TRÈS CIRCONSTANCIÉS
Vous voyez donc qu'il est prouvé par les registres que les contendants ne furent pas examinés avant 1556, qu'il n'y eut pas des épreuves dans l'été de 1 554 ! Ne me demandez plus, aujourd'hui, quels sont ces contre-temps qui empêchèrent la dispute de s'ouvrir avant l'année 1556. Les fléaux qui désolèrent la ville en 1554 y contribuèrent-ils pour une part plus ou moins grande? Les premiers symptômes des guerres de religion n'y apportèrent-ils pas de leur côté le contingent de leur triste influence? ce sont là des probabilités que je ne veux pas examiner ; je n'y suis nullement tenu. Quand il vous était facile de vérifier les faits, vous n'avez pas réclamé. Vous avez été mis en mesure de tout contrôler ; il y a mieux,
on vous a sommé de le faire. Subissez donc à la fois les conséquences attachées au silence que vous avez si longtemps gardé et à la position que vous avez prise en nous accusant.
On invoque continuellement les registres et on n en a jamais rapporté un seul passage, dites- vous. Mais que voulez-vous de plus explicite? pourquoi donc Medon et M. d'Hélyot auraientils été condamnés à rapporter minutieusement tous les détails qui avaient empêché la dispute de s'ouvrir avant 1556? n'est-ce pas assez qu'ils vous aient engagé à les voir, qu'ils vous aient dit qu'ils étaient très circonstanciés; que tous les contre-temps qui avaient empêché la dispute de s'ouvrir y étaient énumérés avec soin?
C'était à vous ou aux partisans de vos systèmes à venir les vérifier, à vous assurer si Medon, et après Medon M. d'Hélyot trompaient sur leur contenu.
Et notez qu'à l'époque où on vous les opposait ainsi de la manière la plus formelle, c'est-à-dire en 1674, 1771 et en 1782, ils étaient parfaitement conservés. Vous nous en demandez aujourd'hui la représentation ; mais vous savez bien que les choses ne sont plus entières, que les malheurs de la révolution ont fait périr toutes les anciennes archives de la Faculté de droit, et apporté de notables lacunes aux archives du Parlement qui correspondent à cette époque. — Ainsi, quand nous avions nos titres, nous en avons argumenté , nous avons provoqué les adversaires à les contester et à les combattre ; ils ont gardé le silence le plus absolu. Et c'est lorsque ces titres sont anéantis ou égarés, qu'on nous sommerait de les produire ! En d'autres termes, tant que nous sommes munis de nos armes, vous nous respectez, et c'est lorsque vous n'ignorez pas qu'on nous les a ravies, que vous reprenez vos hostilités ! Cela est-il bien légitime?
On serait, dites-vous, porté à croire que MM. d'Hélyot et Jammes ne les avaient pas consultés. Et pourquoi, s'il vous plait? parce qu'on les voit fixer la promotion de Forcadel à une époque différente de celle que Forcadel indique lui-même
dans ses ouvrages; mais n'est- il pas possible que des erreurs typographiques se soient glissées, en ce qui concerne le mois, dans la dissertation de MM. d'Hélyot et Jammes, ou dans les éditions de Forcadel? Et qu'importe d'ailleurs que Forcadel ait été élu le 9 février ou le 9 septembre 1556, puisque, dans les deux cas, il est tout aussi certain que la dispute a eu lieu pendant l'absence de Cujas.
Votes êtes porté à croire que M. d'Hélyot invoque les registres sans les avoir consultés. L'accusation, vous en conviendrez, est un peu grave : c'est en 1771 qu'il lit sa dissertation à l'Académie, c'est en 1782 qu'elle est publiée à Toulouse et à Paris. Il était impossible de jeter les yeux sur les travaux de l'Académie sans être amené à prendre connaissance de la dissertation de M. l'abbé d'Hélyot. Celte œuvre est en effet placée en tété du tome 1er des publications du corps savant qui voulut prouver par là toute l'importance qu'il attachait à la justification de l'Université de Toulouse, et attester hautement que la réfutation de calomnies trop longtemps accréditées était à ses yeux la pierre angulaire d'un édifice dont il produisait les premiers éléments. Depuis l'époque de cette publication jusqu'à la révolution de 1789, qui devait porter la perturbation dans toutes nos archives publiques, personne n'a jamais révoqué en doute la sincérité du témoignage de M. l'abbé d'Hélyot.
Quoi! M.d'Hélyots'estlivré,sans avoir compulsé les archives, aux précisions que vous avez notées avec moi ! Il ose affirmer que les registres sont très circonstanciés, et pourtant il ne les a pas lus, de ses propres yeux lus (1) I II y a mieux, il somme les partisans de Papyre-Masson de s'inscrire en faux contre ces monuments respectables, s'ils ne veulent pas passer pour des visionnaires; et tout cela est le résultat d'un odieux mensonge! il a tout inventé, tout con trouvé. Il s'expose ainsi,
(1) Il dit dans la même Dissertation, page 11 : j'ai vu dans les registres de m Diversité qu'en 1547, Ferrand obtint par l'élection.... une chaire de professeur. M. l'abbé d'Hélyot avait donc vu par lui-même....
lui prêtre, en possession d'une haute position sociale, professeur de la Faculté de théologie, à recevoir tous les jours les plus éclatants démentis et à se voir humilier et convaincre d'imposture ! Sa conscience, il l'engage ; sa réputation d'érudit, il la compromet ; ses travaux de toute sa vie, il les risque en un instant de la manière la plus imprudente et la plus audacieuse ! Sa dissertation doit avoir du retentissement, les partisans de Papyre-Masson sont nombreux, l'imposture sera démasquée ; quelqu'un d'eux voudra au moins vérifier ces registres qui ont fait une si vive impression sur l'opinion publique, qui doivent la convertir, et on y verra qu'il y a eu des épreuves en 1554, quand M. d'Hélyot affirmait qu'il n'y en avait pas ; on prendra aussitôt un extrait de ces registres, on l'opposera publiquement à M. d'Hélyot, et il sera confondu ! !
Mais s'il n'a été retenu ni par sa conscience d'homme et de prêtre, ni par le soin de sa réputation, il le sera du moins par l'intérêt si vif qu'il porte au succès de la thèse qu'il soutient. Il veut venger sa ville natale des calomnies de Papyre- Masson, et cependant, au lieu de sauver sa cause, il la compromet sans retour, il la joue contre les chances les plus défavorables ; car une cause est perdue dès qu'il est établi qu'on a voulu la faire triompher par l'imposture.
Pour moi, j'ai la plus intime conviction que ni Medon, ni M. d'Hélyot surtout n'ont pu ni voulu nous tromper; et je considère comme décisives les preuves qu'ils nous ont données. Je lis dans les registres par leurs yeux , j'y touche avec leurs mains la preuve matérielle de l'absence de Gujas à l'époque où la dispute a commencé, et rien au monde ne pourra détruire pour moi cette preuve...
Medon et d'Hélyot sont des Toulousains ! Eh mon Dieu ! par qui voulez-vous donc que soient défendus les intérêts de notre Université et de notre ville ? Qui argumentera de nos archives si ce ne sont ceux qui sont en mesure de les consulter à chaque instant?
Les registres de l'Université, dites- vous dans un autre fragment (1), pouvaient avoir été altérés ou trompés. — Allégation , pure allégation de votre part , sur la foi de laquelle personne assurément ne croira si facilement !
Vous dites enfin qu'il est fort surprenant que les registres de l'Université correspondant à Tannée 1554, se soient précisément égarés? Il n'y a rien de surprenant, lorsqu'on connaît toutes les pertes qu'ont éprouvées toutes nos archives publiques, sans exception, pendant la révolution. Ces pertes sont notoires; il faut les regretter, mais non pas s'en étonner.
M. l'abbé d'Hélyot avait pour méthode ordinaire, tous ses travaux le prouvent , de remonter aux origines ; il comprit bien qu'en 1771 il fallait , pour couper court à la calomnie, lui opposer des preuves décisives , et c'est ce qu'il fit en compulsant les registres.
Le débat est tout entier dans le cercle de l'argumentation qui précède ; le transporter ailleurs, c'est le fausser. Peu m'importe maintenant que Papyre-Masson et ses sectateurs aient allégué que- Cujas avait été repoussé dans la dispute d'une régence ; leur témoignage ne pourra jamais détruire le fait matériel attesté par les archives que la dispute n'a commencé que quatorze mois après le départ de Cujas pour Cahors et Bourges. Ou il faut préférer les allégations de personnes qui ont pu se tromper ou qui ont pu vouloir nous tromper, allégations qui ne constituent que de simples présomptions, à des preuves authentiques et officielles, ou bien il faut adopter cette conclusion. Des présomptions essentiellement fautives ne peuvent pas plus entrer en lutte contre la certitude qu'un flambeau ne peut entrer en lutte contre le soleil.
Nous voulons pourtant faire à nos adversaires la concession d'examiner et de réfuter ce qu'ils appellent la preuve de l'échec éprouvé par Cujas.
Pour plus de clarté nous diviserons, d'après l'ordre natu-
(1) Dissertation, ibid.
rel des idées , ces preuves en deux catégories , les unes contemporaines de Cujas, les autres postérieures à sa mort.
Mais avant d'entrer dans l'examen de la première catégorie, il est important de considérer d'abord le système de M. Berryat-Saint-Prix et de ses devanciers au point de vue de la vraisemblance ; car si ce système se discrédite et s'exclut par lui-même, il sera certain que toutes les preuves qu'on voudra produire plus tard seront d'avance infirmées ou entièrement démonétisées.
Nous affirmons d'abord que le système de M. Berryat- Saint-Prix se discrédite par lui-même. En effet, on n'a pas perdu de vue quel est son caractère ; M. Berryat-Saint-Prix est convaincu qu'il y a un échec humiliant. Vous lui en demandez la nature et les circonstances , il les ignore ; il ne peut vous offrir que de pures conjectures, et encore il ne vous les offre qu'avec une grande défiance. 11 affirme qu'il y a eu une intrigue ; vous lui demandez quelle en est la nature , il n'en sait rien ; elle a été bien puissante ou bien adroite, c'est l'un ou l'autre ; les juges se- sont laissé subjuguer, ils se sont oubliés au point de manifester hautement leur opinion hostile à Cujas ; vous lui demandez quel est le puissant levier qui les a ainsi fait prévariquer ; il vous dit qu'ils ont été mus par les intrigues de Bodin ou entraînés peut-être par les signes désapprobatifs de ses partisans ; c'est à vous de choisir. Il ne présume rien sur la nature et les circonstances , il est porté à présumer. Ainsi partout le doute, partout des assertions plus ou moins étranges, partout de pures conjectures.
Vous affirmez un échec , et vous ne pouvez en expliquer ni la nature , ni les circonstances ; vous en êtes réduit à être porté à les présumer! Ne voyez-vous pas que vous détruisez par cela même votre accusation. Quand on est convaincu, on doit pouvoir expliquer la manière dont les choses se sont passées ; car c'est cette connaissance qui a produit la conviction , et si on ignore les circonstances et jusqu'à la naiure même du fait , on ne peut plus être convaincu ; on
reste alors dans le doute , on s'abstient et on ne dresse pas un acte d'accusation de cette importance.
Cujas a échoué dans la dispute d'une régence, et il ne reste, dans tous les documents qui le concernent , pas même un trait de lumière qui vous révèle comment cet échec est arrivé ! C'est là pourtant un des faits essentiels de sa vie, et sa vie a été étudiée et explorée avec le plus grand soin, parce que les circonstances les plus indifférentes de la vie d'un grand homme excitent toujours un vif intérêt. Dans les éloges si nombreux , dans les biographies si multiples que noçs avons sur son compte , vous cherchez vainement , vous ne trouvez aucune trace de cet échec : vous-même n'en avez pas trouvé, M. Berryat- Saint-Prix, vous qui , animé d'un zèle dont la science vous sait gré , avez fait une biographie de Cujas des plus développées. Cette biographie , vous l'avez illustrée par des Eclaircissements précieux. Vous avez suivi Cujas pas à pas dans toutes ses migrations si nombreuses ; vous avez écrit sur ses convictions religieuses , dressé le catalogue de ses disciples les plus notables dans ses divers professorats, enregistré toutes les louanges qu'on lui a adressées siècle par siècle, année par année. Il n'est pas jusqu'à sa signature, tantôt Cujas, tantôt de Cujas, sur laquelle vous n'ayez produit plus d'une page. Vos recherches ont été fructueuses sur tous les points, et c'est précisément sur celui de l'échec de Cujas qu'elles seront demeurées entièrement stériles ! Cujas a eu de nombreux amis, il ne l'a confié à personne ! il ne se sera rencontré autour de lui personne qui ait voulu soulever le voile tout entier ! ! ! Et tous les monuments de l'époque conspirent pour observer le même mutisme ! !...
11 y a mieux : non-seulement votre système, si incertain , si vacillant, à demi-vaincu avant de subir l'examen , se détruit par lui-même , mais il est contradictoire avec les causes même par lesquelles vous vous efforcez de l'appuyer.
C'est ici que j'appelle principalement votre attention.
Cujas a échoué, dites-vous : tout le prouve, tout l'explique. Cujas était partisan, par ses méthodes, des doctrines
d'Arnaud Ferrier ; il sapait vivement tes méthodes étroites et barbares des Bartholistes, et le Collège des professeurs de Toulouse voulait le maintien de ces méthodes. Forcadtel était vivement appuyé; Bodin , l'ennemi acharné de Gujas , était chef des partisans de son compétiteur ; l'intrigue était formidable; les juges furent enlacés dans ses réseaux, à ce point qu'ils manifestèrent hautement leur opinion.
Permettez-nous d'abord de vous soumettre plus d'une observation sur ces propositions diverses.
S'il s'agissait d'expliquer un échec certain et convenu, tous vos arguments seraient on ne peut plus plausibles. Mais il s'agit , je vous le fais remarquer, car vous l'avez constamment méconnu, de prouver un échec et non de l'expliquer.
Ainsi , l'opposition entre les méthodes de Cujas , partisan du mouvement, et les méthodes de la Faculté, qui s'attache à une résistance routinière, la haine de Bodin envers Cujas, ne prouvent pas que Cujas ait disputé la régence de Massabrat.
Examinons d'ailleurs les faits que vous articulez.
L'opposition entre les méthodes de Cujas et celles de ses prétendus juges; où en trouvez-vous la preuve? Cujas n'était pas le créateur de sa méthode ; il en fut sans doute la plus éclatante manifestation ; mais avant lui Arnaud Ferrier et Coras l'avaient intronisée dans l'Université de Toulouse. Arnaud Ferrier et Coras n'y enseignaient plus , il est vrai , en 1 554 , mais il n'est pas probable qu'ils fussent les seuls docteurs régents qui l'eussent embrassée.
Les intrigues de Jean Bodin pour Forcadel. — Je ne conteste pas la haine de Bodin à l'égard de Cujas; mais j'examine si Bodin pouvait avoir un grand crédit. Qu'était-il alors? Etudiant en droit. Je sais bien que les étudiants étaient fort nombreux ; qu'ils étaient divisés en nations ; qu'ils constituaient une corporation puissante dans la cité ; mais quelque influence qu'on leur attribue, on ne saurait pourtant croire qu'elle allât jusqu'à dominer et déborder leurs maîtres...
Et sur quels juges Bodin avait-il fait porter ses intrigues? Sur tons les docteurs régents de l'Université, non pas seule-
ment sur les docteurs régents de droit civil et de droit canon, mais encore sur les docteurs régents des Facultés des arts, de médecine et de théologie, qui tous étaient juges de la dispute (4), — Le jury était encore composé, nous l'avons déjà dit, de quatre écoliers bacheliers en droit, juges adjoints, sous le nom de conseillers de l'Université ; mais deux étaient choisis par l'Université elle-même, et les autres procédaient du choix de tous les collégiens. Eh bien ! pensez-vous que les méthodes de Gujas ne dussent pas faire sur leur esprit la sensation la plus profonde ; qu'un docteur qui , pour interpréter les lois, évoquait tous les beaux souvenirs de la Grèce et de Rome, et rendait la richesse de ses doctrines plus attrayante encore par la magie d'un langage toujours pur, toujours suave, toujours harmonieux , ne dût pas nécessairement exciter leurs sympathies ?
Et ces députés du Parlement , qui assistaient à toutes les épreuves, ne constituaient-ils pas une garantie puissante dans l'intérêt de la justice ?
On a vu par les arrêts déjà cités, que le parlement s'occupait des disputes avec la plus vive sollicitude (2) ; qu'il traitait l'Université de Toulouse comme une pupille bien-aimée, qui lui rendait en science ce qu'il lui accordait en protection. Le parlement avait refusé d'enregistrer les lettres-patentes du roi, qui avaient accordé la régence vacante à Martin Rossel;
(1) Procès- verbaux des commissaires de 1667. — Manuscrit précité. — Ce point des usages de l'Université y est constaté de la manière la plus positive. Il s'explique par la tendance encyclopédique des études 4 l'époque dont nous parlons.
(2) Le Parlement ne renonça jamais à cette prérogative. Ainsi nous avons remarqué dans les registres de la Faculté de Droit de 1782 que MM. de Cuzae et de St-Félix , conseillers de la grand-chambre, assistèrent le 18 mai de cette année à l'élection de M. Cas tan, nommé par voie de dispute à une régence de l'Université de Montpellier.
En 1667, les docteurs régents de l'université de Toulouse se plaignirent à MM. de Bezons et d'Anglures de Boulemont, commissaires du Roi, de ce que les députés du Parlement cherchaient, en assistant aux épreuves de la dispute, à exercer sur les juges une trop grande influence, *— Manuscrit précité àt la Bibliothèque du clergé.
et après avoir vaincu cette intrigue, il aurait donné les mains à une autre intrigue mille fois plus odieuse ! — Il avait fait prévaloir, par son arrêt du 21 juin 4553, le principe de la dispute, pour laisser transformer cette dispute en un foyer de cabales odieuses? Non, non, tout cela n'est pas possible!!...
Qu'on eût parlé d'intrigues secrètes, habilement ourdies, fonctionnant daqs l'ombre,. sous le patronage de personnages puissants, je consentirais à examiner si l'accusation est fondée. Mais l'Université tout entière et les députés du parlement se laissant dominer par des intrigues patentes, tramées à la face du soleil, etse laissant dominer par l'influence d'un étudiant en droit, au point que les juges manifestèrent hautement leur opinion, et cela en faveur d'un étranger (car Forcadel était de Béziers), au préjudice de Cujas, originaire de Toulouse ! c'est ce que je ne croirai jamais.
J'arrive au côté le plus pressant de mon argumentation. Je retire tout ce que je viens de dire à rencontre des intrigues dont vous parlez, et j'entre dans toutes vos idées. Oui, eomrae vous le dites, l'intrigue de Jean Bodin a été formidable ; elle atout envahi, tout débordé ; docteurs régents, juges de la dispute, conseillers de l'Université, commissaires délégués du parlement, tous ont trempé dans cet acte d'iniquité. Les juges étaient antipathiques à Cujas; ils l'ont indignement sacrifié; ils l'ont forcé de se retirer et d'abandonner sa ville natale. Mais dites-moi maintenant, comment se fait-il donc que Forcadel n'ait pas été élu immédiatement, c'est-à-dire dans Tannée 1554? La chose est devenue pourtant bien facile ; il n'y avait qu'un obstacle, il est levé ; Cujas a pris la route de Cahors ; l'intrigue a triomphé. Forcadel est resté maître du champ de bataille ; ses partisans voudront sans doute accélérer ce qui reste encore des épreuves de la dispute pour le faire bientôt proclamer ; ils ne voudront pas laisser s'échapper le fruit de leurs cabales. Les juges de la dispute qui lui ont sacrifié Cujas seront heureux de couronner leur œuvre. La régence de Massabrat est d'ailleurs
vacante depuis plus d'une année ; il est urgent d'y pourvoir ; comment donc se fait-il, je vous le demande avec instance, que Forcadel ne soit installé qu'en février 4556, et que la dispute vienne là s'interrompre tout à coup, lorsque tout devrait la faire clore par l'élection de Forcadel? Comment se fait-il enfin que lorsque nous soutenons qu'il n'y a eu aucune dispute en 1554, vous soyez contraint d'avouer que, s'il y en a eu une, elle a été brusquement interrompue, tandis que, d'après votre système, cette interruption est tout à fait inexplicable ?
Vous avez bien senti tout ce qu'il y a de gênant dans cette situation où vous vous êtes placé ; aussi vous avez voulu en sortir. Par quels subterfuges? les voici; je les recommande à l'attention du lecteur d'une manière toute particulière. Il ne vous a fallu rien moins qty? le secours d'une seconde intrigue pour chercher à vous sauver de ce mauvais pas. Vous n'avez pu faire face à une position désespérée qu'à l'aide de moyens violents : les cabales de Bodin étaient insuffisantes; vous avez été obligé de créer un nouveau rôle, et ce rôle vous le faites jouer par Martin Rossel. Je vous copie littéralement : «MM. d'Hélyot et Jammes ont senti qu'il fallait » chercher quelque motif raisonnable à ce départ si précipité » et à cette abdication de patrie si étrange ; ils pensent en > trouver une explication dans les mains d'un compétiteur de Cujas, Martin Rossel, qui travaillait, disent-ils, à obtenir, par un brevet de la€our, la chaire que Cujas voulait disputer, ce qui dut dégoûter celui-ci de persister dans son projet.
» Mais, outre qu'ils ne fondent leur récit sur aucune espèce d'autorité, il parait inconciliable avec deux circonstances particulières.
> En premier lieu, Rossel vint bien à Paris, mais probablement vers l'époque où le départ de Cujas était décidé et peut-être effectué, etce'fut pour prendre une attestation de l'Université de la capitale, sur les règles à observer dans le concours, et sur le droit que les professeurs pré-
tendaient avoir , d'en être seuls les juges, ce qu'il n'eût point fait s'il eût cherché à être nommé directement par le ministère.
> En second lieu, il paraît certain, d'après le rapport d'Edmond M é ri lie, confirmé indirectement par Alexandre Scot, que Jean Bodin, alors étudiant en droit à Toulouse, et ennemi de Cujas, s'était mis à la tête d'un parti qui cherchait à écarter ce grand jurisconsulte pour lui faire préférer Forcadel, et l'on ajoute qu'il y parvint. Or cela serait inexplicable, si le départ de Cujas n'avait été déterminé que par la crainte des intrigues de Rossel auprès de la Cour.
> Au contraire, la démarche de Rossel auprès de l'Université de Paris se concilie parfaitement avec ce que l'on rapporte des manœuvres de Bodin. A cette époque, les étudiants avaient, dans quelques Universités, le droit de prendre part aux nominations des professeurs. R est probable que lorsque Bodin eut réussi à faire écarter Cujas, Rossel dut chercher à diminuer lf influence des manœuvres auxquelles Bodin se livrait en faveur de Forcadel, en prouvant, par l'attestation de la Faculté de Paris, que les professeurs avaient seuls le droit de juger les concours ; et ceci nous explique aussi pourquoi, après le départ de Cujas, on retarda pendant plus d'une année la nouvelle ouverture du concours ; les professeurs voulant sans doute attendre des circonstances où ils pussent plus facilement faire valoir leurs prétentions.
