‹ Mélanges de critique religieuseChapitre 8 sur 16 · LES AFFAIIIES DE ROME · texte numérisé non relu

LES AFFAIIIES DE ROME

L’Arenir avait soulevéune vive opposition. Lamennais, si longtemps regardé comme le champion le plus dévoué du clergé, était devenu suspect. Cependant Rome n’avait point prononcé, et les rédacteurs voulaient avoir son appui ou son désaveu. C'était pousser jusqu’à la naiveté la confiance qu'ils avaient dans la bonté de leur cause. MM. Lamennais, Lacordaire et de Montalembert se rendirent dans la métropole du monde catholique. Des notes diplomatiques de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie les y avaient devancés et dénoncés comme révolutionnaires. Le gouvernement français demandait leur condamnation. Les carlistes, irrités de voir les intérêts de leur parti séparés, dans Y Avenir, des intérêts du catholicisme, les poursuivaient également. Enfin les jésuites n’étaient pas les moins acharnés parmi leurs adversaires. Aussi l’irritation éluit-elle grande à Rome contre nos malencontreux réformateurs. Ils s’y trouvèrent complètement isolés. A peine purent-ils obtenir une audience

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du pape, et encore fut-il convenu qu’il n’y serait pas dit un mot de leur affaire. Ils avaient remis au Saint-Siège une exposition de leur doctrine-; elle ne fut pas examinée, on ne leur adressa aucune réponse, on ne leur demanda pas même une explication. Fatigués d’attendre, ils firent remettre à Grégoire XVI un nouveau mémoire rédigé par l’abbé Lacordaire. C’était au commencement de février 1832. La Cour de Rome continua de se renfermer dans sa politique favorite, le silence et le délai. Les pèlerins, à bout de patience, finirent par se séparer. M. Lacordaire retourna en France, M. de Montalembert partit pour Naples, et Lamennais se retira à Frascati, dans une maisou des Théatins. Là il commença un ouvrage sur les maux de l’Eglise et de la société et sur les moyens d’y remédier. L’ouvrage est resté inachevé; une partie en a été publiée dans les Affaires de Rome. On y trouve une statistique religieuse du catholicisme en Italie, en Espagne, en Portugal et en France. Quelques notes ajoutées après coup montrent que, si le tableau n’était pas flatté, il parut encore trop indulgent aux yeux de l’auteur lorsque celui-ci eut rompu avec Rome.

Le temps s’écoulait. On était arrivé au mois de juillet, et l’oracle persistait dans son silence. Lamennais sut le forcer à se prononcer : il annonça qu’il allait retourner en France pour y reprendre la publication de son journal, puisilquitta Rome. Aussitôt l’alarmes’emparadu Vatican, et peu de semaines après parut l’Encyclique du 15 août 1832, long document dans lequel le pape condamnait tout eflort pour obtenir la liberté de conscience, la liberté de la presse et la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Une lettre explicative du cardinal Pacca, écrite à Lamennais

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par ordre du Saint-Père, allait plus loin encore et réprouvait jusqu’à la liberté civile et politique. Les rédacteurs de l’Avenir se soumirent; ils déclarèrent que le journal suspendu ne reparaîtrait plus, a Convaincus, ainsi s’exprimaient-ils, qu’ils ne pourraient continuer leurs travaux sans se mettre en opposition avec la volonté formelle de celui que Dieu a chargé de gouverner son Eglise, ils croient de leur devoir, comme catholiques, de déclarer que, respectueusement soumis à la suprême autorité du vicaire de Jésus-Christ, ils sortent de la lice où ils ont loyalement combattu depuis deux années. Ils engagent instamment tous leurs amis à donner le même exemple de soumission chrétienne. » Cette déclaration n’était pas rédigée sans art; tout en annonçant une obéissance complète, elle se taisait sur la question de conviction ; elle laissait sans doute à désirer, msis elle n’offrait rien à reprendre; on y pouvait deviner des réserves, on ne pouvait y en signaler aucune.

