‹ Mélanges de droit et d'histoireChapitre 11 sur 51 · DE M. BERRY AT -SAINT-PRIX · texte numérisé non relu

DE M. BERRY AT -SAINT-PRIX

Une controverse des plus animées s'est engagée sur le point de savoir si Cujas a jamais échoué dans la dispute d'une régence de droit civil à l'Université de Toulouse. Une découverte récente a eu lieu dans les archives de l'Hôtel de Ville de Toulouse qui. démontre aussi clairement que le jour que ce reproche adressé à l'Université n'était qu'une calomnie façonnée à la faveur de quelques circonstances empoisonnées, pendant la vie de Cujas, par l'envie qui s'était attachée à tous ses pas, et dénaturées , après sa mort , par l'enthousiasme de son premier biographe Papyre-Masson , avocat au parlement de Paris.

Heureux de cette découverte, nous nous empressâmes de la mettre en relief, en profitant de la bonne fortune qui nous était offerte pour reprendre par le pied l'examen de ce grand fait historique. Ce travail qui vient de paraître, il y a quelques jours, porte pour titre : Cujas et Toulouse, ou documents nouveaux constatant que Cujas n'a jamais échoué dans la dispute d'une régence de droit civil à l'Université de Toulouse (4).

M. Berryat-St-Prix, professeur à la Faculté de droit de Paris, membre de l'Institut, avait consacré, dans son Histoire du droit romain, un travail spécial à la démonstration de la

(1) Une forte brochure in-8°. Paris , Videcoq , libraire , prés l'École de droit. Toulouse, chez les divers libraires.

thèse contraire. C'est donc contre ses assertions et ses arguments que nous avons engagé la lutte.

Notre travail n'a pas converti M. Berryat-St-Prix ; il a cru devoir consigner, dans un des derniers numéros de la Revue étrangère et française, des observations adressées à son collègue M. Valette, pour maintenir à sa thèse toute son autorité (1), et détruire l'autorité des documents nouveaux et des raisonnements produits dans notre dissertation.

C'est aux observations de ce professeur que nous nous proposons aujourd'hui de répondre.

Pour faciliter l'appréciation des observations du professeur de la faculté de Paris, reproduisons rapidement, et le document récemment découvert, et les principaux raisonnements que nous avons proposés à l'appui.

La thèse de M. Berryat-St-Prix est celle-ci : Dans le courant de Farinée 1554, Cujas s'étant engagé dans la dispute d'une régence de droit civil, vacante à l'Université de Toulouse par la renonciation d'Arnaud Arbeyrand Fabry, dit de Massabrat, fut forcé de se désister sous l'action violente des intrigues patentes ourdies contre lui par les partisans de% Forcadel, l'un de ses compétiteurs, qui ne fut pourtant élu qu'en 4556. Cet échec, aussi éclatant qu'immérité, désaffectionna Cujas pour Toulouse, sa ville natale, ce qui le détermina à accepter les offres qu'on lui faisait, à Cahors, d'une régence de droit que Govea venait de laisser vacante.

Contrairement à cette prétention, nous avons produit un discours prononcé le 4 juillet 4598, huit ans après la mort de Cujas, par Vincent Cabot, régent à la faculté de droit de Toulouse, et recteur de l'Université, en présence du Conseil général de l'Hôtel de Ville. Dans ce discours on remarque l'affirmation suivante :

c Qu'on se ressovienne que deux deé premiers hommes de » ce temps, faisant profession de droit, MM. Cujas et Gré- » goire, enfants de cette ville, ne se sont arrêtés en cette Uni-

(1) Livraison d'avril 1842, p. 328 et suivantes.

» versité pour le peu d'émoluments, et que l'un d'eux y étant

9 régent, la quitta pour aller au Pont-à-Musson, Université

> de nouveau fondée par le duc de Lorraine, où il avait mil

> escutsdegaiges(l).»

Ce n'est donc pas l'échec prétendu au concours de 1554-, mais bien la modicité des émoluments des docteurs régents de Toulouse qui détermina Gujas à s'éloigner du sol sur lequel il était né, pour aller dans une autre Uniyersité. Puis nous avons prouvé que tous les éléments du débat, restitués et restaurés, se trouvaient en harmonie parfaite avec le témoignage du recteur Vincent Cabot. Notre travail est à cet égard divisé de la manière suivante : Nous avons exposé d'abord, avant de nous engager dans la série de nos raisonnements, et comme pour poser clairement les termes du débat, que toutes les preuves étaient à la charge de nos adversaires qui se sont posés accusateurs vis-à-vis de l'Université de Toulouse, et que, d'après la nature même du fait en litige, la preuve devait être faite au moyen des archives du parlement et de l'Université de Toulouse ; sur ce point, nous avons constaté que nos adversaires se présentaient les mains vides, tandis que nous prouvions, au contraire, la fausseté de l'accusation par ces mêmes registres. En effet, de l'attestation précise et concordante de Bernard Médon, conseiller à la sénéchaussée de Toulouse, écrivant en 1674 la biographie de Guillaume Maran; du professeur Doujat, publiant en 1699 ses prénotions de droit canonique ; enfin, de M. l'abbé d'Hélyot , soutenant notre thèse devant l'Académie des sciences de Toulouse le 6 janvier 1771, il résulte clairement que, d'après les archives du parlement et de l'Université de Toulouse, la dispute ordonnée pour la nomination à la régence de Fabry de Massabrat n'avait commencé que postérieurement à l'année 1554. Or, c'est un fait convenu que, dès les premiers mois de la même année, Cujas était parti de Toulouse et se trouvait à Bourges en 1556, au moment même où avait lieu à Toulouse la dis-

(1) Cujas et Toulouse, p. 22.

pute, à la suite de laquelle Forcadel fut élu. 11 y a donc preuve acquise que la dispute s'est faite pendant l'absence de Cujas, et cette preuve est matérielle, et par cela même décisive ; elle ne peut pas nous tromper. Cujas n'a donc pu être vaincu par Forcadel, puisqu'il n'a jamais été son compétiteur ; il n'a pu subir un échec dans une dispute à laquelle il n'a jamais pris part.

Fort de cette argumentation que nos adversaires ne renverseront jamais , non seulement nous avons attaqué un à un tous les éléments d'accusation qu'ils ont produits dans le débat ; mais encore, avant de descendre dans l'examen détaillé de leurs preuves, nous avons fait ressortir tout ce qu'il y avait d'invraisemblable et de contradictoire dans diverses parties de leur système (1 ). Puis, abordant cet examen, nous avons reconnu qu'ils avaient produit des arguments contemporains à Cujas, et des documents postérieurs à sa mort.

Parmi les premiers, nous rencontrons d'abord un fragment d'épître par lequel Jean Amariton , disciple de Cujas, lui dédie, à Toulouse, en 1554, ses Notes sur Ulpien. Nous avons prouvé que ce fragment avait été ostensiblement tronqué, et qu'on n'avait pu s'en faire une arme contre nous, même après la regrettable mutilation qu'il avait subie, qu'à l'aide d'une fausse traduction de certaines locutions qu'il renferme (2). Au deuxième rang, nos adversaires classent un fragment de Forcadel pris de son travail , intitulé : Henrico tertio , dans lequel il aurait fait allusion à l'échec de Cujas ; nous nous sommes emparés de ce document qui s'est retourné contre nos adversaires, en prouvant que, d'après son propre témoignage, Forcadel n'avait pris part qu'à deux concours, en 1547 (le docteur Ferrand fut élu dans ce concours) et en 1556, époque à laquelle il fut élu ; donc il n'avait pas été, en 1554, le compétiteur de Cujas, donc , etc. (3).

(1) Cujas et Toulouse, etc., p. 59 et suiv.

(2) Ibid., p. 68 et suiv.

(3) Ibid., p. 75-76.

Enfin , en troisième rang , figurait une lettre de Cujas, datée de Bourges, du 25 mars 1578, adressée par lui au président Pierre Dufaur de Saint-Jory, qui , au nom des habitants de Toulouse, l'engageait à rentrer dans sa patrie naturelle. Nous nous sommes encore emparés de cette lettre, et argumentant à la fois de son texte et des circonstances particulières dans lesquelles se trouvaient, à cette époque, Cujas et l'Université de Toulouse, et l'antagonisme flagrant qui existait entre l'esprit politique et religieux de Toulouse et les idées de Cujas, nous en avons nécessairement déduit que, loin de pouvoir nous être opposée avec fondement, la lettre du 25 mars 1578 suffisait à elle seule pour ruiner de fond en comble les assertions mensongères de Papyre- Masson et de tous ses adeptes (1).

L'examen de cette lettre nous a d'ailleurs fourni l'occasion de réfuter cette prétendue exclamation que Cujas avait, disait-on , proférée au moment de son départ de Toulouse : lngraia patria , non habebis ossa mea ! paroles invraisemblables, même quand l'échec eût existé , soit parce que Cujas ne pouvait, lui, profondément versé dans l'histoire romaine, assimiler sa situation à celle de l'illustre capitaine, qui n'avait pas même osé les adresser à son ingrate patrie, et s'était contenté de les faire inscrire sur son tombeau ; soit parce que Cujas ne pouvait faire peser sur sa ville natale un reproche d'injustice qui ne devait atteindre que les membres de l'Université , seule juge de la dispute et seule coupable ; paroles aujourd'hui démontrées fausses , puisqu'il résulte de la lettre précitée de Cujas du 25 mars 1578 que cette exclamation, dont le vrai sens est tout à fait étranger à l'idée d'un échec au concours (2), est de M. l'abbé de la Case-Dieu et non de Cujas lui-même.

Cette argumentation a été complétée par la dénégation si précise et si formelle de Cujas en 1580 (époque à laquelle il n'avait aucun intérêt à nier sa défaite ) , dans ses

(1) Ibid., p. 77 et suiv.

13) Ibid., p. 81.

controverses contre Jean Robert, régent à l'Université d'Orléans, qui lui avait reproché précisément le même échec.

