L’ESQUISSE D’UNE PHILOSOPHIE
Lamennais, dans la première partie de sa vie, avait tenté d’asseoir la foi et la politique sur l'autorité ; il essaya, dans la seconde, d'établir la politique, la religion et la science sur la pensée libre. On ne peut s’étonner si, en passant de l’Eglise au siècle, il emporta avec lui quelques débris de son ancien bagage. L 'Esquisse d'une philosophie présente plusieurs de ces débris.
Ce livre est le plus considérable de ses travaux. Lamennais en avait conçu le projet de bonne heure, et de bonne heure il avait entrepris les études qu’exigeait 6on dessein. Mais les évolutions de sa pensée entraînèrent des modifications dans sa conception philosophique. On assure que les divers remaniements du livre existent encore et offrent sur bien des points de piquants termes de comparaison. Cependant l’auteur ne pouvait tout modifier sans tout refaire, et nous devons sans doute mettre sur le compte du premier travail certains éléments hétérogènes de l’ouvrage, tels qu’un lambeau de la théorie du sens commun et un emploi bizarre des formules de la dogmatique orthodoxe '.
L 'Esquisse d'une philosophie se divise en trois parties. La première, comprise dans le premier volume, traite do
' L'ouvrage avait d’abord dù s'appeler Estai de philosophie catholique. Lamennais y travaillait déjà en 18*18. On peut consulter »ur ce aujet le Semeur de 1841, n“ 6, 8 et 9.
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Dieu et de l'univers; elle renferme les bases métaphysiques du système. La seconde partie, qui embrasse trois volumes, traite de l’homme considéré en soi et de l’activité humaine dans ses diverses sphères, l’industrie, l’art et la science. La troisième partie devait former deux volumes et s’occuper de la société. Les trois premiers volumes de l’ouvrage ont paru en 1840, le quatrième en 1846. On peut espérer que l'auteur a laissé le manuscrit des deux derniers volumes, d’autant plus qu’il devait s’y trouver sur son terrain .favori, celui de la politique. Au reste, il avait déjà livré au public, en 18-48, sous le titre : De la société première et de ses lois, un fragment de cette troisième partie de son grand ouvrage, fragment qui renferme ses vues sur les principes de l’ordre social. Déplus, quelques années auparavant, il avait résumé en un petit livres les idées sur la religion qui avaient été ou qui devaient être développées dans le même ouvrage (De la religion, 1841).
L’Esquisse d’une philosophie présente un ensemble imposant. C’est le seul ouvrage de notre littérature qui, prenant son point de départ dans la spéculation ontologique, embrasse de là l’universalité deschoseset, parconséquent, l’universalité des sciences, sans abandonner néanmoins cette région des principes où les sciences se rencontrent et où elles laissent apercevoir l’unité fondamentale en vertu de laquelle elles relèvent de la philosophie.
Lamennais se refuse à prendre pour principe soit l’infini soit le fini, soit Dieu soit l’univers séparément. Ce sont, à ses yeux, deux faits primitifs, également donnés, également indémontrables, que la philosophie ne doit pas prouver, mais seulement admettre, deux termes dont
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elle sacrifiera toujours l’un lorsqu’elle ne les posera pas tout d’abord simultanément. Cependant l’infini et le fini ont un terme commun, l’idée fondamentale de l’être, l’être absolu, la substance une et infinie. Or, la notion de l’être infini renferme celle de trois propriétés distinctes sans lesquelles on ne pourrait le concevoir et qui n’en altèrent pas l’unité essentielle. Ces propriétés sont la puissance, puis l’intelligence et enfin l’amour, l’amour qui ramène les propriétés essentielles à l’unité de la substance et qui accomplit en Dieu l’unité dans la distinction. Comme l’être infini est un de l’unité la plus absolue, il s’ensuit que chacune de ses propriétés est l’être tout entier selon sa substance; et, d’un autre côté, comme ces propriétés sont essentiellement distinctes entre elles, il s’ensuit qu’elles subsistent d’une manière individuellement distincte dans cette unité. Mais l’individualité intelligente constitue la notion de personne. Doncil existe trois personnes dansl’unité del’êtreabsolu, et ces trois personnes coexistantes dans la substance une et infinie, c’est Dieu. Chacune d’elles possède d’ailleurs la nature divine tout entière, car la nature d’un être n’est que cet être même, en tant que déterminé. Ce n’est pas tout. La puissance est nécessairement le principe des deux autres propriétés ou personnes ; elle engendre l’intelligence, et l’amour, qui ne peut être engendré, procède de l’une et de l’autre. En d’autres termes, les trois personnes sont le Père, le Fils et l’Esprit. C’est ainsi que Lamennais retrouve toute sa métaphysique dans les confessions de foi de Nicée et de Constantinople, sans nous faire grâce du fiUoque. Il y a des moments où l’on dirait qu’il s’est plu à paraphraser le symbole d’Âthanase.
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Le procédé qui consiste à chercher dans les formules de la foi traditionnelle l’expression des vérités spéculatives, est à la mode dans la philosophie allemande. C’est un hommage rendu à l'autorité de la tradition et, en même temps, une base de transaction entre la science et la théologie positive. Mais ce procédé manque de rigueur scientifique. En vain Lamennais proteste-t-il qu’il ne pense pas à recevoir le dogme chrétien des mains de l’Eglise, en vain assure-t-il qu’il y est conduit logiquement; il est trop évident qu’il ne serait jamais arrivé à ce résultat, s’il n’eût été guidé par la dogmatique. Nous ne pouvons, quant à nous, voir dans ces constructions à priori de la Trinité qu’un jeu puéril ou une naïve illusion. L’histoire nous apprend comment les symboles se sont formés. Elle nous fait voir dans leur rédaction la combinaison du sentiment chrétien et de la métaphysique de l’école, elle nous y montre les compromis des partis et les méprises d’une exégèse encore grossière. Dès lors, comment y reconnaître les révélations de la raison impersonnelle du genre humain? Lamennais était trop peu historien pour sentir la force de cette objection, mais il était sensible au reproche d’avoir cousu à sa robe de philosophe un lambeau de la soutane du prêtre, et il est revenu plusieurs fois sur sa distinction des personnes en Dieu, en déclarant qu’il n’entendait par là qu’une spécification du mode d’être essentiel à Dieu. C’était expliquer une terminologie vicieuse par une subtilité insaisissable '.
Une idée importante se déguisait, au reste, sous une
1 Voyez la note qui termine le 4' volume de l'Kiquiue.
Lamennais.
terminologie mal choisie. Nous voulons parler de l'idée d’une' distinction dans la Divinité. C’est au moyen de cette distinction que la spéculation moderne a cherché à expliquer la création. Voici comment Lamennais résout le problème. L’intelligence divine ou le Verbe renferme les idées ou types éternels des êtres finis. Le principe de distinction en Dieu ne distingue pas seulement les propriétés ou personnes divines, mais encore les idées qui subsistent dans le Verbe. Créer, c’est produire ou réaliser au dehors ce qui auparavant n’avait d’existence que dans l’entendement divin. La matière correspond, dans l’univers, à ce qu’eslen Dieu le principe de distinction, elle n’est que ce principe même réalisé extérieurement, et devenu hors de Dieu la limite des êtres dont il distingue en lui les idées en les terminant. Dieu, en créant, ne tire pas du néant une substance nouvelle, il tire de soi l’être qu’il donne; la création est donc de la même substance que Dieu , substance qui existe ainsi à deux états divers, l’un Qni et l’autre infini. La création est à la fois en Dieu et hors de Dieu, unie à Dieu par tout ce qu’il y a de positif en elle, et séparée de Dieu par ce qu’il y a de négatif en elle, c’est-à-dire par la limite qui est à la fois de l’essence de la création et contradictoire avec l’essence de Dieu. C’est pourquoi les lois de l’univers ne sont autre chose que les lois de Dieu manifestées extérieurement sous les conditions de la limite. Ainsi l’acte de la puissance créatrice est éternel, il s’accomplit dans un présent indivisible; mais le terme de cet acte, le monde créé, n’est pas éternel, car il n’apparalt que sous les conditions de la limite, c’est-à-dire, relativement à la durée, sous les conditions du temps. Enfin, la création est à la fois nécessaire et
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contingente ; elle est nécessaire dans les idées éternelles qui la représentent et qui ne sont que l’ètre infini luimême se concevant en tant que participable ; elle est contingente dans son rapport à l’acte qui réalise ces idées, ainsi que dans ces idées mêmes actuellement réalisées, car la condition de leur réalisation est la limite. Du reste, Dieu est libre en créant, car son motif pour créer est le type même de ce qui peut être, et, si ce type est infini en soi, il est fini en ce qu’il ne peut jamais être actuellement réalisé ; or, le motif de Dieu, n’étant point infini, ne peut non plus être nécessitant.
a O Dieu ! s’écrie Lamennais en terminant cette démonstration, oui, tout est de vous, et n’est pas de vous uniquement comme l’effet, le produit de votre opération toute-puissante, mais comme un écoulement de votre être indivisible et immuable. Toujours un, toujours infini, ce que vous créez, vous le tirez de vous-même : vous vous donnez à votre créature, et vous vous donnez selon tout ce que vous êtes, comme Père, comme Fils, comme Esprit. Elle n’est pas vous : elle est, elle sera perpétuellement à une distance infinie de vous ; et néanmoins son être est quelque chose de votre être, sa substance quelque chose de votre substance, sa force, son intelligence, sa vie, une participation de votre puissance, de votre intelligence, de votre vie. Car d’où serait-elle et comment serait-elle, si elle n’était pas de vous, si elle possédait quelque réalité qui ne fût pas originairement en vous, ô Dieu, qui êtes le principe de tout? »
Telle est la tentative de Lamennais pour résoudre l'éternel problème de la pensée humaine, les rapports du fini eide l’infini, du monde et de Dieu. Celte tentative
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rappelle les travaux philosophiques par lesquels l’Allemagne a essayé d'échapper en même temps au déisme et au panthéisme, et de concilier ce qu’on appelle l’immanence et la transcendance de Dieu. A côté de ces ressemblances qui sont, sans doute, des emprunts, l’hypothèse ontologique de Lamennais (l’ontologie n’est jamais une démonstration, mais seulement une hypothèse) présente des éléments originaux fort dignes d’attention. La partie faible du système nous paraît être sa tendance trop purement métaphysique. Ce premier livre de Y Esquisse est moins une théologie qu’une philosophie de la nature. Le Dieu de l’auteur est essentiellement!’ être et la substance. L’Esprit lui-même, qui est l’amour, ne se montre guère, dans l’ouvrage dont nous parlons, que comme puissance cosmogonique. Que dis-je? Le Père, le Fils et le Saint- Esprit revêtent bientôt tous les trois ce rôle. Le premier était la puissance, il devient le mouvement; le second était l’intelligence, il devient la lumière et la forme; l’Esprit était l’amour, il devient la chaleur et la vie. Les attributs moraux de Dieu préoccupent moins Lamennais que ses modes d’être; et, pour tout dire, la liberté de Dieu est nommée, mais elle n’est point expliquée, elle n’entraîne aucune conséquence dans le système, elle y reste un hors-d’œuvre.
11 en est à peu près de même dans les chapitres qui traitent de l’homme. Ces chapitres s’ouvrent par l’examen de la question du mal. Suivons l’auteur dans cette nouvelle étude.
Lamennais voit dans le mal physique une conséquence de la limitation inhérente aux choses finies, une simple imperfection, partant une condition inévi-
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table de la création. Le mal est donc un moindre être, un moindre bien ; c’est un bien, mais un bien dont nous ne voulons regarder que la limite. Comme mal, il n’est que le résultat de la comparaison qu’établit notre esprit entre l'être relatif et letre absolu, entre notre existence finie etcelledu bien infini. Cette notion privative du mal est spécieuse. Mais est-elle d’accord avec le sentiment instinctif do l'homme? Quelqu’un pourra-t-il jamais se persuader qu’une douleur atroce n’est qu’un moindre bien? Faut-il regarder la souffrance et la jouissance comme ne différant que parle degré? L’imperfection est elle synonyme du mal , et no peut-on se représenter pour l’homme fini et limité un état qui constituerait une perfection relative et exclurait la douleur ? Enfin, le mal physique n’a-t-il pas avec le mal moral de secrètes analogies qui ne permettent pas de résoudre isolément les questions relatives au premier? Le péché n’est-il pas le véritable aiguillon de la mort? Autant nous sommes éloigné d’admettre comme réelle la solution qui explique la douleur par une chute de l'espèce, autant nous sommes obligé d’avouer que Lamennais n’a pas considéré la question du mal sous toutes ses faces.
Nous en dirons autant de la question du péché. L’homme, selon Lamennais, est placé entre deux principes. celui de l’unité qui est Dieu, et celui do l’individualité qui est le moi. Ces deux principes sont nécessaires, car chacun d’eux, isolé de l’autre, détruirait l’ètre. Leur équilibre, ou plutôt la subordination de la loi d’individualité à la loi d’unité, constitue le bien. Au contraire, la prédominance de l’individualité sur l’unité constitue le mal ou le péché. Cette prédominance peut d’ailleurs
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se ramener à celle de l’organisme et de ses lois sur les lois plus élevées de la nature humaine. Ce qui est certain, c’est que le mal, en tant que possible, dérive des nécessités mêmes de la création.
En .tant que réel, le mal est ramené par Lamennais à la liberté de l'homme. Mais cette liberté ne figure ici que pour mémoire, et l’auteur n’aborde aucune des questions qu’elle soulève. On peut même dire qu’il n’a pas soupçonné l’existence de ces questions, puisque, tout en parlant de liberté, il déclare que l’imperfection de la volonté, résultant de la limitation «le l’être créé, rend inévitable l'existence effective du mal. Or, si le mal provient de la liberté, il n’est pas nécessaire. 11 y a contradiction à dire que l’homme est libre en péchant, et que le péché est une conséquence inévitable de la nature humaine.