La déclaration est de septembre 1832. Lamennais se retira à sa campagne de La Chenaie, en Bretagne, où il passa le printemps suivant, livré à ses méditations et à ses études. C’est là qu’il faut le suivre pour assister à la crise solennelle par laquelle il se détacha des croyances dont il avait été si longtemps l’avocat passionné. Il nous a lui-mème introduits dans le secret de ccs jours de recherche et de lutte. Plusieurs de ses ouvrages ne sont autre chose que les mémoires de sa vie intérieure à cette époque.

Lamennais avait essayé de donner une base rationnelle au catholicisme. Il ne voyait que trois systèmes possibles : celui qui place la certitude dons la raison individuelle,

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celui qui la place dans la raison collective, et celui qui la place dans l’autorité infaillible de l’Eglise. Les partisans de ce dernier principe sont à côté de la question; ils ne voient pas qu’il s’agit, non de l’autorité, mais des preuves de cette autorité. Le premier système, de son côté, est celui de l’individualisme et consacre le libre examen. Reste donc le second, celui de Lamennais; or, ce système avait été déclaré absurde et dangereux par la plupart des évêques de France, il avait été proscrit de l’enseignement et dénoncé à Rome. Que devait penser l’illustre écrivain? Le consentement commun lui avait donné l’autorité de l’Eglise, mais l’autorité de l’Eglise repoussait le témoignage du sens commun. A qui devait-il entendre? À quel parti devait-il s’arrêter '.

Après avoir longtemps combattu le gallicanisme, Lamennais avait essayé de trancher les difficultés soulevées par les rapports du temporel et du spirituel, en réclamant la séparation entre l’Eglise et l'Etat. Il avait embrassé cette solution avec l’ardeur qu’il mettait à tout, il avait rêvé la régénération du sacerdoce, le rajeunissement de la foi, la réconciliation du peuple et de la papauté. L’existence du catholicisme était liée dans son esprit à ce projet d’émancipation politique, et il venait d'ètre désavoué par le chef du catholicisme. Qu’allait-il faire? Renoncer à ses rêves ou regarder comme désespéré l’état d’une Eglise qui repoussait sa dernière chance de salut*?

Enfin Lamennais avait embrassé avec une pleine conviction les maximes politiques qui avaient triomphé à la

4 Troisièmes mélanges, préface, p. vi.

3 Ibid. p. lxyiii et luiv.

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révolution de juillet. Il avait vu dans cet événement un puissant mouvement social, il avait admis la souveraineté du peuple , il attendait de la liberté le bonheur du genre humain. Tout à coup l’Encyclique du pape vient maudire des croyances embrassées avec tant de ferveur. Que va-t-il arriver? Les arrêts de Rome feront-ils taire aux oreilles de Lamennais la grande voix des événements contemporains '?

D’aulres difficultés se rattachaient à celles-là. L’autorité de l’Eglise était en cause et, avec l’autorité de l’Eglise, la croyance catholique, la théologie chrétienne, la religion elle-même et par suite la conception générale des choses. La foi naïve du tribun ultramontain était ébranlée ; tout était à la fois mis en question; tous les problèmes s’agitaient en bouillonnant dans son cœur.

Nous l’avons dit, ses préoccupations étaient devenues surtout politiques. Lamennais crut voir dans les discussions de cet ordre un champ nouveau s’ouvrir pour son talent, au moment où se fermait devant lui la lice de ses anciens exploits. Toujours avide de luttes et bercé d’utopies, tout heureux d’ailleurs de se sentir pour la première fois à l’unisson des préoccupations des masses, il éprouvait une espèce d’exaltation febrile. C'est sous l’empire de celle exaltation et dans sa solitude de La Chenaie qu’il écrivit les Paroles d'un croyant, au printemps de 1833. L’ouvrage ne fut publié qu’un an après, a Habitant la campagne, où la vie intime a plus d’énergie, une foule de pensées et d’émotions, telles que les peut faire naître le spectacle si attristant de la société actuelle, se pressaient