En examinant ces controverses, nous avons été obligé de restaurer dans leur intégrité des textes décisifs, qui avaient encore été tronqués par M. Berryat-Saint-Prix (4).

Voilà pour les documents contemporains de Cujas.

Au nombre des documents qui lui sont postérieurs , nos adversaires, et plus particulièrement M. Berryat-Saint-Prix , argumentent contre nous de deux épitaphes, Tune de Pithou et l'autre de l'historien J.-A. de Thou. Il n'a pas été difficile d'annihiler toutes les inductions qu'on y avait puisées, en démontrant que la première était entièrement inoffensive, et que la seconde avait été visiblement tronquée (2). Enfin , les attestations des biographes et des historiens des 16e, 17* et 18e siècles ont été par nous appréciées à leur juste valeur ; et , de l'ensemble de nos raisonnements , il nous a été permis de conclure que la calomnie dont nous avons expliqué et démasqué l'origine, et qui a longtemps pesé sur la ville et sur l'Université, était aujourd'hui nettement prouvée.

Ces raisonnements n'ont point touché M. Berryat-Saint- Prix. € Il a déclaré persister; il ne lui a même pas fallu » un long examen pour se convaincre de l'impuissance de » notre œuvre, il lui a suffi de la parcourir avec rapidité , du » soir au lendemain... (3). i

Voici les observations que cet examen lui a suggérées.

Elles se divisent en deux catégories, les unes étrangères au document nouveau que nous avons produit (on sait que ce document est le discours du recteur Cabot ) , les autres relatives à ce discours.

Nous les examinerons dans le même ordre. En dehors du discours du recteur Cabot , si M. Berryat-Saint-Prix eût voulu faire une réponse propre à démolir les bases de notre

(1) Cujas et Toulouse, p. 97.

(2) Ibid.t p. 20etsuiv.

(3) Observations, p. 347 <h« la Revue.

travail , il devait nécessairement rentrer dans l'examen de la thèse.

Nous avions, en effet , non seulement combattu tous ses arguments pris dans les documents contemporains de Cujas, mais nous nous en étions emparé comme devant , au contraire, militer en notre faveur. 11 était donc indispensable de s'expliquer sur cette transformation si complète des armes qui nous étaient opposées. 0 nous semble que notre adversaire pouvait d'autant moins s'en affranchir que nous lui reprochions nettement d'avoir faussé les éléments du débat par des altérations de textes ou par des contre-sens palpables. Ces accusations méritaient au moins une réponse.

Eh bien ! nous constatons que nos griefs sont restés sans un seul mot de réponse ou de réfutation. Je laisse aux juges de la lutte le soin de conclure. Tant qu'on ne nous répondra pas, nous sommes autorisé à persister, et nous persisterons en toute confiance dans nos reproches et dans nos raisonnements.

Voici le seul point de tout notre travail au sujet duquel M. Berryat-St-Prix essaie de répondre. C'est celui qui concerne les registres ou les archives de l'Université et du Parlement de Toulouse.

J'avais dit, en invoquant le témoignage de Bernard Médon, du professeur Doujat et de l'abbé d'Hélyot, témoignage décisif, puisqu'il était formulé i une époque à laquelle les registres ou les archives n'avaient subi aucune détérioration, que la dispote ordonnée par l'arrêt du Parlement du 29 mars 1554 n'avait pas commencé en 1554, qu'elle n'avait eu lieu qu'en 1556, époque à laquelle Cujas était absent de Toulouse; et, reproduisant plus spécialement les observations de M. l'abbé d'Hélyot,j'en concluais qu'il y avait preuve matérielle. M. l'abbé d'Hélyot disait, en 1671 , après avoir consulté les registres (1) : « Divers contre-temps dont on peut voir l'énuméi ration dans les registres empêchèrent qu'il ne fût procédé à

(1) Mémoires de l'Académie des sciences de Toulouse, t. T, p. 7.

» l'examen des contendants ayant le commencement de 1 556,

» et sur ce point les registres du Parlement confirment ceux

* de l'Université. Ctijas, absent de Toulouse depuis le mois » d'octobre 1554, n'est plus sur les rangs; les registres de » l'Université et du Parlement, qui sont très circonstanciés, » ne font plus aucune mention de lui. Ou il faut s'inscrire

> en faux contre les monuments les plus respectables, ou il » faut traiter Papyre-Masson et ses sectateurs au moins » comme des visionnaires. »

Voici ce que répond M. Berryat-St-Prix(l) : < Au risque

» de passer pour un visionnaire, nous ferons humblement

» les remarques suivantes : Il ne s'agit point ici d'un procès.

> Nous n'en avons point intenté à la ville de Toulouse ; loin » de là, nous l'avons défendue contre le reproche dirigé con- » tre elle par Masson, Pithou, de Thou, Duval et autres ; » observant qu'on devait le faire porter uniquement sur les » personnages qui prirent part aux intrigues par lesquelles » Cujas fut écarté. . . Il s'agit seulement de la discussion d'un » point historique, discussion dans laquelle on peut, sans » recourir à une procédure de faux, critiquer même un arrêt, » comme l'ont fait, entr'autres, les partisans de J. B.Rousseau, » à l'égard de celui qui le bannissait pour subornation et pour » composi tion de libelles . . .

» Admettons toutefois qu'il s'agisse d'un procès. . . Un plai-

» deur est sans doute obligé de s'inscrire en faux contre une

> pièce authentique et décisive , produite par son adversaire

* à l'appui d'une demande ou d'une défense, mais non pas » contre une simple assertion de cet adversaire, sur le con- » tenu d'un acte non produit. Une simple dénégation suffit à » cet égard (elle suffirait même pour écarter un acteprivé,tant » que le porteur n'en aurait pas fait vérifier judiciairement » l'écriture), surtout lorsque diverses circonstances tendent » à affaiblir l'assertion. Or, Médon et l'abbé d'Hélyotse sont » bornés à affirmer, et sans en rapporter un seul texte (encore

(1) Observations, p. 332.

9 alors un plaideur pourrait-il leur dire : noti creditur refe-

> renti, nisi constel de relato) que les actes ou registres de

> l'Université étaient contraires à l'allégation de Masson sur » l'échec éprouvé par Cujas, et plusieurs circonstances » autorisent à ne pas ajouter de la confiance à leurs asser-

> tions. Pour Médon, nous avons relevé une de ses sup- » positions relativement à l'état de l'Université de Tou-

> louse, vers 1568 à 1570. Pour l'abbé d'Hélyot, outre ce

> que nous avons déjà rappelé de l'invraisemblance de son i assertion sur le silence des registres relativement à Cujas,

> après 1554, nous avons également (Ibid. p. 499) relevé i une erreur où, en citant ces mêmes registres, il est tombé

> sur l'époque de la promotion de celui qui obtint la chaire i disputée. Ajoutons que, puisque les registres de l'année i 1 554 parlaient de Cujas, le silence de l'abbé d'Hélyot sur ce » qu'ils en disent rend encore fort suspect son témoignage. . .

> En effet, ils ont dû transcrire, ou au moins extraire l'arrêt

> du 29 mars, fixant le rang des inscriptions ; or, est-il i possible que, depuis le 29 mars, c'est-à-dire le cinquième » jour de l'année 1554 (Pâques était le 24 mars), jusqu'au 9 13 avril, dernier jour de cette année (Pâques de 1555 fut » le 14 avril), c'est-à-dire pendant plus de 12 mois, ces' » registres n'aient pas dit un mot d'une affaire si compli- 9 quée?... Nous n'aurions donc pas besoin, si nous étions i en procès, et fussions-nous visionnaires, de nous inscrire 9 en faux. »

Il n'est pas bien difficile de faire toucher au doigt l'impuissance de ces observations.

Notons d'abord que, selon son usage constant dans cette polémique, M. Berryat-St-Prix déplace visiblement les termes de la question, et les rôles que chacun de nous doit remplir.

Qui se pose accusateur dans cette polémique? on le sait bien : c'est M. Berryat-St-Prix ; il ne fait pas, dit-il, le procès à la ville de Toulouse; loin delà, il l'a défendue, et sans doute que dans sa pensée il croit avoir acquis des droits à larecon-

naissance de notre cité. Mais s'il ne fait pas le procès à la ville, il le fait du moins à son Université ; c'est donc à lui de légitimer ce procès, c'est-à-dire, c'est à lui de prouver que l'Université a eu un jour à juger Cujas disputant une de ses chaires. Comment doit- il le prouver? Nous l'avons déjà dit ; en établissant, par les registres, que Cujas avait pris part aux épreuves de la dispute.

Une le fait pas; nous, au contraire, nous les invoquons pour prouver queCtqas n'est plus mentionné sur les registres, quand la dispute a eu lieu. Jusque-là, celui qui accuse ne prouve donc pas ce qu'il devait prouver, et celui qui se défend prouve, au contraire, ce qu'il n'était pas tenu d'établir. La conclusion, est donc évidente; M. Berryat-St-Prix espère pourtant la tourner en nous donnant le change, et en nous jetant dans des axiomes de procédure, en nous disant : «c que puisque nous ne rapportons pas un seul texte des registres, non credUur referenti, nisi consiet derelato. > Hais comment est-il possible de s'abuser à ce point, et renverser si visiblement tous les termes du débat ? Comment ne voyezvous pas que, dans mon système, je ne peux raisonnablement être tenu de rapporter aucun texte des registres f Je soutiens et j'affirme que Cujas n'a jamais disputé une régence à Toulouse, et, à l'appui de cette affirmation, j'invoque les registres, qui ne font pas mention de lui, en ajoutant que, s'il avait pris part à une dispute, les registres l'auraient nécessairement mentionné au nombre des compétiteurs. Mon langage et mes attestations sont donc en harmonie parfaite avec ma thèse. Si Bernard Médon et d'Hélyot trompaient dans leurs témoignages sur l'état négatif des registres, c'était aux partisans de nos idées de les vérifier. Us prétendaient, eux, que Cujas avait disputé en 1554 ; c'était donc à eux qu'incombait l'obligation de rapporter les textes ou les énonciations des archives constatant qu'il avait>au contraire, subi quelques-unes des épreuves, qu'il était mentionné au nombre des contendants.