D’un autre côté, si le péché n’est pas libre, comment jieut-il être péché, c’est-à-dire imputable? D’où provient le sentiment qu’a l'homme de sa liberté et de sa responsabilité? D’où provieut le remords? D’où provient la notion même du péché? Car il ne faut pas se faire illusion, l’homme croit à la liberté absolue et au péché absolu, et les termes mêmes de péché et de liberté n’ont pas d’autre sens. Aussi ces termes changent-ils do sens dans les pages de Lamennais A l’en croire, le mal moral, comme le mal physique, n'est que l’expression du fini dans le bien; purement négatif, le mal n’est qu’un moindre être, et ce moindre être est encore un bien. Le mal est donc un bien limité, c’est-à-dire qu’il n’est pas proprement un mal, et le bien, étant toujours limité, est toujours un mal, c’est à -dire qu’il n’est pas propre-
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ment un bien. En d’autres termes, le mal et le bien sont des termes purement relatifs. Nous y consentons, mais nous demandons qu'on reconnaisse combien cette notion diffère du sentiment instinctif de l’humanité, et nous exigeons qu’on explique la présence de ce sentiment. La méthode de Lamennais est trop métaphysique, et c'est pourquoi elle passe à côté de ces questions capitales. Le péché est avant tout un fait intérieur, un phénomène subjectif; on s’égare du moment qu’on se refuse à l’envisager ainsi.
L’Esquisse d’une philosophie renferme une grande lacune. Le christianisme n’y tient guère plus de place que dans les livres des éclectiques. Nous n’ignorons pas qu’il devait en être question dans les volumes restés inédits; mais le petit livre l)e la religion nous montre dans quel sens. L’écrivain, dans cet ouvrage, se borne à rechercher un élément vrai et durable sous l’enveloppe des formules traditionnelles. Quant à l’Evangile, quant à la personne et à la vie du Christ, quant à la vertu de sa parole et à la puissance de sa mort, quant au salut que les âmes, depuis tant de siècles, cherchent et trouvent en lui, ce sont autant de sujets qui appartiennent assurément à une philosophie sérieuse, mais dont Lamennais a été détourné par le caractère spéculatif de son système. Il faut retourner aux Discussions critiques pour trouver quelques pages senties sur Jésus-Christ L’intelligence historique manquait d’ailleurs à Lamennais, au moins en ce qui concerne la religion. Comme la plupart des catholiques, il ne voyait dans le christianisme qu’un
' Voy. p. 144 et 145.
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enchaînement de dogmes plus ou moins abstraits. Comme la plupart des catholiques aussi, il avait peu de souci du vrai sens de l’Ecriture et forçait volontiers les passages pour en tirer quelque confirmation de ses vues. Son commentaire sur les évangiles est un curieux exemple de ce travers.
La principale préoccupation de Lamennais en matière religieuse a été de combattre l’idée du surnaturel. Cette préoccupation se trahit dans la plupart des écrits qu’il a composés depuis sa rupture avec Rome. Le Christianisme est à ses yeux un système de vérités profondes, éternelles, mais défigurées par la croyance à l’ordre miraculeux, et il faut que le christianisme se dépouille de ce caractère, il faut qu’il se transforme pour continuer à présider aux progrès de la société. « Cette transformation, difficile et lente, mais certaine, commence à s’opérer sous nos yeux. Elle marquera, dans l’histoire de l’humanité, l’un de ces moments solennels qui ferment une ère et qui en ouvrent une autre, où tout semble périr et où tout renaît, où des sombres abîmes du passé un nouveau monde surgit, et, comme un coursier plein de jeunesse et de vigueur, s'élance dans l’espace sans bornes. »
Il nous semble difficile de croire que toute la question soit là, et nous demandons si, au lieu d’exclure d'emblée le surnaturel par des considérations d’une valeur toujours un peu douteuse, il n’eût pas été plus à propos de montrer que la discussion sur le caractère miraculeux du christianisme est une discussion oiseuse. On trouve encore beaucoup de personnes, il est vrai, qui font du miracle la clef de voûte de l’Evangile; on en trouve qui
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appuient toute leur apologétique sur la possibilité et la réalité des faits de cet ordre; on en trouve qui s’imaginent que la religion de Jésus tombe ou demeure avec la notion d’une intervention immédiate de Dieu, et qui n’ont plus ni Sauveur, ni révélation, ni Ecriture, si elles n’ont une Ecriture inspirée, une révélation surnaturelle et pour Sauveur la seconde personne de la Trinité. Les ennemis du christianisme ne sont pas plus intelligents que ses défenseurs; on les voit tous les jours encore diriger leurs attaques contre les faits extraordinaires de l'histoire biblique; Strauss a cru percer la foi chrétienne au coeur en niant les miracles, et il ne s’est pas aperçu que son épée n’avait que troué un vieil habit. Ces discussions, encore une fois, n’ont de sens que lorsqu’il s’agit d’8ttaquer ou de défendre un système d’autorité ; montrez que l’autorité est vaine, prouvez que ses droits sont illusoires, et la question du surnaturel n’a plus de portée. A quoi bon examiner si le miracle est possible ou impossible? A quoi bon rechercher si le miracle a ou n’a pas de valeur probante? A quoi bon se demander si le miracle peut ou ne peut pas être prouvé, si lè témoignage historique suffit ou ne sufût pas pour en établir la réalité? Tout cela est à sa place lorsqu'il s’agit de trouver des titres à une révélation qui, sans contact avec l’àme humaine, doit prendre son point d’appui dans quelque chose d’extérieur à elle-même et offrir, en quelque sorte, des lettres de créance visibles et matérielles. Mais ce système apologétique est contradictoire. L’autorité qui doit prouver toutes choses s’appuie sur une notion débattue, sur des faits contestables, de sorte que le certain repose sur l’incertain. L’autorité
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tourne à jamais dans un cercle vicieux, parce qu’elle ne peut, sans abdiquer son caractère, en appeler au sentiment religieux qui est cependant, en religion, le seul clément de la certitude. Que le chrétien s’affranchisse de la superstition de l’autorité, qu'il reconnaisse une révélation dans tout ce qui est divin, qu'il reconnaisse le divin dans tout ce qui est saint et vrai; en d’autres termes, qu’il juge des choses religieuses d'après leur caractère intrinsèque et non d’après une attestation extérieure, et il verra l’Evangile se transfigurer à ses yeux. Il n’aura plus besoin du prodige. Il renoncera à opposer stérilement ce qui est de l’homme et ce qui est de Dieu, ce qui est naturel et ce qui est surnaturel, comme si Dieu ne pouvait se révéler dans la conscience de l’ homme, comme si l’homme n’était pas fait à l’image de Dieu. Il entrera en rapport direct avec la vérité et n’aura désormais pas plus d'intérêt à repousser qu’à admettre le miracle.
Il est temps de nous séparer de [.amennais. Nous ne cacherons pas le respect affectueux que nous a inspiré ce sincère amant de la vérité. Sa grandeur est dans cette sincérité. Ses écrits ont été ou réfutés par lui-même ou rendus suspects par le changement de ses opinions; son caractère et son talent restent entourés de peu d’autorité, parcequ’il aosé répudier son passé; partagée entre des tendances opposées, sa vie manque nécessairement d’unité et offre un facile thème de critique aux plus petits esprits. Mais, au fond, combien cette vie, toute remplie de ce que le monde appelle inconséquences, est plus
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sainte que tant d’existences dont l’uniformité est due au parti pris. Combien il y a plus d’amour de la vérité dans celle recherche incessante que dans les systèmes tout faits; combien plus de foi dans ce scepticisme apparent que dans les banales formulas dont se servent les gens ménagers de leur réputation. Il est certain que, cédant à son ardeur naturelle, Lamennais avait embrassé avec trop d’ardeur la cause qu’il fut contraint depuis d’abandonner ; mais il est d'autant plus intéressant de voir que ces gages donnés à un parti ne purent étouffer en lui le besoin de la sincérité, ni arrêter le développement intérieur produit par la réflexion et l'expérience. Lamennais a eu deux de ces torts que le vulgaire ne pardonne pas : il a porté sa pensée, avec un sérieux profond, avec une activité incessante, sur tous les sujets, et, quand sa pensée eut inodiflé ses convictions, il n’a pas hésité à se l’avouer à lui-même et à l’avouer au monde. Lamennais a fait mieux que de fournir à la science un nombre plus ou moins grand de travaux ou de solutions, il a fourni à l’humanité l’exemple d’un homme qui osa être infidèle à ses écrits, à son passé, à ses disciples, à son Eglise, afin de rester fidèle à la vérité.
LA CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS
La correspondance de Lamennais a été mise au jour par les soins de M. Forgues, auquel l'illustre défunt a confié la publication de ses œuvres posthumes. En tète de ces volumes, l’éditeur a placé des souvenirs auxquels nous empruntons quelques pages. Bien que son crayon laisse à désirer quant à la pureté et à la finesse du trait, le portrait qu’il a esquissé ne manque pas de physionomie.
Malade et fatigué, Lamennais avait été envoyé, en 1826, aux bains de Saint-Sauveur. «Ma mère, raconte M. Forgues, m’y avait conduit pour compléter une guérison difficile et lente. C’est là qu’elle reçut de M. de Vitrolles une lettre qui lui recommandait son illustre ami.
• Paris, ch ci Paulin et Lechevalier, 1858 ; 2 vol. in-8°. Je crois devoir compléter le travail précédent par quelques extraits d'un articlo sur la correspondance de Lamennais. Cette correspondance jette trop de jour sur le caractère, les vues, les transformations de l'écrivain pour qu'il soit désormais possible de parler de Lamennais sans tenir compte de la publication de M. Forgues.
U CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS
Je fus naturellement chargé d’aller porter à celui-ci les assurances et les offres de service que comportait une pareille recommandation.
« J’avais alors treize ans. Le nom do Lamennais était pour moi une sorte de mythe. Au petit séminaire de Bordeaux, où j'avais passé deux années, rarement je l’avais entendu prononcer; mais ce nom revenait souvent dans les lettres de M. de Vilrolles; souvent aussi , dans les conversations politiques du temps, il trouvait des échos sonores. A mon imagination d’enfant, il représentait un de ces princes de l’Eglise qu’on voit sur les fresques ou les vitraux de cathédrale, avec les clefs, le livre ou l’épée symboliques, dans une draperie éclatante ou sombre, la barbe ruisselant sur la poitrine, le geste inspiré, le regard au ciel.
« La désillusion — oserai-je dire la déception? — fut aussi complète qu elle put l’élre.
« On m’introduisit dans une très-petite chambre, à l’arrière d’une de ces maisons plaquées aux rochers qui composent l’unique rue du village pyrénéen. Le Gave y envoyait son grondement sourd et monotone ; une petite cascade plus voisine, la fraîche plainte de ses eaux brisées. Dans une sorte de pénombre grisétre, je distinguai deux hommes: l’un maigre et chétif, la tète abaissée sur sa poitrine, assis dans un grand fauteuil de paille : l’autre, débouté côté de lui, la tète haute, les épaules effacées, le regard animé; figure méridionale, brune et grasse, aux contours arrondis et fermes : sans caractère bien marqué, cependant, et de celles qu’on peut voir tout aussi bien sous le képi du soldat que sous la calotte du prêtre.
LA CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS
« Le premier élait Lamennais ; le second , son compagnon de route, son garde-malade, était l’abbé de Salinis.
« Tous deux me firent accueil, m’annoncèrent qu’ils viendraient remercier ma mère ; tous deux m’engagèrent à revenir les voir souvent, le matin, le soir, quand je voudrais. Je me trouvai ainsi , moi chétif, de plain-pied, sans pouvoir en apprécier la valeur, dans cette intimité que m’eussent enviée bien des puissants de la terre.
« Elle me devint bientôt précieuse, à mon point de vue tout particulier, et parce qu’en définitive je m'amusais beaucoup, qu’on me passe l’expression, en compagnie des deux abbés. Ils m’emmenaient dans leurs promenades, qui jamais n’étaient bien longues. Nous descendions ensemble les sentiers tortueux de Cythère (jardin public de Saint-Sauveur). Lamennais, bientôt à bout de forces, demandait à s’arrêter sous quelque bouquet d’arbres. On s’asseyait sur le gazon : l’abbé de Salinis parfois nous quittait, et alors, ou n’ayant rien à me dire, ou ménageant sa faible poitrine, Lamennais tirait de sa poche son Imitation de Jésus-Christ, en latin, qu’il m’invitait à traduire tout haut, interrompant çà et là mon affreux mot à mol par des commentaires pleins d’onction et de grâce.
« L’abbé de Salinis revenait sur ses pas. Il encourageait Lamennais à user un peu doses forces renaissantes. Lentement, bien lentement, nous descendions au bord du Gave , nous franchissions la passerelle tremblante, nous remontions sur l’autre revers, dans do fraîches prairies. C’est là, je m’en souviens comme si c’était hier,
LA CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS
qu’un jour nous passâmes toute une heure à jeter des pierres dans l’étroite haie ménagée entre les pierres sèches des murs d’une petite bergerie. C’était à qui mettrait le plus de cailloux dans cette cible improvisée. L’abbé de Salinis nous battait sans peine à ce jeu ; mais je crois que Lamennais s’en tirait encore moins bien que moi. »
M. de Vitrolles, qui joua un rôle si extraordinaire dans les événements de 1814, était l’un des plus anciens, et demeura l’un des plus fidèles 8tnis de Lamennais. Celui-ci allait souvent déjeuner chez M. de Vitrolles. M. Forgues, admis dans l’iatimité de ce dernier, a raconté ces matinées de la rue Saint-Lazare, auxquelles il se trouvait associé : « Lamennais arrivait h pied, animé par la marche; presque toujours un peu d’embarras dans ses premières paroles, embarras passager oii se révélait le solitaire, et qu'emportait le premier sourire, à moins qu’un étranger, toujours maudit in petto, ne se trouvât de la fête. La réserve durait alors jusqu’au départ de ce tiers malencontreux : je dis « tiers» pour ne me pas compter, et rester ainsi dans le vrai. On passait alors dans la salle à manger, où j’aurais voulu voir les écrivains si bien informés qui représentent Lamennais comme « sensible aux jouissances de la bonne chère. » Non que la chère fût â dédaigner, mais jamais, quoi qu’il en ait pu dire par plaisanterie, Lamennais n’a pris garde à ce détail. La conversation gardait, en général, aussi longtemps que durait le repas, une allure un peu vagabonde. C’était les bruits de ville, les nouvelles de salon, les amis dont on s’informait, et ce grain de médisance qui se retrouve partout où l’on cause. Mais, revenus dans
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le cabinet de travail, petite pièce étroite où se démenait, assez mal à l’aise , la fantaisie péripatéticienne de Lamennais, peu à peu l’entretien devenait didactique, la discussion s'ouvrait en forme, et les théories, amenant à leur suite un long train d’arguments, remplaçaient le dialogue familier.