1 Troisièmes mélanges, p. lxxxi cl tuiv.

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dans mon âme et la fatiguaient. Je crus qu’écrire ce que je ressentais me serait une sorte de soulagement. De là les Paroles d’un croyant. Je n’avais nullement alors le dessein de les livrer à l’impression. Plus tard, les maux publics toujours croissants, l’espèce d'abattement où me semblaient tomber les hommes du courage le plus ferme, et aussi la nécessité d’un acte de ma part qui Osât clairement aux yeux de tous la position que j’avais voulu prendre en cédant pour le bien de la paix aux exigences de Rome, me déterminèrent à les publier \ »

* Nous ne parlons ici de cet ouvrage que pour y chercher la trace du bouleversement que la condamnation papale avait jeté dans les convictions de Lamennais. Cette trace y est visible, en effet. Le sacerdoce dans lequel l’é» crivain s’était plu à voir le protecteur de la liberté des peuples, lui parait maintenant l’allié naturel de toutes les oppressions. L’auteur a rompu avec Rome même et avec le pontife de Rome. On se rappelle la vision du vieillard qui, successivement transporté dans le palais des divers tyrans de l’Europe, arrive enfin auprès d’un lit sur lequel ilaperçoit un homme usé par les ans. Quel est ce vieillard? L’auteur ne le disait pas; la page rerapliede points laissait voir une suppression significative et confiait à la sagacité du lecteur la tâche de pénétrer un voile transparent.

Les Paroles d’un croyant ouvrent une série assez nombreuse de pamphlets politiques dans l’examen desquels nous ne croyons pas devoir entrer ici. Aussi bien, nous pensons qu’ils ont mal servi la réputation de Lamennais. L’auteur s’y est montré dénué du sens pratique, violent.

1 Affaire! de Rome, 1836-1837, p. 169.

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déclamateur. Son talent d’écrivain y a même perdu. On a beaucoup admiré les Paroles d'un croyant j nous n’avons, pour notre part, jamais su goûler ce pastiche apocalyptique, ce genre emprunté à la Bible et qui consiste essentiellement dans le dépècement du discours en versets et dans l’usage de la conjonction et au commencement des phrases, celte prose soi-disant poétique enfin, qui trahit par son ambition même l’impuissance d’écrire un poème véritable. Lamennais avait de bonne heure cultivé ce genre, il avait composé des hymnes aux morts, à la Pologne; il avait terminé son livre des Maux de l’Eglise par un épilogue dans le même style. Il nous semble qu’il v a là un manque de goût littéraire, et que ce manque de goilt tient au vice fondamental du talent de Lameunais, la tendance à l’emphase et à la déclamation. Malheureusement, celle tendance se développa à mesure que l'auteur entra plus avant dans la carrière politique; son rôle d’opposition, le vague de ses principes, ses emportements le poussaient à la phrase. Il devint sonore et vide, quelquefois même boursoufflé et burlesque. Ce mot ne semblera pas trop fort si l’on prend la peine de relire des sorties telles que la suivante : « Jamais les peuples ne furent broyés sous une meule plus dure. Biens, corps, âmes, elle écrase tout, elle réduit tout en je ne sais quelle poussière, qui, pétrie avec des larmes et du sang, et bénie par le prêtre, sert à faire le pain des rois. Ce pain est doux a leur palais, ils s’en gorgent; ils en ont faim, et toujours faim. Mangez, ô rois, engloutissez; faites vite, point de repos, la terre vous en conjure; car ce qui descend dans vos entrailles avec cette nourriture exécrable, ce n’est pas la vie, c’est la mort. »

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Quelle chute qu’un semblable passage pour un grand écrivain! Ilàtons-nous d’ajouter qu’il serait souverainement injuste de juger du talent de Lamennais d’après des morceaux de ce genre. Son style est l’un des plus puissants et des plus magnifiques de la langue française. Ce style n’est point inférieur en ressources à celui de Chateaubriand, et il tend moins au pur effet littéraire. La gamme en est d’ailleurs plus étendue qu'on ne croit généralement. Les Affaires de Rome renferment des descriptions charmantes et de piquants portraits; la préface des Troisièmes mélanges est un modèle de lucide discussion; Y Esquisse d' une philosophie contient sur l’art un chapitre d’une merveilleuse et mystique poésie.