Puis, M. Berryat-St-Prix laisse tomber, comme on l'a vu,

quelques observations de détail pour infirmer l'autorité du témoignage si puissant de Bernard Médon etd'Hélyot, observations que nous avions réfutées d'avance dans notre premier travail, et qui, fussent-elles exactes, n'infirmeraient assurément en rien la valeur de ces mêmes témoignages.

N'avais-je done pas raison de dire que la réfutation de la preuve puisée dans les archives de l'Université et du Parlement de Toulouse était impuissante? et notons bien que nous touchons ici à l'un des éléments décisifs du procès, car les archives nous donnent une certitude positive que toutes les présomptions contraires, s'il en était, ne pourraient jamais ébranler.

Nous passons à la seconde catégorie des observations de M. Berryat-St-Prix. On sait qu'elles se réfèrent au document nouveau par nous produit, c'est-à-dire au discours du recteur Cabot.

Ce document est attaqué par divers moyens. Sa valeur morale est d'abord contestée ; voici comment. Laissons parler M. Berryat-St-Prix : c nous pourrions d'abord dire à

* l'auteur de Cujas et Toulouse : c Admettons que l'assertion i de Cabot soit favorable à votre système, comment un dis- » cours prononcé à huis-clos, devant des gens inconnus » dans la république des lettres, et peut-être sans intérêt a » en contredire toutes les assertions, ou même disposés, par

> des motifs particuliers, à les accueillir sans examen, » comme ils le montrent en approuvant l'assertion évidem- » ment fausse de Cabot, que l'Université de Toulouse a

> toujours été la première de l'Europe (Ibid., p. 19 et 20) ; » comment, disons-nous, un tel discours, non publié d'ail- » leurs par la voie de la presse, pourrait-il l'emporter sur des » récits opposés de plusieurs contemporains, historiens et

* jurisconsultes, approuvés par une foule d'autres de l'âge » suivant, et tous publiés pendant près d'un siècle, sans la » moindre réclamation?

» Comment l'emporterait-il, lorsqu'il est muet sur l'impu- » tation de Masson, publiée à plusieurs reprises (1590, 1591 ,

» 1593, ibid., p. 330), avant qu'il fût prononcé (1598)? » Car il était naturel, si Cabot le déniait, de déclarer que ce » n'était pas à raison d'un refus injuste, mais de la seule » modicité des émoluments, que Cujas avait abandonné » Toulouse. »

Examinons une à une chacune de ces observations. - Le discours du recteur Cabot a été prononcé à huis-clos. Pouvait-il en être autrement, quand il s'adressait aux membres du conseil général de l'Hôtel-de- Ville appelés à délibérer sur des questions d'argent ? Il a été prononcé devant des gens inconnus dans la république des lettres. Je ne veux pas faire ressortir ici ce que celte proposition a de désobligeant pour les hommes considérables qui siégeaient dans le sein du conseil général à cette époque ; mais qu'importe qu'ils fussent connus ou inconnus dans la république des lettres? est-ce qu'il s'agissait pour eux de juger une thèse littéraire ou scientifique? ou bien n'étaient- ils constitués juges que d'un fait historique articulé en leur présence? Cabot atteste que Cujas, enfant de cette ville, ne s'est pas arresté en cette Université pour le peu d'émoluments, et il l'atteste en présence des hommes les plus notables de la ville de Toulouse, en présence d'un grand nombre de contemporains de Cujas, et il invoque à l'appui de leurs témoignages leurs propres souvenirs : qu'on se ressovienne, dit-il, etc.

Les citoyens de Toulouse étaient sans doute plus compétents que tous les autres pour apprécier la vérité de cette affirmation, puisqu'il s'agissait d'un fait dont la plupart d'entre eux avaient été les témoins oculaires. Si Cujas avait été exclu à un concours en 1554*, aucun d'eux ne pouvait l'ignorer. Le recteur aurait donc bien mal choisi son auditoire, pour donner crédit à son mensonge sur les causes réelles du départ de Cujas. C'est là tout ce que nous avions intérêt à constater de la part des membres du conseil général, leur qualité de témoins compétents, plus compétents qu'aucun autre, et non leur qualité d'hommes plies ou moins connus dam la république des lettres.

Ces témoins étaient, dites-vous, sans intérêt à contredire toutes les assertions de Cabot, oumême disposés à les accueillir sans examen.

Quoi ! les organes de la cité, les dépositaires de sa dignité et de son honneur étaient sans intérêt à contredire les paroles du recteur, qui leur reprochait clairement d'être la cause de Téloignement de Cujas, pour n'avoir pas doté les régences de leur Université ! qui leur faisait un grief d'avoir laissé se voiler par eux ce soleil qui devait autour de lui tout féconder, tout illuminer, et qu'ils avaient plus tard voulu, mais en vain, rappeler sur leur horizon ! Ce reproche, il l'adressait officiellement de la part de l'Université à des hommes chargés de la mission de représenter une ville qui plaçait au-dessus de tout son titre de cité palladienne, dont l'avaient successivement décorée Martial et Ausone!... et ces hommes n'avaient pas intérêt à le contredire !

Ils l'accueillirent sans examen, ils le laissèrent consigner sur les registres de l'Hôtel-de- Ville, pour perpétuer le souvenir des torts de la cité vis-à-vis de l'un de ses plus illustres enfants ; et cette lâche désertion des intérêts les plus précieux, on les reprocherait aux magistrats les plus recommandables de cette époque, aux députés du Parlement, à ses capitouls, à ses notables, au président de Lestang, au procureur général de Saint-Félix, etc., etc. ! N'est-il pas vrai que les hommes chargés d'une tutelle publique se montrent gardiens plus jaloux de l'honneur de leur pupille que de leur propre honneur? Et à quelle époque le Conseil général de Toulouse aurait-il ainsi, sinon répudié, du moins laissé compromettre le noble patrimoine placé sous sa sauvegarde ? Dans le xvi* siècle, qui fut un de ceux où le culte des lettres et des sciences a été le plus florissant ; dans les dernières années de ce siècle où Toulouse, à la vue des ruines qu'avaient amoncelées sur son sol, la veille encore si brûlant, les discordes civiles et les guerres de religion, devait attacher plus de prix à des traditions qui lui rappelaient des temps meilleurs, et cela au moment même où le capitoul Gabanac, dans son discours qui

précédait celui de Cabot, se plaisait à reconnaître qu'il y avait dans Toulouse deux choses remarquables : l'une, la Cour du parlement de Toulouse, bien qu'elle soit la seconde de France, néanmoins, pour les doctes personnages dont elle est composée, obtient le titre de première du royaume; l'autre, V Université, qui est non seulement fameuse et renommée en ce royaume, mais en toute V Europe, par-dessus les autres, pour les hommes doctes et savants qui en sont sortis. Enfin, à l'instant même où le recteur Cabot venait de rappeler aux membres du Conseil qu'il était sûr qu'anciennement Toulouse a été dite palladienneà cause de l'exercice des bonnes lettres et sciences qui y estaient, que c'est à ceux qui ont maintenant l'administration de la ville à lui conserver cet honneur.

Si les membres du Conseil général ont accepté par leur silence le reproche de l'Université, c'est qu'il n'était pas possible de le récuser; c'est qu'en vérité Cujas n'aurait jamais abandonné sa ville natale, si ses régences eussent été mieux dotées.

Cette responsabilité, telle que Touloue ne la déclinera jamais, nous l'avons, il est vrai, considérablement atténuée en exposant les circonstances extrêmes dans lesquelles la ville était placée à cette époque, ses embarras financiers, les calamités dont elle était accablée, les grandes préoccupations qui l'absorbaient (1). Mais le fait historique n'en conserve pas moins toute son autorité. Notre antagoniste trouve une preuve de la complaisance avec laquelle le conseil a mal à propos approuvé les reproches du recteur Cabot, dans l'approbation qu'il aurait également donnée à une autre de ses assertions.

Mais pourquoi s'en étonner, dit-il, n'ont-ils pas approuvé l'assertion évidemment fausse de Cabot, que l'Université de Toulouse a toujours été la première d'Europe? Où donc M. Berryat-St-Prix a-t-il trouvé l'évidence de la fausseté de cette assertion? Faudra-til que, remuant encore la cendre

(1) Cujas et Toulouse, p. 44 et suiv.

de tant de doctes personnages, je déroule ici de nouveau tontes tes gloires de notre ancienne Université, que je rappelle l'époque si reculée de sa fondation, les privilèges si considérables dont elle fut dotée, l'éclat qu'avait projeté la haute moralité de ses doctrines, enfin le concours prodigieux d'écoliers qui, de tous les points de l'Europe, venaient puiser à ses sources les bienfaits de l'instruction? Le témoignage que lui rendait le recteur n'est-il pas consigné dans tous les monuments de l'époque? Ici je rencontre les traditions de notre histoire locale (1) ; là, les lettres patentes de nos rois qui avaient vérifié par eux-mêmes son état pendant leur séjour à Toulouse ; partout un concert unanime d'admiration et de reconnaissance.

François 1" disait, dans ses lettres du mois d'août 1533, par lesquelles il lui accordait le privilège de faire des chevaliers : « Comme à notre première, joyese et nouvelle entrée » en notre bonne ville et cité de Tolose, nous ayant été dûment

* informés et connus par effet, les sens, suffisances, loyautés,

* littérature, expériences et très-louables vertus et mérites, » qui sont es personnes des supports de notre très-chère et » très-sainte fille l'Université établie en notre bonne ville et » cité de Tolose (%).*

En 1566, Charles IX affirmait par ses lettres patentes « Qu'elle avait fait toujours l'admiration des nations étran- » gères dont les sujets affluaient dans son sein. *

Les corps savants dont elle se composait ne justifièrent-ils pas suffisamment ces augustes témoignages? Que pouvait-elle en effet laisser à désirer? Sa Faculté de médecine ne s'étaitelle pas établie la rivale des Facultés du même ordre les plus florissantes, en fournissant, à l'art de guérir, des hommes dont les noms sont encore partout en honneur? Et la Faculté de théologie n'était-elle pas une des plus anciennes et des plus savantes de la chrétienté? Ne s enorgueillissait -elle pas de ses disciples dont plusieurs étaient montés sur la chaire

(1) Lafaillc, Annales, 2.