« Ce que Lamennais déployait alors de science et de méthode, il faut renoncer à en donner l’idée autrement que par une insuftisante comparaison. Supposez qu’on ouvre devant vous un de ces in-quarto poudreux de l’ancienne théologie , où M. de Talleyrand prétendait , assure-l-on, qu’il faut puiser l’art des discussions diplomatiques ; un de ces livres où la logique s’étale, inexorable, dans tout son luxe, groupant tour à tour, et divisant, subdivisant ses ressources, comme le manœuvrier militaire, ses régiments, bataillons, compagnies et pelotons ; supposez qu’une main alerte tourne rapidement les pages de ce livre sous vos yeux éblouis, vous laissant à peine le temps de déchiffrer au passage les titres et sommaires de chaque chapitre, d’en saisir la distribution par paragraphes; à la place des subtilités de l’érudition sacerdotale, mettez les notions les plus élevées de l’histoire et de la philosophie, et vous vous rendrez compte, par h peu près, du genre d’intérêt qu’avait un monologue de Lamennais, comme aussi de l’application soutenue qu’il imposait à ses auditeurs, et de l’espèce de lassitude, mêlée d’étonnement et d’admiration, qui parfois les venait saisir. Lamennais parlait comme il lisait, comme presque seul il pouvait lire, d’un coup d’œil absorbant la page-entière, si ardu que fût le sujet, si abstraites que fussent les déductions, si enchevêtré que fût le style. Il
Là CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS.
lallait donc le suivre pas à pas, sans broncher, el on était en pleine lumière. A la moindre distraction, le fil se brisait, et on restait comme enfoui dans une profonde obscurité.
« Contre celle autorité dogmatique (il l’avait vue aussi absolue el voulant imposer des conclusions si différentes I ) l'esprit de Ai. de Vilrolles se révoltait fréquemment. Violant, comme à regret, les lois de l'hospitalité, il entrait en lice, moins pesamment armé sans doute, mais avec la dialectique précise el serrée que donne l'habitude des discussions du monde. Sa pensée ne se développait pas avec autant d’ampleur; elle n'en allait que plus droit au but. Kilo se passait de bien des précautions, et un logicien de profession y eût probablement signalé des lacunes, des déductions interverties, des axiomes hasardés el qu’on n’était pas tenu d'admettre de prime abord : elle n’en portail pas moins, pour un moment, le désordre dans les preuves si bien alignées par son antagoniste. Celui-ci étuit contraint de revenir sur ses pas, de reprendre en sous-œuvre son laborieux échafaudage, et il le faisait avec une patience exemplaire, une obstination égale h sa patience.
« Rarement, quelquefois cependant, un peu d'irritation se mêlait à cette escrime d’intelligences. La chaleur du débat, l'ébullition des idées, le choc des principes opposés amenait un mot piquant, Une allusion qui pouvait désobliger. Arrivé à ce point, le débat se calmait comme par enchantement, et dans les adieux qui suivaient, il y avait surcroît de tendresse, élan de vieille amitié, désir évideul de tout oublier et do tout pardonner. Les mains s’unissaient dans une cordialeélreinle, les
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bras s’ouvraient et on ne se quittait qu’après le baiser de réconciliation et de paix. »
On peut comparer avec ce portrait celui qu’a tracé un juge moins favorablement prévenu en faveur de Lamennais. Nous voulons parler du cardinal Wiseman. Voici comment, dans un ouvrage récent, il s’exprime sur le compte de l’écrivain français : a II est difficile d’expliquer le secret de l'influence qu’il exerçait sur les autres hommes. Son aspect, sa figure, n’avaient en réalité rien d’imposant. Il était do petite taille, chétif, sans fierté d’attitude, sans autorité dans le regard, sans aucune grâce extérieure. C’était donc dépourvue de tout aide que sa langue, organe puissant, émettait une merveilleuse succession de pensées à la fois claires, profondes et fortes. J’ai eu parfois, à différentes époques, de longs entretiens avec lui, et je l’ai toujours trouvé le même. La tête penchée en avant, les mains jointes devant lui ou passées doucement l’une dans l’autre, une simple question faisait jaillir de lui un flot d’idées dont le courant spontané, uni, que rien ne ridait à sa surface, rappelait celui d’un frais ruisseau dans les prairies brûlées par l’été. Il s’emparait du sujet dans son ensemble, le divisait par chapitres, comme Massillon ou Fléchier l'eussent pu faire, et avec la même symétrie; puis, prenant une à une toutes ces divisions, il ne les quittait que développées, expliquées, éclaircies; seulement alors il concluait. Sa parole était restée toujours douce, un peu monotone; il y avait d’ailleurs peu d’interruptions et d'hésitations, et la phrase était si bien polie et si élégante que, venant à fermer les yeux, vous auriez pu vous figurer qu’il vous lisait un volume amené.
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par de longs travaux, à sa forme la plus parfaite. »
Les principaux traits de la vie de Lamennais sont assez connus pour qu’il soit inutile de les rappeler. Peu de temps avant sa mort il s’était occupé de recueillir ses lettres. 11 en écrivait, dit-il quelque part, près de mille par an, et les volumes que nous annonçons nous le font connaître comme le plus exact, le plus fidèle des correspondants. Il n’est pas parvenu à rassembler tous ces documents de ses mobiles opinions. Beaucoup de lettres, sans doute, avaient péri. D’autres ont été obstinément dérobées à la publicité par ceux là mêmes à qui elles avaient été adressées. Une dame, qui en avait plus de quatre cents, et qui, après une longue amitié, se trouvait séparée de l’écrivain par les passions politiques et les croyances religieuses, refusa formellement de lui laisser prendre copie de celle correspondance. Enfin, la nièce de Lamennais, sa légataire universelle, s’est opposée à ce que M. Forgues, légataire des manuscrits, ajoutât par sos propres recherches aux lettres qui avaient été expressément remises à ses soins. Un arrêt de la cour d’appel, faisant prévaloir le texte du testament sur les intentions du testateur, a forcé l’éditeur de mutiler de ses propres mains le monument qu'il voulait élever à la mémoire d’un maître vénéré.
Il faut tenir compte de ces circonstances en jugeant la correspondance de Lamennais. Telle qu’elle nous est livrée aujourd’hui, elle n’embrasse qu’un espace de vingt-deux années, de 1818 à 1810, et encore n’otfret-elle que peu de lettres pour le commencement et la fin de celte période. D’ailleurs, l’écrivain n’accorde pas un égal degré de confiance à tous ses correspondants : il en
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est dans le nombre, tels que M"' de Tremereuc et Mu* de Lucinière, excellentes filles qu’il avait connues aux Feuillantines de l’abbé Carron, à qui il écrit avec une fidélité d’affection qui l’honore, mais avec lesquels il ne peut guère s’entretenir que du bout des lèvres. On trouve aussi plus de cérémonie et de politesse que d’intérêt dans les lettres au marquis de Coriolis, noble provençal qui avait rimé un poème sur Clovis, et qui, malgré son royalisme, était évidemment très-flalté d’avoir un correspondant aussi illustre que Lamennais. Les lettres les plus précieuses du recueil sont celles qui sont adressées à M. Berryer, et celles, en beaucoup plus grand nombre, que recevaient M. etM“" do Senfft. M. de Senfft était ministre d’Autriche à Turin et plus tard à Florence. Une différence croissante d’opinions ne parvint pas à détruire la liaison que Lamennais avait formée avec lui et sa famille.
La correspondance de Lamennais ne nous fait pas connaître l’auteur sous un jour essentiellement nouveau, mais elle confirme d’une manière remarquable ce que ses ouvrages nous avaient appris de son caractère et de ses passions.
L’homme privé, dans Lamennais, est bon, simple, sans prétention ; il est aimant et aimé. Habituellement rêveur et raisonneur, il se laisse aller, dans un cercle d’amis intimes, à de bons rires dont le souvenir l’égaye encore après bien des années. Cependant, sa plaisanterie est acre et va parfois jusqu’à la grossièreté. Il a commenté f Imitation ; il parle, dans une lettre, des châteaux mystiques de sainte Thérèse; mois, il faut bien le dire, son mysticisme n’est ni profond, ni habituel. Il ya plutôt
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du Jean- Jacques Rousseau en lui. Il a, du philosophe genevois, l’imagination ardente, la crédulité enfantine, la misanthropie, les utopies vaines, la fibre déclamatoire. Doux avec ceux qui l’approchent, sachant différer de ses amis sans rompre avec eux, il n’a que haine et mépris pour ce qui fait obstacle à ses vues. Du reste, il montre une grande droiture, une bonne foi parfaite, un besoin sincère de lumière et de vérité.
On connaît le style de Lamennais. La correspondance que nous annonçons ajoutera certainement à sa réputation d’éloquence. On s’étonnera de l’aisance, de l’énergie, des ressources de langage qui distinguent ces lettres écrites au milieu des soucis et des préoccupations d’une vie guerroyante. Autant il y a de monotonie, et, pour tout dire, de stérilité dans le fond, autant il y a de variété dans l’expression. Lamennais est, avec Chateaubriand, le plus grand maître d’invective que nous offre la langue française. L’objet de ses injures est toujours le même: le pouvoir du jour; mais l'écrivain trouve sans cesse dans sa verve haineuse de nouveaux sarcasmes, de plus insultantes épithètes. Comme l’abondance des idées n’est pas égale chez lui à la vigueur du langage, il en résulte que ses lettres tombent fréquemment dans la déclamation, ce genre que Lamennais lui-même a si bien défini : un discours véhément et qui ne prouve rien. Ce n’est pas tout. L’indignation emporte souvent notre auteur au delà des limites du goût et de la raison. Sa colère devient de la rage. Il ne parle plus que de boue et de sang, de boue surtout. C’est au ruisseau qu’il emprunte ses images favorites. 11 devient mesquin, forcené, ignoble dans ses ressentiments.
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Tous les ministres, tous les régimes ont même sort entre ses mains. Sous M. de Villèle, la société est « une société idiote qui s’en va à la Morgue en passant par la Salpétrière. » Sous le gouvernement de 1830, on refoule la France vers la barbarie, on essaye de fonder, avec des Mamelucks, une dynastie de Fatbimites. « Je savais bien assurément, écrit le pamphlétaire fanatique en parlant de M. de Polignac, je savais que cet homme était un sot, mais je ne savais pas qu’il fût un infâme; il a fait ce que Dubois seul avait osé faire jusqu’à présent, et encore en quel temps et sous quel souverain ! » Louis-Philippe est un Louis XI : « Sauf la différence des époques, je trouve une très-grande ressemblance entre ce roi-bourgeois et le roi-citoyen ; même ruse, même astuce, même fausseté, même hypocrisie, même atrocité froide. L’un et l’autre également prêts à tout sacrifier à leur intérêt, sans être retenus par rien de ce que les hommes appellent justice, honneur, conscience; l’un et l’autre également habiles à tromper, également avides, également défiants, également lâches. » Il n’est pas jusqu'aux doctrinaires que Lamennais nous montre « usés par deux ans de pouvoir,et s’en allant cuver le sang qu’ils ont bu. » En revanche, Alibaud a toutes ses sympathies, et ce sont les juges qui, pour lui, deviennent les assassins.
Là où il y a si peu d’indulgence, il ne saurait y avoir de justice. On trouve dans les lettres de Lamennais un certain nombre de portraits piquants, mais sans ressemblance, vigoureux, mais grimaçants. Voici quelquesunes de ses appréciations
M. de Bonald n'est pas épargné. « A propos de spiritualité, dites-moi donc ce que devient celle de M. de B.
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Non, de nia vie je n’ai rien lu de si extraordinaire, de si merveilleux en son genre, que son article sur la propriété littéraire inséré dans la Quotidienne. C’est à pleurer quand on songe à ce qu’était cette raison, et à ce qu’elle est devenue. Pauvre humanité! Et que cela fait faire de tristes retours sur soi-mème! » Et plus tard : « A propos d'homme , je ne sais comment il me vient à l’esprit de vous parler de M. de llonald; la transition est brusque. Ou dit donc que le pauvre homme s’affaiblit extrêmement, — non pas de corps, il est bien portant, — mais c’est l’esprit qui se matérialise et cela fait peine. Quand lame plie tout s’écroule. Chose admirable, que la vigueur de la conscience soit aussi la vigueur du génie! »
Il ne traite pas mieux M. de Chateaubriand : « Le roi et lui, lui et le roi, voilà toute l'histoire de France... Ou ne conçoit pas, et lui moins que personne, que l’Europe se passe de ses talents. 11 lui annonce qu’elle s'en trouvera mal. » — a U dernier écrit de Chateaubriand (Mémoire sur la captivité de Madame ) a eu un immense succès de parti. Les caisses royalistes se sont ouvertes, ce qui est la vraie pierre de touche, et la France a été, d’un bout à l’autre, inondée des phrases, plus que jamais extraordinaires, du grand écrivain national : c’est aujourd’hui son titre. Figurez-vous Ronsard épousant Atala; le chef-d’œuvre en question sera l'enfant issu do ce mariage. Pour être juste, cependant, l’on doit avouer que, dans cette élrango caricature, on trouve, ici et là, des traces d'un talent véritable. Ce n’est pas moi assurément qui nierai celui de M. de Chateaubriand ; je déplore seulement qu'il se plaise à le gâter comme à plaisir. »
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Mais c’est pour les prélats gallicans que Lamennais réserve tous les trésors de son fiel. Il ne peut, sans entrer en fureur, prononcer le nom de l’évêque de Beauvais ou celui de l’évêque d’Hermopolis. « On ne sait pas encore quel parti prendront les évêques sur l'ordonnance relative aux petits séminaires. La plupart se sont montrés disposés h la résistance; mais de toutes ces velléités il n’est encore résulté que peu de chose. Feutrier, comme vous l’avez vu, a publiquement annoncé aux Chambres qu’ils plieraient. Il pourrait bien s’y tromper, pourtant. Cet homme s’enfonce dans le mal tout naturellement, comme une pierre descend dans l’eau. Presque tout l’épiscopat a rompu avec lui ; il n’est entouré que de prêtres déshonorés dans l’opinion, et de quelques jacobins qui mangent ses dîners et vont ensuite se moquer de lui aux cafés du Palais-Royal. »
« Quant à Frayssinous, il convient fort qu’on le laisse où il est. C’est l’homme qu'il faut pour commencer avec avantage la guerre contre l’Eglise. Quand on en aura tiré ce parti, on crachera dessus, et son épitaphe sera faite... Vous avez, mon ami, trop cru à quelques-unes de ces paroles qui ne coûtent rien à de pareilles gens. On vous a montré quelque chose de froid que vous avez pris pour de la modération, et c’était de la haine figée. Si vous saviez tout ce que cet homme, avec sa double autorité, fait dans les provinces, quelle activité pour le mal, quel zèle de persécution, les bras vous en tomberaient des mains, comme disait élégamment en chaire l’archevêque de Paris. »
On a le ton de la correspondance de Lamennais. Les réflexions que lui inspirent les événements ne sont pas
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plus modérées que les jugements dont il frappe les hommes. Sa pensée fiévreuse passe sans cesse du dégoût du présent au rêve d’une humanité pure et d'un avenir sons nuage. Dans les premières années de la Restauration, ses théories ecclésiastiques le portaient naturellement vers le parti absolutiste. Il était favorable à la loi du sacrilège. Il se moquait agréablement « de celte grande parade qu’on appelle le représentatif. » Cependant les mêmes vues qui l’ont d’abord attaché à la monarchie rétablie ne tardent pas à l’en détacher. Le gouvernement est gallican ; or, Lamennais, qui ne conçoit l’Europe que comme une confédération d'états sous la souveraineté du pape, tient le gallicanisme pour le résumé de toutes les hérésies religieuses et sociales. Le voilà donc rangé dans l’opposition. Il devient libéral parce que, pour faire triompher ses principes, il a besoin de la liberté. D’ailleurs, il y a dans cette turbulente nature des aspirations prophétiques, et, avec un indicible dédain de ce qui est, la soif d’une transformation' universelle. On se rappelle les pressentiments exprimés d’une manière si éloquente dans les Soirées de Saint- Pétersbourg. Lamennais, comme M. de Maistre, et bien plus vivement encore, comprend qu’il se trouve sur la limite de deux âges. Plein de cette foi en ses propres vues qui ne l’abandonne jamais, il contemple l'avenir, ses terreurs et ses promesses, sans trop s’en étonner. Le mouvement qui entraîne les peuples l’inquiète moins qu’il ne le réjouit. Utopiste, il se flatte qu’il trouvera dans ce monde régénéré la place que le présent refuse à ses théories. Dès 1826, il écrit : « Nous sommes au commencement d’une immense révolution, qui se lermi-
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nera par la mort ou la renaissance des peuples, mais qui durera, quoi qu’il arrive, aussi longtemps qu’il restera quelques débris apercevables du grand cadavre dont la dissolution a commencé en 1789. » Et l’année suivante : 4 « Il est évident qu’il n’y a plus de conscience européenne ou politique , ou que les données fondamentales ont changé. » Cette note continuera de résonner à travers toute la correspondance. C’est la basse d'un concert de plaintes incessantes contre le clergé qui faiblit, les jésuites qui ne comprennent pas leur siècle, et Rome qui n’ose faire entendre sa voix. Dépourvu de tout sens politique proprement dit, Lamennais a une certaine intuition des grands mouvements de l’humanité. C’est un voyant. « Il n’y a plus que deux choses à lire, dit-il quelque part : le Moniteur et les Prophètes. » Ses lettres offrent, en effet, comme un commentaire apocalyptique des nouvelles du jour.