Mais revenons à l’année 1833 et au séjour de La Chênaie. Lamennais écrivait les pensées qui se succédaient alors si tumultueusement dans son esprit. C'était comme un entretien secret avec lui-mème au moyen duquel il cherchait à se rendre compte de ses idées, comme un journal intime auquel il confiait ses vues sur la philosophie, ses doutes sur le catholicisme, ses passions politiques, sa nouvelle théologie. Plus lard il a publié ces feuilles sous le titre de Discussions critiques et pensées diverses. On y trouve le germe des idées présentées dans plusieurs de ses ouvrages subséquents. On y trouve surtout, et c’est ce qui nous importe le plus ici, l’histoire de son âme.

« Rien de plus rare chez les hommes que l’amour réel de la vérité; et cependant quel intérêt ont-ils à s'abuser sur elle? Evidemment leurs convictions ne la changent en aucune manière : qu’on la rejette ou qu’on l’ad-

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mette, elle reste ce qu’elle est. Ce peu de souci du vrai apparaît principalement dans les discussions religieuses; car voici ce qui se passe d’ordinaire en ceux qui s’engagent dans ces discussions. Ils ne se disent point : Je ne me rendrai pas à la vérité certaine ; ils répugneraient à cette énormité; mais, partant de la supposition, pour eux indubitable, que leur croyance est certainement vraie, au lieu de l’examiner en vertu de principes différents d’elle même, ils jugent toutes choses d’après elle, appelant vrai ce qui y est conforme, faux ce qui y est opposé, et cela souvent avec une bonne foi qui leur fait illusion sur le vice, pourtant assez apparent, de ce paralogisme absurde. Cette disposition de l’esprit qu’il ne s’avoue pas, que quelquefois même il ne soupçonne pas, tant elle lui est intime, est surtout commune en ceux dont la foi repose sur une autorité extérieure, réputée infaillible. Elle provient de l’opinion, inculquée de bonne heure, qu’on ne saurait, sans blesser la conscience, mettre seulement en doute ce qu’enseigne cette autorité. Les controverses alors irritent plus qu’elles n’éclairent. Toutefois, tôt ou tard, la lumière se fait, elle pénètre à travers les préjugés les plus épais, et un jour arrive où l’état de l’intelligence a changé par une lente réaction des lois de l’intelligence même. »

« Quand la raison se développe, on veut comprendre. Alors commence le doute, fils de la science. Il interroge l’autorité, qui meurt si elle répond, car elle ne peut répondre sans reconnaître à la raison le droit d’interroger et, par conséquent, déjuger de la valeur des réponses qui lui sont faites. L’autorité ne doit jamais sortir de la

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foi pure. Quand elle a parlé, il suffit, ou elle n’est plus autorité. Que voulez-vous lui demander de plus? Elle exclut l’examen, parce qu’elle exclut l’incertitude, la possibilité de l’erreur, que la vérité descend d’elle à la rasion, et ne remonte point de la raison à elle. La raison l’écoute, se tait et obéit, c’est-à-dire croit, qu’elle comprenne ou non. Elle se pose elle-même, et si elle essaye seulement de se prouver, elle abdique; car se prouver, c'est implicitement au moins reconnaître un juge et se soumettre à ce juge. Cependant la raison, si elle ne veut pas s’anéantir elle-même, exige nécessairement des preuves. Voilà pourquoi l’àge de raison, dans les peuples comme dans l’homme, est fatale à l’autorité; j’entends l’autorité qui ne dépend pas des lois naturelles de la raison même ' . »

« La grande accusation contre quiconque refuse une soumission pleine et aveugle à l’autorité ecclésiastique, est l’accusation d’orgueil. Nous commandons, et vous n’obéissez pas, orgueil ! Nous vous disons : croyez, et vous ne croyez pas, orgueil ! Tous les hommes, excepté un petit nombre de catholiques, seraient donc intérieurement viciés par une disposition permanente au mal, qui ne laisserait de place à aucune vertu réelle. Je vois bien l’intérêt que la hiérarchie aurait à ce que cela fét admis; mais je ne vois pas aussi clairement comment on pourrait l’admettre. J’ai de la peine à me représenter Pascal, Newton, Leibnitz, Euler et tant d'autres, comme des êtres pervers livrés à l’esprit de Satan et destinés à