» En troisième lieu, il résulte assez clairement du préambule de l'arrêt de 4554 qu'après diverses discussions le parlement avait déclaré vacante la chaire disputée par Rossel , Cujas , etc. , et confirmé sa mise au concours. Pour admettre que Rossel se détermina à solliciter une nomination directe de la Cour, il faudrait supposer qu'il put espérer que, pour son simple intérêt, le ministère voudrait établir une lutte dangereuse avec une compagnie aussi puissante que le parlement de Toulouse, ce qui est
» contre toute vraisemblance ; et que lui-même ne craignait » point non plus de lutter avec le parlement, ce qui n'est pas
> moins invraisemblable (1). *
A cette lecture je Réprouve qu'un embarras ; c'est celui de savoir si je dois commencer d'abord par réfuter vos erreurs de fait ou vos invraisemblances. — Vos erreurs aujourd'hui si manifestement démontrées , vos invraisemblances si choquantes !
Vos erreurs si manifestes ! — Vous ne voulez pas que Rossel ait sollicité la régence de Massabrat par un brevet de la Cotir; vous accumulez pour le prouver mille considérations. Le ministère n'aurait pas voulu établir, pour son simple intérêt, une lutte dangereuse avec une compagnie aussi puissante que le parlement de Toulouse, cela est contre toute vraisemblance. Martin Rossel aurait craint de lutter avec le parlement, ce qui était tout aussi invraisemblable... etc.
Voyez pourtant comme tous vos raisonnements sont bien fondés, en présence du texte de l'arrêt précité du parlement, du 21 juin 4553:
< Veu le plaidoyer fait en la court, entre Martin Rossel, i docteur régent en droit canon de l'Université de Tolose, » suppliant et requérant que la court le fasse jouir de
> l'effet de certaines lettres-patentes par lui obtenues du roi i sur la faculté d'opter de la première régence en droit civil i vacante en ladite Université...
» La cour, les chambres assemblées, a ordonné et ordonne i que sans avoir égard au dites requêtes et lettres patentes » par le dit Rossel présentées et nonobstant chose par lui
> déduicte, icelui Rossel et autres prétendants à la régence » de droit civil vacante par la renonciation de M. Arbeyrand » Fabry dit de Massabrat seront tenus répondre et disputer » publiquement, etc., etc. >
Martin Rossel avait donc obtenu par brevet de la cour
(1) Dissertation, pages 500, 501 et 502.
précisément la régence de Massabrat. Le ministère n'avait donc pas craint, pour un intérêt privé, d'entrer en lutte contre le parlement de Toulouse. Martin Rossel n'avait pas craint lui-même d'engager cette lutte... Tous avaient lutté ; mais le parlement les avait tous vaincus ; force resta aux statuts de l'Université.
Convenez que cet arrêt vient là mal à propos pour vos suppositions et vos raisonnements ! Ab uno disce omnes! !
Vos invraisemblances si choquantes. La dispute commence, selon vous, dans Tété de 1554. Gujas y prend part. Les intrigues de Bodin le forcent de la quitter ; et voilà que tout à coup, Martin Rossel, l'un des contendants, obligé de disputer la régence qu'un brevet du roi lui avait inutilement conférée, fait mouvoir un ressort secret et paralyse les intrigues de Bodin, agit à son tour pour faire interrompre la dispute ! Par quel motif ! Parce qu'il va faire un voyage à Paris, pour y chercher des attestations de la Faculté, constatant que les professeurs ont seuls le droit déjuger la dispute, et ce voyage il le réalise au moment ou Cujas partit pour Cahors !
Ainsi voilà un jury composé en la forme ordinaire, en exécution des statuts de l'Université et des arrêts du parlement, qui siège depuis plusieurs jours, qui a entendu plusieurs épreuves de la dispute, et qui tout à coup interrompt ces exercices pour attendre qu'un des contendants aille chercher à Paris des attestations de la Faculté, constatant que lui, jury, est illégalement organisé ; et les membres de ce jury, qui la veille étaient vendus à Bodin pour le compte de Forcadel, se laissent corrompre le lendemain pour le compte de Martin Rossel ! !
Et les députés du parlement tolèrent complaisamment tous les actes de cette tragi-comédie universitaire 1 1 ! Et par un contraste frappant, malgré l'affront qu'il a reçu, Gujas, le lendemain de son échec, est saisi là tout exprès par les offres des habitants de Cahors ! !
Reconnaissez avec moi que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et que des explications de cette nature ne
font qu'aggraver de plu* en plus votre situation et la rendre tout à fait insoutenable. Vous vouliez sortir d'un défilé dangereux, vous vous y êtes emprisonné pour toujours.
Vous êtes donc surpris ici en flagrant délit de contradiction avec vous-même, et il faudra, vous en conviendrez, des preuves bien positives pour détruire toute la défaveur qui s'attache déjà à votre cause.
Arrivons à la première catégorie de ces preuves , à celles qui se réfèrent à des faits ou documents contemporains de Cujas, en les présentant dans leur ordre chronologique.
Nos adversair.es ont voulu à tout prix chercher à établir que la dispute avait commencé en 1554. Aussi, ont-ils invoqué contre nous divers documents, pour établir ce fait.
Le premier de ces documents se compose d'un fragment d'épître, par laquelle Jean Amariton dédie, en novembre 1554, à Cujas ses notes sur Ulpien ; le second, d'un fragment de Forcadel ; le troisième, d'une lettre de Cujas, du 35 mars 1578, par lui adressée de Bourges au président Dufaur de St-Jory à Toulouse.
Reprenons successivement chacun de ces trois documents. Et d'abord le fragment de l'épître dédicatoire de Jean Amariton à Cujas, en 1554, date on ne peut plus précieuse. Pour apprécier ce document à sa juste valeur, il faut savoir que Cujas avait, dès l'année 1547, ouvert à Toulouse un enseignement ou cours privé sur les Instituts (espèce de privâtdoceni) qui avait obtenu le plus grand succès. Il s'y posa comme le disciple d'Arnaud Ferrier, et désertant les méthodes des glossateurs et des Bartholistes, il y jeta les premières bases de sa réputation. M. Berryat~St-Prix établit lui-même ce fait dans sa biographie de Cujas. c Des personnes distini guées des provinces éloignées et de la capitale, telles que
> le président Dufaur de St-Jory, Loisel de Beauvais, Lescure » de Grenoble et Mitailler de Valence, lui envoyèrent leurs » enfants ; des professeurs même, tels que Jean Amariton de
> Paris, suivirent leur exemple (1). >
(1) Page 378.
Jean Amariton, devenu ainsi, en 1554, le plus fervent des disciples et des admirateurs de Cujas, lui dédie ses notes sur Ulpien, notes qui étaient en réalité l'œuvre de Cujas, et que par, un échange de procédés assez bizarres , Cujas crut devoir dédier à son tour à son disciple. Dans cette dédicace, Jean Amariton fait un éloge pompeux de Cujas.
Il commence par qualifier Cujas de son grand ami , Cujaci amice magne, en lui exprimant combien il serait fier d'obtenir son suffrage, et aussitôt il commence l'éloge de son enseignement, qu'il poursuit ainsi : c Proodmis mensibus gra- » ves et arduas aliquol juris avilis questiones de usucapio- » nibus, de dotis repetitione, de que aliis rébus, non sine » tuorum et utilitate et admiratione disputasti. Quœ cùm » inexplicabiles kominibus nostris usquè antea visœ sunt ut » sanè, quamvis iis et multa superiorum temporum ingénia » multum desudarint , nunquàm plané expUcata sunt : tu
* lamen , dicam libéré quod sentio , quœ in Mis involuta » erant evolvendo, abdila eruendo, malè descripta et depra- » vota corrigendo , ambigua distinguendo , dissipata et » dispersa colligendo, et ut semel dicam, obscurissima quœ- » que illustrando, rëctèque docendo consecutus est, ut nihil » ita plane, plene que et accuratè in eo génère disputatum » nutto qunquam tempore omnes quot quot te audiverunt, et » dedocendi ratioixe judicare potuerunt , audivisse se dice-
* rent. Atque ibi inter disserendum, juris civilis principia, » non ex fœce barbariœ se ex claris elegantiœ Romance et » ipsius juris prinàpia fantibus hauriebas, exemplo que tuo » nobis haurienda significabas : inter alia autem Ulpiani titu- » los aliquot, qui ex immenso CCXL librorumsui auctoris » naufragio emersere, Pauli que senteniiarum libros ad docen- » dum fréquenter adhibebas. Qui cum rébus obscuris clartssi- » mam lucem afferre viderentur, ego sciendi scilicet cupidis-
* simus, ut te in docendo prœeuntem sequerer et assequerer , » hos libros diUgenter légère et examinare, etc. »
Il termine cette dédicace en ces termes :
« Porro autem in eam tu cogitationem incumbe, ut cum
> alii suarum virtxUum suique nominis monumenta marmo-
» rilms insculpant, tu tuœ mentis et singularts eruditionis
» imaginent non ad exigtU temporis prœdicationem , sed ad
» memoriam posteritalis sempitemam pluribus chartis ex-
» pressant cupidœ legum juventutirelinquas. Nom ut rectè
» quidam vaticinatur :
Pigra per has fugies ingratœ flumina Letke$,
Et meliore tut part? tuperttes eris.
Marmora Messalœ scindil capri ficus, et audax
Dimidios Crispi mulio ridet tquot.
At chartis nec fur ta notent, rue sœeula prœsunt,
Sola que non nôrunt hœc monumenta mort.
A la lecture de cette analyse si développée du mérite des leçons de Cujas , on ne se douterait pas assurément qu'il s'agit là de quelques controverses rapides faites au sujet de la dispute d'une régence. L'enseignement dont parle Aniariton avec tant d'engouement , qui porte sur tant de matières différentes, qui est si complet , si approfondi , qui a répandu des flots d'une si vive lumière sur tant de parties du droit restées jusqu'alors obscures et incomplètes, pour lesquelles Cujas s'est éclairé des fragments d'Ulpien et des sentences de Paul, qui laisse aune si grande distance derrière lui tout ce qui l'a précédé, celui enfin dans lequel Cujas non sine adndraiione et xUililate suorum disptUavit , est évidemment l'enseignement privé qu'il ouvrit en 1547 et qu'il continuait encore en 1554, époque à laquelle Amariton vint à Toulouse pour en profiter.
Il est d'autant plus impossible d'appliquer ce que dit Amariton aux argumentations d'une dispute proprement dite , que d'après les dispositions de l'arrêt précité du Parlement du 15 mars 1545 (1), les argumentations aux thèses ne devaient durer que trois jours,et que, d'après l'opinion même que nous combattons, Cujas n'aurait pas soutenu la lutte jusqu'au bout et n'aurait pris part qu'à quelques épreuves.
(1) Vid. ci-dessus, page 8.
La dédicace d' Amariton ne peut donc faire allusion à une prétendue dispute en 1554.
M. Berryat-St-Prix soutient le contraire : c Nous croyons certain , dit-il , qu'il y eut plusieurs épreuves du concours pendant l'été de 1554. Un passage d'une épître adressée par Jean Amariton à Cujas son professeur, le lw novembre suivant, nous confirme dans cette idée et confirme les conséquences que nous avons tirées de la lettre de Cujas au président de Saint-Jory. Amariton y rappelle à Cujas les disputes qu'il a soutenues le mois précédent sur des questions difficiles, avec admiration de ses partisans : non sine admiratione tuorum disptUasti. Il termine par l'exhorter à fonder sa réputation sur l'impression de ses ouvrages plutôt que sur un professorat de courte durée : non ad eocigui temporis prœdicationem. Il nous paraît clair que la phrase non sine admiratione tuorum disputasti , indique des thèses ou argumentations du concours où Cujas obtint l'approbation des élèves de son parti , et sans doute aussi la désapprobation des partisans de Forcadel; que l'exhortation finale de s'attacher à une publication d'ouvrages plutôt qu'à un professorat, est une consolation d'un revers que Cujas venait d'éprouver en postulant une chaire (4). »
Voici donc les moyens que prend M. Berryat-Saint-Prix pour se faire une arme contre nous de ce fragment. Il en détache comme avec des ciseaux ce membre de phrase : proximis mensibus, non sine admiratione tuorum disputasti ; encore même en retranche-t-il ces deux mots du texte : non sine utilitaJte, parce qu'ils se prêtaient moins à l'interprétation qu'il voulait donner à la phrase extraite ; les disputes des concours n'étant pas d'une utilité bien réelle pour les auditeurs, tandis qu'il en était tout autrement de l'enseignement suivi et complet dont parlait Amariton. Le mot disputasti semblait servir admirablement les
(1) Dissertation, page 506 et 507.
intentions de M. Berryat; il le traduit naturellement par dispute, argumentation aux thèses. Mais c'était là encore lui donner un sens bien erroné ; car tout le monde sait que ce mot latin signifie, employé en matière d'enseignement, enseigner , discourir, tout aussi bien qu'argumenter , disputer daus une controverse (!)♦
Je pourrais multiplier les observations dans le même sens; mais c'en sera assez sans doute pour avoir prouvé que l'extrait si parcimonieux de l'épître d'Amariton en a complètement faussé le sens,
Ce n'est pas tout. — Nous allons voir M. Berryat*Samt- Prix nous donner encore une fausse traduction de la der • nière partie du fragment d'Amariton et tomber par cela même dans un contresens flagrant A mari ton donne en ter* minant à Gujas le conseil de travailler sérieusement , dans l'intérêt de la jeunesse des écoles, à la composition et à la publication d'ouvrages qui lui procureront, non pas des éloges passagers, comme la vie de l'homme , mais qui le feront passer à la postérité.
c Tu eam cogitationem incumbe, ut cùm alii suarum vir- » tutum sui que nominis monumenta marmoribus insculpant, > tu tuœ mentis et singularis eruditionis imaginem non ad » exigui temporis prcedicationem , sed ad menwriam poste- » ritatis sempiternam pluribus chartis expressam cupidœ » legumjuventuti retinquas. »
Suivent les distiques que nous avous déjà cités. On a vu comment M. Berryat-Saint-Prix , examinant constamment les textes, sous l'influence de sa préoccupation, traduit ce passage : « Amariton termine par exhorter » Cujas à fonder sa réputation sur l'impression de ses ou- » vrages plutôt que sur un professorat de courte durée , non
(1) Tons ceux qui sont familiarisés avec les textes latins le savent très-bien. Nous nous bornerons à citer les définitions qu'en donne le Lexicon jurit. Dupotabe, quasi eerborum agitation* prorstupurumfacere, idem est pr ope modum ac disceptark. Et sous le mot disceptare on lit également : disceptarb idem reipta significat quod disputare, hoc est agitare aliquem rem in ownem pariera quo verum cognoscatur.
» ad exigm temporis prœdicationem ; » et il lui rapporte à » l'appui de son assertion les vers latins (on les a vus) « dont le sens est que les ouvrages de l'esprit nous font » survivre en partie à notre destruction, et que ce sont les » seuls monuments qui ne meurent point.
« Il nous parait clair que l'exhortation finale de s'attacher » à une publication d'ouvrages plutôt qu'à un professorat » est une consolation d'un revers que Cujas venait d'éprou- » ver en postulant une chaire (4). » Mais où avez-vous vu dans ce fragment d'Amariton qu'il ait engagé Cujas à s'occuper plutôt de faire imprimer des ouvrages qu'à s'attacher à un professorat nécessairement de courte durée? II serait d'abord bien peu conséquent avec lui-même, s'il lui avait donné ce conseil , car l'enthousiasme avec lequel il a parlé de sa manière de professer serait une prémisse bien étrange d'une conclusion par laquelle il l'engagerait à ne pas s'attacher d'une manière principale à son enseignement. Amariton n'a certainement jamais songé à cela. Vous induisez cette interprétation de ces mots : non ad exigui temporis prcedicationem , en traduisant prœdicationem par professorat; mais je vous confesse que c'est pour la première fois que je vois donner un tel sens à cette locution , sens que je n'ai pu rencontrer d'ailleurs dans aucun vocabulaire d'aucune époque. Je traduis, moi , comme tous les latinistes, le mot prœdicaiio par louange , éloge , bonne opinion , réputation ; et je dis avec l'ensemble delà phrase : qu'A mariton exhorte Cujas à reproduire et à publier, dans l'intérêt de la jeunesse studieuse, le fruit de ses pensées et de son érudition , non pas pour mériter seulement les louanges éphémères qui mourraient avec lui , non ad eorigui temporis prœdicationem, mais pour que sa mémoire passe à la postérité, sed ad memoriam posteritatis sempiternam.
L'auteur, en effet, n'oppose pas un enseignement oral à un enseignement écrit et destiné à être publié ; les deux
(1) Dissertation, page 307.
choses qu'il oppose Tune à l'autre , ce sont la prœdicatio exigiti temporis et la memoria posteritatis sempiterna. Cette interprétation est de plus fort confirmée par les distiques qui suivent ce fragment.
Vous avez donc été tout aussi heureux dans la traduction du mot prœdicatio , que dans la traduction du mot disputatio.
Telle est pourtant la voie par laquelle vous arrivez à voir une consolation donnée par Amariton à Gujas du revers qu'il a éprouvé dans la dispute d'une chaire. Il faut bien vouloir trouver partout des preuves de ce revers pour en rencontrer dans ce fragment.
Voulez-vous que votre traduction soit exacte? vous n'en serez , au fond , guère plus avancé ; car, de bonne foi , de ce que Jean Amariton aurait exhorté Cujas à se consacrer plutôt à la composition d'ouvrages scientifiques qu'à un enseignement oral , que pourrait-on en conclure pour constater l'échec dont vous parlez? Supposez que Cujas n'ait jamais disputé : le conseil d'Amariton n'en sera pas moins plausible; donc il ne prouve pas que Cujas ait disputé et qu'il ait échoué.
Passons au fragment de Forcadel. M. Berryat-Saint-Prix produit une autre preuve toujours pour établir qu'il y a eu dans l'été de 1554 un commencement de dispute à laquelle Cujas a pris part. Cette preuve est cette fois puisée dans un fragment de Forcadel , le prétendu vainqueur de Cujas. Laissons encore parler notre savant antagoniste :
c Un passage de Forcadel , dit-il , vient à l'appui de celui » d'Amariton ; après avoir raconté dans son Henrico tertio,
> que dans sa jeunesse, en 1547, il parut à un concours, et,
> après avoir donné des conseils à ceux qui entreprennent » ces sortes de luttes, il ajoute : Ut tandem expertus sum
* w sequente triduana disceptatione prohâc functione juris
* quam sustineo. Il y eut un grand succès , dit-il ; ce qui
* fut le plus agréable à ses auditeurs, ce furent ses aulori-
* tés; nihil afferens non fultum jurisprudentum teslimonio,
» ne noviiatù studio dux viderer potiùs opinionum va- » nissimarum quam assecla integerrimœ et usitatœ. Les mots » in sequente disceptatione, annoncent clairement le deuxième » concours soutenu par Forcadel ; or, ce doit être celui où » il parut, en 4554, avec Gujas, et non celui de 4556, où il » avait pour compétiteurs Roussel et autres Toulousains. Le » système de ceux-ci était celui-là même que Forcadel adopta » et qui consiste à fonder les décisions du droit , non sur la » loi et sur la raison , mais sur l'autorité des commenta* » taires, tandis que Cujas suivait une marche différente. Les » mots novitatis studio ne sauraient concerner les docteurs » toulousains, tandis que, dans leur système, il s'appiique- » rait parfaitement à Cujas (1). »
U faut que M. Berryat-Sainl-Prix soit encore sous le poids d'une grande préoccupation pour interpréter ainsi le récit de Forcadel , et ne pas voir que, convenablement interprété, il suffit pour renverser de fond en comble le système de ses inculpations.
Forcadel nous apprend qu'il a pris part à deux concours : l'un en 1547, dans lequel il échoua (2) ; il ne fixe pas l'époque du second concours, mais il dit qu'il y fut plus heureux, puisqu'il y obtint la chaire qu'il occupait au moment où il écrivait ; ut tandem expertus sum in sequente triduana (qui dure trois jours) disceptatione pro hoc functione juris interpretandi quam sustineo. M. Berryat-Saint-Prix veut que cette disceptatio sequens soit le concours qui aurait commencé en 1554 et auquel Cujas aurait pris part. Mais cette version est tout À fait contraire au texte de Forcadel ; car la disoeptatio sequens dont il parle est celle où il a eu un grand succès, c'est-à-dire celle où il a été élu , ut tandem eacpertus in sequente disceptatione pro hoc functione juris quam sustineo. Or, à quel concours a-t-il été nommé? A celui de 1556. Donc le passage de Forcadel ne s'applique qu'au con-
(1) Dissertation, pages 507, 508, à la note.
(2) Ferrand fut nommé dans ce concours. M. d'Hélyot nous l'apprend dans sa Dissertation (Vid. ci-dessus, note de la page 56).
cours de 4556; donc Forcadel ne parle que de deux concours, celui de 1547, dans lequel il échoua ; celui de 1556, dans lequel il fut élu. Donc Forcadel ne concourut pas en 1554; car il était impossible qu'il eût passé sous Silence ce concours, s'il avait eu lieu. Donc il n'y a pas eu de dispute en 1554; car s'il y en avait eu une cette année, Forcadel n'aurait pas pu donner à la dispute de 1556 le nom 3e sequens disjndatio par rapport à la dispute de 1547. En d'autres termes, si Forcadel a concouru en 1554, il aura concouru nécessairement trois fois: 1° en 1547, 2* en 1554, 3° en 1556. Or, il vous dit lui-même qu'il n'a concouru que deux fois. Que voulez-vous de plus décisif? Toutes les armes que vous nous opposez viennent donc, non pas se briser entre vos mains, mais se retourner directement contre vous.
Voyons si vous serez plus heureux en ce qui concerne le troisième document dont nous avons parlé, c'est-à-dire la lettre de Gujas , datée de Bourges, du 25 mars 1578, et par lui adressée à Dufaur de Saint-Jory, président au Parlement de Toulouse. Voici comment s'exprime à oet égard M. Berryat-St-Prix : c Pour en comprendre l'importance, relativement à la question que nous examinons, il faut savoir qu'au mois de juin 1554, précisément au moment du concours où Cujas s'était présenté, Jacques Dufaur, abbé de la Case-Dieu, président au Parlement de Paris, lui avait amené à Toulouse ses trois neveux, pour étudier, sous lui, le droit qu'il enseignait en particulier , depuis 1547. Le premier des neveux de l'abbé était Pierre Dufaur de Saint-Jory, l'un des plus grands jurisconsultes et magistrats du seizième siècle, mort dans la suite, premier président au Parlement de Toulouse. Saint-Jory ne quitta plus Cujas, même dans sa transmigration à Cahors, et probablement à Bourges ; il fut donc témoin de tous les faits qui se passèrent à Toulouse dans l'été de 1554, relativement à la postulation de la chaire désirée par Cujas. Il est donc clair que, lorsque ce dernier eut l'occasion de lui rap-
peler dans la suite quelques-uns des mêmes faits, il se serait bien gardé de les lui citer avec inexactitude (1).