Après tout, ce qu’il y a de plus intéressant dans la correspondance de Lamennais, c'est la lumière qu’elle jette sur les transformations intérieures, sur le développement spirituel de l’écrivain. Les opinions ecclésiastiques ou politiques ne sont que des symptômes ; elles ne constituent pas la- vie même de l’intelligence; il faut chercher la substance sous la forme. Les lettres publiées par M. Forgues ne sont pas très-explicites, sans doute, mais elles ne laissent pas que de former un commentaire précieux des écrits de Lamennais et de nous aider ainsi à deviner le secret d’une pensée dont les variations ont étonné le monde et scandalisé l’Eglise.
Lamennais est théocrate; il l’est après 1830 comme
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parti que j’ai pris, il y a quelques années, de me fixer ailleurs, et que vous m’avez tant reproché! J’aurais traîné, dans ce désert moral, une vie inutile, me consumant d’ennui et de chagrin. Ce n'était pas lé ma place. J’ai besoin d’air, de mouvement, de foi, d’amour, de tout ce qu’on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines, sur lesquelles rampent, comme d’immondes reptiles, dans l’ombre et dans le silence, les plus viles passions humaines. Le pape est pieux et voudrait le bien mais, étranger au monde, il ignore complètement et l’état de l’Eglise et l’état de la société : immobile dans les ténèbres qu’on épaissit autour de lui, il pleure et il prie; son rôle, sa mission est de préparer et de hâter les dernières destructions qui doivent précéder la régénération sociale, et sans lesquelles elle serait ou impossible ou incomplète; c’est pourquoi Dieu l’a remis entre les mains d’hommes au-dessous desquels il n’y a rien ; ambitieux, avares, corrompus, frénétiques imbéciles qui invoquent les Tartares pour établir en Europe ce qu’ils appellent l’ordre, et qui adorent le sauveur de l’Eglise dans le Néron de la Pologne, dans le Robespierre couronné qui accomplit, en ce moment même, son 93 impérial. Tenez pour certain que nous touchons aux plus grands événements que le monde oit vus depuis un siècle. Une lutte eflroyable va s'engager sur tous les points de l’Europe, et l’issue n’en est point douteuse, quelles que puissent être les alternatives du succès. Encore vingt ans d’un pareil état, et le catholicisme serait mort; Dieu le sauvera par les peuples : que m’importe le reste? Ma politique, c’est le triomphe du Christ ; ma légitimité, c’est sa loi ; ma patrie, c’est le genre hu-
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main qu’il a racheté de son sang. Quelque triste que soit le spectacle que nous avons sous les yeux, notre voyage n’aura pas été perdu; car nous avons acquis la certitude que nos doctrines, comme notre conduite, sont jugées ici à l’abri de tout reproche. Seulement il est probable qu’on ne se prononcera pas publiquement. On ne fera rien pour la vérité, on n'en a pas le courage ; ou ne fera rien contre, les promesses ne le permettent pas ; mais ce silence parlera assez clairement à ceux qui voudront le comprendre. Ce ne seront pas nos gallicans, qui sont tombés dans le dernier excès de l’abrutissement et de la rage ; ce ne sera pas le P. Rosaven, qui ne veut pas qu’on nous juge d’après nos paroles et nos actes, mais sur nos intentions présumées, qu’il compare charitablement à celles de Luther et de Calvin. Et ceux-là ' aussi sont à moitié descendus dans la tombe. »
A la fin d’avril, il écrivait encore : « On (rainera les choses en longueur : nous condamner, on ne le peut pas ; ce serait se condamner soi-mème ; et nous approuver, on ne l’ose pas en présence des souverainetés qui grondent et montrent leurs vieilles dents noires et déchaussées. >1 Lamennais se trompait. L’Encyclique du 15 août 1832 condamna les doctrines de l’Avenir, et cela en termes très-explicites. Lamennais se soumit avec une clause offensante. 11 déclara qu’il ne s’occuperait plus des affaires de l’Eglise, et, quant à la politique, il fit, entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle du saint-siège, une distinction qui n’était assurément pas dans l’esprit de ses théories précédentes et qui an-
' Le» Jésuites. Le P. Rosaven était de l'ordre.
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nonçait qu’une révolution s’était accomplie clans sa manière de voir. La corde trop tendue s’était rompue. Le système avait péri par l’exagération de son principe. Poussée à ses dernières conséquences, la thèse théocratique était arrivée à la négation d’elle-même, et s’était transformée en la thèse contraire. C’est en vain que Lamennais voulut rester neutre. Il fut forcé dans ses retranchements. Rome, l’épiscopat, exigèrent une adhésion sans réserve. Tl la donna, mais malgré lui et pour la reprendre bientôt après. Cependant son âme était aigrie par de sourdes persécutions, par le désillusionnement, par la conscience d’une position fausse, par l’hésitation entre des convictions opposées, par le regret d’une soumission ambiguë. Il ne sut pas observer la neutralité qu’il s’était imposée. On voit l’ancien champion de l’ultramontanisme passer peu à peu du mécontentement à la critique, puis à l’opposition, puis à l’injure. Du reste, il est décidé à s'adonner exclusivement à la politique; il a embrassé une nouvelle cause, celle de la démocratie. La correspondance publiée s’arrête trop tôt, il est vrai, pour nous laisser voir Lamennais devenu démagogue; mais elle nous fait assister à sa transformation. Son langage est aussi fier, aussi assuré que jamais. A celte époque appartiennent quelques-unes des plus éloquentes de ses lettres. On y entend l’écho des Paroles d’un Croyant qu’il écrivait alors même sous les ombrages de la Chenaie.
« Il n’y a maintenant nulle part, écrit-il en 1832, rien à faire pour l’homme de bien. Je déteste également tons les partis qui divisent la France : folie partout, corruption partout. Le catholicisme était ma vie, parce qu’il
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est celle de l’humanité ; je voulais le défendre, je voulais le soulever de l’abîme où il va s’enfonçant chaque jour : rien n’était plus facile. Les évêques ont trouvé que cela ne leur convenait pas. Restait Rome : j’y suis allé, et j’ai vu là le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. L’égout gigantesque des Tarquins serait trop étroit pour donner passage à tant d’immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt ; on y vendrait les peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois personnes de la sainte Trinité, l’une après l’autre, ou toutes ensemble, pour un coin de terre ou pour quelques piastres. J’ai vu cela, et je me suis dit : Ce mal est au-dessus de la puissance de l’homme, et j’ai détourné les yeux avec dégoût et avec effroi. Ne vous perdez point dans les stériles et ridicules spéculations de la politique du moment. Ce qui se prépare, ce n’est aucun de ces changements qui Unissent par des transactions, et que des traités règlent, mais un bouleversement total du monde, une transformation complète et universelle de la société. Adieu le passé, adieu pour jamais : il n’en subsistera rien. Le jour de la justice est venu, jour terrible où il sera rendu à chacun selon ses œuvres ; mais jour de gloire pour Dieu, qui reprendra les rênes du monde, et jour d’espérance pour le genre humain, qui, sous l’empire du seul vrai roi, recommencera de nouvelles et plus belles destinées. »
Nous voilà terriblement loin du point de départ. On nous dispensera d’indiquer la moralité du drame auquel nous venons d’assister. Chose étrange, cependant ! Lamennais, par moments, prend lui-même place parmi les spectateurs; il assiste à la comédie, il la juge. C’est par
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ce jugement d’un bon sens trop passager, d’ une élévation trop rare dans notre auteur, que nous terminerons ces extraits. « Plus je vais, plus je m’émerveille de voir à quel point les opinions qui ont en nous les plus profondes racines dépendent du temps où nous avons vécu, de la société où nous sommes nés, et de mille circonstances également passagères. Songez seulement à ce que seraient les nôtres, si nous étions venus nu monde dix siècles plus tôt, ou, dans le même siècle, à Téhéran, à Bénnrès, à Taïti. En relisant bien des choses que j’ai écrites, je ris de moi-même de bon cœur ; cela me met dans une grande défiance de mes propres idées d’abord, et puis de celles des autres. N’est-ce pas là toujours un profit réel ? »
Quelques jours plus tard, il revient sur les mêmes idées. « Je vous écris au milieu d’un effroyable coup de vent qui emporte les toits et déracine les arbres, espèce d'ouragan mêlé de tonnerre, qui nous arrive après des jours de véritable printemps. Ne voyez-vous pas là une image de notre pauvre vie, que les vents aussi agitent et brisent, et dont ils dispersent çà et là les débris? A mesure que je sens la mienne s’en aller, je me reporte avec plus de charme sur un passé qui ne fut pas non plus sans orages, mais sur lequel, en même temps, la bonne Providence versa de grandes douceurs. Ces longues soirées de la rue du Bac me reviennent en mémoire, je revois tout ce qui était là, et je vous plains, et mon âme s’unit encore à la vôtre. Ah ! croyez-moi, la vraie, la solide, la tendre affection est la seule chose réelle, la seule qui ne passe point ; lorsque tout le reste change, charilas manet. Q’importent les pensées, les
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opinions? Elles ne dépendent point de nous, ou n’en dépendent guère. Nés à Constantinople, à Téhéran, h Bénarès, que seraient pour nous toutes les questions qui remuent si vivement notre Europe passionnée? Dans cet immense conflit d’idées contradictoires, je crois, de part et d’autre, à plus de bonne foi qu’on ne s’en suppose mutuellement, et je ne blâme en moimême aucun de ceux qui, se trompassent-ils, guidés uniquement par leur conscience, ne regardent, ne désirent que le vrai et le bien, complètement détachés de tout intérêt personnel. Je ne saurais exprimer l’horreur que m’inspire tout ce qui tend à rompre le lien d'amour parmi les hommes, tout principe qui autorise à se haïr et à se nuire réciproquement, à cause des manières diverses de penser. N’est-ce pas une grande pitié que cela , lorsqu’on vient à considérer, après quelques siècles, l’espèce de rage qui armait les frères contre les frères pour des questions dont personne aujourd’hui ne se soucie? Ces pleurs, ce sang, pourquoi ont-ils coulé? Les savants disent pourquoi, et les autres ne peuvent les comprendre. C’était bien la peine d’ouvrir mon âme à tant de fureurs, et d’attrister la terre par tant de crimes I Dans sa charité immense, infinie, Jésus-Christ s’écriait : Oh ! si vous connaissiez le don de Dieu I Et qu’est-ce que le don de Dieu, si ce n’est la charité même? Deus charitas. Il enverrait, disait-il, son esprit aux siens. Et qu’esl-ce encore que l’esprit divin, si ce n’est l’amour même, essentiel, éternel, l’amour qui est la vie du Souverain Etre et de tous les êtres? Il viendra, n’en douions point, plus ardent, plus abondant, et enseignera toutes choses h ceux dont les cœurs se dilate-
LA. CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS
ront pour le recevoir, et renouvellera la face de la terre. »
Au fond, la seconde période de la vie de Lamennais s’enchaîne à la première bien plus étroilcment et bien plus naturellement qu’on ne pense. Nous ne voulons pas, en parlant ainsi, faire allusion au lien, d'ailleurs fort réel, qui rattache Ja politique démocratique à la théorie du consentement universel. L’unité de la vie de Lamennais est plus profonde ; elle se trouve dans la constitution même de cet esprit tout ensemble puissant et puéril, pénétrant et borne, grand et infécond. Au milieu des variations de l'écrivain, on s’aperçoit qu’il a non-seulement peu d’abondance et de variété dans les idées, mais encore peu de mouvement réel. C’est que ' son intelligence est essentiellement abstraite. Il ne saisil point les choses dans leur flux incessant, dans leur transformation perpétuelle, dans cet éternel devenir qui est leur fond. L’histoire n’a pas donné la vie à sa philosophie. Il traite les idées et les faits comme des grandeurs fixes, comme des données immobiles. L’absolu qu'il poursuit est un vain idéal, à la fois précis dans ses formes et vide de substance ; c’est un élysée où se retrouve le passé, mais élevé à l’immortalité et réduit à la condition des ombres. Parce que Lamennais n’a pas le sentiment du mouvement des choses, il n’a pas le sentiment de la réalité, qui n’est autre que ce mouvement. 11 est le moins pratique des théoriciens politiques. Il ne comprend ni les affaires ni les hommes. Il offre le type de l’esprit chimérique. C’est un idéaliste forcené. Homme d’une seule idée, d’une idée simple parce qu’elle est abstraite, mais stérile aussi parce qu’elle est simple, il a la
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force et il manque d’étendue. Il ne compte pas avec le fait, avec les erreurs, les passions, les faiblesses, et ses prévisions, alors même qu’elles sont justes, conservent le caractère de généralités creuses. Il est étroit et into- ■ lérant. Il place tout l’enjeu de sa vie sur une carte, tout le fardeau d’un monde sur une conception idéale, et quand il a usé sa théorie en la mettant à une trop rude épreuve, quand elle fléchit sous le poids de la réalité, tout lui manque à la fois, son monde retombe dans le chaos. Il est vrai que Lamennais relève ce monde, le reconstruit, mais pour le placer de nouveau sur un appui non moins frôle. De nouveau il enfle de vent une bulle que son imagination peint encore des plus vives couleurs. Attendez un peu : l’enfant se dégoûtera de son dernier jouet comme il s’est dégoûté du premier.