1 Vovei encore, sur les idées d'autorité et d'infaillibilité. Discussions critiques, p. 87 et 97

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subir, sous sa verge infernale, des supplices éternels. On doit se défier de son propre jugement, nul doute ; mais on ne doit pas mentir à sa conviction, car ce serait mentir à sa conscience. Or, il ne dépend pas de nous de changer nos convictions ; on croit souvent ce qu’on aimerait mieux ne pas croire. Est-co là de l’orgueil? n

« La religion ne diffère de la géométrie qu’en cela seul que, dans la géométrie, le révélateur est un homme, et que, dans la religion, le révélateur c’est Dieu. Mais comment savoir qu’en effet c’est Dieu? Par la règle intérieure ou par la raison qui juge et prononce définitivement. Elle juge qu’il y a ou non révélation divine, et juge encore après de la chose révélée. »

« Les preuves historiques de la révélation supposent la solution des problèmes antérieurs qu’enveloppe le dogme révélé. Car il serait très absurde de dire qu’on prouve historiquement quelque chose d’impossible et de contradictoire. Fl faut donc que la preuve de la possibilité du fait précède la preuve du fait. Or, celle première preuve implique rigoureusement la connaissance certaine des lois de Dieu et des lois générales de la Création, lesquelles lois sont le dogme même. De plus, ces preuves qu’on nomme historiques sont ou purement naturelles, et alors elles ne peuvent servir à établir l'ordre surnaturel avec lequel elles n’ont aucune sorte de liaison ; ou surnaturelles, et alors, étrangères à la raison, au-dessus d’elle et en dehors d’elle, elles ne prouvent rien pour elle. Evidemment donc elles ne peuvent avoir qu’une valeur subordonnée. On croit prouver bis-

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toriquement que saint François-Xavier a été vu simultanément en plusieurs lieux. Je suppose des témoignages nombreux, concordants, inattaquables sous le rapport de la sincérité des témoins et de leurs lumières ; la preuve sera complète en tant qu’historique ou en tant qu'elle repose sur le témoignage. Cependant croirez-vous au fait attesté? Jamais, parce que ce fait, opposé aux lois certainement connues, implique une contradiction essentielle, absolue, savoir que deux étendues réelles et distinctes ne soient qu’une seule et même étendue. Quand donc on essaye de résoudre les questions que fait naître l’hypothèse d’un ordre de dispensations et de vérités surnaturelles, non par l’examen direct de ces questions mêmes, mais indirectement par des preuves historiques qu’on appelle motifs de croyance, on ne prouve rien effectivement, on ne résout rien, et l’on est toujours contraint, quoi qu’on fasse, d’en revenir à une discussion qui porte sur le fond même des choses. »

« Notre époque est une époque de science : ce qu’a fait en ce genre l’esprit humain depuis deux siècles est prodigieux. Que de faits observés! Que de lois découvertes! Quelle puissance acquise sur la nature! Ce qui manque, c’est une philosophie qui ramène h des explica tiens générales les explications particulières, incomplètes par cela même qu’elles sont particulières ; uno philosophie qui unisse l’ordre physique à l’ordre moral, à l'ordre intellectuel. Elle viendra, parce qu’on l’attend, parce qu’elle est nécessaire ; mais alors même on se retrouvera dans une nouvelle ignorance. L'esprit se sera déplacé, il aura conquis un espace immense ; mais de la

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frontière de son empire il découvrira un horizon nouveau, un horizon sans bornes; il aura, comme auparavant, l'iufini devant lui. Alors, fatigué de ses travaux, il se reposera quelque temps ; il se replongera dans le mystère qui l’enveloppe de toutes parts, et une nouvelle ère de foi commencera. »