Cette occasion se présenta au bout de 24 ans, en 1578, lorsque Gujas était professeur-doyen à l'Université de Bourges, place avec laquelle on l'avait autorisé à conserver une charge de conseiller au Parlement de Grenoble. Une régence ou chaire de droit civil ayant vaqué à Toulouse, Saint-Jory, alors président au Parlement de cette ville, lui écrivit, avec l'agrément du premier président et d'autres notables, pour la lui proposer. Voici la réponse de Cujas, dont un hasard heureux nous a procuré l'autographe.
€ Monsieur, je commencerai parce que dit feu M. de la » Case-Dieu, votre oncle, à mon départ de Toulouse en » bonne compagnie, quem pr^sentem contempsistis, absen-
» tem requiretis Cela est advenu, et plût à Dieu que
» néanmons je pusse en cela vous complaire, à vous et à » Monseigneur le premier président, et tous ceux qui ont le » même désir, et qui m'en interpellent. Mais je ne puis aucu-
> nement quitter les commodités que j'ai ici, qui sont » infinies, pour une simple régence de Toulouse. Ce serait * me reculer au lieu de m'avancer, et un œuvre non d'un » homme chenu tel que je suis, mais je vous laisse à penser » de qui. La ville de Toulouse n'aurait garde de me loger et
> bailler les 2000 livres que j'ai ici, ni de me défrayer pour
> la conduite de mes meubles, ce que les Berruyers ont fait » et tous ceux qui m'ont voulu avoir, et l'Université à peine
> m'élirait-elle, ou quand elle le ferait, elle n'aurait garde » de me faire doyen, comme je suis ici, tous les docteurs » m'ayant cédé leur antiquité, comme aussi requiert le seul » respect de l'état que le roi m'a donné en une Cour souve-
(1) C'est M. Berryat-St-Prix qui fait ce» observations, et pourtant c'est lorsque Dufaur de St-Jory est premier président du Parlement, en 1598, que le Recteur Cabot son ami aurait, le 4 juillet de cette année, attribué le départ de Gujas au peu d'émoluments attachés aux régences de l'Université, et cela en présence des députés du Parlement ! !
> raine. J'ai plusieurs autres raisops qui m'en détournent,
> que je tairai pour le présent. Mais je vous sais fort bon gré
> et vous remercie très humblement de votre bonne volonté.
> D me semble que M. Maran serait très propre à cette charge,
> et mieux encore M. Roaldés, si vous le pouviez avoir. Mais
> je me doute fort qu'aussitôt aurez-vous moins que lui.
> Graviores causas nolo dicere. Et sur ce,
» Monsieur, je me recommanderai bien humblement à
> votre bonne grâce, et prierai Dieu vous donner la sienne » très sainte. »
De Bourges, ce 25 mars 1578.
(Adresse au revers). À Monsieur
Monsieur de Soint-Jory , prési- Votre serviteur bien humble ,
dent en la Cour de Parlement de
Toulouse. À Toulouse. JACQUES CUJAS.
r Rien, sans doute, de plus décisif pour notre question que les expressions prœsenlem gontempsistis... Cela est advenu..., l'Université à peine m'élirait-eUe..., j'ai plusieurs autres raisons que je tairai pour le présent..., graviores causas nolo dicere... On en sent toute l'énergie en les rapprochant, soit les unes des autres, soit de ce que nous avons rapporté des intrigues de Bodin, et surtout en considérant que l'homme qui, en 1578, craignait de ne pas être élu même simple professeur par l'Université de Toulouse, était, depuis plusieurs années, regardé comme le premier jurisconsulte du monde. Il en résulte jusqu'à l'évidence que Gujas ne fut pas simplement négligé, mais qu'il éprouva un échec humiliant. »
La question est donc désormais tranchée ; rien de plus décisif que cette lettre. Il en résulte jusqu'à l'évidence que Cujas ne fut pas négligé, mais qu'il éprouva un échec humiliant.
Pour nous, nous n'avons pas besoin de l'examiner bien longtemps pour en induire* des conséquences toutes contraires; nous nous félicitons avec M. Berryat-St-Prix de
l'heureux hasard qui la lai a procurée, car rien de plus décisif pour nous que son contenu ; rien ne confirme mieux jusqu'à Tévidenee la vérité et la sincérité du discours du régent Cabot, du & juillet 1598. Nous nous emparons encore une fois des armes de nos adversaires.
Examinons d'abord si cette lettre prouve en faveur de nos adversaires. Gujas y reproduit, dés le début, ces mots : quem prœsentem contempsistis, absentent requiretis, que H. l'abbé de la Case-Dieu prononça en 1554, lors du départ de Gujas pour Cahors.
Jusqu'à la production de cette lettre, ce n'était pas M. l'abbé de la Case-Dieu qui avait prononcé ces paroles; c'était Cujas lui-même, sauf qu'au lieu de ces mots quem pressentent contempsistis , on lui faisait dire quem prœsentem neglexistis. Un grand nombre d'auteurs l'affirmaient, et notamment Teissier (1) et le père Niceron(2). L'erreur est aujourd'hui reconnue ; elle doit donner une idée de la confiance qu'il faut avoir dans le témoignage des historiens, sur des faits de cette nature.
Cujas reproduit donc dans sa lettre et justifie par son refus les paroles prophétiques de l'abbé de la Case-Dieu : quem prœsentem contempsistis, absentent requiretis.
Que conclure de cette première partie de la lettre? Que Cujas a éprouvé un échec à Toulouse dans une dispute?.... C'est sans doute sur le mot contempsistis que se fonde cette induction. Quand Teissier, le père Niceron et autres fesaient dire à Cujas quem prœsentem neglexistis, on convenait que nous pouvions nous défendre facilement de ces paroles, qui ne reprochaient aux habitants de Toulouse qu'une simple négligence, que l'on ne pouvait confondre avec un refus formel. Mais maintenant l'expression est beaucoup plus énergique : Cujas ne se plaint pas d'avoir été négligé ; il dit : quemprœsenlem contempsistis; voilà donc une expression qui
(1) Addition aux éloges des savants, etc., tome 12, page 144.
(2) Mémoire pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. 7, p. 163.
traduit bien un refus, un acte de mépris, en un mot une exclusion de Cujas du concours.
Je résiste formellement à cette interprétation. — Le mot contemnere, pris dans son acception naturelle, traduit tous les actes qui constituent non seulement le mépris, mais un manque d'égards, de procédés ; des actes qui prouvent qu'on n'a pas assez tenu compte de la valeur de quelqu'un, de son mérite, qu'on ne l'a pas suffisamment compris et apprécié. . . ; et c'était bien lé le sens que M. l'abbé de la Case- Dieu et Cujas donnaient à cette locution.
En 1554, la ville n'avait rien fait pour la dotation des régences de l'Université. Cujas accepte l'offre des Cadurciens. Les habitants de Toulouse laissent partir Cujas sans lui faire de leur côté des offres égales à celles de leurs voisins. Les Toulousains ont prouvé par là qu'ils ne l'avaient pas suffisamment apprécié ; est-il surpreratat que dans cette situation M. l'abbé de la Case-Dieu, ami et admirateur de Cujas, qui lui avait amené à Toulouse ses trois neveux pour étudier sous lui, froissé par le départ de Cujas,' ait voulu, au moment de ce départ, exprimer sa désapprobation du peu de cas que ses compatriotes fesaient de lui en qe le retenant pas au milieu d'eux? L'abbé de la Case-Dieu n'examine pas ce que la ville peut faire dans ce moment pour les régences de l'Université, il ne se préoccupe que de ce qu'elle devait faire pour Cujas. Il a vu Cujas de près ; il a entendu son enseignement privé ; il a compris son mérite. Quand il le voit partir pour Gahors, il se plaint contre ses compatriotes, et il leur dit : quemprœsentem contempsistis, etc... Et ce qui démontre la vérité de cette interprétation, c'est que Cujas, ep 1578, reproduisant ces paroles de l'abbé de la Case-Dieu, adresse cette partie de sa réponse, non à l'Université, mais aux habitants de Toulouse.
Ne perdons jamais de vue le fait : le président Dufaur de St-Jory écrit à Cujas, au nom du premier président, et avec l'agrément des notables de Toulouse, c'est-à-dire au nom de la ville, pour rappeler Cujas. Eh bien ! c'est à la ville, c'est
aux habitants, à ses notables que Cujas dit en 1 578 ce que leur disait en 1554 M. l'abbé de la Case-Dieu : quem prœseniem contempsitis, etc.
Si Cujas avait échoué, ce n'était pas à la ville qu'en était la faute. Cujas ne pouvait donc pas s'en plaindre contre la ville, et l'on voit par sa lettre qu'il ne confond jamais la ville avec l'Université. Il y a des choses qui s'appliquent dans sa lettre d'une manière spéciale à l'une et a l'autre.
Cette première partie de la lettre ne prouve donc rien contre nous.
Avant de passer à l'examen du second paragraphe qu'on nous oppose, disons un mot de cette. exclamation que, selon quelques écrivains, Cujas aurait prononcée au moment de quitter Toulouse : Ingrata patria, numquam habebisossâ mea. Cette espèce d'imprécation de sa part est certainement tout aussi réelle que l'était sa prétendue prophétie : quem prœsetilem neglexistis , etc. , aujourd'hui reconnue positivement fausse. Mais enfin remontons rapidement à la source.
Quel est le fait historique dont on veut nous donner un si élrange travestissement? Le voici :
Valére-Maxime atteste que Scipion l'Africain, après s'être exilé volontairement à Literne, sa maison de campagne, exprima dans son testament le désir que l'on gravât sur son tombeau ces mots, chargés de traduire son ressentiment contre sa patrie : Ingrata patria, ne ossa quidem mea habes (i) l C'est ce fait qui a servi de type à l'épisode que Ton a imaginé au sujet de Cujas.
Duverdier écrivit le premier, dans sa prosopographie (2) : « On refusa (à Cujas) une place de régent à Toulouse, dont » il s'écria comme Scipion : 0 ingrata patria! — Peu de » temps après, Gabriel Duval ou Vallius disait (5) : Haud » aliter Africanus natale solum fugiens, sepulchro insculpi » jussit : 0 ingrata patria, ne ossa quidem mea habes ! »
(1) Liv. 5, chap. 3, de Ingrat., édit. Lemaire. Paris, 1825, 1, p. 361.
(2) Tome 3, page 2573.
(3) Ibid.
A ce simple exposé, il est facile de comprendre combien il est ridicule de mettre dans la bouche de Cujas les paroles qu'on lui prête. Je veux qu'il ait été ignominieusement repoussé comme on le dit ; son échec, malgré les exagérations de l'amour-propre blessé et le sentiment de l'injustice qu'il aurait subie, l'autorisait-il à fulminer contre sa ville natale des paroles aussi prétentieuses et aussi acerbes?
Cujas connaissait mieux que tout autre l'histoire romaine ; ses méthodes se distinguaient surtout par leurs tendances historiques. Il appelait l'histoire un hameçon d'or avec lequel il prenait la véritable science.
Cujas est pénétré d'autant d'enthousiasme pour la gloire de Scipion , pour les services éminents qu'il a rendus à sa patrie, que d'indignation à l'égard des tribuns Q. Petilius, qui ont payé ce grand citoyen de la plus noire ingratitude, en faisant gronder sur sa tête les accusations les plus graves, des accusations de trahison et de péculat. Il sait aussi , et l'exil volontaire de cet illustre capitaine , et sa mort dans la retraite, et l'inscription qu'il voulut faire graver sur son tombeau.
Comment donc Cujas, qui a tout apprécié avec la hauteur de son génie, aura-t-il pu établir le moindre rapport entre le vainqueur d'Annibal et de Carthage, fuyant la cité qu'il avait sauvée, et un docteur de 33 ans, s'éloignant de sa ville natale , parce que l'Université lui a refusé une régence de droit au concours? Prétendre qu'il a pu associer deux situations si différentes, si peu dignes d'être comparées, c'est lui prêter un ridicule qu'il n'a certainement jamais mérité.
Non seulement le docteur toulousain aurait pourtant associé ces deux situations, mais il serait allé beaucoup plus loin que le sauveur de Rome. Scipion, en effet, s'éloignant du sol qui l'avait vu naître, se fit remarquer, malgré l'injustice de ses ennemis , par la plus grande modération ; il ne laissa pas tomber de sa bouche une seule plainte , se montrant encore plus grand par sa résignation dans l'adversité que par son courage sur les champs de bataille. Valère-
Maxime lui-même a le soin de l'attester : « De quâ(palria) » ne queri quidem ( tantâ est verœ pietatis constantia ) , » nisi post fata sustinuit. »
De son côté, Senèque étant allé, longtemps après la mort de Scipion , visiter sa maison de campagne et son tombeau, s'inspira des souvenirs de ce grand homme. Il rendit hommage à ses mânes , et là , sous l'influence de ses émotions religieuses , il écrivit une lettre , dans laquelle il disait : c qu'à cause de sa rare modération et de sa piété, Scipion » fut cent fois plus admirable quand il quitta sa patrie que » quand il la défendit : ob egregiam moderationem pieta- » totem que rnagis admirabilem quum rdinquit patriam » quamqtmm défendit (i).
Scipion ne laissa donc éclater qu'après sa mort ses rancunes contre son ingrate patrie. Ses cendres en furent les seuls dépositaires ; et au contraire, Cujas aurait osé, au moment même où il faisait ses adieux à Toulouse, proférer contre cette ville l'arrêt par lequel il la menaçait de n'y plus rentrer ! On n'a pas sans doute réfléchi sur tout ce qu'il y a d'invraisemblable dans de pareils rapprochements.
On a pu remarquer d'ailleurs que Duverdier et Duval ne sont pas d'accord. Le premier dit que Cujas s'écria, comme Scipion : Ingrata patrie ! Il y avait erreur de sa part , car Scipion ne proféra pas ces paroles; il voulut seulement
qu'on les gravât sur son tombeau Duval, au contraire ,
rapporte le fait historique tel qu'il est raconté par Valère- Maxime.
Duverdier et Duval accompagnent-ils d'ailleurs leurs allégations de quelques précisions? Ils ne sont pas même d'accord entre eux. Ils entrent dans si peu de détails, et leurs récits sont si peu vraisemblables, que des écrivains postérieurs, bien que partisans de leurs idées au fond , n'y ont ajouté que bien peu de foi... Nous en citerons pour exemple Ferrière, qui écrivait : c Cette injustice criante fit retirer
(1) Lettre LXXVï. — Panckoucke, 6, page 373.
» Cojas de Toulouse, et c'est peut-être à cette occasion qu'il » dit : c Ingrata patria , non habebis ossa mea. » Peutêtre; tel est le degré de confiance qu'il accordait à ses devanciers.
Admettre la vérité de cet épisode, ce serait supposer constamment que Gujas mettait sur le compte de la ville de Toulouse (patria) une responsabilité qui ne concernait que l'Université. Notez enfin que, s'il était établi que Gujas eût adressé ces paroles à la ville, non responsable de son échec, il faudrait nécessairement les interpréter en ce sens qu'il lui aurait reproché son ingratitude, non pas de ce qu'elle l'aurait repoussé au concours, mais de ce qu'elle n'aurait pas suffisamment doté ses régences en faveur d'un homme de son mérite.
C'en est beaucoup trop sur ce point, et j'ai hâte de reprendre l'examen de la lettre du 25 mars 1578. Après avoir reproduit les paroles de l'abbé de la Case-Dieu quem prœsentemcontempsistis, etc., Cujas ajoute : cela est advenu. — Oui , il est advenu que déjà les Toulousains avaient vainement rappelé Cujas; cela est advenu en 1577, vous le dites vous-même dans une de vos notes mises au bas de cette lettre, et nous verrons par les controverses de Cujas et de Jean Robert que ces instances ont été incessantes. Voilà sans contredit ce que Cujas veut dire. La liaison qui existe entre la première partie de la lettre et celle-ci ne permet pas d'en douter.
Puis il dit : à peine l'Université m' étirait-elle.
Ici Cujas est tout-à-fait sur le terrain le plus direct de la question. Il parle de l'Université elle-même ; il en parlera très-probablement avec aigreur, car c'est elle seule qui Ta exclu , il n'a pas oublié qu'elle lui a préféré Forcadel. Des candidats qui ont succombé pardonnent difficilement à leurs juges. Ses reproches seront pleifts d'amertume? Pas le moins du monde... A peine m'élirait-elle , dit-il; vouliez-vous qu'il dit : Je suis bien sûr d'être élu par l'Université? Mais il
eût blessé toutes les convenances ; et quelle que fût la conscience qu'il avait de ses forces, il ne pouvait , dans une réponse adressée au Parlement qui réglementait les disputes, parler d'une autre façon , sans manquer à la modestie et à la dignité du Parlement comme à celle de l'Université. S'il eût parlé autrement, vous n'auriez pas manqué vous-même de l'en blâmer. J'ai plusieurs autres raisons qui m'en détournent, que je tairai pour le présent. D'après vous, c'est encore une allusion au refus de la chaire en 1554. Mais si déjà il a voulu indiquer cette cause dans les trois premières propositions qui précèdent , il n'est pas probable qu'il veuille en parler encore dans d'autres fragments, ou bien sa lettre ne serait qu'un long pléonasme, qu'une modulation diffuse et monotone d'un même thème. Votre argumentation prouve donc beaucoup trop , et par cela même elle ne prouve rien. Notez d'ailleurs, encore une fois, que la ville, dans votre système, n'est pas coupable, et cependant Cujas lui reprocherait constamment son échec tout aussi bien qu'à l'Université !
Est-il donc bien difficile, quand on connaît la vie de Cujas et sa situation au 25 mars 1578, de deviner les raisons qu'il voulait taire pour le présent ?
Cujas avait déjà fait de nombreuses migrations ; il en était à son troisième professorat de Bourges, où il venait à peine de rentrer ; ses forces étaient épuisées moins par l'âge que par ses travaux. Le besoin de se fixer , l'inconvénient d'interrompre le cours des compositions qu'il avait sur le métier et la série de ses publications , tout cela l'engageait à se fixer définitivement à Bourges.
Enfin graviores causas nolo dicere. C'est surtout dans ces derniers mots transcrits en lettres capitales que nos adversaires trouvèrent leurs plus invincibles arguments : ces causes encore plus graves que Cujas ne veut pas dire, mais il est évident que c'est son échec au concours I c'est toujours la même idée qui l'absorbe. Il ne l'a pas jusqu'ici
exprimée suffisamment , il faut qu'il la traduise encore d'une manière plus énergique, parle silence même qu'il affecte de garder.
Permettez-moi de vous faire remarquer tout d'abord que vous vous abusez ici de la manière la plus étrange, que vous tombez de rechef dans une contradiction flagrante avec vousmême. D'après vous, Cujas a dit quatre fois dans sa lettre qu'il refusait les offres des Toulousains parce qu'il avait été repoussé au concours; il a voulu parler de l'échec, 1° en rappelant les paroles de l'abbé de Lacase-Dieu : quemprœsentent conlempsislis , etc; en disant : cela est advenu; 3° à peine l'Université m' élirait- elle ; 4° enfin j'ai encore d'autres raisons que je veux taire pour le présent. Et cependant, après avoir parlé quatre fois de son échec, vous voulez que lorsqu'il a clos sa lettre en déclarant qu'il ne voulait pas articuler les causes plus graves de son refus de rentrer à Toulouse, ces causes plus graves ne soient autre chose que cet échec lui-même ! ! ! Votre interprétation se réduit donc à prétendre que Cujas a mis le dernier sceau à sa lettre en déclarant qu'il voulait taire des causes auxquelles il avait déjà fait quatre fois des allusions tellement claires et tellement directes qu'elles rendent la preuve de l'échec évidente!
En vérité, ce n'était pas la peine de transcrire en lettres capitales ces derniers mots : graviores causas , etc. , pour arriver à cette conclusion.
Mais ces causes plus graves qu'il voulait taire, est-il encore difficile de vous les faire connaître? consultez l'histoire de l'époque , prenez dans cette époque l'histoire locale de Toulouse et la disposition d'esprit de Cujas, et vous arriverez à l'intelligence parfaite de ce qu'il n'a pas voulu écrire au président Dufaur de Saint-Jory.
Je vais en quelques mots vous dévoiler ce mystère.
Le xvie siècle s'était chargé de rompre avec le moyen-âge et de jeter les bases de la société moderne. L'esprit humain, profondément travaillé par des idées d'émancipation, a secoué
le joug sous lequel il s'est senti longtemps comprimé ; le cri de la réforme s'est fait entendre; le principe de l'autorité est au même instant attaqué de front , sur toutes ses lignes, par le principe de la raison individuelle et de la liberté d'examen.
Dans l'Eglise, le protestantisme ; dans la société politique, la lutte du droit civil contre la féodalité ; dans les lettres , l'érudition philosophique ; dans l'enseignement du droit, la méthode historique détrônant la méthode des Bartholistes , viennent traduire et personnifier l'impulsion nouvelle des intelligences. L'architecture elle-même, cette interprète si fidèle des mœurs et des idées, s'associe à cette grande rénovation ou plutôt à cet ébranlement universel , et cherche à s'affranchir du type du moyen-âge pour reprendre le type grec et romain. Ce qui fait la force de la réaction , c'est l'ensemble de ses vues , c'est l'unité de ses efforts , c'est l'homogénéité de ses tendances. Aussi vit-on, sous l'influence de cette harmonie, les hommes du mouvement scientifique accepter avec empressement les innovations proclamées en matière religieuse; harmonie déplorable, fruit de la plus funeste préoccupation qui , associant les idées religieuses et les méthodes d'enseignement, et confondant les dogmes révélés, nécessairement invariables, avec les dogmes humains, nécessairement variables, entraînait et tourbillonnait pêlemêle dans la même révolution des intérêts et des choses essentiellement différentes. — Prenez le tableau des jurisconsultes novateurs, vous les verrez tous adhérer aux idées du luthéranisme. Je vois entrer dans ses rangs, à Toulouse/ Arnaud Ferrier et Jean Goras ; à Bourges, Baudouin, Doneau, Hottman ; à Troyes, P. Pithou ; à Paris, Dumoulin, qui fit rendre à la féodalité un compte si sévère de ses abus et de ses exagérations, et qui lui porta jusque dans le plus vif de ses racines le coup dont elle devait périr.
Cujas, animé des mêmes idées, appelé à consommer l'œuvre qu'avaient entreprise Ferrier et Coras , c'est-à-dire la ruine des méthodes des Bartholistes, ne put se défendre de
cette fièvre contagieuse qui avait fait autour de lui de si rapides progrès ou plutôt de si grands ravages ; il entra dans la coalition et sympathisa , comme ses confrères , avec le protestantisme.