Les conceptions de Lamennais, disons-nous, sont abstraites, et, par suite, frappées d’immobilité et d’indigence. Les éléments de la réalité ne s’y coordonnent pas.
On y voit bien un principe, mais un principe qui n’organise rien et n’a rien à organiser. Eh bien ! ces défauts de sa pensée sont aussi les défauts de son talent. Lainen- * nais est plutôt un éloquent orateur qu’un grand écrivain. Il a, si l’on ose s’exprimer ainsi, l'imagination des * mots plus que celle des choses. Il a trop de rhétorique parce qu’il n’a pas assez de substance. Il est déclamateur parce qu’il est vide, monotone parce qu’il n’a qu’une idée, fatigant parce qu’il ne perçoit pas les nuances. Il ne voit pas les objets en perspective, et dès lors il exagère et défigure tout.
Ce sont ces défauts mêmes qui, joints à d’éminenles qualités, constituent l’originalité d’un caractère litté-
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raire, digne, après tout, d'intérêt et d’admiration. Les volumes publiés par M. Forgues n’ôteront rien à la gloire de Lamennais, et ils aideront à l’intelligence de son génie. Il est vrai qu'ils s’arrêtent trop tôt pour nous faire connaître les dernières vicissitudes de la pensée de l’écrivain. Quand les circonstances permettront de publier la suite de ses lettres, nous saurons si sa chimère démocratique a mieux résisté au choc des événements que ses illusions théocratiques, si, sur les ruines de tant d’espérances, le vieillard a continué de rêver le peuple idéal et la société parfaite. Ce dont on peut être dès maintenant certain, c’est que tout ce qu’on publiera de Lamennais sera plein de nobles sentiments, de grandes colères et de magnifiques périodes.
LE PÈRE GRATRY *
Les jugements des hommes sont le plus souvent tout d’une pièce. Il y a en nous un besoin d’unité qui nous porte à supposer cette unité chez les autres , à fermer les veux sur leurs défauts si nous avons été touchés de leurs qualités, à fermer les yeux sur leurs qualités si nous avons été choqués de leurs défauts, et à envelopper toute leur personne ou toute leur œuvre dans un sentiment général de sympathie ou d’antipathie. Le lecteur ordinaire s’élève difficilement à cette impartialité à la fois ferme et bienveillante qui n’est ni éblouie par l’admiration, ni aveuglée par l'esprit de dénigrement. C’est que nous croyons naturellement tous à l’absolu, c’est que la réflexion et l’expérience peuvent seules nous
1 Une Étude sur la sophistique contemporaine, ou Lettre à V. Vacherol; 2* édition, 1851. — De la connaissance de Dieu ; 2 vol., 1853. — Logique ; 2 vol., 1855. — Note sur un article de H. Saisset contre la Logique du P. Gratnj (dans le Correspondant du 25 octobre 1855).
LE PÈRE GRATRY
apprendre combien tout esl relatif dans l’homme et dans quelles étranges proportions se trouvent parfois mêlés le vice et la vertu , la petitesse et la grandeur, la médiocrité et la supériorité, les hautes qualités du cœur et les étroitesses de l’intelligence, et, dans l’intelligence même, une certaine impuissance et un certain talent.
Je n’ai jamais aussi bien senti la nécessité de reconnaître ce caractère relatif des oeuvres humaines qu’en présence des écrits du P. Gratry.
Je suis trop sûr des sentiments de respect que m’inspire l’auteur pour craindre de parler de lui avec une parfaite franchise. Eh bien ! si l’on pouvait appliquer aux produits de l'esprit humain un procédé semblable à celui qui dans une substance nous fait découvrir la plus légère trace d’arsenic, si l’on pouvait soumettre les travaux philosophiques à quelque appareil de Marsh, je ne crois pas qu’on parvint à tirer des cinq volumes du P. Gratry une seule vue nouvelle, un seul aperçu important, une pensée féconde ou profonde, bref, le plus petit profit pour la science. Et cependant le même écrivain m’a fait éprouver, je l’avoue, quelques-unes des plus vives et des plus saines impressions que j’aie eues depuis longtemps. Il y a dans le traité de la Connaissance de Dieu telle page sur la création et la Provividence, sur la vie morale et les défaillances de l’âme ; il y a dans la Logique tel chapitre sur les dangers de la vie du siècle et le saint recueillement d’une vie chrétienne ; il y a, disqe, dans les écrits du P. Gratry des passages qui élèvent et attendrissent, qui fortifient l’homme moral comme le feraient quelques gouttes
LE PÈRE GRATRY
d'un cordial généreux, des paroles bénies et pour lesquelles on se sent pressé de bénir l’auteur. Et c’est ainsi qu’on passe, en le lisant, de l’admiration au dépit, et qu’on ferme ses livres sans pouvoir se défendre d’une certaine mauvaise humeur. Pourquoi, se demande-t-on, pourquoi prétendre continuer Leibnitz quand on était fait pour rappeler Fénelon?
Au reste, le P. Gratrv est venu lui-même au secours
de l’embarras que peut ressentir la critique en face de livres oii l’on rencontre l’édification, c’est-à-dire quelque chose qui vaut infiniment mieux que toute la philosophie et toute la littérature du monde. L’auteur prétend quelque part que Pascal a calomnié les plus purs des hommes. J’ai été tenté de me demander si ce jugement n’est pas lui-même une calomnie, puis je me suis livré à d’autres réflexions. Si Pascal, que je tiens pour un grand saint, a pu néanmoins descendre jusqu’à la calomnie, et si, d'un autre côté, les jésuites, sans cesser d être les plus purs des hommes, ont pu écrire et faire les choses que nous savons, de moins graves disparates ne sauraient plus m’étonner, et je puis sans scrupule et sans scandale signaler, de mon côté, comment les sentiments les plus élevés sont compatibles avec une assez petite dose de philosophie.
Le P. Gratry, en général, ne nous a pas donné l’exemple de l’indulgence. Il a peu de respect pour ceux dont il diffère. Nous venons de voir Pascal traité de calomniateur ; ailleurs, Spinosa est appelé un esprit faux et méchant. 11 était difficile de plus mal rencontrer. Mais les Allemands surtout sont rudement menés. C’était peu de les exclure de la lignée des philosophes pour les rejeter dans
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celle des sophistes : l’auteur n'a pas assez de mépris pour eux. Kant s’en tire encore assez bien : il n’est que maladroit, lourd et confus. Nais Hegel ! Ici le P. Gratry devient intarissable. Il nous parle du risible et audacieux délire du sophiste enivré; il lui reproche le non-sens, l'ineptie et la puérilité ; il le traite de bateleur et de polichinelle. J’aime peu, je dois le dire, après un si vert langage, entendre l’auteur protester, dans une préface, qu’il est prêt à baiser les pieds de ceux qu’il a pu blesser. Que le P. Gratry se rassure ; il n’a blessé personne : de pareils coups ne porteront jamais.
On pourrait caractériser la philosophie du P. Gratry en disant qu’elle nous offre Saint-Sulpice enté sur l’Ecole polytechnique. D’un côté, nous avons des prétentions à la rigueur mathématique, des formules, des citations de Poisson et de Cournot ; de l’autre côté, nous trouvons toute la théologie positive, toute la scolastique, et les questions tranchées par l’autorité de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin. Les fruits de ce croisement bizarre n’ont pas été heureux. Il en est sorti une légion de propositions excentriques. Ici, le P. Gratry nous donne la formule mathématique de la création ex nihilo. Là, il met en lumière le développement infini de l’homme fini au moyen des séries convergentes. Il entrevoit partout le mystère de la Trinité, dans les trois termes de la proposition, dans ceux du syllogisme, dans les rapports des éléments du cercle, le centre, la circonférence et le rayon, et il voudrait qu’on appliquât cette idée à la physique, à toutes les sciences. Il en est de même du dogme des deux natures. Mais ici il faut absolument citer, a Entrez dans le détail du dogme sur ce qu’est
LE PÈRE GRATRY
Jésus-Christ ; voyez si tout n’y exprime pas les lois essentielles de la science. Il n’y a dans le Christ qu’une personne, et cette personne est Dieu. Je vois ici la première loi de la science, de ce que j'appelle la science pleine et la sagesse totale. Dans le Christ, la personne du Verbe n’est ni la substance de l’humanité, ni le sujet d’où émanent les actes humains, mais bien le terme de l’union des deux natures divine et humaine. De même pour la vraie science à la fois divine et humaine, » etc. Et ailleurs : « Il n’y a pas jusqu’au beau mystère delà naissance du Christ, né de Dieu dans le sein d’une Vierge, qui n’ait son reflet dans la science. Car, je vous prie, d’où vient l’erreur, et à quelle condition l’àme de l’homme, sa raison et ses sens sauront-ils éviter l’erreur et rapporter à Dieu toutes les données des sens et de la raison? Disons-le, c’est à la condition de la virginité intellectuelle. »
Eh bien, ce n’est pas tout. L’extase, dans l’étude de la nature, prendra place à côté de la dogmatique. Le P. Gratry veut qu’on revienne à l’idée d’une science infuse, directement versée de Dieu dans l’âme. Il est persuadé que sainte Hildegarde a eu des révélations sur la'formation du globe, et il se pâme d’admiration devant la précision scientifique d’un passage dans lequel la sainte nous apprend que les pierres ont été tirées du feu et de l’eau par fusion, qu’elles forment les ossements du globe, que la terre en est la moelle et que cette terre est née de l’humidité verte 1
Je le répète : il y a quelque chose de contradictoire dans la pensée du P. Gratry. Il se débat dans des liens qu’il ne peut rompre. Qu’est-ce, en effet, que son dé-
LE PÈRE GRATRY
dain pour le syllogisme et son plaidoyer incessant en faveur d’une méthode plus hardie et plus féconde, si ce n’est une tentative pour s'affranchir de la méthode scolastique? Et, d*un autre côté, qif est-ce que sa passion de textes et d’autorité, si ce n’est l'essence même de la scolastique? L’auteur ne peut se mouvoir que dans des idées déjà exprimées par d’autres écrivains. La citation est la forme constante de son exposition. Ses livres présentent un chapelet de passages tirés des philosophes catholiques les plus approuvés (Leibnitzen est, le P. Gratry ayant soin de nous apprendre que Leibnitz avait l’esprit et le cœur catholiques). Passe encore si ces passages étaient tous également remarquables. Mais l’admiration du P. Gralry ne semble pas toujours justifiée. Entendez-le emboucher la trompette sur le compte de saint Thomas. «C’est ici le lieu, dit-il, de montrer ce que c’est que la philosophie chrétienne. Voyez comment ce point, qui renferme tout, est résolu par notre docteur évangélique, que je dis être de tous les philosophes le plus grand. Vous allez comprendre, je crois, comment saint Thomas d’Aquin explique, développe, dépasse toute la philosophie grecque, et la philosophie allemande, et la philosophie française, et celle des Ecossais; comment tous ces points de vue, tous ces systèmes sont des fragments ou des essais infructueux, dont la très-haute philosophie de nos docteurs, aidés do la lumière de Dieu, nous présente l'ensemble et l’accomplissement. » Et de quoi s’agil-il donc? Do la distinction entre la lumière naturelle qui nous montre un simple reflet de Dieu, et la lumière surnaturelle qui nous le montre tel qu’il est en lui-même. Voilà l'immense découverte.
Digitiz
LE PÈRE GRATRT.
Voilà la solution de « la question philosophique par excellence »
Les ouvrages du P. Gratry ne sont pas seulement fatigants par le luxe des citations, ils le sont encore par l’impitoyable répétition des mêmes idées. On y relit à satiété que le monde a été fait avec poids et mesure, que le procédé infinitésimal est semblable à l'élan de l’âme dans la poésie et la prière, qu’il y a deux degrés dans l’intelligible divin, etc., etc. Mais, parmi ces idées favorites, il n’en est pas qui revienne plus souvent que la suivante : Hegel a détruit le procédé syllogistique en affirmant l’identité des contradictoires, et il a détruit le procédé inductif en le retournant; Dieu a ainsi permis que le panthéisme fût réduit à l'absurde. Malheureusement, les dédains dont le P. Gratry accable le philosophe allemand tombent à faux. L’indignation a eu. plus de part qu’une ferme raison dans la critique du système dont il s’agit. L’auteur ne s'est évidemment pas donné beaucoup de peine pour entrer dans la pensée de son adversaire. Quand Hegel annonce une transformation de la Logique, cela ne veut pas dire qu’il se propose de renverser les lois intellectuelles. Quand il affirme que l’ètrc et le néant sont une même chose, il ne prétend pas porter atteinte au principe de contradiction; il a autre chose en vue, à savoir, d’un côté, l’identité universelle; de l'autre, le vide de la notion abstraite. Notre auteur n’a pas mieux compris la critique à laquelle le philosophe allemand soumet l’idée vulgaire de Dieu. Dieu, pour Hegel, n’est point le néant ; ce qui est le néant, c’est, au contraire, l’être pur, sans limite, sans détermination, par
1 IjOÿitpu, t. Il, p. 236.
LE PÈRE ORATRY.
conséquent entièrement abstrait et, dès lors, entièrement négatif. Cette critique est juste et elle a triomphé. C’est à Hegel que la philosophie et la théologie modernes doivent le principe de la détermination en Dieu ; seulement elles se sont donné pour tâche de comprendre l’absolu comme se déterminant lui-même et librement. Le P. Gratry aurait dû savoir que cette dernière idée est devenue le fondement d’une doctrine spéculative de la Trinité à laquelle les écoles catholiques de l’Allemagne n’ont pas craint de faire accueil.