(2) Lafaille, ibid., preuves, 13.

de St-Pierre (4)? De leur côté, ces souverains pontifes ne se montraient-ils pas reconnaissants vis-à-vis d'elle? Parcourez les bulles qu'ils lui adressèrent, et vous les verrez, dans leur langage plein de tendresse et d'admiration, aimant à la représenter tantôt comme une tendre mère qui rompt à ses enfants le pain des écritures , tantôt comme une lumière pure reflétant un rayon de la lumière divine, ou comme une source toujours ouverte et toujours abondante qui régénère tous les esprits desséchés par l'ignorance ou par l'hérésie, et restaure ceux qui se sentent défaillir dans le chemin de la vie (2). Et cette Faculté de droit où le droit civil était enseigné en même temps que le droit canon, ne s'était-elle pas élevée à un rang analogue ? N'était-elle pas, au moment où parlait le docteur Cabot , encore tout émue des souvenirs de Ferrier et de Coras, qui avaient vu des milliers d'auditeurs réunis autour de leurs chaires, et qui eurent l'immortel honneur de donner le signal de la révolution scientifique que Cujas devait accomplir et à jamais, consolider?

Quelque sévère qu'on puisse se montrer dans l'appréciation des titres de l'Université de Toulouse, on sera forcé de reconnaître qu'elle n'eut point de rivale au point de vue de l'enseignement du droit civil et de la pureté de ses doctrines, ou plutôt de la catholicité de ses dogmes.

Professé d'abord à Montpellier dès les premières lueurs de la renaissance par Placentin, le droit romain vit bientôt, sous le patronage d'Accurse, transporté à Toulouse le foyer d'où il devait rayonner dans toute la France. C'est là qu'il fut cultivé avec le plus de soin, tandis qu'à Paris son enseignement, défendu par Honorius III, en 1225, ne fut rétabli qu'en vertu de l'édit de Louis XIV, du mois d'avril 1679.

C'est à Toulouse que se produit et se développe l'école romaine qui devait à son tour devenir la mère de cette école française destinée à préparer toutes les bases de la codification

(1) Grégoire IX, Innocent IV, Urbain IV, Jean XXII, Urbain V.

(2) On trouve des fragments de ces bulles annexés au manuscrit de la Bibliothèque du clergé souvent cité dans Cujas et Toulouse.

moderne. C'est sur notre sol encore tout couvert des monuments du génie de la cité éternelle que son droit se manifeste de nouveau dans toute sa beauté. C'est au milieu de nous que le noble exilé rappelle, par l'accueil qu'il reçoit, la puissance et la gloire de la patrie à laquelle il appartient. Toulouse est le centre des pays de droit écrit, et son parlement consacre dans son vaste ressort les doctrines puisées par son Université. À notre cité donc plus qu'à toute autre le mérite d'avoir conservé cette source de la civilisation moderne , cette législation universelle, l'auxiliaire la plus puissante du christianisme, qui, après avoir régi l'Europe, comme formant son droit vivant, a été jugé digne d'éclairer encore et de vivifier ses lois et sa jurisprudence, comme raison écrite. A notre cité surtout l'honneur impérissable d'avoir fait éclore, sous l'action vivifiante de la tradition et comme sous les rayons de sa gloire, le génie de Cujas.

Mais ce qui honore le plus à mes yeux notre antique Université, c'est d'avoir contribué plus que toute autre à la propagation des saines doctrines religieuses. Que m'importeraient tout l'éclat et tout le prestige de son enseignement, s'ils n'eussent répandu qu'un poison propre à donner la mort aux intelligences qu'ils devaient édifier? Née sous l'influence d'idées réparatrices pour guérir les maux de l'hérésie, l'Université de Toulouse saura se montrer pendant trois siècles digne de son origine. Aussi, en 1533, François Ier rappelait-il encore, comme on l'a vu, du nom de sa très-sainte fille ; et lorsque, par suite des malheurs des temps et des entraînements d'une contagion funeste, elle aura la douleur de voir le schisme déchirer son sein, elle se voilera bientôt; elle ne voudra plus refléter que de pâles et mourantes clartés, pour attester qu'elle a cessé d'être elle-même.

Telle fut la gloire de notre Université. Je ne veux point parler ici de toutes les corporations dont elle se composait, par exemple de sa Faculté des arts, bien que les annales de cette Faculté soient loin d'être sans monuments ; ce que je ne puis pourtant passer sous silence, ce sont les divers collèges que

l'enseignement secondaire vient encore nous offrir au-dessous de l'enseignement supérieur. Qui n'a ouï parler de ces nombreux foyers d'instruction , aussi illustres par le grand nombre des élèves que par le mérite des maîtres? de ces collège^ de Saint-Martial , de Foii , de Périgord, de Sainte-Catherine, de Mirepoix , fondés, pour la plupart, par la munificence du clergé, pour la nourriture, l'instruction et l'éducation de plusieurs écoliers de diverses nations ou diocèses , institutions à jamais mémorables où les pauvres trouvaient les bienfaits de l'éducation , où se formaient , à l'ombre de pieuses dotations, des hommes de science et de vertu, qui ne sortaient de ces paisibles retraites que pour devenir l'ornement du sanctuaire, la gloire de l'épiscopat, ou l'illustration des lettres et des sciences profanes (1).

Voilà de quels éléments se formait l'Université de Toulouse à une époque peu éloignée de celle où le recteur Cabot la déclarait la première de l'Europe, et ne faisait d'ailleurs qu'affirmer ce que venait de dire avant lui le capitoul Cabanac et ce que les Etats du Languedoc constatèrent plusieurs fois, notamment l'année suivante (2). Je le demande maintenant , l'assertion du recteur Cabot est-elle évidemment fausse?

Voulez-vous, car c'est là sans doute ce qui vous désoblige dans cette partie du discours, que l'Université de Paris ait obtenu le premier rang, que celle de Toulouse ne puisse être classée, en ce qui concerne son ancienneté, qu'après sa rivale, qu'il y ait dans le discours du recteur parlant devant une assemblée de Toulousains, quelque exagération dans les titres de l'Université de Toulouse? Pourriez-vous de ce sentiment si naturel conclure que le recteur aura bientôt après inventé des faits essentiellement faux et aura osé les articuler devant une assemblée si bien instruite de la vérité, qui

(1) Dans le manuscrit de la Bibliothèque du clergé, contenant le rapport de MM. les commissaires du roi sur l'ancien état et sur l'état présent de l'université en 1667, on trouve tous les détails relatifs à ces divers collèges.

(2) V. Cujas et Toulouse, p. 33.

avait un intérêt évident à protester ouvertement contre l'imposture à laquelle on voulait l'associer.

Je continue.

Le discours de Cabot , qui n'a pas été publié par la voie de la presse, ne pouvait remporter sur les récits opposés de plusieurs contemporains administrateurs et jurisconsultes....

Le discours de Cabot n'a pas été publié sans doute par la voie de la presse ; mais le but dans lequel il était prononcé n'exigeait pas, bien plus, ne permettait pas qu'il le fût; et puis, où a-t-on vu qu'un discours officiel perd quelqu'un des éléments de son autorité, parce qu'il n'aura pas été produit par la voie de la presse? Ce discours ne pourrait l'emporter sur les récits opposés de plusieurs contemporains, historiens ou jurisconsultes. Vous voulez dire, sans doute , sur les allégations de Papyre-Masson , car tous les historiens et jurisconsultes dont vous parlez n'ont fait que se constituer ses échos. Eh bien ! entre l'autorité de Papyre- Masson et du recteur Cabot la lutte ne saurait être sérieuse. Voyez :

Papyre-Masson n'était jamais venu sur les lieux pour compulser les archives de l'Université et du parlement; il n'avait pu, lui , étranger à Toulouse, se former une conviction personnelle sur l'exactitude des faits qu'il alléguait ; on conçoit qu'il ait pu être trompé par mille raisons différentes. Cabot , au contraire, était recteur de l'Université de Toulouse, professeur à la faculté de droit; il était environné de toutes les preuves vivantes de la vérité des faits. Papyre- Masson parlait en son propre et privé nom ; il n'avait aucun caractère officiel. Cabot parlait en sa qualité de recteur, au nom de la Faculté de droit. 11 était assisté de deux membres de cette Faculté, les régents Vedelly et Cadan : Vedelly, déjà ancien dans cette Université ; Cadan , docteur d'un grand mérite, qu'Etienne Pasquier se félicitait d'avoir pour ami, et qu'il qualifiait d'homme d'une singulière érudition (1).

(1) Recherches, 2, p. 986.

Papyre-Masson se borne à mentionner l'échec de Cujas ; il n'en fournit aucune preuve. Le recteur Cabot prend à témoin les souvenirs de l'assemblée à laquelle il s'adresse. Le premier biographe de Cujas écrit, le lendemain de la mort de celui-ci , sous l'inspiration de son enthousiasme et de son enivrement , sentiments portés à l'état de paroxysme par la douleur profonde que cette mort prématurée et inattendue avait répandue dans le cœur de tous ses amis. Il a été enclin à croire facilement à une injustice propre à grandir son héros. Le recteur, au contraire, ne parle de Cujas et des motifs qui l'ont forcé de quitter Toulouse, que d'une manière accessoire, incidente à la motion qu'il propose ; c'est un fait historique qu'il cite à l'appui de sa demande en augmentation de gages formée par les régents de l'Université, circonstance on ne peut plus digne d'être notée et qui seule suffirait pour attester la sincérité de son langage.