Il est généralement reconnu qu'il en a professé les doctrines, pendant son second professorat à Bourges, c'est-àdire de 1560 à 1566. La lettre qu'il écrivait à cette époque à Dorsanne, si pleine d'enthousiasme pour Spifame, évéque apostat , devenu un des pasteurs prolestants, ne laisse aucun doute à cet égard (1). Plus tard, et dans le cours de son second professorat à Valence et jusqu'à sa mort, il paraît qu'il aurait fait retour à l'unité catholique ; mais la sincérité de ce retour extérieur a été l'objet des plus graves soupçons.
Pour ne pas nous égarer dans l'examen d'un sujet si délicat, jugeons ses opinions religieuses par les clauses même de son testament d'autant plus sincère, qu'il ne précède sa mort que de quelques heures et qu'il ne devait être vu , d'après les intentions qu'il y exprimait , que des membres de sa famille Je lis dans ce testament les deux clauses suivantes : Que Von ne vende nul de mes livres aux Jésuites , et qu'on prenne garde à ceux à qui Von en vendra , qu'ils s'interposent pour lesdits Jésuites. Puis s'adressant à son épouse (2) et à sa fille, il leur dit : « Passez votre vie en » paix , louant et craignant Dieu sans cesse ; ne faites mal
> à nul , faites bien à tous sans distinction de personnes ;
> fuyez l'Antéchrist et les invisions et suppôts d'i-celui qui » sous le nom d'Eglise gourmandent , brigandent , corrom- » pent et persécutent la vraie Eglise, de laquelle la pierre » fondamentale est Jésus-Christ, seul notre Seigneur Dieu,
(1) Voyez des fragments de cette lettre dans M. Berryat-8t-Prix (Eclaircissements, page 532). Gujas disait en parlant de Spifame :... os probum pietatis plenissimum. — II témoignait le plus vif désir de le voir venir à Bourges, etc..., d'où M. Berryat-St-Prix conclut, et avec raison, qu'un protestant déterminé pouvait seul écrire de cette manière. — C'est un iait qu'il importe de noter.
(2) Gabriel le Hervé, de Bourges, qu'il avait épousée en secondes noces.
» et suivez sa sainte parole de point m point , sans rien » ajouter ni diminuer. »
Telles étaient les convictions religieuses de Cujas. Prenons-les telles qu'il les exprime lui-même. Il était donc antipathique aux Jésuites, qui furent les soutiens les plus fermes de l'unité catholique. Or, comment voulez-vous qu'en 1578, quand il écrit sa lettre, il veuille rentrer à Toulouse où les Jésuites étaient établis depuis l'année 1552. Chassés de Pamiers par les Huguenots, ils vinrent se réfugier à Toulouse; ils y furent reçus à bras ouverts, et aussitôt ils y fondèrent, sous le patronage de Charles IX, un collège qui devint en peu d'années on ne peut plus florissant (1), grâce aux faveurs que lui accordèrent les archevêques de Toulouse, et notamment les cardinaux d'Armaignac et de Joyeuse. En 1578, ils jouissaient, dans la cité et dans le pays, de la plus haute influence. Cujas devait donc être peu affectionné à l'égard d'une ville dominée par une Société qu'il haïssait au point de défendre qu'on lui vendît ses livres directement ou par personnes interposées.
Cujas recommandait à son épouse el à sa fille de suivre la sainte parole de V Evangile, de point en point, sans y rien ajouter ni diminuer. Mais c'était là précisément le symbole pur du protestantisme. — S'il n'était plus, durant ses dernières années, protestant avéré, si , au contraire, il gardait toutes les apparences d'un catholique , il sympathisait du moins en secret, au fond de l'âme, avec les idées de la réforme qu'il avait embrassée auparavant avec tant d'ardeur. Il est impossible d'expliquer autrement cette clause de son testament ; et si on voulait aller jusqu'à contester ses sympathies, on m'accordera du moins qu'il désapprouvait profondément l'intolérance religieuse et le zèle exagéré d'un grand nombre de catholiques. Eh bien ! avec des opinions ou des tendances religieuses de cette trempe, pouvait-il
(1) En 1667, MM. de Bezons et d'Anglures de Bourlemont, commissaires du Roi, ûrent la visite de ce collège et y constatèrent la présence de 1,200 écoliers. — Manuscrit précité de la Bibliothèque du clergé- .
songer à rentrer dans sa ville natale pour y passer ses derniers jours? dans cette ville dont l'esprit était si hostile aux religionnaires, dont le parlement fut le seul des parlements de France qui refusa d'enregistrer les édits favorables à leur secte? Pouvait-il espérer d'y rencontrer le repos dont il avait besoin ? en 1 578 ! quand les traces de sang que les massacres de la Saint-Barthélémy avaient répandu dans Toulouse n'étaient pas encore lavées ! quand l'ombre inapaisée de Coras, de Ferrière et de Latger, tous trois conseillers au Parlement, pendus à l'orme du palais de la Cour, vêtus de leurs robes longues, demandait encore vengeance et répandait partout la consternation et l'effroi? en 1578! lorsqu'après des trêves simulées, les partis, reprenant les armes sur tous les points du Languedoc avec une ardeur nouvelle, tendaient à concentrer dans la capitale les feux dont la province était consumée? au moment même où la Ligue venait d'y dresser sa tête factieuse et fomentait ces premiers désordres, qui amenèrent bientôt après les plus lamentables catastrophes (\) ! Non, non , Cujas à cette époque ne pouvait pas accepter les offres des habitants de Toulouse. Entre ses idées religieuses et les collisions incessantes que les guerres de religion entretenaient dans cette ville, entre son opposition à la Ligue et le zélé* que Toulouse déployait en faveur de la Ligue (2) , il y avait un antagonisme trop prononcé pour qu'il songeât à y rentrer. A la fin du seizième siècle, lorsque les opinions politiques et religieuses absorbent tout et font tout mouvoir, cela n'était pas possible. Cujas le pouvait moins que tout autre.
Jamais le tableau des malheurs de la patrie ne fit plus d'impression sur l'esprit d'un citoyen que sur le sien. Les malheurs publics l'accablèrent beaucoup plus que les malheurs domestiques. À peine est-il rentré à Bourges pour son troisième professorat, que son cœur fut mis aux plus cruelles
(1) Vid. Lafaille, Annales, tome 2 passim.
(2) *Vid. Lafaille, ibidem.
épreuves. En peu de temps, la morl décima ses amis et ses patrons les plus chers. Leçon te, le président Truchon , le baron de Cordes, l'évêque Monluc, lui avaient fait les adieux les plus touchants avant de prendre la route du tombeau. Ce n'était encore là qu'un prélude à de plus grands malheurs. En 1581 il perdit en quelques instants son épouse et Jacques Gujas, son fils unique, l'objet de ses plus vives affections et de ses plus tendres espérances, qu'une maladie violente (1) vint enlever au printemps de la vie. C'étaient là sans doute des plaies bien profondes; mais la douleur qu'il éprouva quelques années après comme citoyen , fut plus poignante et plus aiguë ; il ne put survivre à l'affliction que lui causèrent les déchirements de son pays. Nous aurons bientôt occasion de le prouver.
Dans ces prédispositions d'esprit et de cœur, il devait décliner Toulouse. Guerres de religion pour guerres de religion , discordes civiles pour discordes civiles, il aimait mieux encore en être le témoin dans une patrie adoptive que dans sa propre patrie; car, qui ne sait que ces déplorables collisions , les plus déplorables des collisions humaines, sont beaucoup plus déchirantes encore dans la ville où l'on est né que dans une ville étrangère?
Telles sont les causes plus graves que Cujas ne veut pas dire : graviores causas nolo dicere. Il ne veut pas les dire, parce que, s'il les disait, il compromettrait sa charge , ses honneurs, sa fortune, sa sûreté personnelle.
Vous ne pouviez donc, vous le voyez, en argumenter dans votre système, qu'en faussant le sens de toutes les parties de ce document , qui vient tout au contraire prêter un nouvel appui à nos raisonnements, et confirmer merveilleusement, s'il en était besoin , le discours du recteur Cabot.
On n'a pas oublié que Cabot attribue le départ de Cujas au peu d'émoluments attachés aux régences de l'Université, et précisément dans sa lettre Cujas insiste de la manière la plus
(1) Une pleurésie qu'il avait prise dans un jeu de paume.
forte sur celte question d'émoluments. € Je ne puis, dit-il, » aucunement quitter les commodités que j'ai ici, qui sont » inGnies, pour une simple régence de Toulouse. Ce serait me
> reculer au lieu d'avancer et une œuvre non d'un homme » chenu tel que je suis, mais je vous laisse à penser de qui.
> La ville n'aurait garde de me loger et bailler les 2000
> livres que j'ai ici, ni me défrayer de mon voyage, ni pour » la conduite de mes meubles, ce que les Berruyers ont fait » et tous ceux qui m'ont voulu avoir. »
Cujas s'occupait donc d'une manière spéciale de ses intérêts matériels, de ses revenus, de ses commodités; la question des émoluments était d'une grande considération à ses yeux ; et s'il s'occupait de ses intérêts avec tant de soin en mars 1578, quand sa fortune avait nécessairement grandi par suite de ses publications et de son long enseignement, il devait y attacher encore beaucoup plus d'importance en 1554, quand il avait tout à faire pour son avenir. Venir à Toulouse, ce serait reculer au lieu d'avancer. Son avancement entrait donc dans ses préoccupations ordinaires. Voyez dans quels détails il entre ! la ville ne le logerait pas, ne lui assurerait pas 2000 livres de revenus, elle ne le défrayerait pas de son voyage , elle ne payerait pas le transport de ses meubles, ce qu'ont fait tous ceux qui l'ont voulu avoir. Son positivisme, pour me servir de l'expression de notre époque, se manifeste ici dans toute sa nudité ; mais nous avons, sur ce point, fait remarquer que ce positivisme n'était pas de l'avarice.
Rapprochez maintenant de ces précisions les paroles prononcées par Cabot vingt ans plus tard : Qu'un se ressovienne que si Cujas ne s' est pas arresté en cette Université, c est pour le peu d'émoluments. Ne dirait-on pas qu'il avait sous les yeux la lettre du 25 mars 1 578 ?
Plus on creuse le raisonnement, plus on sent la conviction grandir.
Si Cujas n'est pas parti en 1554 pour le seul motif de l'insuffisance des émoluments attachés aux simples régences de
l'Université de Toulouse, comment en 1 578 parlera-t-fl de cette insuffisance et la présentera-t-il comme une des causes principales de son refus? comment sait-il,en 1578,que la ville de Toulouse ne le logera pas, ne lui garantira pas 2000 livres de revenus, ne le défrayera pas de son voyage, ne lui paiera pas les frais de transport de ses meubles? Il n'y a qu'un homme qui a une connaissance personnelle des habitudes d'une ville, de son impuissance vis-à-vis de son Université, qui peut parler ainsi. Il n'y a qu'un homme qui peut avoir eu à se plaindre personnellement de cette ville et de sa parcimonie à l'égard de son Université, qui peut tenir ce langage ; et c'est bien là précisément ce qui était arrivé, c'est bien la cause réelle de son départ qui explique tout. Cujas juge des sacrifices que ne ferait pas la ville en 1578, par ceux qu'elle a refusé de faire en 1554; car elle ne ferait pas plus maintenant qu'elle n'avait fait d'abord, sa situation financière étant loin d'être plus heureuse.
En 1554 il quitta Toulouse, parce que Toulouse n'avait assuré aucuns gages ni revenus aux régents ; il donne la préférence à Cahors, parce que Cahorslui fait des offres plus avantageuses. En 1578, il refuse de rentrer à Toulouse par les mêmes motifs ; il aime mieux rester à Bourges, où il a plus de commodités, plus de revenus, des émoluments supérieurs; Cujas de 1578 nous explique donc, et nous explique à fortiori, Cujas de 1554.
Supposez Cujas, comme vous le dites, ulcéré de l'échec humiliant qu'il a reçu, traduisant d'après vous son juste ressentiment par toutes les parties de sa lettre : Frustra absentent requiretis... à peine l'Université m' élirait-elle : Graviores causas nolo dicere. Mais à quoi bon entrer dans tous les détails qu'il a énumérés; s'il était ulcéré, il trahira son indignation sous l'influence du souvenir de l'affront qu'il a reçu. Il tiendra à ce que ses anciens concitoyens sachent bien qu'il ressent l'injustice qui a été commise à son égard ; il ne parlera ni de ses commodités infinies a Bourges, ni de son
logement qu'on lui refuserait, ni du transport de ses meubles ; et c'est tout le contraire qui a lieu.
La lettre du 25 mars 1578 confirme donc le discours du recteur Cabot de 1598. M. Berryat-St-Prix n'a pu y trouver, pour justifier son système, que des allusions bien indirectes, bien vagues, se contredisant les unes les autres ; tandis que nous y avons trouvé sans effort, écrites en toutes lettres, les habitudes de Cujas.
D'après la manière dont vous jugez l'ensemble de la lettre, Cujas parle de son échec dans tout le corps de cette lettre, et il la termine en disant qu'il ne veut pas en parler ; puis il met à la fois son échec sur le compte de la ville et su r le compte de l'Université ; il enveloppe dans la même réprobation les coupables et les innocents ! cela est-il sérieux?
Nous, au contraire, nous prenons d'une manière toute naturelle ce document si précieux, nous lui maintenons son véritable sens.
 la ville Cujas répond qu'elle n'a autrefois rien fait pour lui : Quem prœsentem contempsislis, etc. , qu'elle ne ferait pas maintenant davantage, que dès-lors son intérêt, son avancement ne lui permettent pas d'accepter les offres qu'on lui fait.
En ce qui concerne l'Université, il s'en explique d'une manière convenable en disant que la ville ne peut pas lui assurer d'une manière positive son élection. Ce n'est plus une raison qu'il donne, c'est une considération qu'il invoque. Puis, il est des raisons prises dans sa situation actuelle qu'il pourrait bien dire, mais qu'il veut taire pour le moment; enfin il est des raisons plus graves qu'il ne veut pas dire parce qu'il ne peut pas les dire sans se compromettre.
Ces raisons sont prises dans ses opinions religieuses. Tout s'enchaîne donc dans la lettre de Cujas : les raisons et les considérations ; les raisons prises dans les causes matérielles qu'il dit, les considératons prises dans les causes religieuses qu'il ne veut et ne peut pas dire ; tout cela n'est-il pas le sens
logique et naturel de la lettre ? tout cela n'est-il pas l'explication complète et vraie de la situation dans laquelle Cujas se trouvait vis-à-vis de Toulouse au 25 mars 4578?
Ne me demandez donc plus, de grâce, pourquoi Cujas a quitté sa ville natale et comment il s'est toujours refusé d'y rentrer; car ce n'est pas Cabot qui nous l'apprend, c'est Cujas lui-même, et il nous l'apprend par des lettres que vous produisez. La cause qui lui a fait quitter Toulouse, c'est la question d'émoluments, cette question d'émoluments qui a toujours été la même, l'Université n'ayant fait que précipiter sa décadence de 1554 à 1590, les libéralités dont l'avait dotée Charles IX en 1565 étant devenues stériles dans l'exécution ; et à cette première cause sont venues se joindre les oppositions religieuses. Il avait donc encore plus de motifs pour n'y pas rentrer qu'il n'en avait eu pour en sortir.
Mais comment d'ailleurs Cujas aurait-il, dans la lettre du 25 mars 1578, voulu faire allusion à un prétendu échec au concours en 4554, lorsque, peu de temps après, interpellé sur cet échec, il le niait formellement et faisait publier cette dénégation ?
Voici à quelle occasion. La gloire de Cujas lui avait suscité des ennemis ; l'envie s'était attachée à ses pas, et rien n'est si fécond que l'envie. Parmi ses détracteurs, la plupart n'étaient pas dignes de lui être comparés ; mais quelques-uns se faisaient remarquer par leur mérite. De ce nombre étaient Doneau, Duaren. Pendant que Cujas en était à son premier professorat à Bourges, ils semèrent autour de lui tant de persécutions, ils l'abreuvèrent de tant d'amertume qu'ils l'obligèrent en 1557 à quitter cette ville; de là il se rendit à Valence. Au nombre de ses détracteurs les plus ardents, il faut compter aussi Jean Robert, régent de l'Université d'Orléans. En 1579, celui-ci publia plusieurs livres d'animadverswns dans lesquels il attaqua diverses doctrines de Cujas, en assaisonnant ses attaques des injures les plus grossières. En 1580 , Cujas fit publier sa réponse à ces animadversions, sous le nom de Notata Anionii Mercatoris, sans mé-
nager à son adversaire les personnalités dont celui-ci avait donné le signal. Enfin Jean Robert crut devoir répliquer à cette réponse en 1582.
Cette polémique si acérée et si peu digne de part et d'autre, a été insérée par Fabrot dans les œuvres complètes de Cujas (4), sous le nom de controverses entre Jean Robert et Cujas. L'éditeur maintient dans le classement de ces controverses l'ordre dans lequel elles se produisent. Ainsi Jean Robert ouvre la polémique, Cujas lui répond ; Jean Robert réplique, Cujas ne réplique jamais.
Après avoir attaqué une des doctrines de Cujas, Jean Robert ajoute ce qui suit : cquae posteriora ejus verba (Cujac cii), cùm vir eruditus familiaris meus mecum perlegeret, c mirabatur quid esset,quod ille me sero in orbe natum dicec ret, cùm inquiebat sic te et natu non adeo grandior et in c publico profitendo multo posterior ; qui postquam à Tolo c satibussuis vanas verborum velitationes et juris autoritati c dignitati que detrahentes futiles tôt correctiones à solidore t juris doctrina segregare plus quam vellet scientibus, repul-
< sam in antecessur&petitionem passus ad Bituricenses sese c contulisset, ibi antecessuram avidissime ambiensque ex c more publica disputatione asserendo quantum proponere
< coactus ab auditoribus qui paucis antè diebus Biturigas « adventasset, cùm vix cœpto congressu in eas angustias sit c redactus ut, cum ejus objecta et argumenta quibus urge-
< batur, nullo modo posset diluere, morbo correptum se « simulans terga dare et sese turpiter proripere conspectus tsit(2).>
Robert reproche donc, comme on le voit, à Cujas deux faits bien distincts : le premier d'avoir éprouvé à Toulouse le refus d'une régence, cà Tolosatibus suis repulsam in ante- « ce&surœ pettiione passus; » le second d'avoir été vaincu à Bourges dans une argumentation publique, à tel point qu'il
(1) Tome 10, page 1" et suivantes.
(2) Ibid. 135.
aurait été obligé d'alléguer une maladie, et d'abandonner la lice couvert de honte et d'ignominie.
Que va répondre Cujas à cette double accusation? Laissonsle parler lui-même sous le nom A'Antonius Mercator : « Ab » his desinis in convitiâ quae illi, quoniam a te profecta sibi » ornamento esse ducit. Nec movetur etiam eo quod menti- » ris in his libris bis aut ter, eum à Tolosanis tulisse repul- » sam in petitione cathedrae quam eum à Cadurcis et mox à » Biturigibus evocatum, oblatam répudiasse testis est sena- » tus et populus Tolosanus , qui nec destitit unquam ab eo » tempore eum sublatum ex oculis desiderare et requirere. » Nihil eo quod avarici Biturigum, eum de jure civili insti- » tuta publica disputatione, in ipso penè exordio nequeuntem » respondere his quae objiciebantur simulatum morbum et » duxisse se ab schola anté tempus. Innumeri supersunt » etiam hodiè ex eo populo qui sciunt quàm ts se gesserit » strenuè in ea, nec et asummo'manè uti ad undecimam » perstiterit invictus, etc. ; et il ajoute : verum âge et his » mendaciis super injice alia, et quantum potes onera homi- » nem mendaciis, haec ipse non curât cui jàm aures occa- » luerunt ad injurias tuas (1). » C'est le 4 octobre 1580 que Cujas publia cette réponse.
Jamais dénégation fut-elle plus formelle? jamais protestation fut-elle plus énergiquement motivée?
Jean Robert répliqua en 1582. Il répliquera, sans doute, sur le double chef de son accusation? Non, il ne persistera que sur un seul chef, mais ce chef sera du moins celui qui esl relatif à l'échec que Cujas a subi à Toulouse? Pas davantage; il ne réplique, notez-le avec soin, que sur le fait de Bourges ; il dit : cEodem ore quo haec denegavit quaB ab ipso » scripta exstant,et illa quoque constantissimè pernegat quae, » adstante ducentorum ut minus auditorum coronâ, audita » et comperta sunt à Biturigibus, cùm ex suggesto vix dùm » cœpto congressu sese nugivendus proripuit. Cujus rei et
(1) Ibid. page 138.
» senatores et patronos parisienses plurimos sese testes,
> etc., etc. (ibid.).*
Voilà pour la première controverse. Dans le troisième livre de ces controverses, on lit que Cujas, répondant à Jean Robert, lui reproche vivement d'avoir arbitrairement fabriqué une glose ; < sequitur glosa aureliana cujijs haec aetas te » summum artiûcem habet. »
Jean Robert réplique en ces termes : cCujatem dicemus » hanc alteram illius glossam quam verissimam non admisit,
> hic falsissimam inseruit? Certè non Tolosanam ; nec enim » de his quae ad juris disciplinam pertinent, sic imperiti
> Tolosates disserere sunt soliti ; hi enim, quod primum illi
> doluit, fucos à praesepibus arcere soient.»
Tels sont les faits qui se sont passés. Et cependant, qui le croirait, non-seulement M. Berryat-St-Prix ne veut pas qu'on puisse induire de ces controverses une dénégation de la part de Cujas ; loin de là, il déclare que ces termes de la polémique nous sont contraires. Pourquoi? parce qu'il tombe encore ici dans le défaut que nous lui reprochons constamment, c'est de ne pas présenter les fragments dans leur intégrité. Ecoutez- le :
< L'argument qu'ils tirent (les Toulousains) de la réponse
* de Cujas à Jean Robert n'est pas plus décisif. Robert lui » reprochait en toutes lettres d'avoir été repoussé avec igno- » minie par les Toulousains. S'il n'y eût eu aucun événe-
* ment de ce genre, Cujas se serait borné à lui répondre » nettement que l'imputation était fausse,qu'il n'avait jamais » aspiré à une chaire. Loin de là, dans une phrase très » embarrassée, comme M. Bsrnardy, qui a embrassé le sys- » tèmedeMM. d'Hélyot et Jamrae, en convient (1), il lui dit
> sous le nom supposé de Mercator : peu importe que tu
> mentes, lorsque tu avances que les Toulousains ont refusé
* à Cujas une chaire qu'il a refusée lui-même, lorsque,appelé
(1) Si M. Bernardy l'a reconnu, il faut avouer qu'il a fait en cela une concession bien gratuite....
» àCahors et ensuite à Bourges, on la lui a offerte, comme » l'attesteraient le sénat et le peuple de Toulouse, qui n'ont » cessé de le désirer et de le demander depuis son départ de » cette Tille. Tout ce qu'on peut induire de cette phrase c obscure, c'est que Cujas niait d'avoir été repoussé par un « arrêt formel et humiliant ; aussi Robert se croit-il autorisé c l'année suivante à insister en termes généraux sur son c imputation, et Cujas ne lui répliqua pas (1). »
II y a dans cette manière de réfuter notre argumentation en ce qui touche la première controverse : 1° préoccupation évidente ; 2° omission essentielle d'une partie du texte; en ce qui touche la seconde controverse, absence d'un fait important qui lui enlevait son autorité ; en somme, le résultat de ces controverses est accablant pour le système de M. Berryat- St-Prix.