Ceci me conduit à un autre sujet de plainte. La plus grande partie du traité de la Connaissance de Dieu est occupée par une histoire de la théodicée, qui, dans la pensée de l’auteur lui-même, est une histoire sommaire de toute la philosophie. Or, cette histoire n’embrasse que les auteurs dans lesquels le P. Gratry est parvenu à retrouver ses idées favorites : Aristote et Platon, saint Augustin, Thomas d’Aquin et les écrivains catholiques et fronçais du dix-septième siècle. Petau et Thomassin figurent dans cette galerie ; Spinosa et Kant n’y ont pas trouvé place. C’est que le P. Gratry partage les penseurs en deux classes, les philosophes et les sophistes. Il va sans dire que les derniers sont ceux qui ne pensent pas comme lui. D’un côté, tout est lumière et vérité ; de l’autre, tout est erreur et malédiction. Et voilà ce que l’auteur appelle « l’étude bienveillante, respectueuse, admiratrice de l’esprit humain ! » Le P. Gratry ignore que l’erreur ni la vérité ne paraissent sur la terre sous une forme absolue, que quelque erreur est attachée à toutes nos vérités, et quelque vérité à toutes nos erreurs; bref, que la vérité n’est tout entière dans aucun sys-
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tème, mais se dégage incessamment du mouvement et de la contradiction même de tous les systèmes. C’est un mot bien profond que ce mot de Hegel qui fait dresser les cheveux sur la tète de notre oratorien : « L’erreur, en tant qu’absorbée, est un moment nécessaire de la vérité. » Toute l’histoire de la philosophie, toute l’histoire de l’esprit humain est là. Celui qui méconnaît ce principe se condamne à ne voir dans l’histoire que des annales, dans l’humanité que des individus.
Pour ranger les ouvrages <Ju P. Gratry dans leur suite naturelle, il faut intervertir l’ordre que leur assignerait leur date de publication. Le livre de la Connaissance de Dieu doit être lu après la Logique, et la lettre à M. Vacherot, qui porte la discussion sur le terrain de la théologie proprement dite, ne peut nous occuper qu’en dernier lieu. Au reste, il estune circonstance qui facilite notre tâche. Le P. Gratry, je l’ai déjà dit, ce me semble, se distingue moins par l’abondance des idées que par la persistance avec laquelle il ramène incessamment le lecteur à ses opinions de prédilection. La lettre à M. Vacherot se divise en deux parties, l’une théologique, l’autre philosophique, et celle-ci n’est qu’une anticipation des ouvrages subséquents de l'auteur. Ces ouvrages mêmes, la Connaissance de Dieu et la Logique, diffèrent par le titre plutôt que par le contenu. Détachez du premier quelques chapitres d’histoire de la philosophie, retranchez du second un traité sur le syllogisme qui n’a certes aucune prétention à l’originalité, et il vous reste un contenu à peu près identique, des variations sur un même thème, deux éditions d’un seul et même ouvrage.
LE PÈRE GRATRY
Je ne pourrais les séparer dans l'examen que je vais en faire sans risquer de tomber dens ces répétitions que le P. Gratry ne nous épargne pas assez.
Un mol cependant sur la Indique considérée, pour un moment, comme ouvrage distinct et séparé.
Je passe sur la définition de la logique : « le développement du Verbe dans l’esprit. » La convenance de définir une science par un proposition mystique est douteuse. J’aiiue mieux signaler le sens large dans lequel l’auteur s’eat proposé de traiter sou sujet. Il a voulu nous donner un art de bien penser ou d’arriver au vrai. L’idée était heureuse. L’exécution n’y répond pas. J’ai ouvert le livre avec un certain empressement, me demandant si j'y trouverais enlin «les chapitres que depuis longtemps je regrette de ne pas voir prendre place dans la logique. Il y a aujourd'hui tant de questions de méthode qui attendent une solution, une discussion, et dont un ouvrage tel que celui du I*. Gratry semble naturellement appelé à s’occuper. J’aurais aimé y lire une appréciation de la scolastique et de ses procédés, c’est-àdire de la méthode classique du catholicisme, et un examen de la méthode opposée qui s’ est établie en Europe depuis le quinzième et le seizième siècle, qui a bien l’air d'avoir définitivement triomphé, et qui est peutêtre le plus formidable ennemi de l’Eglise. J'aurais aimé voir discuter dans ces volumes les mérites de cette dialectique abstraite qui part de l’analyse des éléments mêmes de la pensée, pour arriver, par une déduction rigoureuse, à une philosophie complète, à une science générale des choses. Cela eût mieux valu, cela eût été plus
LE PÈRE ORATRY.
droit au but, que ces pages nombreuses où le P. Gratry se pose en tranche-montagne philosophique et se vante si haut d’avoir à jamais démasqué les sophistes et terrassé le panthéisme. (Plût à Dieu 1) Il est encore une question que l'écrivain se serait posée s’il eût été plus au fait des véritables besoins de l’esprit moderne : Peuton croire ce qu’on ne peut se représenter, admettre ce qu’on ne peut penser? J’avoue bien que ce terrain devait paraître brûlant à un orthodoxe. Peut-être est-ce pour la même raison que le P. Gratry n’a pas touché à un autre sujet qui rentre cependant bien directement dans l’art d’arriver au vrai, et dont l'absence constitue une lacune sensible dans tous nos traités de logique, je veux parler de l’autorité, de la tradition et du témoignage, de ce milieu de notions héréditaires dans lequel nous naissons et nous grandissons, de ce patrimoine de données primitives ou acquises que les générations se transmettent et quela plupart des hommes acceptent passivement. Il est cependant des hommes qui doutent, qui examinent, qui rejettent. Ici se posent les questions du libre examen, de la critique, de l'individualisme, en un mot, et de ses droits en face de l’autorité. On le voit, nous rentrons en pleine théologie; mais le moyen pour la logique, pour la philosophie, d’éviter ce contact? Un vaste champ s’ouvrait donc au P. Gratry. Un seul fragment du sujet que je viens de toucher aurait pu faire un beau chapitre, pour ne pas dire un beau livre. Que vaut le témoignage? Quelles sont les conditions et les limites de son autorité? Dons quels rapports se trouve-til avec les lois de notre esprit? Quel degré de force probante peut-il acquérir? Peut-il prouver le surnaturel?
LE PÈRE GRATRY
Peut-il établir le miracle? On aura de la peine à croire que le P. Gratry nous ait donné tout un chapitre sur la certitude sans même toucher à ces questions.
Ce chapitre sur la certitude est bien court. Trente-cinq pages pour un pareil thème ! Là était pourtant par excellence le problème de la philosophie, celui de la science; là se présentait l’idéalisme; là se rencontraient Kant et la critique de la raison. Ce n’est pas tout. On restreint d’ordinaire la question de la certitude à celle de la réalité objective de nos jugements; c’est ainsi qu’elle a été traitée, il y a quelques années, par un lauréat de l’Institut; mais le problème métaphysique n’est qu’un côté du sujet, et les droits respectifs de l’expérience et de la tradition dont je viens de parler, la certitude diverse des divers objets de la connaissance humaine, tels que mathématiques, sciences naturelles, histoire, vérités esthétiques, morales et religieuses, tout cela devait trouver place ici. J’en dirai autant des divers degrés de la certitude : conjecture, probabilité, opinion, conviction; de la distinction entre la certitude instinctive et la certitude obtenue par l’examen; des rapports de la volonté et de la croyance. J’en dirai autant de la méthode philosophique même ou du point de départ, des débats entre le monisme et le dualisme, de ceux entre l’empirisme et le spiritualisme, puisqu’il est clair'que le fond de ces débats est une question de certitude. Le P. Gratry a tout l’air d’avoir eu peur de ces questions. Il s’est caché derrière un arbre pour ne pas les voir. Il a enflé sa voix, il a pris la grosse voix du dogmatisme pour rassurer les autres et lui-même et leur faire croire qu’il n’y a là aucune difficulté. Cela se comprend. Il y avait quelque danger à
LE PÈRE GRÀTRY.
commencer par le doute. Et n’est-ce pas commencer par le doute que de se demander s’il y a certitude ? Aussi bien, notre auteur avoue candidement qu’il n’a jamais pu admirer le discours de Descartes sur la méthode.
Le P. Gratry a tout d'abord faussé la discussion par la définition qu’il donne de la certitude : « La certitude est un état de l’àme qui en exclut le doute. » Et plus loin : « La certitude est la preuve dernière de la vérité ; il ne saurait y en avoir d’autre. » On avait cru jusqu’ici que la certitude est un état subjectif de l’esprit humain, qu’il y a lieu à distinguer entre la certitude et la vérité, et qu’il nous arrive parfois à tous d'être certains, entièrement certains d’un fait ou d’une idée dont la réflexion ou l’expérience nous découvre plus tard la fausseté. Chose étrange! L’homme se trompe, il sait qu’il s’est trompé et qu’il peut se tromper encore, il n’élève aucune prétention générale à l’infaillibilité, et cependant il est certain, il se sent poussé par sa certitude ou lié par sa conviction, et sur la foi de cette contrainte intérieure (c’est là la véritable définition de la certitude) il sacrifiera jusqu’à sa vie et mourra martyr!
Si la définition proposée par le P. Gratry n’est pas satisfaisante, sa démonstration ne l’est pas davantage. Il avoue qu’il n’a pénétré que fort tard la question de la certitude ; ce qui l’a éclairé enfin, c’est la question théologique correspondante, celle de la certitude de la foi. Voici comment l’auteur raisonne : La foi ne trompe pas, la foi ne peut tromper, c’est saint Thomas qui l’a dit ; d’ailleurs, la foi est un don de Dieu, Dieu qui la donne ne peut tromper, et, dès lors, la foi ne peut tromper non plus; cela impliquerait contradiction. Voilà donc un
LE PÈRE GRATRY
point acquis. Mais il en est de l’idée comme de la foi. Descartes n’a-t-il pas enseigné que les notions claires viennent de Dieu ? Gerdil, le grand Gerdil, n’a-t-il pas montré que la perception même est produite dans l’àme par l’action de Dieu? Tous les auteurs ne proclament-ils pas qu’une idée est une certaine vue de Dieu? Or, si l’idée est une vue de Dieu, il est mauifeste que là où est l’idée, là est la vérité. Q. E. D.
Le P. Gratrv résume ainsi cette démonstration : « La vue de la vérité dans la connaissance naturelle, c’est la vue, non pas de la lumière créée, mais bien de la lumière de Dieu, c’est-à-dire de la lumière dont brille Dieu même. Etcela parce que la lumière de raison n’est autre chose que le reflet de la lumière de Dieu en nous. C’est ce reflet qui rend notre âme imago do Dieu. Donc, quand la raison voit la lumière qui est en elle, et qu’elle voit l’àme, l’image de Dieu, ce n’est pas seulement l’empreinte qu’elle voit, comme l’empreinte du cachet sur la cire, c’est aussi une lumière, et une lumière qui est celle dont Dieu brille, mais reflétée en nous. Aussi n’est-ce point la substance même de Dieu que nous voyons, c’est sou image, l’image de sa substance ( simililudo substantiœ), formée en nous par la lumière même dont Dieu brille. » L’auteur ajoute : « C’est la doctrine de toutes les grandes écoles. » il se trompe. C'est la doctrine des grands séminaires. Les séminaires peuvent se contenter de textes de saint Thomas, de formules mystiques et d’assertions sans preuves. A tort ou à raison, le siècle est plus exigeant.
Il faut le dire, toute cette introduction du P. Gratry à la Logique est un peu commune. 11 n’y a pas d’originalité, pas de nerf, pas de puissance. L’auteur a écrit
LE PÈRE CnATRT.
d’excellentes pages sur la vie morale comme condition de la recherche fructueuse du vrai. Ce sont là de ces principes que l'on nesaurait proclamer trop haut. Toutefois, même sur ce point, les vues de l’écrivain manquent un peu de largeur et d’équilibre. Parce que l’erreur et le mal, la vérité et la vertu se trouvent dans des rapports de dépendance mutuelle, il ne faut pas s’imaginer que ces rapports soient rigoureux, comme s’il s’agissait d'une loi mathématique ou mécanique. On peut être fort honnête homme, ou même chrétien fervent, et rester piètre philosophe ; beaucoup de lumières, cela est pénible à dire, peuvent, au contraire, se trouver jointes à une grande corruption. Cela est vrai surtout de certaines lumières, et, par exemple, de la pénétration critique. Disons-le donc, la droiture du cœur n’a ni monopole de la vérité, ni garantie d’infaillibilité. La science a son indépendance propre, le vrai est une puissance objective, et cette puissance s’exerce sur les méchants et sur les bons ; c’est elle qui purifie la foi du croyant par l’objection fondée de l’incrédule; c’est elle qui dissipe l’objection de l’incrédule par l’élément vraiment divin de la foi du croyant. Quel est le catholique qui nie encore le mouvement de la terre? Quel est le rationaliste qui cherche encore à faire de Jésus un adroit imposteur?
Le premier livre de la Logique renferme les chapitres fondamentaux ; c’est celui que nous venons de parcourir. Le second s’attaque au panthéisme; nous avons déjà vu comment Hegel y est réfuté. Le troisième s’occupe de la théorie aristotélicienne du syllogisme et n’exige pas que nous nous y arrêtions. Notons-y cependant que l’emploi
LE PÈIIE GRATBÏ.
du syllogisme caractérise In pensée mondaine ou incrédule, tandis que l’induction est le procédé de la foi. l/auteur n'a pas senti que cette distinction risque d’éle* ver Bacon aux dépens de saint Thomas d’Aquin ; au reste, cela le regarde. La moitié du second volume est consacrée au procédé infinitésimal. C’est là le sujet favori de l’écrivain ; c’est en même temps le point où la Logique entre dans le traité de la Connaissance de Dieu, pour s’y fondre presque entièrement. Faisons comme l’auteur et ne les séparons plus.
