avait entassées I
— Parlez-vous sérieusement? lui dis-je. En êtes-vous réduit à recourir au scepticisme pour défendre la foi?
Ne voyez-vous pas que si l’homme est incompétent pour constater une erreur de texte, il le sera pour tout le reste? Vous lui accordez le plus et vous lui refusez le moins. Il est appelé à juger des questions les plus délicates, les plus ardues, telles que la réalité du surnaturel, la mission de Jésus-Christ, la crédibilité du témoignage apostolique, l’inspiration de la Bible, et il ne pourra prononcer sur des questions historiques ou littéraires, l’authenticité d’un écrit ou la vraisemblance d’un récit. 1 Ou bien prétendez-vous refuser à l’homme toute compétence en matière de foi? Alors comment distinguerat-il le vrai du faux? Comment jugera-t-il que l’Evangile est divin? Comment choisira-t-il? Comment croira-t-il?
La doctrine que vous avez fait mine d’invoquer ne nous laisse d’autre moyen d’arriver à la vérité religieuse que l’illumination surnaturelle et, en dernière analyse, l’arbitraire de la prédestination. Au reste, mon cher monsieur, permettez-moi de vous le dire, toute cette discussion est parfaitement oiseuse. Déclinez, tant que vous voudrez la compétence de l’homme, prohibez l’examen,
proscrivez la raison, vous en serez pour vos peines. Ceux-là même que vous aurez persuadés deviendront, l’instant d’après, infidèles au principe qui les avait séduits par l’apparence de la soumission et du renoncement. L’homme croit souvent ce qu’il veut croire, mais souvent aussi l’évidence est plus forte que lui et l'entraîne. La critique n’est pas seulement un droit, elle est parce qu’elle ne peut pas ne pas être. Pour l’empêcher de s’exercer, il faudrait empêcher l’homme de penser, que dis-je? il faudrait lui boucher les yeux et les oreilles. Du moment que je lis la Bible, j’ai une impression, et, bon gré, mal gré, cette impression est une appréciation, elle est un jugement, et ce jugement peut se trouver contraire à l’infaillibilité du livre.
— Comment ! L’homme ne pourrait s’abstenir de porter un jugement? Il ne pourrait, en présence d’une difficulté offerte par la science, refouler le doute par un appel à une autorité reconnue? Mais cela se voit tous les jours.
— Et tous les jours aussi on voit la bonne foi finissant par se rendre à l’évidence et rejetant l’autorité sous laquelle elle avait cherché à se plier. Au surplus, je n’en veux pas d’autre juge que vous-même. Vous allez voirs’il est facile d’abdiquer sa raison. Il ne s’agit que de deux ou trois questions; consentez- vous à me répondre?
— Je répondrai de mon mieux.
— Je me rappelle avoir entendu un ministre de l’église anglicane prêcher sur l’histoire de Jonss. Le séjour du prophète dans le venire de la baleine ne l’arrêtait pas. « J’irai jusqu’à dire, s’écriait-il, que si l’Ecriture faisait avaler le poisson par Jonas au lieu de faire avaler
Jonas par le poisson, nous serions tenus de lecroireégalement. » Qu’en pensez-vous, mon cher pasteur, seriezvous homme à aller jusque-là ?
— La supposition de votre prédicateur est absurde. Personne n’a le droit de mettre par hypothèse des sottises dans la Bible et de demander ce qu’il ferait dans le cas où l’hypothèse deviendrait une réalité. Je crois d'avance au contenu de la Bible parce qu’elle est inspirée, mais je crois en même temps, à cause de cette inspiration même, que le contenu de la Bible est digne de foi.
— Très-bien dit. Le fait supposé ne peut se trouver dans la Bible parce qu’il est absurde et parce que la Bible, étant inspirée, ne peut renfermer d’absurdités. Avancer que Jonas a avalé une baleine, vous me l’accordez donc, est une absurdité; j’en conclus que, si la Bible racontait pareille chose, elle ne serait plus la Bible pour vous, elle ne serait plus inspirée à vos yeux. C’est tout ce que je voulais. Mais je passe à un- autre fait. Si vous avez^été à^Florence, vous avez peut-être remarqué, dans l’EglisoJcie Santa-Maria Maggiore, au-dessus de l’autel do saint Joseph, une inscription destinée à recommander le culte de ce bienheureux personnage. On y lit : Ite ad Joseph, allez à Joseph. Ce sont, vous vous en souvenez, les paroles par lesquelles Pharaon, pendant la famine, renvoyait les Egyptiens à son prévoyant vizir. Que pensez-vous de cette manière de citer l’Ecriture?