Cabot était Toulousain ; il était recteur de l'Université , professeur à la faculté de droit ; il avait donc intérêt , diton , à nier l'échec de Cujas ; son langage est donc suspect, tandis que celui de Papyre-Masson ne l'était pas. Mais , comme nous lavons déjà dit , si l'Université eût été coupable, Cabot n'aurait pas osé, en son nom , parler de Cujas , victime par elle immolée sous le coup des plus lâches intrigues; il ne l'aurait pas proclamé le premier homme de l'époque ; il aurait eu la conscience de l'injustice qu'il aurait subie ; il n'aurait pas rappelé qu'il était V enfant de cette ville ; enfin , il n'aurait pas eu la déloyauté ou la maladresse, lui qui venait demander une faveur à* la ville , de faire peser sur elle la responsabilité de l'éloignement de Cujas, tandis que l'Université en était seule coupable; il n'aurait pas été assez mal inspiré pour compromettre ainsi le sort de la réclamation qu'il faisait au nom de l'Université ; non , tout cela il ne l'aurait pas osé en risquant un mensonge, contre lequel le conseil-général aurait nécessairement protesté.

« Cabot reste muet sur V imputation de Masson , déjà

» publiée à plusieurs reprises; il ne la réfute pas. Puisqu'il » la déniait , il était naturel qu'il déclarai que ce n'était pas » à raison de ce refus injuste, mais à la seule modicité des * émoluments que Cujas avait abandonné Toulouse. »

Rien ne prouve que Cabot eût connaissance des imputations de Papyre-Masson , au moment où il prononçait son discours à PHôtel-de- Ville ; et , s'il les connaissait , les paroles si précises qu'il Gt entendre suffisaient pour constituer une réfutation indirecte, mais énergique et motivée des assertions mensongères du biographe de Cujas. Plus le mensonge était notoire et grossier, et moins l'orateur devait prendre la peine de le réfuter nominativement.

Jusqu'ici le discours de Cabot conserve donc toute son autorité.

Nous n'avons , toutefois, encore réfuté qu'une partie des considérations accumulées pour le discréditer. Poursuivons notre examen.

D'après Cabot , c'est la modicité des émoluments qui a fait préférer dans l'esprit de Cujas l'Université de Cahors à celle de Toulouse; et pourtant, dit M. Berryat-Saint-Prix , qui entre ici dans des détails de numismatique, et constate ce que valait le sol d'or au milieu du 16e siècle, les émoluments des régences de Cahors arrivaient tout au plus à 400 livres. Vous ne vous attendez probablement pas à l'argument qui a servi à M. Berryat-Saint-Prix pour arriver à ce chiffre : il y arrive par une raison que tous les esprits pourraient bien ne pas trouver concluante, parce que, dit-il, à Bourges, à la même époque , les régences ne donnaient que 500 livres.

Admettons toutefois qu'il faille croire à l'infériorité des émoluments de Cahors par rapport à ceux de Bourges ; qu'en induire par rapport à ceux de l'Université de Toulouse? D'ailleurs, si les émoluments de Cahors étaient modiques, ils étaient du moins assurés; le discours du recteur Cabot le prouve. Cette Université avait, dit-il, des gages assignés sur la ville et sur le pays, tandis que ceux de Toulouse

étaient essentiellement casuels; nous l'avons suffisamment établi par les lettres patentes de Charles IX. Ce prince y déclare nettement , qu'étant en la ville de Tolose, et ^informant de Vêlai et conduite, et direction des affaires d'icélle, il a trouvé que les docteurs régents et autres officiers de l'Université n'avaient eu jusqu'ici aucuns gages, etc...

Ce fait , il le constate par trois fois dans ses lettres du 8 mars 1565, du 27 avril même année, et du 15 janvier

Cet état précaire des docteurs régents était si notoire que le clergé du ressort du Parlement de Toulouse demanda , comme on le sait , à s'imposer , en leur faveur , sur ses bénéfices, pour un revenu annuel de deux mille livres.

Tous les avantages attachés aux régences de Toulouse consistaient donc dans l'attribution, aux régents, de certains droits, fort exigus, sur la collation des degrés, droits essentiellement casuels" et essentiellement modiques, à raison du petit nombre d'écoliers qui se faisaient graduer.

On lit , en effet , dans les cahiers des députés de la ville et de la sénéchaussée de Toulouse aux Etats-généraux, en 1560, en ce qui regarde l'Université : « Qu'il reste seule- » ment aux doctes régents quelque profit aux provisions et » degrés de petite importance, d'autant que les écoliers, après » avoir fait leur audition en ladite Université, se font graduer > ailleurs pour éviter l'examen rigoureux observé en i celle, et » aussi pour le danger de peste souvent advenu , plusieurs se * retirent sans obtenir leurs degrés pour pourvoir à ce des- » sus, etc., etc., plaira au Roi, etc., etc. (1). >

Cujas a donc dû naturellement préférer une régence qui avait des gages assignés sur la ville et sur le pays à celle qui n'offrait point les mêmes garanties , bien que plus ancienne, plus renommée et fréquentée par un plus grand nombre d'écoliers.

Ici nous rencontrons une autre objection qui , selon notre

(1) Laf aille, preuves, p. 56.

antagoniste, est décisive et qui détruit tout notre système. Si l'état des régents de Toulouse était si précaire, comment concevoir que cinq hommes du pays se disputassent la régence vacante en 4554, et que la nomination à cette chaire donnât lieu à des procès et à tant de difficultés? Mais que conclure de là? Que ces docteurs, ne trouvant pas mieux, et n'espéfent pas de trouver mieux , voulaient disputer la régence de Fabry ; qu'ils comptaient peut-être sur l'amélioration future du sort des docteurs régents de l'Université. Que peuvent , d'ailleurs, toutes les suppositions contre les preuves authentiques précédemment produites pour établir la modicité des émoluments attachés aux régences de Toulouse ?

Mais voici venir sur ce point un document resté jusqu'ici étranger au débat, dont nous ne connaissions pas l'existence, et que M. Berryat-St-Prix invoque pour la première fois; il consiste en un discours prononcé à Bourges par Cujas luimême, lors de sa réception. Ce fragment est rapporté par M. de Savigny à l'occasion des observations qu'il fit sur la vie de Cujas, par M. Berryat-St-Prix. Voici comment s'exprime M. de Savigny en ce qui concerne la dissertation de M. Berryat-St-Prix, relative au refus de Cujas par l'Université de Toulouse (1).

c C'est sans contredit le point le plus obscur de la vie de » Cujas, et peut-être celui sur lequel M. Berryat a répandu, » par ses profondes recherches, le plus de lumière. Dans le » recueil de M. Delamare se trouve une pièce extrêmement i intéressante, écrite de la main de Jean Brœ (professeur à » Bourges), et qui mérite d'être publiée en entier. C'est le > discours de Cujas lors de sa réception à Bourges. Après » avoir parlé avec grand respect de Ferrier, son maître, il i continue en ces termes : Porrà , scholâ eo decedente in » Senatum, quodam mihi veluti sole erepto, aliquandiù mémo- » ria repetens ea quœ à prœceptore didiceram, privato teco

(1) Thémis, 4. p. 198 cl suiv.

» post demùm emersi, et publicèjus civile profiieri cœpi, qud

» in parie cùm, ità faciente et darde domino, bonam de me in

> futurum spem commovissem, evocor indè ab illustribus qui- » btisdam viris, interiori è coticilio régis assidentibus; et certis

> de causis apud eos aliquandiù in aulà principis commora-

> tus, adjunctis quibusdam ex eorum familiâ nobiUbus viris, » Tolosam redeo, ibique cùm privatim tùm publiée jus civile

> interpretando , quadriennio pêne consumpto, rursus in » principis aulam revertor, ubi, etsi multorum variis sermo-

> nibus nec simulatis pollicitationibus non exiguorum mihi » commodorum spem injecerint, malui tamen ipse scholam » repetere quàm vitœ aulicœ génies consectari. Itaquè Tolo- » sam reversus, majore quàm anteà contentione anind, ad

> juris civilis interpretationem aggredior9 nec multo post » etiam eruditissimi juris civilis professons Corbyrandi » F abri nominatione in professorum pubUcorum collegium » cooptatus sum. Quod tamen, nihil enim astutiœ reticebo, * exeo ordine quidam juris canœiici prof essor, cum cèdent e

> Fabro professione juris civilis, eam sibi functionem sua » dereUctâ, et jus esse optandi contenderel, atque adeo rem » omnem perturbaret atque distraheret ; opportune Antonius » Goevanus, summus amicus meus, qui per idem tempus » Cadurcorum ducebat scholam, accersitus à Valentinis, me, » approbantibus Cadurcis , successorem sibi delegit atque » designavit.

» Il y a quelque chose de singulier dans ces différents

> voyages faits à la cour par un jeune homme sans nais- » sance et qui devait être encore presque inconnu ; peut-être

> pourra-t-on découvrir les personnes par qui Cujas dit » avoir été attiré. Quanta V affaire de Toulouse, il y restera » quelque obscurité tant qu'on n'aura pas développé en détail » l'ancienne constitution de cette Université. Quel genre de

> docteurs ou précepteurs existait alors à Toulouse, ainsi » que dans les autres Univçrsités de France? Comment par- » venait-on à ces places? Quelle était l'influence qu'exerçait » dans ces vocations le professeur nommant ou cooptant,

» suivant le récit de Cujas, le collège des docteurs, le conseil » municipal, le parlement, enfin le roi lui-même? Voilà » des questions auxquelles ceux qui ne sont pas à même de » consulter les archives'de vos Universités sont hors d'état > de répondre, l'histoire de ces mêmes Universités ayant été » jusqu'ici presque entièrement négligée. »

Prenons acte au plus vite de ce nouveau document, car il semble écrit que toutes les armes qui nous sont opposées par M. Berryat-St-Prix doivent toutes, sans exception, se retourner contre lui.