Le P. Gratry, dans ses ditférents ouvrages, s’est attaché presque exclusivement à l’examen de deux questions, la preuve de l’existence de Dieu et les rapports de la raison avec la foi. Comment du fini passer à l'infini? Comment du naturel passer ou surnaturel? Voilà le double problème auquel il revient sans cesse et dont il nousoilre la solution.
L’auteur appuie la preuve de l’existence de Dieu sur un procédé logique dont il revendique la découverte et auquel il s’est cru, en conséquence, le droit de donner un nom '. On pourrait dire qu'il lui en a donné plusieurs, car il n’est pas très-rigoureux dans l'emploi des termes. Ce sera, si le lecteur le veut bien, la méthode dialectique. Quant aux prétentions du P. Gratry au titre d’inventeur, je neveux pas qu’on m’accuse d’exagérer. Voici comment il s’exprime : « La philosophie n’a, pour ainsi dire, pas encore remarqué l'existence du procédé que nous cherchons à faire connaître, et qu’elle n’a ni décrit ni nommé. » Et ailleurs : « Jamais on n’avait établi l’identité du procédé infinitésimal géométrique
• Logique. Il, p. 42.
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LE PÈRE GRATRY
et du procédé fondamental de la vie raisonnable par lequel se démontre Dieu. Nous signalons pour la première fois cette identité... Du même coup nous introduisons en logique une vérité qui n’y était encore que soupçonnée, et seulement parles maîtres, savoir que la raison a deux procédés rigoureux, non pas un seul, etc. ‘ »
Ce langage est positif. Voici maintenant en quoi consiste la découverte. On sait ce que c’est que l’induction, cette intuition de la raison par laquelle l’homme s’élève du particulier au général, de l’observation du fait individuel à l’idée d’une loi de la nature. Le P. Gratry rapproche de l’induction d’autres opérations intellectuelles qui lui paraissent avoir avec la première une étroite affinité, il les ramène toutes ensemble à un même procédé fondamental dont le caractère est, selon lui, un élan vers l’infini, et, s’appuyant sur cette identité essentielle, il conclut que l’argument métaphysique pour l’existence de Dieu a la même certitude que la loi physique et que le calcul infinitésimal.
La méthode dialectique a trois degrés ou trois procédés : la perception, l’induction et le procédé infinitésimal a.
Je ne m’arrêterai pas à la perception. On s’étonne de la rencontrer ici. L’auteur rappelle qu’elle implique un acte de foi naturel, supérieur à tout raisonnement et qui affirme l’être. Mais, si la perception implique un acte de foi, le calcul infinitésimal n’en implique aucun ; et, d’un autre côté, si le calcul infinitésimal implique l’idée de l’infini, il n’en est pas de même de la percep-
1 Logique, 1, p. 401-402. — Connaissance de Dieu , II, p. MG.
3 Logique, II, p. 195.
LE t'ÉRB GRATRY.
tion. L’auteur a donc réuni ici des choses disparates, sans doute parce qu’il n’était pas suffisamment au clair avec lui-mèmesur le caractère fondamental qu’il devait attribuer à sa méthode.
Le P. Grntry ne parle de la perception qu’en passant. L’induetion l’occupe davantage. A ses yeux, elle ressemble au procédé infinitésimal en ce qu’elle passe, comme lui, du fini à l’infini ; elle lui est inférieure en ce qu’elle est obligée d’observer les faits et de tâtonner pour dégager l’universel de l’individuel '.
Je ferai d’abord remarquer que le P. Gratry n’a pas su distinguer le raisonnement inductif de l’induction considérée comme procédé. C’est pour cela qu’il n’a pas compris les textes d’Aristote *. Au fond, il n’y a qu’une seule et unique forme de raisonnement, le syllogisme. Qu’on raisonne par voie d induction ou de déduction, peu importe; la démonstration procède toujours par majeure, mineure et conclusion, et elle ne saurait procéder autrement. Quand je dis : le feu m’a brûlé une fois, deux fois, trois fois, donc le feu brûle, je fais un enthymème, c’est à-dire un syllogisme dont l’un des termes a été supprimé. Quel est ce terme? C’est l’idée même de loi. Ce qui est vrai de l’individu (essentiellement, non accidentellement) est vrai de l’espèce, ce qui est vrai de l’espèce est vrai du genre : tel est le fondement de l’idée de loi *, telle est la majeure sous-enten-
1 Logique, H, p. 52.
J Ibid., II, p. 28 et sniv., note.
* La formule d'une loi consiste toujours & ramener l'individu à l'espèce, ou l'espèce au genre. On peut l'exprimer ainsi : a, b, e sont A;
Or, a, b, c représentent l'espèce B;
Donc B est A.
LE PÈRE CRATRT.
due de tout raisonnement inductif, telle est, enfin, l’essence même de l'induction envisagée comme procédé. L’examen de la nature, de la valeur et de la portée de l’induction aboutit donc à cette question : Comment arrivons-nous à l’idée de loi ?
L’école dite positive et M. Mill, qui a écrit la logique de celte école, prétendent que nous arrivons à l’idée de loi par voie d’expérience et d’approximation, que le terme général n’est qu’une expression abrégée fournie par le langage pour exprimer les cas observés, que l’induction, par conséquent, ne procède que par analogie et, par conséquent aussi, ne peut jamais atteindre qu'une certitude hypothétique, une probabilité plus ou moins grande. Quand je trouve une pierre milliaire sur mon chemin, puis deux, puis trois, puis dix, je conclus avec une assurance croissante que j’en trouverai tout le long de la route. Selon M. Mill, je ne raisonne pas autrement lorsque je m’exprime ainsi : Tous les hommes sont mortels, le duc de Wellington est homme, donc le duc de Wellington est mortel. La proposition : « tous les hommes sont mortels, » ne serait qu’une formule abrégée pour exprimer le fait que Pierre, Paul, Jean, etc., sont morts '. On sait que Kant, au contraire, reconnaissant le caractère absolu qui distingue l'idée de loi, la nécessité dont elle nous parait revêtue, a ramené cette idée aux formes mêmes de l’esprit humain. Toute cette discussion n’est pas seulement d’un haut intérêt en soi , elle touche de près ou système du P. Grotry, elle rentre directement dans son sujet. Il ne parait pas cepen-
1 Sir William Hamilton est du même avis.
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dant en avoir soupçonné la gravité ni même l’existence. On est également étonné, à chaque pas que l’on lait dans ses livres, et des choses qu'on y trouve et de celles que l’on n’v trouve pas.
Les préoccupations de l’auteur sont ailleurs. Il tient surtout à prouver que l’induction est un procédé analogue à celui par lequel la raison s’élève à Dieu. « Les faits sont des données en nombre toujours ûni ; et toute loi, pour être loi, doit s’appliquer à toute l’inlinité des cas particuliers posâtes. Donc, vous passez d’une donnée finie à une notion marquée du caractère de l’infini L’intini du possible, tout au plus, ce qui est un infini passablement abstrait ; mais j’aurai occasion de revenir sur ce point.
Nous arrivons au dernier degré de la méthode dialectique. C’est le procédé inlinitésimal. I, 'essence de ce procédé est d'anéantir les limites du fini, c’est-à-dire le fini même, pour en dégager l’élément invariable et affirmer que ce qui reste est vrai dans l’infini *. Ce procédé en renferme proprement deux, ou plutôt il permet deux applications : l’une est le calcul infinitésimal, l’autre est la preuve métaphysique de l’existence de Dieu. L’auteur nous avertit qu’entre ces deux opérations il y a une entière identité, que ce ne sont pas deux procédés, mais un seul s. 11 n’en est pas moins nécessaire de les considérer séparément.
Le calcul infinitésimal s’applique aux formes, aux temps et aux mouvements.
* Correspondant, numéro du 25 octobre, p. 35.
* Logique, II, p. 02. — Connaissance de Dieu, II, p. 147, etc.
' Logique, II, p. 89 et tuiv., 116 et 168. — O nnaissance de Dieu, II, p. 145.
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Le principe du calcul infinitésimal appliqué aux formes est exposé ainsi. Un polygone étant inscrit dans un cercle, on peut doubler, puis doubler encore et doubler toujours par la pensée le nombre des côtés du polygone. Le nombre de ces côtés croîtra ainsi sans fin, tandis que la grandeur en diminuera aussi sans fin. Le polygone luimême, à mesure que le nombre de ses côtés augmente, approche sans fin d'être égal en surface au cercle dans lequel il est inscrit. Ce sont trois quantités finies qui varient et s’approchent sans fin d’une limite sans jamais l’atteindre.
Voilà donc l’infini constaté par la géométrie. « L’infiniment grand, s’écrie le P. Gratry, c’est cette limite vers laquelle marche le nombre des côtés qui grandit toujours, et qui, pRr sa nature, ne peut pas devenir infini. L’infiuiment petit est cette autre limite inférieure vers laquelle ne cesse de descendre la grandeur de chacun des côtés sans l’atteindre. L’infiniment grand et l’infiniment petit sont les extrémités de la quantité en dehors de la quantité vers lesquelles croit ou décroît la quantité, sans y pouvoir jamais atteindre '. »
Le calcul infinitésimal appliqué au temps et au mouvement repose sur la donnée suivante. Le temps qui s’écoule entre deux points de la durée passe par tous les points, par tous les moments indivisibles, en nombre infini, qui séparent les deux temps différents; le mobile qui parcourt un espace fini passe d'un point à l'autre en traversant d’une manière continue tout l’intervalle, et a occupé, en se mouvant, l’infinité de positions qui exis-
1 Corrr (pondant, numéro du 2S octobre, p. 42 et su»».
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tent entre les points donnés \ Or, cette infinité de moments est réelle, cette infinité de positions l’est également; nous avons donc ici l’infiniment petit actuel, vivant, agissant et comme rendu visible aux yeux ; et si l'analyse des formes atteint seulement l’abstrait, le procédé infinitésimal atteint le fond et le principe d’un phénomène vraiment concret 9.
L’argument métaphysique pour l’existence de Dieu, selon le P. Gratry, est parfaitement semblable au procédé qui vient d’être décrit. Cet argument conclut des êtres à l'Être, de l’imparfait au parfait, du contingent au nécessaire, du relatif à l’absolu, et du fini à l’infini. Il consiste à prendre dans l’homme l’idée de l'ètre et celle des attributs essentiels à l'humanité, à distinguer dans ces attributs la réalité positive et sa limitation, puis à supprimer celte limite pour élever l’idée de l’être et des attributs humains jusqu’à l’infini. Je connais quelque chose, donc il existe une intelligence infinie; j’aime, donc il existe un amour infini; je vois l'espace borné, le temps qui passe, donc il existe une grandeur infinie et une éternité ; il y a des traces de beauté, donc il y a une beauté suprême; il y a des traces de bonheur, donc il y a un bonheur plein et une félicité sans bornes. Voilà les simples et vulgaires raisonnements qu’ont faits implicitement tous les bons cœurs et tous les esprits droits depuis le commencement du monde, mais qui sont en même temps un procédé scientifique rigoureux, parfaitement identique avec le procédé infinitésimal *.
* Logique, II, p. 128 et suiv.
* Ibid., Il, p. 126-130. Comp., p. U7-148, 151-152.
* Connaissance de Dieu, II, p. 148. — Logique, II, p. 116.
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Je ne puis, pour ma part, reconnaître cette identité. Je vois bien oii le P. Gratry veut en venir : si les deux procédés sont identiques, Dieu est démontré, démontré géométriquement, ce qui sera d’un grand avantage pour la religion. Enfantillages de séminaire! Illusions d’un esprit sous cloche ! Si Dieu se démontrait, Dieu ne serait plus un objet de foi. Et si Dieu avait voulu être prouvé par a + b, il n’aurait probablement pas attendu le P. Gratry et le dix-neuvième siècle pour nous révéler le procédé sacré ou, ce qui revient au même, la force démonstrative de ce procédé. Entre le calcul infinitésimal et l'argument métaphysique, je ne vois qu'une analogie très-générale et j’aperçois des différences profondes. On peut les réduire à celle-ci : l’argument métaphysique n’est pas un argument, n’est pas une preuve, c’est tout simplement la description d’un mouvement de l’àme, d’un acte de foi, et l’auteur a partout confondu la description et la démonstration, le phénomène psychologique et la réalité objective. Ce qu’on appelle l’argument métaphysique est uniquement l'analyse d’une intuition. Et quel rapport y a-t-il, je vous prie, entre un calcul et une intuition? Quel rapport entre un procédé de démonstration qui procède successivement, logiquement, et le mouvement spontané de la foi, c'est-à-dire précisément l’adhésion à ce qui n’est pas démontré ? Quel rapport entre l’élan de l’àme embrassant son Dieu et le syllogisme? Car, j’en demande bien pardon au P. Gratry, le procédé infinitésimal n’est autre chose qu’un syllogisme. L’auteur a été trompé par l’idée de l’inûni. Il s’est imaginé avoir trouvé, je ne dirai pas un nouveau procédé de l’esprit humain, mais un
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nouveau moyen de démonstration. Bêlas! non, il n’y en a qu’un, toujours le même, toujours le vieux, et le P. Gratrya fait tout le temps du syllogisme sans le savoir. S’il a trouvé l’inflni dans sa conclusion, c’est qu’il avait commencé par le mettre dans ses prémisses. Il arrive à l’infinité des éléments du cercle ; je le crois bien, il est parti de la divisibilité de la ligne à l’infini. Il proclame l’infinité des positions parcourues par un mobile dans un espace donné; belle merveille! cette infinité est impliquée dans la définition même du point géométrique.
C’est ici le lieu de dire un mot de la controverse qui s'est élevée entre le P. Gralry et M. Saisset. Celui-ci a critiqué la Logique du premier dans un article rédigé avec beaucoup de soin et d’habileté, mais trop évidemment destiné à écraser, de par l’Université, le prêtre mal avisé qui osait s’aventurer dans le domaine de la philosophie La réplique ne s’est pas fait attendre; vive et acérée, elle montre que, si la Sorbonne prétend au monopole de la philosophie, elle ne saurait prétendre à celui de l’esprit. Le débat roule sur l'identité des •trois procédés de la physique, de la mathématique et de la métaphysique, c’est-à-dire des opérations que le P. Gratry embrasse sous le terme commun de méthode dialectique ou infinitésimale. Oserai-je le dire ? la discussion me semble tomber un peu dans la logomachie. M. Saisset n’a pas de peine à découvrir des différences spécifiques entre l’induction et le calcul infinitésimal, entre celui-ci et l’argument pour l’existence de Dieu. — Ainsi donc, réplique le P. Gratry, nous aurons trois
< Rev ue des Deux Mondes, 1" trptcmhrc 1855.