— C’est un scandale.
— Etique feriez-vous si vous trouviez de pareilles citations dans la Bible, si vous trouviez, par exemple, l’Ancien Testament allégué dans le Nouveau avec autant de liberté?
— Je répète lout simplement que cela est impossible parce que la Bible est inspirée.
— En d’autres termes, la Bible ne serait pas inspirée si elle renfermait de semblables excentricités. Voilà qui est clair. Et que direz-vous d’un passage de Dante qui me revient à l’esprit? C’est dans le Paradis. Dieu vous semble-t-il injuste : raison de plus pour croire. Ainsi raisonne Béatrice '. Avouez que l’idée est un peu paradoxale.
— Il y a là encore une supposition oiseuse. Dieu ne peut être injuste parce qu'il est Dieu, et la révélation ne peut nous le révéler comme tel parce qu’elle est révélalation.
— Je neveuxpasexaminer, répondis-je, si la Bible renferme ou non des faits qui tendent à représenter Dieu comme injuste, descitationsqui rappellentcelledeSanla- Maria Maggiore, ou des merveilles aussi extraordinaires quel’ingestion d’une baleine dans l’estomac d’un homme. Voici seulement où je voulais en venir. Vous n’osez prétendre que la Bible change l’erreur en vérité et l’impossibilité en réalité; non, vous vous conteniez de dire à priori que la Bible ne peut renfermer d’erreur ni d’impossibilité parce qu’elle est divine. Mais, en parlant ainsi, vous vous déclarez habile à juger de ce qui est vrai ou impossible. Ce n’est pas tout; en disant que la Bible ne peut renfermer de citation arbitraire ni d’un argument puéril, vous admettez la proposition converse, à savoir que la Bible cesserait d’être inspirée pour vous si vous y trouviez des taches de ce genre. Compétent désormais pour
' Paradito, iv, 67-GO.
CONVERSATIONS THÉOLOOIQOES.
juger de l’erreur et de la vérité, s’il vous arrive, en lisant les Ecritures, d’y trouver une erreur manifeste, contradiction, fait inexact, raisonnement insufûsant, sentiment coupable, notion fausse de la divinité, vous ne pourrez vous empêcher de conclure que votre foi première était erronée, que le volume sacré n’est pas infaillible. Eh bien! c’est précisément de cette manière que la foi à l’inspiration s’affaisse tous les jours dans une multitude d’esprits.
— Je ne suis pas sûr, dit le pasteur après quelques moments de réflexion, que vous n’ayez pas exagéré les prétentions du protestantisme pour les combattre ensuite plus facilement. Admettons que l’autorité de l’Ecriture ne doive pas se prouver seulement par des considérations générales et extérieures, mais aussi par l’étude du contenu, admettons que l’inspiration du recueil ne puisse être établie que par une double opération, la preuve dogmatique ou à priori, et la solution des difficultés de détail : qu’y aurait-il là de si grave pour le protestantisme? En quoi la solidité du système en serait-elle ébranlée?
— Rappelez-vous votre propre définition de l’autorité. C’est, avez- vousdit, le droit qu’a une personne d’être crue ou obéie par cela sèul qu’elleparle. C’est le ma gister dixit, le scriptum est. Or, si je crois aux paroles de la Bible, non plus parce qu’elles sont dans la Bible, mais parce que je les ai examinées et trouvées bonnes et vraies, j’aurai encore la Bible, j’aurai peut-être encore une Bible inspirée, mais cette Rible ne sera plus pour moi une autorité. En outre, le procédé une fois admis, chacun pourra arriver à des résultats différents, l’un rejetant une partie de l'E-
criture, l’autre la rejetant tout entière. La porte est désormais ouverte à la liberté sans autre garantie, ouverte au subjectivisme sans autre contrepoids que l’objectivité et la puissance de la vérité même. Pour moi, je crois que cela suffit; le protestantisme ne l’a pas cru.
— A vous entendre, reprit le pasteur d’un ton légèrement sarcastique, l’autorité ne serait qu’un songe, et la difficulté se réduirait à savoir comment le mot même a pu prendre naissance. Il me semble cependant que l’autorité a joué et joue encore un assez grand rôle dons les affaires de ce monde.