Prouvons d'abord que tous les raisonnements contraires, dont on a voulu qu'il devînt le pivot, sont sans portée. « On voit dans ce fragment, dit M. Berryat-St-Prix, que Cujas, après un premier voyage à Paris auprès de personnages éminents, était revenu à Toulouse avec plusieurs gentilshommes; qu'il y avait enseigné près de quatre années; qu'on l'avait voulu retenir à Paris lors d'un second voyage, en lui faisant espérer de grands avantages, non exiguorum mihi cornmodorum spem injecerint, mais qu'il avait préféré le séjour de Toulouse; il revient alors reprendre l'enseignement du droit dans cette ville, et peu de temps après, eruditissimi juris àviUs professons Corbyrandi Fabri nontinalione , in professorum publicorum collegium cooptatus sum.

» Voilà donc ce jurisconsulte qu'on prétend, par une interprétation inexacte d'une phrase vague et ambiguë de Cabot, avoir dédaigné la chaire de Toulouse à cause de la modicité des émoluments, qui renonce, pour la rechercher, à des offres brillantes reçues à Paris! ... qui débourse les sommes nécessaires pour obtenir la nomination ou cooptation du titulaire, car certes Fabry ne dut pas donner gratuitement sa démission!... qui s'expose à des procès en obtenant cette cooptation ou nomination!... qui, lorsque cette nomination est écartée, se met bénévolement au concours ouvert pour la chaire! . . . enfin qui persiste dans toutes ces

» démarches pendant une année (V. un autre exemple à la > note ci-dessous) !...

» En effet, l'arrêt où l'on ordonne la mise au concours » de la chaire Fabry-Massabrat étant du 91 juin 4553, la » démission de Fabry doit l'avoir précédé d'un assez long » intervalle de temps, puisque Roussel, l'un des concurrents, » avait fait, depuis cette démission, un voyage à Paris, et » avait obtenu des lettres patentes où on lui accordait la » faculté d'opter entre sa chaire de droit canonique et la » chaire de droit civil de Fabry, et qu'il dut faire des » démarehes pour obtenir l'entérinement de ces lettres, » entérinement que refusa le parlement de Toulouse.

» Rappelons à cette occasion une demande de M. de » Savigny (Thémis, sup., p. 199) : Quel était, dit-il en subs- » tance, quel était ce droit de cooptation obtenu par Cujas » de Fabry-Massabrat?.. . Tout ce que nous avons pu induire » de divers documents par nous consultés, c'est que des > professeurs prétendaient avoir le droit de désigner leurs » successeurs ou de leur faire une espèce de résignation; que t d'autres contestaient ce droit et soutenaient avoir celui » d'opter entre leur chaire et les chaires vacantes ; et qu'en- » fin le parlement de Toulouse n'admettait ni l'une ni l'autre » de ces prétentions et s'en tenait à la règle du concours. » • Reprenons toute cette argumentation.

Cujas renonce à des offres brillantes à Paris pour rechercher la chaire de Toulouse... il n'est donc pas probable qu'il ait quitté Toulouse pour la modicité des émoluments. Les faits queCujas raconte sont tout-à-fait différents. Que dit-il en effet? Qu'il a été par deux fois à la cour, qu'on a voulu l'y retenir, qu'on lui avait fait espérer pour cela de grands avantages, mais qu'il a mieux aimé l'enseignement de l'école que se fixer auprès d'une cour divisée à cette époque en quatre factions différentes, que préoccupaient les préludes de la guerre contre Charles-Quint, qui se laissait entraîner à des actes de persécution contre les hérétiques. Malui tamen Tolosam repeter e

quam vitœ auUcœ genus consectari. Que conclure de là? Que Cujas voulut suivre sa vocation de jurisconsulte, obéir à l'influence secrète de son génie ; que les paisibles travaux de la science eurent pour lui plus d'attraits que ceux de la politique ; mais cela prouve-t-il que Cujas, se vouant à la carrière de l'enseignement, ne dût pas donner la préférence aux régences les plus lucratives?

// débourse des sommes considérables pour obtenir la nomination ou la cooptation du titulaire; car, certes, Fabry ne dut pas donner gratuitement sa démission. Il s'est exposé à des procès en obtenant cette cooptation; il s'est mis au concours ouvert pour la chaire.

Toutes ces propositions sont inexactes. Sans vouloir ici disserter longuement sur le mot cooptation dont parle Cujas, je fais remarquer que cette cooptation n'entraînait nullement la démission du titulaire. L'idée la plus exacte qu'on puisse en donner, c'est que le professeur coopté devenait le coadjuteur du professeur cooptant, sans toutefois qu'il devînt titulaire de plein droit, par l'effet de la vacance de la régence à laquelle il était adjoint. Mais il entrait par la cooptation dans la compagnie des professeurs, et il remplaçait le titulaire en cas d'absence ou d'empêchement.

Cujas a donné à cette locution cooptatus sum son sens naturel et ordinaire. Cicéron l'a employée dans le même sens, lorsque, dans son oraison pour Cœlius Rufus que ses concitoyens avaient élevé au premier ordre de leur cité, il dit : Quem et absentent in amplissimum ordinem cooptarunt ; et Suétone Ta imité, lorsqu'en parlant d'Octave Auguste, qui , à chaque lustre, s'adjoignait un collègue dans l'exercice de la puissance tribunitienne , il dit : In quâ semel et iterum per singula lustra collegam sibi cooptavit.

Pour obtenir ce titre de professeur coopté, Cujas aurait déboursé des sommes d'argent. Ce n'est encore là qu'une allégation que rien ne justifie. Mais je veux que tout cela soit établi, qu'il ait acheté son titre à chers deniers. Qu'en conclurons nous? Qu'il avait des raisons pour chercher à

obtenir la régence devenue vacante par la renonciation de Fabry; qui le nie? Nous n'avons pas besoin, pour en être convaincu, de tous ces arguments. La preuve la plus décisive du désir qu'il avait d'obtenir cette régence, résulte , pour nous, de son inscription au nombre des candidats, par l'arrêt du 29 mars 1554. Nous convenons donc que Cujas a convoité la régence de Massabrat tant qu'il n'a pas trouvé mieux. Mais nous dirons que les offres que lui fit Govea pour Cahors étant plus avantageuses, il renonça à son projet. Inscrits, qui de nous affirmera que ses quatre compétiteurs n'auraient pas fait comme lui, si, comme lui, ils eussent été appelés dans une autre Université ? Est-il donc si rare devoir un jeune docteur désirer ardemment une régence, bien que peu lucrative , et se désister de ses prétentions, dès qu'il trouve un titre plus largement rétribué ?

Tous les raisonnements de notre adversaire s'évanouissent donc en présence de ces simples précisions. Nous au contraire, nous allons fonder sur le discours de réception de Cujas à Bourges, sur les détails circonstanciés qu'il raconte, des arguments invincibles à l'appui de notre thèse. Cujas, en effet, raconte, comme on le sait , la démission d'Arnaud Fabry et les prétentions du professeur de droit canonique (Rossel), à obtenir la régence de Fabry par droit d'option ou de permutation , les manœuvres de ce prétendant qui différaient l'ouverture du concours pour la nomination à la régence vacante, enfin les propositions si opportunes qui, dans cet état de choses, lui furent faites par son ami Govea, alors docteur régent à Cahors, de venir occuper la chaire ; propositions qu'il accepta avec l'assentiment des habitants de cette ville.

Voilà ce que raconte Cujas à Bourges en 1555.

Son récit, empreint d'un caractère de simplicité et de candeur de nature à exclure toute espèce de soupçons sur sa véracité, d'accord d'ailleurs avec tous les faits établis dans le débat, n'est-il pas, pour peu qu'on y veuille réfléchir, en harmonie parfaite avec notre système? Sans doute Cujas

n'explique pas son départ de Toulouse par le peu d'émoluments, car celle explication eût été par trop inconvenante dans sa bouche. Mais ce qu'il nous importe de noter, c'est qu'il nous explique son départ par des motifs tout-à-fait différents de ceux que supposent les partisans du système qui nous est contraire. Il atteste lui-même qu'il est parti de Toulouse d'après les offres de Govea, avant l'ouverture du concours qui était différé par les prétentions de Rossel, prétentions dont l'arrêt du parlement du 21 juin 4553 avait fait justice, mais qu'il avait sans doute renouvelées, comme on n'en peut douter, lorsqu'on voit qu'entre cet arrêt et celui qui inscrivit les cinq prétendants , neuf mois s'étaient déjà écoulés.

Cujas, j'en conviens, s'il eût échoué réellement à Toulouse en 1554, ne pouvait l'avouer au moment où il prenait pos-, session de la chaire que les Berruyers lui avaient offerte. Je reconnais, avec M. Berryat-St-Prix , que < confesser cet » échec , c'eût été fournir des armes à ses adversaires, > surtout auprès des élèves auxquels on aurait pu dire : » On veut vous imposer un homme repoussé ailleurs, etc. »

Mais si l'échec avait eu lieu , comment admettre que Cujas, une année après, eût spontanément parlé des difficultés qui s'étaient élevées à Toulouse précisément au sujet de la nomination à la régence de Fabry de Massabrat qu'il aurait vainement disputée? Rien ne l'obligeait à parler des détails relatifs à la vacance de celte régence, des prétentions exagérées du professeur de droit canonique Rossel , des manœuvres par lesquelles il enrayait l'ouverture du concours, des motifs qui l'appelèrent, lui Cujas, dans l'Université de Cahors. S'il entre officieusement dans l'énumération de toutes ces circonstances, c'est de son propre mouvement. Je le demande maintenant à tous ceux qui ont étudié le cœur humain, un docteur qui vient d'essuyer un grand échec dans son propre pays au sujet de la dispute d'une régence, ira-t-il, quelques jours après , prenant solennellement possession d'une régence dans une Université voisine, appeler l'attention

no

publique sur des faits qui se réfèrent à cet échec lui-même, alors qu'il est encore tout palpitant? N'éviterait-il pas, au contraire, avec le plus grand soin, tout ce qui pourrait donner l'éveil à cet égard aux soupçons du public, aiguillonner sa curiosité et la mettre sur les traces de la vérité? Un homme souffre d'une plaie encore saignante qu'il a le plus grand intérêt à dissimuler, et vous voulez qu'il aille spontanément parler des circonstances dans lesquelles il a reçu sa blessure!!! si Gujas avait échoué en 4554, à Toulouse, dans la dispute de la régence de Fabry de Massabrat, il se serait bien gardé de parler, en 4555, dans un discours solennel de réception, des embarras qu'avait rencontrés ou provoqués l'élection à cette même régence. Son discours, pour tous ceux qui connaissent le cœur humain et les inspirations de ,1'amour-propre profondément ulcéré, repousse donc toute idée de l'injustice qu'il aurait subie.