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procédés an lieu d’un; je ne croyais pas l’esprit humain si riche en procédés. Et il n’a pas de peine, de son côté, à signaler entre les opérations intellectuelles dont il s’agit une certaine analogie, puisqu’elles ont également trait à des notions marquées du caractère de l’infini. Seule* ment il faut reconnaître que cette vague analogie ne constitue pas une identité, et que c’est sur l’identité rigoureuse des procédés en question que repose la thèse première du P. Gratry, la démonstration géométrique de Dieu.
Les diverses opérations de la dialectique ont également l'infini pour objet. C’est l’indéfini qu’il fallait dire. Je touche, en écrivant ce mot, à la véritable question, à . celle qui forme le nœud de la discussion et à côté de laquelle on s’étonne de voir passer des hommes tels que notre auteur et son adversaire '. Qu’est-cequel’indéOniJ C'est l’absence de limites et, pour ainsi parler, la possibilité de toujours ajouter un ou de toujours retrancher un. C’est donc une notion à la fois toute négative, puisqu’elle consiste à nier la limite, et tout abstraite, puisqu’elle implique une simple possibilité. Et maintenant, qu’est-ce que l’infini? C’est celte abstraction conçue comme concrète, cette possibilité comme réelle, cette négation comme positive. Pascal a parfaitement décrit la nature de la notion de l’indéBnidans ses pages sur l’esprit géométrique 2. Descartes a encore mieux vu et il a eu soin de distinguer les deux notions et les deux ter-
1 M. Sai&sel a entrevu la distinction dont je rais parler, mais sans en tirer parti.
Il n'a pas compris d’ailleurs que cette distinction s'applique également aux trois procédés dont le P. Gratry compose la méthode dialectique. Voy Re vue des Deux Rendes, art. cité, p. 933.
3 Pensées, édition Havet. p. 450.
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mes. « S’il arrive, dit-il, qu’en considérant avec attention certains objets, nous ne puissions leur découvrir de limites, nous n’affirmerons pas qu’ils soient infinis, mais seulement indéfinis ; ainsi, comme nous ne pouvons imaginer une étendue si grande que nous ne concevions en même temps la possibilité d'v ajouter encore, nous dirons que l’étendue des choses réelles et possibles est indéfinie; et, comme un corps ne peut être divisé en tant de parties que chacune de ces parties ne puisse être encore divisée, nous reconnaîtrons la divisibilité indéfinie, de la matière » Et ailleurs, dans une de ses lettres: « N’ayant aucune raison pour prouver, ou même » . ne pouvant concevoir que le monde ait des bornes, je le nomme indéfini J. »
On le voit, l’infini que le P. Gratry s’était flatté de fixer et de toucher au doigt dans ses opérations dialectiques, cet infini lui échappe pour faire place au simple indéfini, c’est-à-dire à quelque chose de tout différent. — « L’induction passe d’une donnée finie à une notion marquée du caractère de l'infini. » Nullement; je ne conçois pas les cas auxquels s’applique une loi comme un ensemble réel, comme un infini ; j’affirme seulement que chaque fait nouveau qui surgira viendra s’y ranger; je reste dans l'indéfini. — De même, le calcul infinitésimal nous donne un nombre de côtés qui peut croître sans lin, mais qui, M. Saisscl le fait remarquer, ne sera jamais infini. En vain le P. Gratry
1 Principe t de la philosophie, I” partie, | 26 ; 2* partie, 1 2t.
3 « La matière ue saurait être divisible à l'infini, l’infini ne pouvant se trouver dans le fini. Cela n'est possible que mathématiquement ou par la pensée. » Straus- Durckheim, Théologie de la nature, t. 111, p. 238.
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répond-il que l’infini n’est pas le nombre des côtés, mais bien « les deux extrémités de la quantité en dehors de la quantité, vers lesquelles croît ou décroît cette dernière, sans y pouvoir jamais atteindre. » Il n’y a là qu’un vain effort de la pensée pour donner l’être et la réalité à la négation, un artiGce de mots au moyen duquel ce qui n’est rien s’efforce de devenir quelque chose. »
Il va sans dire que les mêmes objections s’appliquent au Dieu du P. Gratry, à ce Dieu qui nous a été donné par l’abaissement des limites du ûni, par l’élévation du Gui à l’infini.
Et d’abord, ce Dieu est abstrait, abstrait comme l’idée, comme la loi, comme la quantité. Il est une conception de l’esprit, mais non pas un être; ou, s’il est l’Etre, c’est l’Être dans le sens purement idéal du panthéisme, l’ensemble des choses, l’unité et l’identité des phénomènes, l’océan dont les existences individuelles forment les flots éternellement changeants.
En outre, ce Dieu n’est pas infini; il n’est qu’indéfini, selon le mot de Descartes que je citais tout à l’heure : l’indéfini est ce qui ne peut se concevoir comme ayant des bornes. Et, de fait, on pourrait se demander si l’homme peut avoir une notion de l'infini, si l’infini est jamais pour lui autre chose qu’une addition perpétuelle, une possibilité constante d’étendre uneconception ; bref, le résultat d’un procédé successif, et, par conséquent, l’indéfini.
Mais voici la plus grave des difficultés que soulèvent la théodicée du P. Gratry et son idée abstraitede l'infini : cette idée est contradictoire. Elle l’est doublement, tri-
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plement. Il n’y a qu’à l’énoncer pour s’en assurer, L’inlini, disions-nousplushaut, c’est l’indéfini conçu comme positif ; mais l'indéfini est une négation, la négation de la limite; de sorleque l'infini est la négation conçue comme positive, le néant considéré comme réel (ô vicissitude des hommes et des choses! voilà le P. Gratry fraternisant avec Hegel). Ce n’est pas tout. L’inQni, nous dit notre auteur sur touslestons, c’est le fini moins la limite; mais le fini moins la limite, c'est le fini moins le fini ; encore une contradiction. En voici une dernière. La limite, c’est la détermination, et tonte détermination est une limite; or, l'esprit de l’homme ne peut concevoir que ce qui est déterminé; en d’antres termes, l’infini en tant qu’indéterminé ne peut pas même être pensé Voilà ce qu’ont fait observer Hamilton en Écosse, Trendelenburg en Allemagne, et ce qui méritai» peut-être quelque considération. Mais non, le P. Gratry ignore tout également, les objections et les solutions; il n’a ni souci ni connaissance des tentatives faites pour déterminer et intégrer l'idée de Dieu en la tirant do cet abstrait dans lequel elle nous échappe.
L’objection que je viens d’énoncer peut s’exprimer en d'autres termes. Le P. Gratry arrive à Dieu en supprimant toutes les limites du fini. Mais la limite est la condition de la personnalité, de sorte que la dialectique de notre auteur le conduit à son insu à un Dieu imper-
• C’esl ce que dit Pascal dans un passage Lien remarquable : « Nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue, ni bornes... S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni |iarties ni bornes, il n'a nul rapport il nous : lions sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. • (Pensées, édit. Havct, p. U5). Port-Royal avait retranché ce passage. Je le crois bien. La hardiesse et la pénétration du génie de Pascal se reconnaissent surtout à ces élans par lesquels il va jusqu'au vif des questions.
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sonnel. Abstrait, indéterminé, impersonnel, ce Dieu n’est pas celui des chrétiens ; c’est le Dieu-substance de Spinosa ou le Dieu-idée de Hegel, c’est l'ensemble des choses, la pure notion de l’absolu. Voilà à quoi aboutit la théodicée du P. Gratry. Je ne puis m'empêcher de croire que, s’il n’eût pas regardé le livre de la philosophie comme fermé après Lebnitz, s'il n’eût pas considéré tous les penseurs venus depuis comme des sophistes, comme des esprits faux et méchants, il y aurait au moins gagné de savoir quels sont les écueils de la pensée, quelles sont les vraies questions, quels sont les besoins et les difficultés de la philosophie moderne. Et, par exemple, il ne nous aurait pas offert le phénomène étrange d’un auteur qui écrit des volumes sur la théodicée et qui oublie ou néglige d’établir la personnalité de Dieu !
M. Saisset a déjà reproché au P. Gratry de nous proposer un Dieu abstrait, abstrait comme la quantité. Le P. Gratry a repoussé cette accusation en rappelant un passage de sa Logique dans lequel il déclare que le calcul infinitésimal appliqué à la géométrie pure ne donne que l’infini abstrait '.Il y a ici une équivoque. Il est vrai que l'auteur delà Logique n’a jamais eu l’idée de démontrer Dieu parle calcul infinitésimal, et qu’il a reconnu que l’infini abstrait n’est pas Dieu. Mais il est vrai aussi que le P. Gratry a prétendu démontrer Dieu par un procédé qu’il regarde comme identique avec celui du calcul infinitésimal, et il est certain que le Dieu atteint par ce procédé est tout aussi abstrait que l’infini atteint par l’analyse de Leibnitz.
< Logique, II, p. 179. Comparez Correepondant, art. cité, p. 50.
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Les arguments du P. Gratry sont insuffisants, contradictoires; mais la contradiction atteint le fond même de sa pensée. L’auteur s’imagine avoir prouvé l’existence de Dieu avec la rigueur d'une démonstration géométrique. Je n’en finirais pas si je voulais citer tous les passages dans lesquels il exprime cette prétention ; je me contenterai d’en indiquer quelques-uns au bas de la page '. On y verra que l’existence de Dieu peut être démontrée rigoureusement, qu'il n’y a pas de théorème de géométrie plus certain, et qu’il faudrait aujourd’hui nier la géométrie pour nier la légitimité de la foi des simples. Voilà qui est bien. Mais le lecteur tourne la page, et que lit-il? Il lit que, quant au procédé dialectique, il n’y a pas de contrainte possible, que l'exercice de ce procédé implique une condition morale, enfin que le fond en est un acte de foi a. Qu’est-ce à dire? Evidemment que le procédé n’est pas géométrique, n’est pas démonstratif, puisque le propre de la démonstration, c’est l’évidence dont elle s’entoure, et, par suite, la contrainte avec laquelle elle s'impose à toute intelligence. On ne peut se contredire plus ouvertement \ De même que Pascal, dans ses Pensées, flotte entre deux desseins et s’efforce parfois de prouver cette religion de l’Evangile dont il se plait ailleursà faire un paradoxe pour la raison, de même
• Connaissance de Dieu, I, p. 56, 61 ; II, p. 136 et suiv., 145, 163.— /.ogtque, II, p. 86, 168, 184, 282, 284.
a Connaissance de Dieu, I, p. 65; II, p. 158 et suiv., I G3. — Logique, II, p. 13 et suiv., 194.
5 L'auteur, dans un (tassage cité plus haut, Tait remarquer qu'il n'a jamais eu « la ridicule pensée » de démontrer Dieu par la géométrie (Logique, II, 179-180). Je l'accorde. Sa pensée n'est pas que Dieu se prouve par la géométrie, mais bien ' que Dieu se prouve géométriquement, ou par une démonstration analogue A celles de la géométrie et tout aussi rigoureuse. Vov. un peu plus loin, I. e. p. 184.
LK l’ÊRE GRATRT.
le P. Gratry a consacré une partie de son ouvrage à une soi-disant démonstration géométrique de Dieu, et le reste à d’admirables pages sur la vie morale considérée comme le seul moyen de trouver Dieu.
Cette contradiction aurait dû mettre l’auteur sur la voie. Oui, il y a un argument qui prouve Dieu, et cet argument est indissolublement lié h notre vie morale. Ou plutôt ce n’est pas un argument, mais un besoin. Le fond de la croyance en Dieu est un besoin moral. L’homme qui se sent libre se sent en même temps dépendant et comprend qu’il ne peut dépendre que d’un être libre comme lui; l'homme qui a la conscience du devoir comme de l’obligation suprême et du bien absolu, ne trouve la garantie de cette foi que dans un Dieu personnel ; en un mot, Dieu est le postulat de la moralité, non pas un postulat régulièrement déduit, à la façon de Kant, mais une nécessité spontanément sentie et intuitivement reconnue. La science peut aller à Dieu, mais en partant d’une donnée que la science ne peut imposer, et qu’on ne trouve point si on ne la porte en son cœur.
J’ai dit que le P. Gratry s’était attaché spécialement à deux questions, l’existence de Dieu et les rapports de la raison avec la foi. Nous venons d’examiner ses vues sur la première de ces questions ; il nous reste à voir quelle solution il donne de la seconde.
Essayons de dégager sa pensée du cataclysme de citations, de distinctions et de répétitions dans lequel elle est noyée.
Il y a, selon le P. Gratry (et il retrouve cette doctrine dans tous les grands philosophes), il y a deux degrés de
LE PÊHF. GfUTRY.
l’intelligible divin, c'est-à-dire deux mauières de connaître Dieu. Dieu est la lumière, et on peut voir la simple réflexion de cette lumière, ou voir cette lumière directement et en elle-même. La première vue, la vue indirecte de Dieu appartient à l’ordre naturel et est possible à la raisou; la vue directe de Dieu est l'effet d’un don surnaturel; l’homme y parvient, dans cette vie, par la foi, en attendant qu’il en jouisse pleinement dans une autre vie; ce sera la vision béatifique.
La raison est donc corrélative de la foi. D’un autre côté, il y a entre elles tout l’ablme qui sépare le naturel du surnaturel, le fini de l’infini. Comment franchir cet abîme? Le voici. La raison a une foi ou un sens divin naturel, par lequel elle tend vers Dieu, et reconnaît la possibilité, l'utilité et la nécessité de la révélation divine. « Ce théorème théologique, dit le P. Gratry, nous parait d’une beauté et d’une importance capitales. Si nous parvenions à en établir la vérité, ce serait d’une immense conséquence. Le lien entre la religion et la philosophie serait trouvé. » On comprend que l’écrivain se soit donné quelque peine pour arriver à un résultat si désirable. Il a, à cet effet, des arguments exégétiques et des arguments géométriques.
Jésus Sirach, parlant de la circonspection, recommande à ses lecteurs de se fier au sentiment intérieur comme à un guide sûr '. Il y a dans le texte : nfimui -ni 4^/3 oou, crede animes lues; le P. Gratry y trouve sa foi naturelle. Il en est de même du passage dans lequel saint
• L'Eeelisiattique, XXX11, 27, ou, d'après une autre manière de compter, XXXV, 23. Le sens de ce passage est éclairci par la comparaison de XXXVII, 17 et IS (13 et 11».
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