— J’ai distingué, répondis-je, entre le fait et le droit. L’autorité est nulle en droit, en théorie, logiquement nulle, car elle présente une idée contradictoire, ou, si vous voulez, irréalisable. Elle aspire, en effet, à supprimer le jugement individuel, et cependant elle n’a jamais su ni motiver l’abdication qu’elle exige de lui, ni articuler sa propre raison d’être.
Mais si l’autorité est nulle en droit, elle est, je vous l’accorde, très-réelle, très-puissante en fait. L’autorité est le patrimoine commun amassé par la tradition, l’habitude, le témoignage, et transmis de génération en génération. L’autorité est ce milieu de notions généralement reçues dans lequel naît l’individu, dans lequel il se développe, et dont il ne peut pas plus se passer que l’embryon ne peut se passer du sein de sa mère. Tous les hommes commencent par l’autorité, et tous, même les plus indépendants, lui doivent jusqu’à la fin la plus grande partie des éléments de leur vie spirituelle. L’autorité, je ne me lasse pas de le répéter, est nulle en droit, car, dès que j’en approche, elle s’évanouit ; dès que je lui demande ses titres,
elle ne peut même essayer de les montrer sans cesser d’être l'autorité; mais elle est un fait, un grand fait. Il est absurde de croire sans raison de croire, ou, ce qui revient au même, sans autre raison que l’exemple et l’habitude; il est absurde de vivre et de mourir dans telle ou telle religion, uniquement parce que c’est cellede ma famille et de mon pays. Telle est cependant la condition du genre humain presque tout entier. Eh bien 1 c’est là que nous rencontrons l'autorité véritable, celle qui s’impose sans avoir même à se montrer, l'autorité de fait. Mais que le doute surgisse, que l’objection se pose, et l’autorité n’est plus. Elle perd tout le terrain qu’occupent l’examen, l’expérience, l’indépendance personnelle, l’individualité. Plus l’homme est enfant, plus il appartient à l’autorité ; il ne devient homme qu’on s’en dégageant; son affranchissement à l’égard de l’autorité est la condition et la mesuredesondéveloppementspirituel.
La force du catholicisme, continuai-je, c’est qu’il est un fait, comme l'autorité même; il est la religion à l’état inconscient, à l’état d’usage et de tradition nationale. Sa faiblesse c’est qu’il ne peut discuter; le rêve s’évanouit dès qu’on veut le considérer en face. La force du protestantisme, c’est qu’il est le droit, car l’examen est le droit imprescriptible de l’homme. Le protestantisme est la religion devenue, par l’examen, propriété personnelle de l’individu ; or, telle est la seule religion qui mérite vraiment ce nom. Mais la faiblesse du protestantisme, c’est le mélange de deux principes contradictoires, l’autorité et l’examen. Il est vrai cependant de dire que le protestantisme doit son rôle historique à son inconséquence même. Grâce à cette inconséquence, il a été une
transaction et une transition, une transition du système d’autorité pure contre lequel l’esprit humain commençait à regimber, au système de liberté pure, pour lequel l’Europe était très-insuffisamment préparée. Plus conséquent, il aurait été plus faible. Il aurait eu le triste sort de ces sectes avancées de la Réformation qui se sont éteintes dans l’extravagance et le scandale. Quoi qu’il en soit, le protestantisme et le catholicisme ont des éléments communs. Celui-ci n’ose ni ne peut répudier entièrement l’examen; celui-là cherche à retenir l’autorité. Cependant il y a cette différence entre eux que le centre de gravité du catholicisme est dans l’autorité, tandis que celui du protestantisme est dans la liberté. La signification historique de la Réformation est dans la révolte du jugement individuel contre la tradition. Or, un système se développe toujours dans le sens de son principe, il tend à rejeter les éléments étrangers qu’il renferme, à devenir plus homogène et plus logique. L’esprit humain ne se résigne pas facilement à la contradiction; dès qu’il s’y sent engagé, il aspire à en sortir. Aussi les jours du protestantisme sont-ils comptés, du protestantisme, dis-je, comme système positif, comme institution ; comme principe, il est immortel. Dieu veuille, lorsque le jour de la liberté viendra, qu’elle trouve lésâmes assez fortes pour la supporter, et que, devant le cadavre de l’Eglise qui a été notre mère et notre nourrice, nous puissions nous écrier, non pas : Tout finit 1 mais bien : Tout commence!
CONVERSATIONS THÉOLOGtQUES.