En ce qui concerne la première controverse, il y a d'abord préoccupation évidente à ne pas voir tout ce qu'offre de direct et de précis la dénégation de Cujas. Robert lui reproche nettement d'avoir été repoussé à Toulouse dans la demande d'une chaire; Cujas lui répond qu'il ment, mentiris, et il motive son démenti en invoquant le témoignage du peuple et du parlement de Toulouse, qui lui ont constamment offert cette chaire depuis son départ de Toulouse; et c'est là une phrase que vous jugez obscure? oui, elle est obscure, mais pour celui qui ne veut pas y voir clair. Et que vouliez-vous qu'il répondît de plus précis? non seulement il dit que le refus n'est pas vrai, et il le dit en qualifiant de mensofige l'articulation de ce refus ; mais il donne à l'appui de sa dénégation une preuve décisive ; le peuple et le parlement de Toulouse, qu'il prend à témoin de ce fait, que cette même chaire lui a été constamment offerte. Tout ce qu'on peut induire de cette phrase obscure, selon vous, c'est qu'il niait d'avoir été repoussé par un arrêt formel et humiliant. Il faut
(1) Dissertation, pages 497 et 498.
une grande perspicacité, on en conviendra, pour trouver cette distinction dans la dénégation de Cujas.
Mais d'ailleurs Robert ne lui disait pas qu'il eût été repoussé par un arrêt formel; il lui reprochait purement et simplement d'avoir été repoussé ; in antecessurœ petitione repulsampassus. Cujas n'avait donc à répliquer que sur l'accusation ainsi formulée; on ne peut donc trouver rien de plus précis que la dénégation motivée de Cujas. Suivant Jean Robert, c'est une chaire à laquelle Cujas aspire et qu'il n'obtient pas ; et, d'après Cujas, c'est une chaire que la ville et le parlement de Toulouse lui offrent et qu'il refuse. L'opposition pouvait-elle être plus tranchée? Quoi, Cujas a été, d'après vous, repoussé par des intrigues honteuses ; il a abandonné la lice parce que les juges lui ont fait pressentir sa défaite, il est constaté par les registres de l'Université que Cujas a subi une partie des épreuves, et il nie d'avoir été repoussé ! et il prendra à témoin le peuple de Toulouse et le parlement des offres incessantes qui lui ont été faites depuis son départ de cette même régence, tant qu'elle a été vacante ! testis est senatus populus que Tolosanus qui nec unquàm destitUy etc. Nec unquàm; notez ces expressions, car il nous est très logiquement permis d'en conclure que de telles offres auraient commencé dès qu'il fut arrivé à Cahors et à Bourges, en 1554 et 4555, parce que, comme nous le savons, la régence était encore vacante en 4554 et en 4555, Forcadel n'ayant été élu qu'en 4556. Or, comment penser que le peuple et le parlement lui auraient fait des offres, à cette époque, précisément de la régence au sujet de laquelle il aurait éprouvé un affront sanglant? Et c'est bien la régence à laquelle fût élu Foreadel qu'on lui a constamment offerte ; le langage de Cujas est précis: Nittil... in petitione cathedrœ quam cum CadHTcis evoeatum oblatam répudiasse testis senatus populus que Tolosanus. Ce raisonnement acquiert d'autant plus de consistance que la mort de Forcadel se réfère précisément à l'époque des offres faites par Dufaur de St-Jory, en 4578, et que Cujas est dès-lors parfaitement fondé
à dire dans sa réponse à Robert que cette même chaire qu'on lui aurait refusée, lui a été offerte constamment, tant qu'elle a été vacante, c'est-à-dire depuis son départ de Toulouse, en 1554, jusqu'en 1556, époque de l'élection de Forcadel , et maintenant en 1578, époque à laquelle elle est devenue vacante par la mort de Forcadel.
On l'a injurieusement exclu ; le fait est patent, il s'est passé à la face d'une cité tout entière. Jean Robert, son ennemi juré, que la gloire de Cujas fait sécher d'envie, aura bientôt le moyen de le confondre ; il s'informera à Toulouse de ce qui a eu lieu ; il fera interroger les registres de l'Université, ceux du parlement ; avec ces documents officiels il foudroyera son antagoniste. Cujas commet une imprudence qui tient de la folie ; et non seulement il répond cela à son adversaire, mais il fait imprimer et publier lui-même cette réponse, le 4 octobre 1580 (1), sans crainte d'être jamais démenti ! Robert réplique à Cujas deux ans après, en 1582 ; pendant le cours de ces deux années, il aura pu se procurer facilement la preuve de l'échec que Cujas aura subi à Toulouse, d'autant plus facilement que Cujas a pris à témoin de son démenti le peuple et le parlement de cette ville. Jean Robert n'aura qu'à écrire à Toulouse, à demander des extraits des registres de l'Université, constatant que Cujas a réellement disputé une régence que Forcadel a obtenue ; rien de plus aisé, c'est là l'affaire de quelques jours. Cependant, après ces deux années d'intervalle, Robert ne réplique plus que sur le fait de Bourges ; il prend condamnation sur le fait de Toulouse : Robert prend condamnation, lui l'ennemi mortel de Cujas ! !
Cette réplique partielle est un des faits les plus significatifs qu'on puisse opposer à nos adversaires; et M. Berryat passe sous silence cette réplique ! Quelle prétention ! !
Pourquoi, d'ailleurs, si le fait eût été exact, s'il se fût retiré devant les intrigues de Forcadel, Cujas l'eût-il nié
(1) Vid. les Tables de Nublé, sur la publication des divers ouvrages de Cujas. — Fabrot, 1.
quand on le lui reprochait? Que Cujas, encore peu connu, ayant tout à faire et à conquérir, eût voulu dissimuler une pareille défaite ; qu'il l'eût dissimulée , par exemple , en 4554 et 1555, quand il alla à Cahors et à Bourges, je l'admettrais volontiers : la publicité donnée à cet échec pouvait entraver son avenir et décolorer les espérances qu'il faisait concevoir à ceux qui l'avaient recherché ; mais que Cujas ait nié son échec en 1580, à une époque où sa gloire s'était manifestée dans tout son éclat, où son nom était devenu européen par le prodigieux succès de ses méthodes d'enseignement et la publication d'une grande partie de ses œuvres, c'est ce que je ne comprendrai jamais.
Mesurez un instant , si vous le pouvez, la hauteur à laquelle Cujas s'est élevé, quand Robert lui reproche son échec 1
Le xvie siècle est sans contredit fécond en grands hommes de toute espèce : — jurisconsultes éminents, historiens célèbres , érudits du premier ordre, toutes les illustrations semblent s'y être donné rendez-vous; elles s'y produisent en abondance, presque luxuriantes comme la première moisson d'un sol fertile qui s'est longtemps reposé. Eh bien ! parmi tant de célébrités il n'en est aucune dont la gloire soit supérieure à celle de Cujas. À part Dumoulin et Doneau, qui, dans la classe des jurisconsultes, peuvent lui être comparés sous quelques rapports, il dépasse de bien loin tous les autres. Et la gloire qui lui est acquise, ce ne sera pas la postérité qui la lui décernera , non ; par une exception toute particulière, il en sera, selon les expressions de J. Â. de Thou , lui-même le témoin : huic tara felicitate, quod vix aUis post mortem datur, contigit, ut vivus vivensque laude quam merueral frueretur (1). Quel homme, en effet, reçut jamais des preuves plus éclatantes de l'estime et de l'admiration de ses contemporains? Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, insiste auprès de lui jusqu'à ce qu'il l'ait attiré dans
(1) Histoire, lib. 99, anno 1590.
ses Etats (4). Malgré les soupçons qui planent sur ses opinions religieuses, Charles IX le nomme conseiller honoraire au Parlement de Grenoble (2), et bientôt après Henri III lui confère le titre de conseiller titulaire en la même Cour , avec dispense, par un privilège inoui , de toute résidence, pour que le professeur ne fût pas obligé d'interrompre ses travaux scientifiques (3). Le fils du pauvre foulon de Toulouse n'a pas besoin , pour illustrer la magistrature , de prendre part à ses exercices ; il suffit que son nom lui appartienne; et pourtant à cette époque la magistrature est armée d'une puissance rivale de l'autorité des rois !
Le premier Parlement du royaume, par un autre privilège non moins rare, l'autorise à enseigner le droit civil dans l'Université de Paris (4). Pour lui toutes les règles fléchissent, tous les usages établis s'inclinent; il est supérieur à toutes les institutions de l'époque. Dans les tribunaux, et au barreau, on ne le désigne plus sous le nom de Cujas, on ne l'appelle plus que \e jurisconsulte; ipse, per eminentiam, jurisconsulti nomine appellatur (5), comme en Grèce ou à Rome l'expression de poète, sans addition de nom, désignait Homère ou Virgile.
Parlerai-je de ses nombreux disciples et de leur enthousiasme pour leur maître? mais tout le monde sait qu'ils étaient suspendus à son enseignement comme un enfant se suspend à la mamelle qui l'allaite, qu'ils l'aimaient comme un père tendre, s'attachaient à tous ses pas, raccompagnaient dans toutes ses migrations et composaient autour de lui un long cortège d'honneur, dont il était suivi, même quand il allait rendre ses visites de simple bienséance (6).
Telle était la situation de Cujas en 1580. Croyez-vous
(1) De 1566 à 1567.
(2) 15 mai 1573.
(3) 17 septembre 1574, 16 janvier, 15 novembre 1575.
(4) Arrêt du 2 avril 1576.
(5) De Thou, ibidem.
(6) Il rendit notamment une visite au Père Maldonnat, à la tète de huit cents écoliers. Menagiana, 1, page 37.
maintenant qu'il eût à perdre quelque chose en avouant que, 96 ans auparavant, Toulouse lui avait fait subir un échec dans la dispute d'une régence de droit civil? Loin de là, la notoriété de cette injustice n'aurait fait que redoubler encore, si c'eût été possible, je ne dirai pas les sympathies, mais l'enthousiasme de ses admirateurs !
Quand l'homme qui est tombé victime d'un coup immérité reste dans une condition égale ou inférieure, il n'aimera pas à confesser l'échec qu'il a subi ; mais laissez-le se relever de sa chute, grandir et dépasser ceux qui l'ont mal à propos humilié, au lieu de jeter un voile sur ses disgrâces passées, il éprouvera un secret orgueil à les raconter. Si Toulouse avait mal à propos humilié Cujasenl554, elle l'avait noblement vengé de cette humiliation, et les instances incessantes des Toulousains pour le rappeler, instances que nous avons vu se renouveler deux ans auparavant , c'est-à-dire en 1578 , étaient pour lui la plus éclatante des réparations.
Pour quel motif d'ailleurs l'aurait-on exclu? parce qu'il s'était misa la tête du mouvement régénérateur, qu'il s'était placé en face du Bartholisme dont il avait entraîné la ruine? mais c'était là précisément son grand triomphe!!! Maintenant que la lutte était terminée, que la régénération avait partout triomphé, que ses méthodes inspirées par son verbe puissant trônaient sans opposition sur le domaine de la science, il était glorieux pour lui d'avoir à confesser qu'il avait souffert pour une cause ou plutôt pour une révolution devenue partout victorieuse. S'il a nié lorsqu'il n'avait aucun intérêt à le faire, lorsqu'il ne pouvait d'ailleurs espérer de le faire impunément, c'est que l'imputation de Jean Robert était évidemment calomnieuse.
L'histoire nous offre un exemple bien remarquable à l'appui des conséquences que nous déduisons de la dénégation de Cujas. Vico, déjà professeur depuis longues années, le plus ancien des professeurs de l'Université de Naples, connu par des écrits nombreux en matière de jurisprudence, disputa en 1723 une chaire de premier lecteur de droit, et il
fut obligé de se désister. Pensez-vous que l'illustre Napolitain ait cherché à taire cette disgrâce? il ne la dissimula jamais ; on le voit, au contraire, la raconter avec candeur dans sa biographie, qu'il a lui-même écrite (1). — Et pourtant Vico, à la différence de Cujas, avait été presque constamment méconnu par ses contemporains , ou du moins ses chefsd'œuvre n'ont été appréciés à leur juste valeur que par la postérité. Il disait lui-même qu'il était poursuivi et battu par les orages continuels d'une fortune ennemie (2), que le malheur le poursuivrait jusqu'au tombeau, et sa prophétie se réalisa.... Mais Vico avait, comme tous les génies supérieurs, la conscience de son mérite, et il savait très bien que l'injustice qu'il avait éprouvée ne porterait aucune atteinte à sa gloire.
Venons à la seconde controverse.
Pour celle-ci, il y a, de la part de M. Berryat-St-Prix, prétention d'un fait qui détruit toutes les inductions contraires que l'on a voulu en tirer contre nous.
On n'a pas oublié que Robert, en 1582, répliquant à Cujas au sujet de la glose supposée, fait sur ce point allusion à un échec que Cujas aurait éprouvé à Toulouse, en lui disant : Non sic Tolosates argumentari soliti; hi enim (quod Mi doluit) fucos à prœsepibus arcere soient.
Ce n'était pas là sans doute une réplique de Robert à la dénégation de Cujas si formelle et si bien motivée ; répliquer, ce n'est pas reproduire vaguement et allégoriquement les allégations déjà formulées; répliquer, c'est opposer des preuves et des raisennements à la défense produite par un adversaire. Ainsi, par exemple, Robert réplique à Cujas sur le fait de Bourges; il oppose à la dénégation de Cujas des écrits et des témoignages ; je n'examine point le mérite de ces documents, je constate seulement qu'il les opposait à la dénégation de Cujas. Mais sur le fait de Toulouse il garde le silence
(1) Œuvres de Vico.Michelet, t. 1, pages 65 et 66.
(2) Ibid., pages 105 109.
le plus absolu. Quand Robert, dans cette partie de la controverse que nous examinons maintenant, fait une allusion si grossière à un échec que Cujas aurait subi: Tolosates.... fucos a prœsepibtis arcere soient, il n'est pas plus censé répliquer qu'on ne peut dire qu'un athlète terrassé continue la lutte parce qu'il adresse en expirant une dernière insulte à son vainqueur.
Cujas ne répliqua pas à cette allusion ; donc il avoue, dit M. Berryat-St-Prix. Mais vous savez bien que Cujas n'a jamais répliqué à Robert ; c'est là un fait décisif que vous deviez constater ; dire que Cujas a reconnu la vérité de cette allusion, c'est donc dire qu'il a pris condamnation sur toutes les attaques de Jean Robert; ce qui est absurde.
De ces controverses résulte donc la confirmation la plus explicite de l'interprétation que nous avons donnée à la lettre du 25 mars 1578.
Le résultat de cette argumentation à laquelle on voulait échapper et à laquelle on échappait si les faits et les textes des controverses n'avaient pas été restitués, reste donc tout entier à la charge des partisans de Papyre-Masson.
Il surgit d'ailleurs de tout ce qui précède, un fait bien remarquable et qui prédomine sur tout le débat, c'est que les deux contendants à la régence de Massabrat, le vainqueur et le vaincu, sont parfaitement d'accord pour attester que le concours n'a pas eu lieu en 1554. Le vainqueur Forcadel dit, nous l'avons constaté, qu'il n'a pris part qu'à deux concours; s'il avait concouru avec Cujas, il en aurait nécessairement subi trois. Cujas vient nous dire également le même fait dans sa réponse à Robert, et Cujas, si l'on veut qu'il ait été vaincu, n'a pas plus d'intérêt que le vainqueur à dissimuler la dispute. Que voulez-vous de plus fort sur le fait matériel d'une dispute que le témoignage harmonique des deux prétendants? quels témoins, je vous le demande, pourraient être mieux renseignés?
La série des preuves résultant des documents contempo-
rains à Cujas est épuisée : loin d'établir l'accusation, elles en démontrent la fausseté jusqu'à la dernière évidence.
Arrivons maintenant aux documents postérieurs : en quoi consistent ces nouveaux éléments? Dans les allégations des historiens, biographes ou faiseurs de dictionnaires encyclopédiques, etc., etc.
Ceux qui offrent le plus de garanties sont san6 contredit ceux qui ont écrit dans le siècle même pendant lequel Cujas a vécu. Or, nous en comptons quatre dans le xvie siècle, savoir : Papyre-Masson, Scévole Ste-Marthe, Pancirole , de Thou.
Papyre-Masson, est, comme on sait, le premier éditeur de l'imputation ; on connaît le fragment dans lequel il constate l'échec de Cujas; c'est donc son témoignage qu'il faut discuter, et sur ce point j'affirme que cet historien n'est dans aucune des conditions requises pour que son langage puisse faire foi et servir de base à un jugement.
Papyre-Masson était-il sur les lieux où l'événement s'est passé? il n'y est jamais venu. Papyre-Masson est un avocat du Parlement de Paris, il a fait ses études à Angers, il n'a par lui-même aucune connaissance personnelle des faits. Ecrit-il avec cette modération et cette dignité qui sont le cachet ordinaire de l'impartialité? on n'a pas oublié l'indécence de ses paroles et de ses comparaisons. Forcadel est un insensé, c'est Midas aux oreilles d'âne. La ville de Toulouse s'est laissé influencer par le génie des Volsques et des Tectosages. Son enthousiasme pour Cujas est tel qu'il va jusqu'à constater que la sueur de son corps exhalait un parfum suave : vir quadrato cùrpore ac benè constituto, adeo ut ex eo manans sudor non insuavis esset odoris (1).
Produit-il des preuves à l'appui de son accusation? aucune.... Précise-t-il les circonstances de l'échec que Cujas aurait subi? même silence. Papyre-Masson a-t-il un nom dans le monde savant? son autorité y est-elle reconnue?....
(1) Œuvres de Cujas, Fabrot, 1, ibid.
Je ne crains pas d'affirmer qu'il est loin d'être inscrit parmi les écrivains classiques de son époque. — Nous le voyons, dans la même biographie, attester que Cujas avait dit dans plusieurs occasions qu'il voulait léguer ses livres à Scaliger, son disciple, et Scaliger déclare qu'il n'en a jamais ouï parler; le testament de Cujas ne fait de lui aucune mention. Aussi Scaliger caractérise-t-il Masson en deux mots: a Masson était bien mon ami, mais il était un peu fat, ^ c'est-à-dire inconsidéré, léger, inconsistant ! Le voilà donc jugé, et par un de ses amis, par Scaliger (1)!! M. Berryat-St-Prix qui comprend tout le discrédit qu'imprime à Papyre-Masson le reproche de Scaliger, dit que ce reproche est contenu dans un ouvrage peu estimé. Mais ce n'est pas là la question; il s'agit seulement de savoir si ces expressions sont sorties de la bouche de Scaliger, et le fait est indubitable.
Voulez-vous d'ailleurs avoir une preuve bien convaincante de l'exactitude du jugement que Scaliger a porté sur son compte?
Notez ce qu'il dit, toujours dans le même fragment, des opinions religieuses de Cujns ; il s'exprime à ce sujet en ces termes : €lpse caiholicœ religionis cultor fuit, quamquamde * theologicis quœstionibus interrogatus, respondere solitus » erat : nihil hoc ad edictum prœtoris (2).
Sans doute si on n'avait, pour revendiquer en doute la sincérité des convictions catholiques de Cujas, que cette réponse de sa part : nihil hoc ad edictum, etc. , à l'effet de décliner les questions théologiques qu'on lui adressait, il serait permis de s'en rapporter au témoignage de son biographe... Mais la lettre brûlante d'enthousiasme qu'il écrivait pendant son second professorat à Bourges (3), sur le compte de l'apostat Spifame (4), et les clauses de son testament, ne viennent-elles pas renverser les allégations de
(1) Scaliger, 2.
(2) Fabrot, 1, ibid.
(3) M. Berryat-St-Prix, Eclaircissements sur la vie de Cujas. (4> Vid. ci-dessus, note de la cage 89.
Papyre-Masson ? C'était, en effet, un catholique d'une trempe un peu singulière que celui qui qualifiait d'os probum pieiaiis plenissimum un apostat transformé en pasteur des protestants, et qui, dans son testament, libre des entraves qui l'avaient gêné pendant sa vie, épanchait son âme tout entière, en traçant à sa femme et à sa fille, pour règle de conduite, précisément le programme pur du protestantisme!!
Ajoutez foi maintenant au dire de Masson et vous aurez des idées exactes sur les convictions religieuses de Gujas !
Est-il permis, je le demande, de faire fond sur un historien qui tombe, sur un point si capital, dans de si manifestes erreurs!!
Enfin il ne lui manquait plus qu'une chose, c'était de se mettre, dans le même fragment, en contradiction avec luimême, et c'est ce qu'il a fait; car après avoir appelé Toulouse la ville des Yolsques et des Tectosages, parce que son mauvais génie avait repoussé Cujas , il termine l'éloge de celui-ci, qu'il résume dans un distique où il donne à Toulouse la qualité de ville savante :
Summe auctorjuris Çujaci, et docta Tolo$at Clara ortu et Biturix redditur ipsa tuo.
Ainsi la source première dont la calomnie est venue n'est rien moins que pure , ou plutôt elle est essentiellement impure.
Ajoutez encore, et ceci est du plus grand poids, que non seulement Papyre-Masson a pu être trompé, mais qu'il était bien difficile qu'il ne le fût pas.
Si, pendant la vie de Gujas, la calomnie que nous combattons ne s'était jamais produite, nous serions peut-être obligés d'expliquer, pour dissiper tous les doutes, les circonstances qui l'ont engendrée après sa mort; mais on a vu, par les controverses entre Jean Robert et Cujas, que le premier lui avait formellement reproché précisément cet échec : à Tholosatibus suis in antecessurœ petitione repulsampassus.
Pendant la vie de Cujas, on explique de la manière la plus naturelle l'origine de cette imputation ; elle est évidemment éclose sous l'influence de ce pernicieux venin de l'envie qui s'attache à tous les actes de Cujas, pour les dénaturer, les corrompre, et empoisonner son existence.
On avait vu Cujas s'inscrire, en 1554, pour la dispute d'une régence à Toulouse ; Cujas part bientôt après pour Cahors, et on apprend que Forcadel est en possession de cette régence. En faut -il davantage pour que ses ennemis en induisent qu'il a été repoussé, que Forcadel l'a vaincu ? Ils prirent prétexte des deux faits extrêmes : l'inscription de Cujas au nombre des candidats en 1554, et l'élection de Forcadel en 1556; quant aux faits intermédiaires, ils n'en eurent aucun souci. La haine et l'envie descendent-elles au fond des choses? Procèdent-elles consciencieusement, et dès qu'elles rencontrent les plus vagues apparences , n'affirment-elles pas comme certains des faits qu'elles n'ont nullement vérifiés ? Le siècle de Cujas qui vit surgir un grand nombre d'existences et de fortunes nouvelles, fut au premier chef un siècle de détraction et de calomnie. A aucune autre époque, on n'avait vu tant de bruits odieux, tant d'imputations mensongères fondre inopinément sur les personnes qui occupaient de hautes fonctions. Cujas en faisait lui-même l'observation dans la défense qu'il publia pour Jean Montluc, évêque et comte de Valence. Voici quels étaient les premiers mots de son exorde : Vix ullam legi, vix audivi unquàm fuisse œtalem feraciorem ingeniorum projectorum ad calumnias onme* quam kœc sit œtas nostra (1).