L'illustre M. de Savigny ne l'avait pas interprété dans un sens différent; en effet, après avoir lu et médité, en 1822, toutes les preuves fournies à l'appui de la thèse contraire par M. Berryat-St-Prix, en 4820, dans son Histoire du droit romain, le célèbre jurisconsulte produit le discours inédit de Cujas et ajoute comme on l'a vu : « Quant à l'affaire de » Toulouse, il restera quelque obscurité tant qu'on n'aura » pas développé en détail l'ancienne constitution de cette » Université, quel genre de docteurs ou de précepteurs eods- » taient alors à Toulouse, etc., etc. »

M. de Savigny n'avait donc pas été convaincu par le travail exprofesso de M. Berryat-St-Prix ; il doutait encore et il doutait sous l'influence de l'argument si pressant qui s'aidait, en notre faveur, du discours de Cujas ; ces doutes, les conserverait-il aujourd'hui en présence du discours de Cabot? les conserverait-il surtout alors que, dans notre dissertation déjà publiée, nous avons mis à nu l'altération d'un grand nombre de documents qui nous étaient opposés, altération que M. de Savigny ne soupçonnait pas, et que nous croyons avoir pleinement répondu à la plupart des questions portées par le

savant docteur de Berlin, puisqu'en exposant la forme solennelle de la dispute, le grand nombre des juges qui y prenaient part, l'influence qu'avait le parlement sur ces disputes, nous avons démontré à côté de l'impossibilité physique, l'impossibilité morale d'une injustice si considérable.

Il nous est donc permis de nous servir encore une fois du document que M. Berryat-St-Prix a pour la première fois produit dans la controverse , c'est-à-dire du discours de Cujas lors de sa réception à Bourges.

J'arrive à la dernière des objections proposées dans les observations que je discute. On n'a pas oublié qu'en 1578, le président Dufaur de St-Jory, organe des habitants de Toulouse, écrivit à Cujas, alors dans le cours de son troisième professorat à Bourges, pour l'engager à rentrer dans sa ville natale, et que Cujas refuse, par des motifs qu'il développe dans sa lettre précitée du 25 mars 1578. C'est à cet épisode que M. Berryat-St-Prix a rattaché le discours du recteur Cabot ; il s'exprime ainsi :

« Vous nous demanderez peut-être, Monsieur ethonora-

> ble confrère, si nous nous inscrivons en faux contre Tasser-

> tion de Cabot? Non, sans doute, mais nous l'appliquons à

> la véritable époque.

» En 1578, le président de St-Jory propose à Cujas de

> venir à l'école de Toulouse ; Cujas refuse par la lettre citée » plus haut (p. 338), et où, entre autres motifs, il parle de » sa crainte de ne pas obtenir à Toulouse des émoluments » aussi considérables que ceux dont il jouissait à Bourges et

> dont il indique l'étendue. Voilà le refus auquel le recteur » Cabot fait évidemment allusion par ces termes : « Deux » hommes faisant profession de droit, Cujas et Grégoire, ne » se sont arrestés à cette Université pour le peu d'émoluments. » Arresté, c'est-à-dire engagés, car alors les villes faisaient des * traités avec les professeurs de droit, des espèces de louage » d'ouvrage (on les appelait conduite, du mot latin conduciio),

> comme en passerait aujourd'hui un chef de manufacture

» s'il arrêtait pendant un certain temps un artiste pour son » exploitation (1). >

Je ne crains pas de dire que ia faiblesse de cette version, pour ne pas me servir d'un mot plus énergique encore, contribue beaucoup plus que tout ce qui a été dit à prouver l'impuissance du système de nos adversaires.

Reprenons : Cujas et Grégoire ne se sont arrestés en cette Université... Arrestés, ce qui veut dire, selon vous, qu'ils ne s'étaient point engagés, c'est-à-dire qu'ils ne s'étaient point loués (locatio conductio) avec la ville de Toulouse.

Sans examiner ce que cette assimilation des hommes enseignants avec les ouvriers mercenaires a de peu flatteur, je note d'abord que pour la première fois je vois donner au mot s'arrester, le sens de s'engager, se louer (locatio conductio). J'ai parcouru tous les vocabulaires de l'époque sans rencontrer la moindre analogie entre ces diverses locutions ; il faudra donc admettre que le recteur Cabot, dont on peut admirer la correction et l'exactitude de langage dans toutes les parties de son discours, aura précisément employé ici des locutions tout à fait inexactes ; lui, homme éminent par la science, dépositaire des titres de l'Université, il se sera servi, pour traduire le caractère des honoraires des hommes enseignants, d'une expression, non seulement inexacte, mais si peu flatteuse pour sa propre profession, et cela en parlant des plus grands docteurs de son époque, et dans le sein d'une assemblée aux yeux de laquelle il veut mettre en relief toute la dignité et l'importance des corps enseignants ! ! !

Cabot aurait dit qu'ils ne s'étaient point arrestés, comme s'ils avaient pu se louer d'eux-mêmes d'office ! La contexture de la phrase est donc tout aussi contraire à cette version que le sens naturel des mots.

Il était d'ailleurs impossible que Cabot, parlant dans le Conseil général de l'Hôtel-de-Ville de Toulouse et plaidant

(1) Observations, p. 339.

les intérêts de cette Université, eût jamais la pensée qu'on lui prête.

Les villes et les municipalités étaient, dit-on, dans l'usage, à cette époque, de faire des traités particuliers, de passer des contrats de louage avec les professeurs.

Nous ne nions point l'usage de ces traités dans certaines villes, où les régences se donnaient autrement que par la voie de la dispute ; mais, si dans Toulouse de pareils engagements n'ont jamais eu lieu, l'interprétation que nous combattons est par cela même inadmissible.

Or, notez bien que le but de tout le discours du recteur Cabot est de se plaindre à la ville de Toulouse de ce qu'elle n'a jamais rien fait pour l'Université. Il ne dit pas aux habitants de Toulouse : vous avez été trop parcimonieux dans les traités que vous avez passés jusqu'ici avec les docteurs régents; il ne pouvait pas le dire, car des engagements ou des conduites de ce genre étaient tout à fait inconnus aux Toulousains.

Le roi Charles IX constate de la manière la plus précise que les docteurs régents n'avaient aucuns gages, soit du roi, soit d'autres, comme on peut le lire dans les lettres patentes de 1565 et de 1566.

Mais le recteur Cabot se plaint de ce qu'il n'y ait point de gages bien assignés pour les docteurs régents en droit, pour lesquels il parle. Ce qu'il demande, c'est que ces docteurs régents soient salariés et stipendiés de la ville et du pays.

Et non seulement la ville de Toulouse n'avait jamais souscrit d'engagement ou conduite avec les docteurs régents de la Faculté de droit, mais il était même impossible qu'elle en souscrivît. Pourquoi ? Parce que les régences de cette Faculté n'avaient jamais été pourvues que par les voies de la dispute publique. L'arrêt de règlement du 15 mars 1545 (1) en fait foi, et ce point de droit universitaire est d'ailleurs attesté par tous les monuments de l'époque; la ville pouvait bien,

(1) Cet arrêt est rapporté dans Cujas et Toulouse, p. 8.

comme on le lui demandait en 1598, doter ces régences; mais les traités particuliers étaient incompatibles avec l'institution des disputes publiques, que le Parlement faisait respecter avec une sévérité inflexible. Cela est si bien vrai, qu'en 4578, Cujas, répondant au président Dufaur de St-Jory, lui disait : € A peine l'Université m' élirait-elle. » — Le principe de l'élection était donc toujours en vigueur, Cujas luimême n'espérait pas d'en être affranchi.

Comment se pourrait-il que le recteur, en disant : c Qu'on » se ressouvienne que Cujas et Grégoire, enfants de cette ville, > ne se sont pas arrestés dans cette Université pour le peu » d'émoluments, » ait voulu entendre qu'ils ne se sont pas loués avec la ville pour le peu d'émoluments, alors qu'au moment où il parlait, il n'y avait pas et ne pouvait y avoir eu un seul exemple de pareils traités faits par la ville de Toulouse avec des docteurs !

Mais, en 4578, la ville avait, par l'organe du président Dufaur de St-Jory, écrit à Cujas pour le rappeler : il refusa, et quelques-uns des motifs de son refus sont pris de la modicité des émoluments. Tel est, selon M. Berryat-St-Prix, le refus auquel, vingt ans plus tard, Cabot faisait allusion. Je déclare que l'interprétation appuyée sur ce fait n'en serait pas plus plausible.

La réponse même de Cujas, dont nous venons de reproduire une partie : € A peine l'Université m'élirait-elle,* exclut, comme on l'a vu, toute idée de la proposition d'un traité particulier, moralement impossible en présence du principe de l'élection.

Les autres fragments de cette lettre viendraient, au besoin, àl'appui de la même proposition. Cujas ajoute, comme on le sait : « La ville de Toulouse n'aurait garde de me loger ni de » me bailler les deux mille livres de revenus que j'ai ici, ni de » me défrayer pour la conduite de mes meubles... etc. (1) > Si la ville eût fait des offres d'argent à Cujas, si elle lui eût

(1) V. cette lettre dans Cujas et Toulouse, p. 78.

proposé un engagement particulier, Cujas aurait discuté ses offres, mais il n'aurait pas répondu comme il Ta fait. La lettre du 25 mars est donc exclusive de l'interprétation de M. Berryat-St-Prix, au lieu de lui être favorable.