Nous aurions voulu pouvoir multiplier ces extraits. Lamennais s’y révèle tout entier. On le voit avide de liberté, de sincérité, de vérité, aspirant à une région où il y ait assez d’air, comme il le dit quelque part, pour qu'une parole vivante y résonne. Le lecteur saisit le secret de la transformation qui s’est opérée en lui. Cette transformation a été rattachée au principe de V Essai sur l'indifférence. On a prétendu que la théorie du sens commun, faisant de la voix du peuple la voix de Dieu, devait aboutir au rationalisme en religion et au radicalisme en politique. Peut-être est-ce là considérer les choses d’une manière trop extérieure. Mais il est vrai que Lamennais était de ces esprits dans lesquels la vie générique semble prédominer sur la vie individuelle. 11 avait besoin d’ètre porté par la foule et appuyé sur l’humanité. Il n’éprouvait une pleine sécurité que dans l’atmosphère de l’intelligence générale. Sa joie la plus vive, comme la plus intime, il ne s’en cachait pas, était de ne rien sentir en lui qui résistât à cette merveilleuse impulsion qui n’est celle de personne et qui est celle de tous. Cette forte impulsion, jeune encore et après sa conversion il avait cru la sentir dans la grande famille catholique; plus lard il s’aperçut que l’Eglise était devenue étrangère à la société moderne; il n'hésita point et suivit la foule, non

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par obéissance à un système, non par déférence à un syllogisme, mais par un instinct et un besoin impérieux de sa nature spirituelle.

Grégoire XVI s’était déclaré satisfait de la soumission des rédacteurs de l’ Avenir; mais les ennemis de Lamennais avaient conservé des soupçons sur la sincérité de cette soumission, ils ne le dissimulèrent point, et le pape finit par se faire l’écho de ces soupçons dans un bref du 8 mai 1833, adressé à l’archevêquejle Toulouse. Lamennais eut le tort de rompre le silence dans lequel il avait résolu de se renfermer; il écrivit au souverain pontife, pour demander des explications sur le bref, et en même temps il fit une déclaration qui devait lui attirer de nouveaux embarras, il annonçait qu'il avait pris le parti de rester, à l’avenir, dans ses écrits et dans ses actes, totalement étranger aux affaires qui touchaient l’Eglise. Il ajoutait que personne, grâce à Dieu, n’était plus soumis que lui, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions du Saint-Siège sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu'aux lois de discipline portées par son autorité souveraine. Après avoir lu les épanchements secrets de Lamennais, il est difficile d’attribuer à sa soumission une autre portée qu’une portée négative: l’écrivain consentait à regarder le souverain pontife comme autorité légitime dans le domaine de l'Eglise, c’est-à-dire dans un domaine en dehors duquel, pour sa part, il voulait désormais se tenir. La cour de Rome ne s’y méprit pas. Un second bref, adressé à l'évêque de Rennes, réclamait de Lamennais une adhésion pure et simple à l’Encyclique. Lamennais chercha d’abord à résister; l’Encyclique, en se prononçant sur les

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questions politiques du jour, blessait trop directement le9 convictions les plus chères de l’écrivain pour laisser place h un accommodement. Renonçant aux discussions religieuses, il avait abandonné ce champ à l’autorité du pape, mais c’était afin de pouvoir s’adonner désormais sans partage h des discussions d’un autre ordre; il n’était pas d’humeur à se laisser interdire cette sphère d’action ou h n’y entrer que sous la tutelle du pouvoir ecclésiastique. C’est dans ce sens qu’il s’adressa de nouveau au pape, soit dans une lettre, soit dans un mémoire transmis par l’archevêque de Paris. La distinction invoquée par Lamennais entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel ne fut pas acceptée à Rome. Le cardinal Pacca répondit en exigeant de nouveau une soumission simple, absolue et illimitée. Lamennais se rendit nettement compte de ce qu’impliquait une pareille adhésion. Il se dit qu’admettre, sur la foi du souverain pontife, les doctrines de l’absolutisme, c’était blesser la conscience humaine. Or, où en serait-on si l’on admettait que le catholicisme pût être en contradiction avec la conscience humaine? Et, ce cas posé, sur quoi se fonderait-on pour faire aux hommes une obligation de l’embrasser? Lamennais, persuadé que l’Encyclique renfermait des choses étrangères par leur nature h la révélation, comprenait qu’il ne pouvait y souscrire sans attribuer à l’évêque de Rome uno infaillibilité universelle; la signer c'était signer que le pape était Dieu. Il la signa néanmoins et promit de ne rien écrire ni approuver qui y fût contraire. Ce fut une grande faute. En vain a-t-il allégué le besoin de conserver la paix ; c’est acheter la paix trop cher que do l’acheter aut'prix de la franchise. En vain fit-il, en pré-