Jean Robert fut donc, sons l'influence de ses antipathies non équivoques pour Cujas, le premier éditeur de cette calomnie pendant la vie de Cujas, comme Papyre-Masson le fut après sa mort. Jean Robert lui impute mal à propos, en
1579, l'échec à Toulouse, comme il lui reproche faussement
d'avoir été vaincu à Bourges par un jeune docteur, dans une
(1) Tome 8 de ses Œuvres, Fabrot, page 1143.
argumentation publique. C'est donc à Orléans que l'imputation se formula pour la première fois, en 4579, Gujas vivant; Cujas mort, c'est à Paris qu'elle se reproduit, en 1590. D'Orléans à Paris, la calomnie n'avait pas beaucoup de chemin à faire ; cette coïncidence est frappante ; d'ailleurs la calomnie a des ailes.
Tout se lie, tout s'enchaîne d'une manière merveilleuse, et le document qui surgit le premier après la mort de Cujas, loin de combattre les documents antérieurs, n'en est qu'une explication, qu'une continuation très logique, quand on veut bien descendre au fond des mœurs et des passions des hommes.
Quand Cujas vivait, ses ennemis espéraient lui nuire, en lui reprochant un grave échec à Toulouse ; ils espéraient le sevrer de ces faveurs inouïes dont le comblaient les cités, les ministres des rois, et les rois eux-mêmes. Quand il a cessé d'exister, ses plus sincères partisans ont voulu lui en faire un nouveau titre de gloire, un de ces titres qui passionnent plus que tout autre la postérité, qui environnent un nom d'une auréole toute particulière. — Ainsi deux passions contraires se sont donné rendez-vous et se sont rencontrées, l'une pour créer, et l'autre pour maintenir et pour propager. Or, ces deux passions sont également dangereuses pour la vérité ; et précisément l'envie et l'enthousiasme n'ont jamais été poussés plus loin que dans le XVI6 siècle.
Mais Cujas ayant nié si formellement l'échec en 4580, comment donc Papyre-Masson a-t-il, après sa mort, reproduit des imputations qu'il avait lui-même si énergiquement combattues? J'admets que Papyre-Masson ait eu connaissance de la dénégation opposée par Cujas à Jean-Robert; mais j'affirme qu'il ne s'y sera pas arrêté; il aura mieux aimé croire que Cujas, s'il a nié, a cédé à un sentiment de respect humain; mais lui, son biographe, lui, son admirateur, ne s'y arrête pas. Il ne voit qu'une injustice propre à grandir encore celui qui l'a subie; il écrit que Toulouse l'a indignement refusé. Et Papyre-Masson, en exaltant Gujas, ne trouvait-il pas
l'occasion, lui, citoyen de Paris, de blesser Toulouse, d'abaisser ou de flétrir la gloire d'une Université qui occupait le premier rang sur toutes les autres, et qui était au moins la rivale de celle de Paris?
Nous avons tout dit pour écarter les déclarations et attestations posthumes sur l'échec prétendu de Cujas ; l'autorité de Papyre-Masson une fois démolie , il ne reste plus rien. Tous les écrivains qui lui sont postérieurs ont aveuglément suivi sa foi, sans aucun examen. En voulez- vous des preuves décisives? prenez le nom du second biographe qui vient immédiatement après Papyre-Masson, c'est-à-dire Scévole Sainte-Marthe, en 1596; vous verrez que son langage est calqué sur celui de son devancier. Il suit d'autant plus sa foi qu'il est plus aveuglé pour lui, et il est si bien aveuglé qu'il admire l'élégance et l'alticisme de son style ; il dit : Cujacii vtiam et mores Papyrtus-Massonus quâ solet styli elegantiâ mundiiiâqueposteritatimandavit{\). Quand Scévole Sainte- Marthe faisait l'éloge de Cujas, il avait donc lu Papyre- Masson; il s'en rapporte à lui; il met d'autant plus de confiance en lui, qu'il est enthousiaste de l'urbanité de son langage ! 11 faut convenir que sur ce dernier point il n'était pas fort difficile.
Que si votre conviction n'était pas encore assez complète, prenez le troisième écrivain de la même époque : vous rencontrez, en 1599, Pancirole (2), auteur italien, qui n'a pas sans doute parlé d'après une certitude personnelle, qui n'a pas fait un voyage à Toulouse pour vérifier les registres, mais qui par sa qualité même a dû adopter en toute confiance le dire des écrivains nationaux, de Papyre-Masson et de Sainte-Marthe. — Voulez-vous enfin prendre un des biographes du XVIIe siècle, le premier venu, par exemple Teissier? vous le verrez copier comme les autres presque littéralement Papyre-Masson : «La ville de Toulouse, dit-il, ne connaissant
(1) Liv. IV, page 110.
(î) De elaris legum interprelibus, lib. II, cap. 190.
» pas son mérite , lui refusa une chaire publique qu'il * demandait avec instance, el l'accorda à Forcadel, qui lui » était entièrement inférieur, et qui n'avait pas les qualités » nécessaires pour remplir cette charge, ce qui obligea » Cujas de quitter son ingrate patrie. » Papyre-Masson avait dit : Quœ prœcipua causa fuit relinquendœ palriœ, ut ingrates. Teissier indique d'ailleurs formellement, en marge, qu'il a puisé dans la biographie de Papyre-Masson (4).
Ce que firent Sainte -Marthe, Pancirole , Teissier, tous les auteurs, historiens, encyclopédistes du XVII® et du XVIIIe siècle l'ont fait à leur tour. — C'était une bonne fortune pour eux que d'avoir à enregistrer un événement de cette nature. — Reproduire un échec ordinaire, constater une injustice peu saillante, consommée à petit bruit dans une Université obscure, au préjudice d'un homme peu connu, ce n'était rien. Mais consigner la plus énorme des injustices, commise par une Université des plus florissantes de l'époque contre le plus grand des jurisconsultes des temps modernes, et trouver ainsi le moyen d'abaisser un corps savant qui avait occupé un rang si élevé ; discréditer du même coup l'institution des disputes publiques, qui a autant d'ennemis qu'il y a eu et qu'il y aura dans l'avenir de prétendants malheureux ; caresser ainsi ce penchant secret qui tient les hommes constamment prédisposés, même à leur insu, à croire à la calomnie ; flatter des passions que l'on n'avoue pas, mais qui n'en sont pas moins ardentes, précisément parce qu'elles ont leur siège dans le pli le plus secret du cœur humain ; c'était là plus qu'il n'en fallait pour lui donner accès dans tous les livres. — Que l'on ne m'accuse pas de rigorisme, j'ai la conviction d'être dans le vrai. Quand il s'agit d'apprécier les actes humains, je préfère la méthode de Tacite, qui juge les hommes tels qu'ils sont, à celle de Platon, qui les considère le plus souvent tels qu'ils devraient être. Examinez tous les livres dont nous avons parlé , dans
[X) Eloges des Savants, tome 2, page 144.
lesquels on a si facilement accueilli la calomnie, et vous les trouverez tous également vides de preuves, répétant, d'après leurs devanciers, sans vérification aucune, de confiance, comme l'écho répète les accents de l'écho voisin. Lisez Imperali et Tabor, interrogez Mornac et Automne, consultez Leikert et Simon, après Leikert et Simon adressez-vous à Piganiol, Taisand etMoréri, à Gravina, au père Niceron, et vous n'aurez pas fait un pas de plus. Vous additionnerez des noms propres à d'autres noms propres, la galerie s'étendra devant vous, mais vous n'aurez pas acquis une seule preuve. Or, ce ne sont pas des noms ni des titres d'ouvrages qu'il nous faut, ce sont des preuves. Une source ne cesse pas d'être empoisonnée, parce qu'un plus grand nombre de personnes seront venues s'infecter à ses eaux ; pas plus qu'une erreur qui a vicié une œuvre de l'esprit ne se trouve purgée parce que la presse aura reproduit cette œuvre à un plus grand nombre d'exemplaires ou d'éditions. S'il suffisait d'une seule imputation pour flétrir la mémoire d'un homme et d'une corporation, qui donc pourrait se dire à l'abri de la calomnie? Cujas nous en fournit lui-même un exemple sensible. N'a-t-il pas été accusé de s'être approprié des scholies ou notes mises par des interprètes grecs en marge de l'exemplaire manuscrit des Basiliques appartenant à Catherine de Médicis? N'a-t-on pas écrit qu'il avait dérobé, à l'aide d'une escalade, cet exemplaire à la succession d'Antoine Leconte, celui-ci l'ayant emprunté à la bibliothèque de la reine? Justice a été faite de ces imputations odieuses , et cependant Peyresc, dont le nom est fort connu, beaucoup plus connu que celui de Papyre-Masson, a formellement attesté les faits sur lesquels cette imputation repose (1). Qu'a dit M. Berryat-Saint-Prix lorsqu'il a repoussé ces accusations? « plus ces imputations » sont outrageantes, plus il aurait été nécessaire de les appuyer » de preuves (2). » M. Berryat-Saint-Prix a cette fois raison.
(1) Lettre de 4617 , insérée dans les Annales de Milling , 1817 , t. 1 , p. 267 et sniv.
(2) Histoire du Droit romain, Vie de Cujas, page 423.
no
Mais c'est précisément ce que nous vous demandons dans l'intérêt de l'Université et de la ville de Toulouse. L'honneur du nom de Cujas est sans doute inappréciable; mais croyezvous que l'honneur d'une Université et d'une grande ville ne mérite pas d'être couvert par les mêmes garanties?
Nous ne pouvons donc faire fond sur une base dont la première assise est si fragile, si mouvante, suspecte à tant de titres.
Notre siècle doit s'y arrêter encore moins que tout autre. S'il est des temps, en effet , où l'on incline à concéder quelque autorité à des faits par cela qu'ils sont constatés par un nombre donné d'écrivains , notre siècle , placé en présence d'exemples si nombreux d'erreurs longtemps accréditées et aujourd'hui devenues palpables, a compris le besoin de plus d'indépendance. Il a donné à la liberté d'examen un essor nouveau , et partout au milieu de nous il n'est question que de recherches scientifiques et de travaux historiques propres à restaurer des vérités qui ont été longtemps méconnues. La controverse, le raisonnement, des éléments certains et indubitables de conviction, voilà ce qu'il faut maintenant pour satisfaire l'esprit humain, pour entraîner les consciences. La tradition jouit bien d'une autorité dont il est impossible de la déshériter, mais cela est vrai quand on ne peut pas remonter à la source. Toutes les fois, au contraire, qu'il est facile, en remontant d'anneau en anneau, de parvenir au principe même, aux premiers éléments de la tradition , on est parfaitement en droit de lui faire subir un nouvel examen. On ne prescrit jamais contre la vérité.
Mais tout n'est pas encore dit sur les prétendues attestations de l'histoire dans le seizième siècle, relativement à la question qui nous occupe. Jacques-Auguste de Thou, le plus grave et le plus sûr des historiens de son époque, l'ami et le disciple de Cujas, atteste aussi, selon nos adversaires, l'échec que celui-ci éprouva.
Notons d'abord que ce n'est pas dans son histoire qu'il parle de ce fait ; on n'y trouve pas un seul mot qui con-
tienne une allusion directe ou indirecte à l'injustice que les Toulousains auraient commise. — De Thou ne parle de Cujas que dans deux endroits différents ; dans le premier (1), il mentionne la défense qu'il publia pour Jean Montluc , évêque et comte de Valence; et dans le deuxième (2), il raconte sa mort et fait en même temps son éloge ; par cela même, son silence sur un point si important se retourne nécessairement contre l'opinion contraire.
Mais de Thou a fait une épitaphe dans laquelle il a évidemment constaté cette injustice ; et il n'est pas le seul, car, dans une œuvre du même genre, P. Pithou, autre ami intime de Cujas, a aussi constaté le même fait. Examinons donc la valeur de ces deux épitaphes. Il va sans dire que M. Berryat- Saint-Prix les trouve décisives contre nous.
Voici ce qu'il écrit : « Dans la première, Pithou, faisant » allusion au refus éprouvé par Cujas, déclare indirectement » que Toulouse avait alors perdu le titre dont elle se glori- » fiait le plus, celui d'être la ville de Pallas : Jacobo Cujacio,
* Tolosœ dum qwmdam Palladia fuit alumno Dans la
* deuxième, et toujours dans le même but , notre immortel » historien fait une imprécation violente contre les Toulou-
> sains : Scinde Tolosa capillos, itnpia si potis hic tangere
> corda dolor ! !
» Pourrait-on penser que des hommes d'un tel mérite , » des magistrats graves, des savants aussi recommandables i se fussent permis de semblables imputations sur un simple
> ouï dire, lorsqu'ils étaient à portée d'en vérifier les motifs! » que l'historien français le plus renommé pour sa véracité, » le président de Thou , qui recherchait avec scrupule les » faits les plus minutieux de la vie des hommes célèbres » dont il avait à faire mention dans son ouvrage , n'eût pas » bientôt reconnu son erreur, et ne l'eût avouée lorsqu'il
(1) Tome III, page 158, édition de 1733. — Londres, Samuel Buckley.
(2) Page 896, ibidem.
» publia sa grande histoire au bout d'une douzaine d'an- » nées (4). »
Tout cela est très-bien assurément , toutes ces considérations sont fort puissantes, mais il n'y manque qu'une chose, c'est de prouver que, par ces épitaphes, Pilhou et de Thou ont voulu faire allusion à l'échec prétendu de Cujas.
Prenons garde d'abord de prendre le change sur la manière de raisonner, et de tomber dans une pétition de principe. — Ne commençons pas par reconnaître à priori que l'échec existe, pour dire que cet échec explique les épitaphes. Nous sommes ici à rechercher un fait contesté de la manière la plus positive; il faut donc examiner si ces épitaphes peuvent l'établir; en d'autres termes , des épitaphes il faut pouvoir conclure directement et nécessairement au fait , et non du fait au sens des épitaphes.
Ces précautions prises , occupons-nous d'abord de l'épitaphe de Jacques-Auguste de Thou. Vous la présentez ainsi : Scinde Tolosa capillos , impia si potis hic tangere carda dolor. Vous voyez dans ce vers une imprécation violente contre les Toulousains; impia corda... pourquoi les cœurs des Toulousains sont-ils impies? on le devine facilement , parce qu'ils ont refusé Cujas.
Je dois d'abord vous faire remarquer que vous ne produisez là qu'une partie du premier distique de l'épitaphe ; vous me permettrez donc de rétablir non seulement le distique en entier, mais l'épitaphe tout entière. Si vous et moi étions en dissentiment sur le sens d'un texte de droit , nous commencerions d'abord par le présenter dans son intégralité ; il n'y a aucun motif pour procéder ici autrement.
Voici l'épitaphe :
Solve coma* Biturix et scinde Tolosa capillos,
Impia si potis hic tangere corda dolor, Magnus obit nostri lumen Cujacius œvi,
(1) Dissertation, page 491.
IIU à quopotuit disette jura Themis.
Mens legum, recti vita, œque cultor, et oret
Par laude et tneritis Papiniane tibi !
Atqui debuerat produeere longius annos,
Debuerat tantis et superesse malts ; Ut nostrorum animos desuetd pace féroces
Ad pacem egregiœ flecteret artis ope.
Exstinctà legum std lucem luce perosus.
Vir pius haud ultra vivere sustinuit ; Vixit quum longo viguerunt tempore leges ;
Legibus oppressif , debuit ille mori.
Celte restitution démontre seule la fausseté de votre interprétation. En effet, puisque vous concluez que les mots impia corda du second vers du premier distique signifient l'impiété des Toulousains pour avoir exclu Cujas dans la dispute d'une chaire, il faudra bien que vous lui donniez la même interprétation à l'égard des habitants de Bourges ; car ces mots impia carda et hic dolor y s'appliquent à Bourges comme à Toulouse > Bourges et Toulouse étant associées dans le premier vers du premier distique. Donc nous allons en conclure à notre tour que de Thou a qualifié les Berruyers d'impies parce qu'ilsont, eux aussi, refusé une chaire à Cujas, et notre interprétation sera , vous en conviendrez, tout aussi exacte que la vôtre. Or, il est certain que les Berruyers, loin de lui avoir refusé des chaires, l'ont attiré par trois fois dans leur cité. En suivant l'exemple que vous me donnez , s'il me prend un jour fantaisie d'accuser la ville de Bourges d'avoir refusé une chaire à Cujas, je tronquerai l'épitaphe que j'examine et je dirai : Solve comas Biturùc, impia si potis hic tangere corda dolor; et aussitôt je m'écrierai : Vous voyez bien que Cujas a été exclu à Bourges dans la dispute d'une chaire, car de Thou, cet historien si grave et si sûr, a qualifié les habitants de Bourges d'impies !
Voilà où nous conduisent les inductions quand on confisque les textes. 11 vous a été bien facile de donner à l'épitaphe une apparence de couleur hostile à notre thèse, en ne présentant, comme vous l'avez fait, qu'une partie du premier vers du premier distique ; en ne voyant que ces mots scinde
Tolosa capillos, impia, etc., etc. la première impression était défavorable àToulouse. Mais ajoutez solve comas Biturix, et l'argumentation tombe de plein droit, puisqu'elle ne pourrait être valable qu'à condition que Bourges eût également refusé une chaire à Cujas.
Le poète a mis Bourges et Toulouse sur la même ligne, c'est un fait incontestable ; il les associe dans sa pensée, c'est là l'objet du premier distique. Puisqu'il les associe, il faut donc qu'il ait à leur reprocher la même, impiété; car si les reproches étaient différents, il n'aurait pas mis les deux villes sujr la même ligne. Bourges n'a jamais refusé Cujas, au contraire. Si Cujas a été refusé à Toulouse, et que de Thou veuille faire allusion à l'impiété de ses habitants pour ce fait, il ne pourra donc pas réunir les deux villes dans la même pensée, l'une ayant fait à Cujas l'accueil Universitaire le plus favorable, et l'autre au contraire l'ayant repoussé. Il faut donc nécessairement, pour arriver à l'idée de l'auteur, trouver des causes d'impiété qui puissent être communes aux fierruyers et aux Toulousains.
Ces causes d'impiété les voici : quelles ont été les causes de la mort de Cujas? nous les avons déjà constatées. Il a succombé à la douleur dont il fut accablé par les malheurs de sa patrie, c'est-à-dire, la fureur des partis, les guerres civiles, les troubles de la Ligue. Vous le constatez vous-même, M. Berryat-St-Prix, dans les termes suivants: c Presque vers la fin
* de sa carrière, le repos de Cujas fut troublé d'une manière » sérieuse. Après l'assassinat de Henri III (2 août 1589), la » Ligue proclama roi, sous le nom de Charles X, le cardinal » de Bourbon, oncle de Henri IV, reconnaissant par là, au » moins pour le moment , les droits de cette famille illustre » que la maison de Guise voulait faire exclure du trône. On » sollicita alors vivement Cujas, et en lui offrant de magni- » fiques récompenses, d'écrire en faveur du cardinal. Aux » promesses on fit succéder les menaces ; on anima contre
* lui les fanatiques, dont la ville de Bourges fourmillait....
* Rien ne l'ébranla dans son refus, pas même une émeute
populaire, où il faillit à perdre la vie. Etait-ce à lui, répondait-il, qu'on devait proposer de dépraver, de corrompre
les lois, et de commettre le crime de faux ?
» La résistance de Cujas était d'autant plus louable que la ville de Bourges était et fut encore pendant plusieurs années au pouvoir des Ligueurs et des lieutenants du duc de Mayenne, et qu'elle leur servait de place d'armes pour les. arrondissements voisins. Animé de tels sentiments (des sentiments des ennemis de la Ligue) et chérissant tendrement sa patrie, combien son cœur ne dut-il pas être navré de voirla guerre civile commencée dans plusieurs cantons sous le régne de Henri III, déchirer après sa mort toutes nos provinces, surtout le Berry, où il ne se passait presque plus un seul jour que le sang français ne fût répandu par les mains d'un Français. Aussi, quoique doué d'un tempérament très-robuste , on s'accorde à dire qu'il mourut de chagrin, et la plupart des nombreuses épitaphes qu'on fit après sa mort arrivée le 4 octobre 1590, lui donnent-elles cet éloge qu'il n'avait pas voulu survivre à l'anéantissement des lois, alors généralement méconnues dans toute la France (1). »
Il importe d'ajouter que Jacques-Auguste de Thou luimême, auteur de l'épitaphe, attribue la mort de Cujas aux mêmes causes ; il dit : c Verùm dvilium bellorum fœdâ
> subortâ tempestate, cùm vir, ut professione, sic moribus » juris et œqui observantissimus, omnia jura per factiones
> perverti, ingenuam Kbertatem in quâ adoleverat corrumpi, » candorem per fucos, et detestandas in religiones simula- » tûmes amittiy seque nonjam mûris, sed parietibus inelwti, » neque tantùm a sceleratis observari, sed ad cœdem oouUs » designari videret, expetitam longiorem vitam, si pubUco » prodesse potuisset, melioris desiderio gmerosè abrupit, et » mœrore confeetus, optimè meritam de republica animant » Deo a quo acceperat pie reddidit (2)- »
(l) Vie de Cujas, pages 418-419.
;2) But., 99, tbid.
Tout s'explique maintenant ; de Thou est profondément affligé de la mort de Cujas ; la science et la justice sont en deuil, ou plutôt Tune et l'autre sont descendues avec lui dans le tombeau (1); le plus grand interprète des lois n'a pu survivre à leur anéantissement : legibus exstinctù debuitmori. Il est mort avant le temps, plein d'horreur pour le fanatisme qui avait mis ses jours en danger, quum se ad cœdem oculis designari vider et, brisé par le chagrin que lui causent des cœurs impies, c'est-à-dire, selon le sens le plus exact du mot, les cœurs des mauvais citoyens, de ceux qui déchirent le sein de leur patrie ; et ces impies, ces mauvais citoyens sont, dans la pensée de Jacques- Auguste de Thou, les Ligueurs qui ont voulu fausser, au préjudice d'Henri IV, les lois constitutionnelles de la France. Alors s'inspirant de son affliction et de son patriotisme, le poète qui entrait dans les idées politiques de Cujas, fixe naturellement ses regards sur Bourges et sur Toulouse; sur Bourges, patrie adoptive de Cujas, sur Toulouse sa ville natale ; il les adjure de donner des signes éclatants de leur douleur et de leur désespoir, si toutefois la douleur pouvait trouver accès dans les cœurs impies, impia si potis hic tangere corda dolor.