Nous voulons, pour un instant, que la ville de Toulouse ait fait des traités particuliers avec des docteurs -régents en droit ; nous voulons encore qu'en 1578 elle eût offert un marché particulier à Cujas, que celui-ci refusa ; tout cela nous l'admettons. Mais s'il est vrai, comme vous le prétendez, que Cujas ait échoué à un concours en 1554, et que cet échec lui ait fait déserter pour toujours sa ville natale, comment supposer que Cabot ait osé, en 1598, attribuer au peu d'émoluments offerts à Cujas en 4578 son éloigneraient de Toulouse, alors que, d'après nos adversaires, son échec de 1554 lui aurait, par un juste ressentiment, fait renoncer pour toujours à sa ville natale. Papyre-Masson l'a écrit en ces termes : « Qwe (repuisa) prœcipua reUnquèndœ patriœ, ut ingratœ, * causa ei fuit. > — Personne ne pouvait prendre le change dans Toulouse en 1598, et Cabot n'avait pas tenté de le donner (1).

Toutes les parties du fragment que nous examinons concourent donc au même résultat; tout prouve donc que Cabot a donné au mot s'arrester le sens naturel et ordinaire, en harmonie avec la simplicité des faits accomplis. Il rappelle que Cujas et Grégoire étaient enfants de Toulouse, eh bien ! ces enfants ne se sont point arrestés dans l'Université à laquelle ils devaient naturellement s'attacher, ils ne s'y sont point fixés, ils n'y ont point séjourné ; ils lui ont préféré

(1) Nous produisons ce dernier raisonnement avec d 'autant plus de confiance, qu'il nous a été suggéré par un des esprits les plus éminents de notre époque, par M. Boyer, pair de France, président à la Cour de cassation. Ce savant magistrat, Tune des plus nobles illustrations de notre cité , a bien voulu accueillir, pendant son dernier séjour à Toulouse, avec une bienveillance on ne peut plus flatteuse pour nous, l'hommage que nous lui avons fait de notre travail, et nous assurer que son suffrage était acquis à la thèse que nous avons défendue. — Pouvions-nous espérer de voir nos idées sanctionnées par une autorité plus imposante?

d'autres universités, et, comme pour mieux expliquer sa pensée, il ajoute : que l'un d'eux étant régent, la quitta pour aller à Pont-à-Mousson.

< Votre interprétation pourrait être juste, ajoute-t-on, » relativement à Grégoire, puisqu'il avait été professeur à » Toulouse, mais elle est fausse relativement à Cujas; il > donnait bien des leçons de droit avant le concours » de 1554, il faisait en un mot des répétitions, mais il n'était » pas professeur à Toulouse, et lui-même, par les exprès- » sions déjà citées : In pubUcorum professorum collegium » cooptatus sum, annonce combien il appréciait cette diffé- » rence(l). »

J'admets que Cujas n'ait jamais été professeur à l'Université de Toulouse, ne suffisait-il pas qu'il fût enfant de cette ville, qu'il y eût professé avec éclat son enseignement privé sur les Institutes depuis 1547 jusqu'en 1554, pour que Cabot pût dire de lui qu'il ne s'était point arresté en l'Université de cette ville ? Faut-il donc, pour trouver de l'exactitude dans son langage, faire violence au sens naturel des mots ?

Hais si Cujas n'a pas été professeur en titre de l'Université, est-il bien vrai qu'il n'ait jamais été membre de cette Université, ou du moins agrégea ses membres? Et comment entendrons-nous alors ce fragment de son discours prémentionné devant l'Université de Bourges : F abri nominalione in publicorum professorum collegium cooptatus sum. Vous ne voyez dans le titre qu'un emploi de répétiteur ; mais vous tombez sur ce point dans une erreur manifeste, car les répétiteurs ne sont que des professeurs privés, tandis que Cujas affirme qu'il fut introduit par la cooptation d'un titulaire dans le collège des professeurs publics; et, comme nous l'avons déjà noté, il ne fait que donner au mot cooptation son sens depuis longtemps conservé par les classiques latins, distinguant parfaitement lui-même ce titre de celui de professeur privé, qu'il avait exercé auparavant, et dont il parle aussi dans son dis-

(1) Observations, p. 340.

cours : Tolosce tum publiée tum privatim jus civile interprétante, Tolosam reversus, ad juris avilis interpretationem aggredior... nec mulio post in publicorum professorum collegium cooptatus sum.

Vous oubliez d'ailleurs ce que vous nous aviez dit précédemment vous-même sur la nature de la cooptation : Elle consistait , disiez-vous , dans le droit qu'avaient les professeurs titulaires de désigner leurs successeurs ou de leur faire une espèce de résignation; et quelques lignes plus haut vous argumentez des sommes que Cujas avait dû débourser pour obtenir cette cooptation; car toujours, d'après vous, Fabry ne dut point ^donner sa démission (1). Vous voyez donc bien que vous avez distingué vous-même le titre de professeur coopté (bien que vous ayez commis des inexactitudes à ce sujet) de celui de simple répétiteur, pour l'exercice duquel on n'avait assurément pas besoin de la désignation ou de la cooptation des professeurs de l'Université faites à prix d'argent.

Gujas était donc, même d'après vous, au nombre des professeurs publics du collège de l'Université, et Cabot a été autorisé dès-lors à dire de lui, aussi bien que de Grégoire, qu'il ne s'était pas arresté en cette Université.

L'argument dans lequel nos adversaires espéraient nous enserrer tombe donc de lui-même ; mais non, il restera aussi debout pour être retourné contre eux.

Voici comment, en maintenant la forme de leur raisonnement, nous leur dirons : « Votre interprétation du mot > s'arrester pouvait être juste par rapport à Cujas, » si vous voulez tant que Cabot ait voulu faire allusion à son refus de se louer sur la lettre de rappel que lui écrivait le président Dufaur de St-Jory en 1578; mais elle serait évidemment inadmissible en ce qui concerne Grégoire. Cujas ne s'est pas arrestéy dites-vous, parce qu'il n'a pas voulu s engager avec la ville.

Mais Grégoire, lui, avait été déjà régent; il avait donc été

(1) Observations, j>. 337.

engagé pendant un temps ; pour être exact vis-à-vis de lui, le recteur Cabot aurait donc dû dire qu'il avait cessé d'être engagé, et non qu'il ne s'était pas engagé.

Enfin, entre Cujas et Grégoire la différence était immense : le premier était, en 1578, regardé comme le prince des interprètes du droit romain, tandis que Grégoire, auteur du droit canonique, était loin d'avoir la même réputation (1).

Cette objection n'est pas plus sérieuse que celles qui précèdent. Qu'importe, en effet, l'inégalité du génie de Cujas et de Grégoire? Quel trait cette inégalité de mérite des deux jurisconsultes a-t-elle à la thèse proposée? Cujas s'était illustré par son enseignement sur le droit civil, Grégoire par ses leçons sur le droit canonique (2) ; ils étaient, chacun dans sa spécialité, l'honneur de la ville qui les avait vus naître. Cabot les cite tous deux dans son discours à titre d'exemple, parce que tous deux , célèbres par leur enseignement, étaient enfants de Toulouse , et que tous deux l'avaient quittée par le même motif. Y a-t-il en cela quelque chose qui ne soit parfaitement raisonnable?

Reconnaissons donc que la version de M. Berryat-St-Prix doit être rejetée, soit parce qu'elle fait violence au sens naturel du mot s'arrester, soit parce qu'elle est en opposition avec l'ensemble du discours du recteur Cabot, les usages universitaires constamment pratiqués à Toulouse, les faits accomplis et l'identité que l'orateur établissait entre les causes du départ de Cujas et celles de Grégoire.

Nous avons épuisé la série des observations ou réponses de notre savant adversaire, et le débat est, selon toutes les apparences, définitivement clos.

Libre maintenant à M. Berryat-St-Prix de persister tant qu'il lui plaira et de déclarer que toutes les raisons données dans son Histoire du Droit romain, à l'appui de sa thèse, subsistent. Ce jurisconsulte jouit sans doute d'une grande auto- Ci) Observations, p. 340.

(2) V. la Biographie toulousaine pour ce qui le concerne.

rite, mais fût-elle mille fois plus grande encore, qu'elle ne l'emporterait pas sur des documents authentiques.

Dans un siècle de critique et de controverse, ce sont les raisonnements et les preuves qui entraînent la conscience publique : l'autorité des noms ou l'influence d'une réputation justement acquise ne sauraient tenir lieu de ces éléments de toute conviction sérieuse.

Et c'est précisément parce que M. Berryat-St-Prix est plus haut placé et plus érudit, que la faiblesse des interprétations auxquelles il est obligé de se livrer, pour le soutien d'un système maintenant ruiné, est plus significative. Quand un homme tel que lui est contraint de corrompre les textes, d'isoler le débat des mœurs et de la vie de l'époque, de le rapetisser dans les plus étroites proportions, et qu'en dernière analyse, culbuté dans ses diverses positions, poursuivi jusque dans son dernier retranchement, il n'a d'autre ressource que celle de dénaturer le sens grammatical des locutions vulgaires, il faut bien reconnaître que sa cause est à jamais désespérée. Qui oserait entreprendre de lui venir en aide, lorsque le biographe de Cujas, le professeur qui a compulsé tous les documents contemporains, qui, entraîné par son zèle, a, comme il nous l'apprend lui-même, fait des voyages tout exprès à Bourges pour éclaircir ce point historique (1), est obligé de pousser si haut le cri de détresse ?

Je me félicite sincèrement de ce résultat, non pas assurément dans un vain intérêt d'amour-propre personnel, qui ne peut trouver ici aucune satisfaction, mais dans l'intérêt de la vérité et de l'avenir des disputes publiques des chaires de droit, comme aussi dans l'intérêt de Toulouse, de son Université, pour l'honneur de cette ville, métropole antique des lettres et des sciences, à qui aucune gloire n'a manqué, pas même celle d'exciter l'envie d'hommes appartenant à d'autres universités.

(1) Observations, p. 339.

Page 1