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sence de l’archevêque de Paris, la réserve expresse de ses devoirs envers son pays et l’humanité ; cette réserve, pour avoir quelque valeur, aurait dû être introduite dans l’acte même de soumission. Lamennais n’a pas été plus heureux lorsqu’il a cherché à concilier ses répugnances de cette époque avec sa doctrine passée; il a prétendu qu’il n’avait jamais admis l’autorité des papes dans le domaine temporel ; mais ses anciens écrits ne portent point la trace de cette distinction, et qu’avait tenté Y Avenir, sinon de placer le mouvement social moderne sous l’égide de l’autorité catholique 1 ?

Lamennais parait avoir très-vite compris ce que sa démarche avait d'équivoque. Aussi évita-t-il de s’engager plus avant. Le pape lui avait fait remettre un bref pour lui témoigner sa satisfaction. On pressa Lamennais d’écrire une lettre de remerclment. 11 s'y refusa et prit occasion de cette circonstance pour interpréter de nouveau sa soumission en la limitant expressément aux questions qui concernent la religion et l’Eglise*.

Les Paroles d'un croyant, nous l’avons vu, avaient été écrites dès le printemps de 1833. Il est probable que le mécontentement intérieur produit par une fausse démarche, le désir de revenir sur la promesse qui lui avait été arrachée, le besoin de sortir d’une position équivoque, poussèrent Lamennais à publier l’ouvrage qu’il avait en portefeuille. Si telles étaient ses intentions, elles furent remplies. Rome répondit aux Paroles d'un croyant par l’Encyclique du 10 juillet 1 834 . L’ouvrage vêtait désigné comme «peu considérable par son volume,

1 Voy. Troisièmes mélanges, préface, p. iv.

2 Lettre à l'archevêque de I'aris, du 29 mars 1834 [Affaires de Rome, p. 167).

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mais immense par sa perversité. » Les propositions en étaient déclarées « fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l’anarchie, contraires à la Parole de Dieu, impies, scandaleuses, erronées, déjà condamnées par l’Eglise, spécialement dans les Vaudois, les Wicléûtes, les Hussites et autres hérétiques de celle espèce. »

Cette Encyclique est remarquable, en outre, par la condamnation que Rome y portait pour la première fois sur la doctrine du sens commun. On avait ménagé jusque-là un allié qui pouvait être utile; il importait maintenant de montrer que le nouvel hérétique avait toujours été suspect. Le livre sur l’ Indifférence n’elait pas mentionné, le système n’était pas appelé par son nom, mais il était caractérisé en termes assez clairs pour ne laisser aucun doute sur la portée de la censure.

La rupture était consommée. Lamennais ne tarda pas à rejeter tout à fait le caractère du prêtre et la foi du catholique. A plus forte raison ne se crut-il point lié par sa promesse de ne plus s'occuper de sujets religieux. Dès l'année suivante, il instituait publiquement, dans la préface des Troisièmes mélanges, une critique de ses actes et de ses enseignements passés. Plus tard, au commencement de 1837, il ferma par les Affaires de Home la série des ouvrages qu'il avait publiés depuis vingt-cinq ans. Mous sommes, dans la vie de l'auteur, au seuil d'une nouvelle période'.

1 L'un des document» à consulter pour l'histoire du changement de Lamennais se IrouTe dans une lettre qu'il a adressée au Semeur (1841, n* 9).

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