11 s'adresse à Bourges et à Toulouse ; il réunit ces deux villes dans sa pensée parce qu'elles sont, en effet, deux des villes les plus ligueuses du royaume, parce qu'elles sont le théâtre incessant des guerres civiles. Pour ce qui est de Bourges, M. Berryat-St-Prix nous a tracé le tableau de l'intensité du mal ; les passions y étaient déchaînées au point que Cujas avait failli périr victime (Tune émeute que son opposition à la Ligue et ses sympathies présumées pour les Huguenots avaient suscitée contre lui. De Thou atteste le même fait dans le passage précité de son histoire.
Pour ce qui est de Toulouse, son ardeur pour la Ligue n'était pas plus douteuse. Quelques mois avant la mort de
(1) On lit dans une des épitaphes de Cujas : Justitiœ Themidisque vides •commune sepulcrum.
Cujas, les plus sanglantes catastrophes étaient venues plonger de plus Tort cette ville dans la consternation et dans le deuil. Le 40 février 1589, le premier président Etienne Duranti était tombé sous l'arquebuse des assassins ; l'avocatgénéral Daffis avait été le lendemain étranglé dans son lit (1) ; la France entière était pleine de ces tragiques événements. En 4590, dans Tannée même de la mort de Cujas, les capitouls, suivant ce qui avait été délibéré aux états de Lavaur, firent jurer tous les habitants de la ville de demeurer toujours unis pour la conservation de la religion catholique, et de ne reconnaître jamais pour roi le roi de Navarre (2).
Bourges et Toulouse constituaient donc, à l'époque de la mort de Cujas, deux foyers des plus ardents de l'opposition à l'avènement d'Henri IV, ou, si l'on veut, à sa prise de possession (3). Voilà pourquoi de Thou qualifie d'impies les cœurs des habitants de ces deux villes. Telle est l'homogénéité, tel est le lien qui réunit ces deux villes et fait que le poète les a réunies dans sa pensée.
Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que tel est le sens donné par de Thou au mot impie, c'est que , dans l'un des distiques de la mémeépitaphe, il oppose précisément la piété de Cujas à l'impiété de ses adversaires politiques.
Exstinctd legum sed lucem luce peroszu , Vir pius haud ultra vivere sustinuit.
Il appelle Cujas vir pius, comme il qualifie les cœurs des Toulousains et des Berruyers d'iMPiA corda. Ce mot est pris partout, dans l'épitaphe, dans la même acception; le caractère
(1) Lafaille, Annales, 2, année 1589.
(2) Lafaille, ibid., année 1590.
(3) Bourges ne fit sa soumission à Henri IV qu'en 1594 (M. Berryat-St- Prix, Eclaircissements, page 604), et Toulouse qu'en 1596, après l'Edit de Folembrai (Lafaille, Annales, 2, année 1596).
de la piété et de l'impiété y est toujours le même, il s'agit toujours d'un caractère politique (1).
Nous savons donc maintenant pourquoi Fauteur de l'épitaphe s'adresse de préférence à Bourges et à Toulouse, en les adjurant de donner des signes de deuil et de désespoir. Elles doivent plus que toute autre cité être pénétrées de douleur, puisque les discordes civiles qu'elles entretiennent sont la cause morale de la mort prématurée d'un de leurs plus illustres enfants. L'épitaphe est donc toute politique, inspirée tout entière par les causes mêmes de la mort de Cujas.
Dans la pensée du poète, les signes éclatants de deuil et de désespoir qu'il adjure Bourges et Toulouse de manifester, ne doivent pas rester stériles. Il veut que la perte que la France vient de faire, soit un sujet de repentir pour ses citoyens égarés, qu'ils en soient touchés, et qu'ils en profitent pour faire retour à de meilleurs sentiments. Il leur dit, en leur montrant le tombeau de Cujas : « Voyez la grande » victime que vos discordes viennent de faire 1 pourrez- » vous persévérer plus longtemps dans vos funestes dissen- * sions? »
De Thou parle donc à la fois comme ami de Cujas et comme citoyen; il ne sépare pas son deuil de son patriotisme, et il se montre digne en cela d'écrire sur le tombeau de celui qui vient d'y être précipité par son amour pour les lois de son pays. L'épitaphe de Jacques-Auguste de Thou se concilie donc parfaitement avec ce qu'il dit de Cujas dans son* histoire.
Je veux que Cujas ait été repoussé à un concours à Toulouse trente-six ans avant sa mort ; c'était bien le moment d'aller, le jour même de ses funérailles, songer à cet échec, de le traduire dans une épitaphe, au moment où la France dévorée par l'anarchie était encore dans ses grandes douleurs de l'enfantement d'Henri IV ! L'injustice que Cujas
(1) Bans une autre épitaphe rapportée aussi par Fabrot, et qui est d' Adrien Turnébe, on lit dans le môme sens : impia f «raies dum miscet Gallia cœdes, tic.
aurait subie ne pouvait trouver place dans la pensée de l'auteur. C'était son cœur d'ami et de citoyen qui était seul navré; les souffrances de son cœur absorbaient toutes les autres ; un passé de trente «six années ne pouvait entrer en lutte avec les grandes afflictions du moment. L'affront fût-il vrai, qu'assurément de Thou incliné sur la cendre de Cujas n'aurait pas songé à le traduire. Si sa pensée se reporte sur Toulouse, ce n'est pas sur Toulouse ville universitaire, c'est sur Toulouse ville politique, essentiellement politique, jouant un rôle principal dans les événements de l'époque, devenue l'un des boulevards de la Ligue ; et c'est parce qu'il la considère à ce titre qu'il l'associe à Bourges ; il ne le pouvait autrement.
Voilà le vrai sens de l'épitaphe de Jacques- Auguste de Tbou, qui n'aurait pu, en aucun cas, être utile aux adversaires, bien que le mot impia ne se fût appliqué qu'à Toulouse, l'impiété pouvant tout aussi bien s'entendre des causes du départ de Cujas révélées par Cabot que d'une exclusion de Cujas au concours.
Notons enfin qtfe de Thou, publiant, dix ou douze ansaprés, son histoire, n'aurait pas manqué d'y insérer l'échec de Cujas s'il y avait cru ; échec dont la mention trouvait bien plus naturellement sa place dans une histoire générale de l'époque que dans une épitaphe. De Thou constate dans son éloge que Cujas est né à Toulouse... commemorandus venit Jacobus Cujacius Tolosce natus, sans plus rien ajouter concernant les rapports de Cujas avec cette ville. « Vous dites que l'on ne 9 peut pas penser que l'historien français le plus renommé
> pour sa véracité, qui recherchait avec scrupule les détails » les plus minutieux de la vie des hommes célèbres dont il » avait à faire mention dans son ouvrage, n'eût pas bientôt » reconnu son erreur, et ne l'eût avouée lorsqu'il publia sa
> grande histoire au bout d'une douzaine d'années. >
Mais pour que de Thou eût à reconnaître et à désavouer une erreur, il fallait qu'il l'eût d'abord commise. Or, il est démontré que dans son épitaphe il n'a pu faire aucune allu-
sion à l'échec de Cujas. Donc plus vous nous le représentez comme recherchant scrupuleusement les détails les plus ndmilieux de la vie des hommes dont il avait à faire mention dans son histoire , plus vous produisez contre vous-même , dès qu'il est certain que dans cette histoire il ne parle pas de Téchec de Cujas.
11 y a même cela de très remarquable dans le silence de Jacques-Auguste de Thou , c'est qu'il écrit dix ou douze ans après Masson. 1] a lu la biographie de Cujas faite par son devancier; la confrontation des éloges émanés de l'un et de l'autre le prouve ; et cependant de Thou ne parle pas comme Masson de l'échec de Cujas; il ne mentionne pas non plus les opinions religieuses de Cujas. Cette prétention est on ne peut plus digne d'être notée ', lorsqu'on sait que Papyre-Masson est également tombé sur ce dernier chef dans une erreur palpable.
De Thou ne combat pas, il est vrai, les erreurs de Masson; mais un historien consciencieux aurait beaucoup à faire s'il était obligé d'entrer en campagne contre toutes les inexactitudes de ceux qui l'ont précédé. L'exclusion de ses cadres , l'omission intentionnelle de tout ce qui lui paraît inexact ou suspect, est de sa part le désaveu le plus énergique et le plus convenable.
Passons maintenant à l'épitaphe de Pithou : que dit-elle ? Jacobo Cujado, Tolosœ dum quondam PaUadia fuit alumno. Nous lisons donc : A Jacques Cujas , élève , nourrisson de la ville de Toulouse, pendant qu'elle fut autrefois la ville Palladienne. A quelle époque Pithou dit-il cela? en 1590. Toulouse a donc cessé, dans la pensée de Pilhou, d'être en 4590 ce qu'elle était quand Cujas était son nourrisson, son élève, de 4522 à 4554, c'est-à-dire la cité Palladienne; c'est bien : mais pourquoi Toulouse n'est-elle plus maintenant comme autrefois, au jugement de Pithou, la cité Palladienne? La raison en est fort simple, dit notre adversaire : parce qu'elle a refusé Cujas. Mais c'est précisément la question ; c'est là ce qu'il faut prouver. De ce que, selon Pithou,
Toulouse n'est plus, en 1590, la ville de Pallas, vous en induisez qu'il a voulu attester l'échec de Cujas? Mais quel rapport direct , nécessaire, y a-t-il entre les prémisses et la conséquence? Toulouse a pu cesser, aux yeux de Pithou, par d'autres causes que le refus de Cujas, d'être la ville Palladienne. Pourquoi Toulouse mérite-t-elle encore le titre de cité Palladienne quand Cujas était son élève? Parce que les lettres et les sciences y étaient cultivées avec éclat ; parce que son Université était florissante. En 1590 cet éclat est-il le même? Non assurément , la décadence de l'Université a toujours été plus rapide. Dès 1560, les cahiers des députés delà sénéchaussée de Toulouse aux Etats-généraux le constatent ; le Parlement le constate lui-même par son arrêt précité du 26 novembre 1582 (1). Il est obligé, vu la rareté des hommes dignes d'enseigner, de conférer à M. de Lacoste, un de ses membres, la régence de Grégoire, parti pour Pont-à-Mousson. Cabot lui-même, en des termes presque identiques à ceux de Pithou (2), et , après le recteur Cabot , les états du Languedoc, en 1598 et 1599, sont parfaitement d'accord. Les causes de cette décadence ne sont une énigme pour personne; les troubles incessants et les guerres de religion ont tout aspiré, tout absorbé. Pithou ne grave donc, en 1590, sur la tombe de Cujas que ce qui a été dit avant lui et que l'on répétera après lui. Il constate en 1590, au mois d'octobre, le lendemain de la mort de Cujas, que Toulouse mérita autrefois le titre de cité Palladienne. Pourquoi? Parce qu'il formule sa douleur sous la triste impression des déplorables événements dont Toulouse avait été le théâtre, le 10 février 1589. L'Université de Toulouse, le culte des lettres et des sciences qui ne peuvent fleurir que dans des temps de calme, se trouvaient plus que jamais menacés de succomber sous Faction dévorante de ces grandes catastrophes. Pithou pou-
(1) Vid. ci-dessus, note de la page 27.
(2) Vid. ci-dessus, page 22. Cabot dit en effet qu'il est seur qu'encibnnkmiîtt Toulouse a été dite Palladienne , etc.
vait donc être autorisé à écrire le lendemain de ces événements : Tolosœ dura quondam Palladio, fuit alumno. Accablé lui aussi par le tableau de tant de calamités, sympathisant avec les idées politiques de Gujas , il aime à rappeler des jours meilleurs, et à donner à son ami un titre précieux pour lui , celui d'avoir été l'élève de Toulouse quand Toulouse était, dans des temps plus heureux, la cité Palladienne. Voilà le sens de cette épitaphe.
Voulez-vous, et c'est assurément une concession bien gratuite de notre part, qu'il ait voulu dire que Toulouse a cessé d'être Palladienne à cause de Gujas?... Mais nous pourrions très-bien soutenir qu'elle cesse de l'être parce qu'elle n'aurait pas compris Cujas, parce qu'elle n'aurait rien fait pour lui , et nous rentrerions alors dans le discours du recteur Cabot.
Eclairés ainsi par l'histoire de l'époque , les épitaphes de Pithou et J.-A. de Thou ne disent rien, absolument rien, contre notre système. Or, le flambeau de l'histoire est pour nous un guide sûr, tandis que de pauvres arguties et des ténaillements de textes ne peuvent que nous égarer.
Cette impuissance de nos adversaires de produire contre nous un seul historien grave, est on ne peut plus remarquable.
Voyez encore Antoine Loisel ! — Il était assurément bien instruit de tout ce qui s'était passé à Toulouse en 1554. Il y était venu cette année-là même pour y profiter de l'enseignement privé de Cujas. Il s'attacha à lui , il ne le quitta pas un instant à Cahors, à Bourges, à Valence ; il écrit des mémoires d'autant plus dignes de foi qu'il ne les destinait pas à être publiés, et il ne dit pas un seul mot de la dispute de 1554.
Il nous apprend , en effet, que son père l'ayant envoyé à Toulouse, en 1554, pour y étudier en droit, Jacques Dufaur, abbé de la Case-Dieu, auquel il avait été recommandé, lui fournit l'occasion de se lier étroitement avec Ciyas, qui lui inspira un amour particulier... C'était en 1554 : «Aussi ne > le quitta-t-il jamais qu'il n'eût entièrement parachevé ses
> éludes , et ayant , ledit sieur Cujas, été appelé à une ré~ » gence de Cahors, il le suivit au mois d'octobre de la même
> année, avec le sieur Dufaur et quelques autres écoliers.
> De là, il suivit M. Cujas à Bourges, où était Duaren , et
> où, par émulation l'un de l'autre, se faisaient de bonnes
> lectures ; mais cela se tourna bientôt en haine et envie ;
> de sorte que M. Cujas alla demeurer à Paris en 4557, » pendant lequel temps M. Cujas ayant été appelé à Valence, • ill'ysuivit encore.
» Partout il se rendit assidu à ses leçons. Puis il ajoute » que lui et M. Pithou, logeant lors à Valence, avec M. Cujas, » avaient accoutumé de se retirer le soir, après souper,
> dans sa bibliothèque, où ils étudiaient ensemble jusqu'à
> deux et trois heures après minuit (4). »
Voilà bien, si je ne me trompe, un témoin oculaire, comme les Dufaur, de ce qui s'était passé en 4554. Et pourtant il ne dit rien de la prétendue dispute ; il dit que Cujas quitte Toulouse cette année, ayant été appelé à une régence de Cahors; c'est donc cet appel qui lui a fait quitter Toulouse et non l'échec à un concours. — Loisel a le soin de parler de la haine et de Y envie que Duaren voue à Cujas, lorsqu'il est à Bourges. Il précise que cette opposition força Cujas à quitter cette ville pour se rendre à Paris, et de là à Valence, et il ne dit rien des intrigues de Bodin, qui l'auraient si indignement sacrifié, et l'auraient forcé de quitter Toulouse et d'aller à Cahors !
Il semble pourtant que l'échec qui aurait forcé Cujas d'abandonner Toulouse pour aller à Cahors aurait dû faire plus d'impression sur l'esprit de Loisel que les causes qui avaient forcé son ami de quitter Bourges pour aller à Valence.
Quel contraste ! tous les écrivains graves et sérieux, tous les témoins oculaires de ce qui a eu lieu en 4554, à Toulouse, tous les intimes de Cujas gardent le silence sur la pré-
il) Opuscules, pages 6, 9 et 10.
tendue dispute ; et Papyre-Masson est le seul qui ose l'affirmer !
Nous serions parvenus ici au terme de notre travail, si, au moment de clore la dissertation dont nous avons parcouru tous les points, M. Berryat-St-Prix n'eût fait une découverte qu'il appelle décisive contre les dénégations de Toulouse. Il s'est aussitôt hâté de suspendre le tirage de son travail, et a fait de sa découverte l'objet d'une addition.
Voici en quoi elle consiste :
Guillaume Maran, Toulousain, entra en qualité de docteur régent à la Faculté de droit de Toulouse, en 1 589 ou 1590 ; il mourut en possession de sa charge dans le courant de l'année 1621 ; il fut, par suite, le collègue de Vincent Cabot. — Six ans avant sa mort, c'est-à-dire en 1615, Maran publia un opuscule dans lequel se trouvait un discours sur la bonne manière d'enseigner, de recta docendi ratione. — Ce discours était précédé d'une épître adressée au Parlement, dans laquelle l'auteur flétrissait les intrigues de ceux qui avaient injustement refusé au sol des Tectosages la semence de Cujas, si pure et si choisie ; qui lectissimam Cujaciï sementem Teclosagum agro oliminviderunt. Vers 1672, on publia à Toulouse les œuvres complètes de Guillaume Maran : on y inséra au premier volume son discours de recta docendi ratione. — Mais on supprima l'épître préliminaire qui renfermait les reproches adressés par Maran à ceux qui, d'après lui, avaient indignement repoussé Cujas.
M. Berryat-St-Prix bâtit sur ces faits une accusation formidable : il s'indigne, et réclame vivement contre la suppression frauduleuse de l'épître accusatrice, argumentant du témoignage de Maran pour établir la vérité de ses imputations.
Avant de répondre à cette argumentation, rétablissons d'abord les faits dans toute leur intégrité.
Il est vrai qu'en 1615 Guillaume Maran publia l'opuscule dont parle M. Berryat-St-Prix (1) ; mais ce que ce dernier ne
(1) Nous suivons ici la foi de M. Berryat-St-Prix, le résultat de toutes nos recherches pour nous procurer cet opuscule étant resté stérile.
dit pas, c'est que Raymond Maran, fils de Guillaume, et son successeur à la Faculté de droit, publia en 4628 les Paratilles de son père, sous le patronage du cardinal de la Valette, alors archevêque de Toulouse, et qu'il inséra à la tête de cette publication le discours de recta docendi rationey en excluant Tépïtre accusatrice. — Plus taW, et vers 1672, parut une autre édition des œuvres de Guillaume Maran, à laquelle on joignit la biographie de cet auteur, rédigée par Bernard Hédon.
Ainsi, nous connaissons parfaitement celui quia supprimé pour la première fois l'épître accusatrice, si toutefois il pouvait y avoir suppression d'une œuvre déjà publiée ; le coupable est Raymond Maran, c'est-à-dire le fils de Guillaume. On conviendra qu'il n'est pas suspect.
Et pourquoi a-t-il refusé de donner place à cette épître dans l'édition des Paratitles de son père, malgré toute la piété qu'il a pour ses œuvres et pour lui ? c'est évidemment parce qu'il s'était convaincu que celui-ci avait été induit en erreur et qu'il s'est fait l'écho des suppositions odieuses de Papyre-Masson ; c'est parce qu'il n'a pas voulu se constituer son complice, et qu'il a, au contraire, compris le besoin de racheter son erreur. 11 y a eu donc de sa part un désaveu tacite, mais bien énergique, du témoignage de son père.
11 y a mieux ; en 1670, la famille fait choix d'un biographe ; ce biographe c'est Bernard Médon, homme grave et consciencieux, conseiller à la sénéchaussée de Toulouse, l'ami de Fermât et de M. de Montchal, archevêque de Toulouse (1) ; et l'on sait que précisément Bernard Médon dément, de la manière la plus formelle, les accusations ds Papyre-Masson. Ses paroles sont empreintes de la plusigénéreuse indignation : c Calumnta est Papyrii Massonis commentum quod professo-
> ris cathedram ambientem Cujacium Tolosana Academia
> unquàmrespuerit. Tantamhûminisimpudentiamquis ferai?
(1) Vid. la Biographie Toulousaine.
» qui sine testibus, sine monumentis aui levi prœtextu inno- » oenti Academiœ patries quœ tnagnis viris semper favit, » atrocem injuriam in ferre ausus sit? dùm Cujacius ipse » silet, quis veto in acerbissimo odio sileat f »
Et il ne se borne pas à exhaler ainsi son indignation, il la justifie par les preuves décisives que nous avons déjà rapportées : ex actis Academiœ liquida constat illum nunquam ad dùptUandum prodiisse.
Voilà comment les imputations de Guillaume Maran étaient traitées par son propre biographe, qui, dans tout le cours de sa biographie, n'est pas avare d'éloges. 11 est bien facile maintenant d'expliquer comment les choses se sont passées.
L'épitre accusatrice lancée par Guillaume en 4 64 5, avait eu du retentissement; on avait voulu vérifier le fait; on avait consulté les registres de l' Académie, et on y puisa la certitude que Cujas n'avait jamais disputé. Aussi Médon s'empare-t-il du résultat de cette vérification pour proscrire les inculpations dont la fausseté était évidemment démontrée. Il est donc fort heureux que Guillaume Maran ait reproduit les calomnies de Papyre-Masson, puisque son opuscule a donné l'éveil et fait naître l'occasion de les confondre à jamais par des preuves sans réplique. Que pourrait d'ailleurs l'imputation de Maran destituée de toute preuve ? Que pourrait-elle, surtout en présence du discours du recteur Gabot ? Remarquez que Guillaume Maran était docteur régent à la Faculté de droit en même temps que Cabot, et au moment où Cabot prononça le discours du 4 juillet 4598 ; que Cabot a parlé au nom de la Faculté de droit, qu'il était assisté de Yedelly et Cadan, docteurs régents comme lui, et que l'opinion isolée de Maran serait tout à fait impuissante pour contrebalancer l'autorité de sa compagnie tout entière.
Les faits ainsi rétablis et expliqués, le reproche d'une suppression frauduleuse disparaît aussitôt, et le document qu'on nous oppose se convertit en un contre-document qui se retourne de toute sa force contre nos adversaires.
Arrivé au terme de cette discussion, je la résume en quelques mots :
Vous nous accusez d'une injustice qui grève à la fois notre passé et notre avenir.
C'était donc à vous à la prouver. Comment deviez-vous l'établir ? d'une manière analogue et corrélative au fait articulé. Yous dites que Cujas a échoué dans une dispute ; cette dispute est contestée, vous êtes obligé de la prouver. Eh bien ! cette dispute n'a pu se faire sans laisser après elle des traces matérielles, sans être consignée, selon l'usage constant, dans les registres publics. C'est donc par ces registres que vous devez l'établir; l'avez-vous fait? Vous ne produisez rien ; et nous, au contraire, nous avons constamment argumenté des registres enl674, en 4699, en 1771 et en 1782 ; nous vous avons sommé par l'organe de M. l'abbé d'Hélyot de vous inscrire en faux contre ces monuments, si vous ne vouliez passer pour des visionnaires. Ces monuments étaient alors entiers; aussi vous ne les avez pas combattus; maintenant que vous savez qu'ils n'existent plus, vous insistez pour nous les demander, votre cause est donc à jamais perdue. Vos attestations ou assertions de biographes, fussentelles mille fois plus nombreuses, viendront toujours se briser contre cette barrière que nous vous opposons. S'il vous était permis de l'écarter avec celte facilité, si l'honneur et la réputation des corps et des individus sont encore vulnérables, quand ils sont placés sous la sauve-garde de monuments authentiques, il n'y a plus rien d'inviolable parmi les hommes.
La certitude ne doit pas se compromettre avec de simples présomptions.
Nous avons pourtant voulu consentir à vous entendre ; nous avons voulu , pour un instant , vous laisser franchir cette ligne de défense qui se trouvait tracée autour de nous et que par vous-même vous n'auriez assurément jamais forcée.
Qu'avons-nous eu à combattre ? un système arrêté ? une
accusation nettement formulée? non; de pures conjectures présentées avec défiance ; des versions qui n'ont pas même le caractère de la vraisemblance. Pour colorer votre opinion, il vous a fallu oser beaucoup , recourir à des moyens tout à fait extrêmes ; il a fallu dire hautement que ses membres s'étaient laissé corrompre par l'intrigue , et ces juges corrompus ne sauvent même pas les apparences , ils manifestent hautement leur opinion. L'assistance des députés du parlement devait naturellement offrir quelques garanties ; d'après vous, leur intervention est frappée d'impuissance, ils se rendent les complices de l'Université; et tout cela, c'est un étudiant en droit , Bodin , qui l'opère dans l'intérêt de Forcadel, étranger dans Toulouse. Mais bientôt ce n'est pas assez d'une intrigue ; vous êtes obligé de mettre en mouvement de nouveaux ressorts ; ce ne sont plus Forcadel et Bodin qui exercent de l'influence sur les juges, c'est Rossel qui paralyse les intrigues, arrête tout à coup le mouvement donné dans l'intérêt de son compétiteur, et fait interrompre la dispute pour aller chercher des attestations à Paris sur l'organisation du jury. Voilà donc un jury assez débonnaire pour suspendre ses opérations, attendant le retour du candidat voyageur qui veut lui prouver qu'il n'est pas légalement composé ; et les députés du parlement consentent à tout ! ! Forcadel est assez puissant pour écarter Cujas , et il ne le sera pas assez pour vaincre Martin Rossel ; je me trompe , pour empêcher l'interruption de la dispute ! Ridiculum acre...
Vous aviez pris l'engagement de démontrer l'échec de Cujas par des documents contemporains à Cujas et par des documents postérieurs à sa mort. Il faut convenir que, pour arriver à ce résultat, vous n'avez rien négligé ; vous avez scruté toutes les œuvres et tous les opuscules qui parlent de Cujas. 11 n'est pas de monument de l'époque que vous n'ayez interrogé, de manuscrit que vous n'ayez parcouru, de bibliothèque que vous n'ayez compulsée ; biographies , légendes , chroniques, histoires sérieuses, vous avez tout exhumé ligne
par ligne, mot par moi, syllabe par syllabe; et, après tant d'efforts, vous avez vu vous échapper tous vos arguments , parce que vous avez tourné constamment autour d'un cercle vicieux. Yous n'avez pas examiné les éléments du débat pour conclure de ces éléments à l'échec de Cujas ; présupposant constamment ce fait certain , vous avez par là cherché à expliquer ces éléments. Vous n'êtes donc pas allé du connu à l'inconnu ; tout au contraire, vous avez cherché à expliquer ce qui était connu par ce qui ne l'était pas ; vos résultats ont donc été stériles ; vous n'avez eu que des mécomptes, similis œdificanti sine fundamento, ruinam non structurant faciens.
Yous invoquez la dédicace de Jean Âmariton ! vous la tronquez, et après l'avoir tronquée, vous traduisez d'une manière inaccoutumée deux locutions pourtant bien connues. Le fragment de Forcadel !*.. Il suffirait au besoin pour infirmer toutes vos suppositions.... Les controverses de Jean- Robert et de Cujas ! vous les avez encore tronquées. Yous dites sur la première que Cujas ne se défend pas contre Jean Robert, qui lui a reproché son échec ; tandis que Robert, au contraire, répliquant à Cujas, n'insiste plus que sur le fait de Bourges, et prend condamnation sur le fait de Toulouse ; sur la seconde, vous faites à Cujas un grief de n'avoir pas répliqué à la réplique de Robert, et il est prouvé que Cujas ne lui a jamais répliqué.
Ainsi, pendant la vie de Cujas, ses ennemis, quelque ardents qu'ils fussent, n'ont pu le convaincre de mensonge , quand il avait nié son ééhec. — Ils n'ont pu le convaincre quand les choses étaient entières, quand toutes les preuves de l'échec, s'il avait eu lieu, étaient debout; et après la mort de Cujas on espérait arriver à des résultats différents ! Cela n'est pas,possible.
Yous présentez la lettre de Cujas, du 25 mars 1578, comme décisive , tandis qu'elle détruit de fond en comble votre système , en se combinant merveilleusement avec le discours du recteur Cabot. — Enfin le témoignage de Maran !
On n'a pas oublié que 'vous avez eu encore sur ce point un dernier désavantage.
Tous les documents contemporains à Cujas repoussent donc vos imputations.
Il n'en est pas autrement des documents acquis après sa mort. Yous ne pouvez invoquer l'autorité d'aucun historien grave et sérieux à l'appui de votre accusation. De Thou ne dit rien dans ses histoires. Antoine Loisel , témoin si sûr et si compétent, garde le même silence. Thaumas de la Thaumassière écrit l'histoire de l'Université de Bourges ; il fait l'éloge de Cujas, et ne parle pas plus que les deux premiers d'un affront auquel l'Université de Bourges aurait été pourtant redevable d'avoir possédé le plus illustre de ses régents (1).
Vous avez voulu à tout prix vous environner de quelques noms en crédit, et dans le sentiment de votre détresse vous avez été obligé de recourir aux épitaphes gravées sur le tombeau de Cujas. Elles n'étaient destinées qu'à consacrer la gloire de l'illustre défunt, le deuil de ses amis inconsolables, la perte que la France avait faite, et à donner aux impies des enseignements salutaires ; vous les avez transformées en témoins accusateurs, et pour cela il vous a fallu tronquer le texte de l'une et fausser le sens de l'autre !
Cette accusation en apparence si formidable, examinée de près, n'a donc plus pour unique soutien que l'allégation pure et simple de Papyre-Masson ; de Papyre-Masson, étranger au théâtre des événements, ne précisant rien , ne fournissant aucune preuve, trahissant la passion sous l'influence de laquelle il écrit, se mettant en contradiction avec lui-même de la manière la plus flagrante, qualifié d'homme léger et inconsidéré par son ami Scaliger, justifiant ce reproche par ses erreurs palpables sur les opinions religieuses de Cujas ! — Aurait-il seul assez d'autorité pour rompre ce faisceau imposant des preuves démonstratives que nous avons grou-
(1) Page 62.
pées? Je dis ce faisceau imposant , et il Test , en vérité , comme on n'en vit jamais d'autre ; car tous les titres , toutes les preuves, toutes les présomptions militent en notre faveur. Nous avons pour nous les archives, la dénégation des deux contendants, tous deux intéressés à confesser la dispute , le prétendu vainqueur, puisqu'il l'a emporté sur Cujas , le prétendu vaincu, puisque le motif de sa défaite est devenu pour lui un titre de gloire, les documents contemporains à Cujas, comme ceux qui lui sont postérieurs. Enfin nous avons les preuves morales ou philosophiques comme les preuves matétérielles î — Que peut-on exiger de plus?
Quant à l'origine de la calomnie et à la manière dont elle s'est propagée, non seulement nous avons fourni les explications les plus plausibles pour établir qu'il n'est pas surprenant que les choses se soient ainsi passées, mais nous prouvons qu'il serait beaucoup plus surprenant encore qu'elles se fussent passées autrement. Et tout cela nous l'établissons, non pas avec des lambeaux de textes, mais avec l'histoire du seizième siècle, avec les habitudes de l'époque, avec les passions si diverses qui se sont agitées autour de Cujas, avec les ressorts les plus secrets qui se meuvent dans l'intérieur du cœur humain ; enfin avec la vie de Cujas mise constamment en opposition avec la situation morale et politique de Toulouse, et l'état de son Université.
Cujas veut exercer une profession lucrative ; les régences de Toulouse ne sont pas dotées ; il quitte Toulouse pour avoir mieux. Puis, Toulouse est une des villes les plus catholiques et les plus ligueuses du royaume (1) ; les Jésuites y exercent une grande influence. Cujas déteste sincèrement les Jésuites ; il sympathise avec la Réforme, même lorsqu'il a cessé d'être un de ses partisans avoués ; il est ennemi de la Ligue. Il refuse donc de rentrer à Toulouse, lui que le tableau des discordes civiles affecte si profondément qu'il doit en mourir de douleur ; il ne veut pas être témoin d'affreuses collisions
(T Expressions de son annaliste Lafaiile, année 1576.
dans sa ville natale ; il refuse d'autant plus de rentrer à Toulouse que les raisons d'intérêt matériel qui l'en ont fait sortir n'ont pas cessé.
Et cette opposition entre Cujas et Toulouse, nous la prouvons de la manière la plus authentique. Pour ce qui est de l'état de l'Université de 1554 jusqu'en 1590, nous produisons les cahiers des députés de la sénéchaussée de Toulouse en 4560, les lettres patentes de Charles IX de 1565, les arrêls du Parlement de 1582, les délibérations des Etats du Languedoc en 1598 et en 1599. En ce qui touche les opinions religieuses et politiques de Toulouse à la même époque, nous ne faisons qu'invoquer les monuments les plus certains de notre histoire locale.
Quant à Cujas, c'est par sa lettre du 25 mars 1578, par son testament du 4 octobre 1590 que nous le jugeons ; nous ne pouvons donc pas nous tromper.
Savez-vous dès-lors ce qu'il vous faudrait, M. Berryat-Saint- Prix, pour soutenir votre thèse? 11 vous faudrait, l'histoire de l'Université de Toulouse, l'esprit religieux et politique de cette cité, restant les mêmes, refondre la biographie de Cujas, ou plutôt refaire Cujas, le dépouiller de toute dévotion à ses intérêts pécuniaires, lui donner des sympathies pour les Jésuites, un zèle ardent pour le Catholicisme et pour la Ligue; ou bien, si vous l'aimez mieux, le positivisme de Cujas et ses idées politiques et religieuses n'étant pas changés, il vous faudrait imaginer les régences de l'Université de Toulouse richement dotées, cette ville favorable aux Huguenots, hostile aux Jésuites, antipathique auxidées d'ambition des princes de la maison de Guise.
Alors, mais alors seulement, je comprendrai difficilement le départ de Cujas pour Cahors et son refus de rentrer dans sa ville natale ; alors, je serai disposé à croire comme vou3 à un échec.
A condition encore que vous ferez vivre Cujas dans un siècle d'indifférence et d'apathie pour les intérêts matériels, à une époque où il y aura peu d'exemples de docteurs ré-
gents échangeant leurs positions acquises contre des positions meilleures, où la calomnie ne se produira pas incessante et effrénée, où les questions politiques et religieuses n'auront rien d'irritant. Mais tant que vous ne changerez pas le caractère du seizième siècle, tant qu'il sera vrai que les querelles de religion l'ont dominé, que les guerres civiles en ont fait un des drames les plus animés de notre histoire, que l'ambition fortement incitée a imprimé au personnel des universités un mouvement continu qui s'est prolongé jusque dans la première partie du siècle suivant (4) , je refuse* rai de croire à vos inculpations.
Voilà, selon moi, le terrain sur lequel il fallait placer la question ; terrain élevé, en rapport avec la nature même du fait qu'il s'agissait de vérifier, seul propre à faciliter aux preuves morales le moyen de donner la main aux preuves matérielles.
Vous ne l'avez pas fait ; et c'est là ce qui vous a induit en erreur. En abaissant la thèse, vous avez été amené à lui donner une fausse solution. Tous vos efforts ont été concentrés dans l'interprétation laborieuse de quelques textes que vous avez mis à la torture , en les isolant des mœurs, de la vie et du mouvement de l'époque. Encore a-t-il fallu mutiler ces textes ; et dès qu'ils ont été restitués, ils se sont retournés contre vous, ils ont constamment protesté contre vos raisonnements , ils ont refusé de concourir plus longtemps au système dont vous vouliez les rendre complices, comme un homme rendu à la liberté se hâte de désavouer les actes qui lui ont été arrachés pendant qu'il était sous l'empire de la violence.
Nous n'exagérons rien. Vous avez tronqué la dédicace d'Amariton, les controverses de Jean Robert et de Cujas, l'épitaphe de J. A. de Thou, les faits relatifs aux diverses éditions de Maran ; vous avez tout dénaturé. Vous ne pouvez
(1) Ce n'est qu'à ce litre que nous avons produit précédemment l'exemple d'Edmond Mérille allant de Gahors à Bourges. — Page 24.
donc pas produire les éléments du débat dans leur vérité, et par cela, sachez-le bien, vous avez perdu sans retour la cause que vous soutenez.
Si nous nous défendions par de semblables moyens, vous ne manqueriez pas de nous dire : la meilleure preuve que vous êtes coupables, nous la puisons dans l'obligation où vous êtes de laisser à l'écart une partie des faits et des documents ; vous nous blâmeriez, vous en feriez contre nous l'objet d'un grief capital et décisif. Que n'avons-nous donc pas le droit de vous dire, lorsque vous mettez en mouvement, pour soutenir votre accusation, des moyens que toute la faveur de la défense elle-même ne pourrait pas innocenter?
Est-il permis, je le demande, de porter ainsi atteinte au patrimoine d'honneur d'une grande cité, de ternir sa gloire et de la frapper dans ce qu'elle a de plus cher?
Aussi qu'est-il arrivé? que le génie de Toulouse s'est enfin lassé d'une guerre si peu loyale, qu'il n'a pu comprimer plus longtemps le sentiment de sa juste indignation. Il s'est ému, et il a guidé presque miraculeusement l'œil et la main de l'érudit dans les archives poudreuses où reposait ignorée jusqu'ici la preuve irrécusable de la fausseté des inculpations dirigées contre la cité. Le génie de l'Université s'est ému aussi ; son recteur Cabot a demandé à la mort un instant de trêve ; il s'est dressé sur sa couche funèbre, et soulevant la pierre qui la recouvre, il a fait entendre bien haut ces solennelles paroles : € Toulouse, ô ma patrie, on te calomnie! » moi qui le sais, je t'affirme que si Gujas se sépara de toi, » s'il refusa de rentrer dans ton sein, ce n'est pas pour avoir » été repoussé par un échec humiliant ; » et à sa voix les membres du conseil général de l'hôtel de ville se sont reconstitués pour adhérer à son témoignage.
Le procès est donc définitivement jugé. En 4771 , M. l'abbé d'Hélyot disait à nos adversaires: « Inscrivez-vous en faux contre les archives du Parlement et d de l'Université, ou vous n'êtes que des visionnaires. » Nous leur disons aujourd'hui : «inscrivez-vous en faux contre les
* archives de l'Hôtel-de- Ville, ou vous n'êtes que des calom- > niateurs.»
En effet, le discours de Cabot, comme on le voit, maintenant que l'examen du débat est épuisé, explique tout. Il est le mot de l'énigme de tous les documents qu'on ne pouvait jusqu'ici bien comprendre. — A l'exception de l'antagonisme qui existait entre l'atmosphère politique et religieuse de Toulouse et les opinions de Cujas, tous les faits viennent se relier à ce discours, comme il se relie à tous les faits ; il est, à tous les points du litige, ce que le centre est à tous les points de la circonférence ; il attire tout à lui pour tout justifier, pour tout illuminer. A moins d'être frappé d'un déplorable scepticisme, l'esprit est débordé par la conviction la plus intime.
Il ne reste plus à nos accusateurs d'autre parti que de se rétracter.
J'ai eu le regret de rencontrer parmi eux un savant professeur de la Faculté de Paris, membre de l'Institut. Il s'est placé sur le premier plan de l'attaque, il a donc fallu entrer dans une lutte corps à corps avec lui. J'ai attaqué ses doctrines et ses arguments, tout en conservant pour son caractère la plus haute estime. Mais je n'ai pu, je l'avouerai, me défendre d'un sentiment douloureux en voyant sa science prendre parti pour une si détestable cause, et ces efforts prodigieux d'un homme que l'Université s'honore de posséder dans son sein, pour arriver à cette conclusion que le corps universitaire le plus florissant qui ait jamais existé, a terni pour toujours sa gloire par une grande injustice. Il n'y a pas deux corps enseignants en France ; et si la gloire de l'une de ses compagnies rejaillit sur toutes les autres, toutes ont le même intérêt à repousser la tache qu'on voudrait imprimer à l'une d'elles. Il eût été bien plus consolant pour nous de compter M. Berryat-St-Prix dans nos rangs, de le voir, lui, vétéran de la milice enseignante, enrichi de longs et honorables services, défendre une des plus vieilles et des plus honorables légions de cette milice. Abrité sous son égide , nous n'avions plus
rien à redouter des atteintes de la calomnie ; il n'en est pas ainsi. Ses opinions l'ont fait passer dans le camp ennemi. Ses coups ont été d'autant plus cruels, qu'ils portaient contre une institution à laquelle il est plus cher. Il comprendra donc que nous ayons employé dans l'accomplissement d'un saint devoir, nous qui sommes restés fidèles à notre drapeau, qui avons combattu pro arts etpro focis, toute la vigueur et toute l'énergie dont nous étions capable.
La ville de Toulouse et son Université sont donc définitivement vengées. l'Université n'a jamais jugé Gujas, parce qu'il n'a jamais concouru ; et si la ville n'a pas fait ce qu'il fallait pour le retenir, on doit en accuser moins les intentions des habitants que les conjonctures extrêmes dans lesquelles ils se trouvèrent placés en 1554.
Il sera donc permis à notre cité d'exalter Cujas sans que cette gloire retombe sur elle, pour se changer en ignominie, et sa joie ne sera plus mêlée d'amertume et de douleur.
Et bien I puisque dans son admiration pour le grand homme auquel elle a donné le jour, Toulouse lui a récemment décerné une statue, que nos administrateurs se hâtent donc de l'inaugurer, et que cette fête religieuse et scientifique soit leur seule vengeance contre nos adversaires à jamais confondus ! Que le bronze qui a jailli vivant du creuset de Valois vienne bientôt se dessiner grave et majestueux aux yeux de nos populations ! qu'elles puissent y contempler à loisir les traits d'un des plus nobles enfants du Midi , rendre à sa mémoire le culte qu'elles lui ont voué ; car le nom de Cujas est populaire; il n'en est pas de plus populaire que le sien ; il plane sur les âges écoulés comme la personnification de la science du droit; il est, pour toutes les classes de la société, la plus haute manifestation de cette science.
Mais où placera -t-on la statue de Cujas?
Elle doit s'élever, dit-on, sur la place du palais de la Cour !
Il serait bien doux, sans doute , pour les mânes de l'immortel jurisconsulte, que sa statue fût debout devant le sanctuaire des lois dont il a été le plus sûr interprète, qu'elle fût
ainsi destinée à traduire l'auguste sacerdoce qui, tous les jours, accomplit dans cette enceinte l'acte le plus religieux de la vie civile. Cujas aimerait , j'en suis sûr, à siéger ainsi en face de cet édifice, riche de si beaux souvenirs , où , jeune encore, il vint, sous Jean de Mansencal, s'éclairer des oracles de la justice, où siégèrent Arnaud Ferrier, son maître, auquel il dédia les prémices de ses veilles , Dufaur de St-Jory, son disciple , et depuis le plus fervent de ses amis. — Cujas a d'ailleurs été revêtu de la pourpre parlementaire ; il fut , nous l'avons déjà noté, conseiller honoraire au Parlement de Grenoble, sous Charles IX ; conseiller titulaire sous Henri III ; mais il ne voulut jamais exercer les fonctions de la magistrature ; et les princes qui lui avaient conféré ces charges l'en dispensèrent par une faveur dont on n'avait pas vu d'exemple.
La Cour souveraine à laquelle il appartenait ne négligea rien pour l'engager à participer à ses travaux ; il comptait dans ses rangs autant d'amis et d'admirateurs que de collègues; mais tous leurs efforts furent vains. Cujas était né pour enseigner ; la Providence l'avait fait pour l'édification de la jeunesse, et il eut foi dans son apostolat. Jamais on ne put le séparer de ses élèves , dont il était le père , auxquels il sacrifia tout, jusqu'à sa santé, car on le vit plus d'une fois se faire apporter malade dans sa chaire. Cette chaire, il la préféra donc au siège du magistrat souverain, quelque élevé qu'il pût être. Il a donc été toujours l'homme de l'enseignement, l'homme de l'Université ; sa statue appartient dès-lors à l'Université. Aussi l'artiste, fidèle à Cujas et à l'histoire, ne lui a pas rendu la vie sous les insignes de la magistrature ; les insignes dont il l'a revêtu, ce sont ceux de docteur régent, qu'il ne quitta jamais, et qu'il a pour toujours illustrés. Cujas enseigne encore, il est au milieu de ses disciples qu'il a tant aimés ; à sa pose grave et réfléchie , il me semble que je l'entends , tel qu'il enseignait lorsque sa parole ne se précipitait plus rapide comme un torrent, mais s'écoulait lente et mesurée comme un fleuve paisible. Qu'on l'accorde
donc à l'Université, on ne peut le lui ravir sans injustice. A aucune époque, ses méthodes ne furent plus en honneur qu'aujourd'hui. On a déserté les écoles des xvir et xvin* siècles pour revenir à son école ; on a compris qu'en lui et en lui seul étaient la science , la vérité, la vie (1).
Je suis arrivé au terme de ma tâche ; je l'ai remplie de tyonne foi ; j'ai produit tous les éléments du débat avec sincérité ; je n'ai rien dissimulé ; je n'ai pas tout dit pourtant dans l'intérêt de la noble cause que j'ai défendue ; j'ai voulu laisser au lecteur le plaisir de compléter lui-même des raisonnements que j'ai seulement ébauchés.
Si j'ai écrit de bonne foi, je n'ai pu voir sans regret les moyens que l'on a employés pour flétrir notre passé. Mais , en retour, je n'ai pu évoquer tant de glorieux souvenirs , toucher à tant d'illustrations, sans éprouver un juste sentiment d'orgueil d'appartenir par les liens de l'adoption à une cité dont la mission scientifique a été si grande, d'être membre d'une Université dont les annales nous offrent de si belles pages et de si beaux exemples. Heureux si , par mes efforts, j'ai pu donner à l'une et à l'autre un faible gage de mon admiration pour leurs titres si précieux, de mon dévoûment pour leurs intérêts les plus chers, et si , m'inspirant aussi des sentiments de mes devanciers, il m'est permis de dire avec eux, en empruntant ces paroles de Tacite : hic liber honori civium tneorum destinatus, professions pietalis , aut laudatus erit, aut excusatus ! !
(lj La statue de Cujas a été érigée, depuis que cet écrit avait paru pour la première fois, sur la place du Salin, en face de la grille du palais de la Cour impériale. Cette statue est en bronze. Cujas est revêtu des insignes du professorat. Il tient un livre et il est dans l'attitude de la méditation. On a gravé sur le socle de la statue cette simple inscription qui en dit assez : Jacobo Cujacio ToLosAifo. {Note de V éditeur).