ACCOMPAGNES D'APERÇUS HISTORIQUES SUR CETTE UNIVERSITÉ
CUJAS ET TOULOUSE
Il s'est élevé, il y a plus d'un siècle, dans le monde savant, une de ces controverses qui, par leur nature même, les noms auxquels elles se rattachent, et les intérêts qu'elles engagent, doivent avoir un long retentissement et planer sur toutes les autres ; cette controverse est relative au point de savoir si Cujas fut repoussé en 1554 par l'Université de Toulouse dans la dispute d'une régence de droit civil à laquelle Etienne Forcadel fut nommé. L'immense réputation de Cujas, considéré comme un des premiers jurisconsultes que le monde civilisé ait jamais produit, mise en regard du mérite si inférieur de son prétendu vainqueur, les souvenirs si divers qu'évoque une polémique qui place son foyer dans le cœur même de ce seizième siècle si fécond en hommes illustres, si plein d'animation, agité par tant d'orages , sur l'horizon duquel l'aurore des guerres de religion s'était levée plus sanglante encore que par le passé, ont nécessairement agrandi le débat. Puis, le nombre des biographes et des écrivains qui ont attesté l'échec que Cujas aurait subi, enfin l'énergique dénégation de la ville de Toulouse et de son Université qui ont constamment protesté contre ces accusations, ont fini par imprimer à cette lutte, à la fois littéraire et scientifique, un de ces caractères qui attachent le plus vivement l'esprit humain, et dont l'issue définitive est considérée comme un événement. — L'institution des disputes publi-
ques des régences de droit de V Université, déjà consacrée par une expérience de six cents ans, s'est trouvée, par la force même des choses, engagée dans le litige. Les hommes ne peuvent juger les institutions que par les résultats qu'elles produisent, et s'il était vrai que celle dont nous parlons eût été un jour complice du triomphe de Forcadel sur Cujas, elle aurait par cela même gravement compromis les titres les plus précieux qu'elle puisse invoquer.
Au commencement de notre siècle, l'Allemagne était encore tout émue du sort de ce mémorable différend, et le savant Haubold (1) absolvait, après un mûr examen, la ville natale de Cujas (2) du reproche qu'on lui adressait, tandis que plus récemment, c'est-à-dire en 1820, un des savants professeurs de la Faculté de droit de Paris, membre de l'Institut, M. Berryat-St-Prix, reprenait l'accusation avec une vigueur nouvelle et appelait à son appui toutes les ressources de son incontestable érudition. Sa dissertation fut lue par lui à la société royale des antiquaires de France le 10 avril 1820. La Thémis la .publia bientôt après dans son premier volume (3), et l'auteur l'inséra de son côté dans son Histoire du Droit Romain (4). Cette dissertation est, sans aucun doute, ce qui a éiè dit de plus avancé sur la question. L'accusation, celte fois, a recruté toutes ses forces; elle a réuni sous la plume de M. Berryat-St-Prix le ban et l'arrièreban de ses preuves et de ses demi-preuves, de ses présomptions et de ses demi-présomptions, échelonnant ainsi dans les proportions d'une vaste galerie les noms de tous ceux qui l'ont soutenue à diverses époques, de telle sorte que si nous parvenons à forcer les positions que l'auteur y a prises, et à démolir pièce par pièce l'édifice qu'il a si laborieusement étage, il ne restera plus rien de ces graves imputations ; la
(1) Inst. juris. litterar. 1809. Tome 1er, page 67, n« 63.
(2) Cujas est né à Toulouse en 152*2 ; son père était foulon ou tondeur d* draps.
(3) Page 215 et «uiv.
(4) Page 482 et suiv.
ville de Toulouse et son Université seront complètement vengées.
Cette tâche, j'ose le dire, est aujourd'hui moins difficile que jamais.
La découverte fortuite d'un document nouveau que nous allons produire dans le procès suffit pour le juger. M. Belhomme, l'un des membres les plus distingués de l'Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, conservateur des archives du Languedoc, est l'auteur de cette découverte (1). Elle consiste en un discours prononcé le 4 juillet 1598 par Vincent Cabot, recteur de l'Université et docteur régent de la Faculté de droit, en présence du conseil général de l'hôtel de ville.
Pour mettre ce document en lumière et le relier convenablement au litige, il importe de rappeler d'une manière succincte les termes mêmes de ce litige et son état au moment où la découverte a eu lieu.
Dans le courant de l'année 1553, une régence de droit civil devint vacante â l'Université de Toulouse par suite de la renonciation de M. Arbeyrand-Fabry dit de Massabrat. Aux termes des statuts universitaires, il devait y être pourvu par la voie de la dispute. Martin Rossel, régent de droit canon dans la même Université, voulut permuter sans concourir, et il obtint des lettres patentes du Roi qui lui accordèrent cette faveur. Mais l'Université se plaignit vivement de celte violation de ses privilèges ; elle intervint devant le Parlement qui, gardien de ses franchises, « ordonner, par arrêt du 21 > juin 1 553, que sans avoir égard auxdites requêtes et lettres » par ledit Rossel présentées et nonobstant chose par lui
* déduicte, i- celui RosSel et autres prétendants à la régence
* de droit civil vacante par la renonciation de Arbeyrand-
(1) M. Belhomme fouillait, en novembre 1841, dans les archives de l'hôtel de ville de Toulouse, pour rechercher les traces des lettres d'Henry IV, sur l'invitation de M. le ministre de l'instruction publique. Rencontrant sous ses yeux le nom de Cujas, il s'est arrêté et a lu. Il a fait part aussitôt de s*a découverte à l'Académie des Sciences, dans la séance du 9 décembre 1841.
> Fabry dit de Massabrat, seront tenus répondre et disputer » publiquement en la manière ordonnée par autre arrêt » donné le XVIII de mars 1543, comme aussi a été observé » et gardé es autres régences qui ont vacqué depuis ledit » arrêt, et ce fait, sera procédé à l'élection de celui qui sera » trouvé le plus idoine comme le plus amplement audit arrêt » est contenu. Et en outre pour certaines causes à ce mou- » vants ordonne que, avant de bailler les points pour lesdites » disputalions publiques, ceux qui voudront répondre seront » tenus lire en la prochaine dispute qui commencera à la fête » St-Jean prochaine (1). »
En vertu de cet arrêt, la régence de Massabrat dut être donnée à suite d'une dispute, dans la forme réglée par l'arrêt de règlement du 48 mars 1543 (2). Or, voici les dispositions de cet arrêt de règlement prononcé au sujet de la dispute de la régence devenue vacante par la nomination d'Arnaud Ferrier, le maître de Gujas, aune charge de conseiller au Parlement.
« La Cour a ordonné et ordonne qu'avant de procéder
> à l'élection de ladite régence et autres qui vacqueront es
> dites Facultés, ceux qui voudront prétendre à l'état de pro- » motion d'i-celles régences seront tenus, après la vacation » d'i-celles suivant aussi et déclarant autre arrêt prononcé » le dixième jour de janvier 1545, faire répétition et dispu- » talion es écoles publiques, par trois jours sur la loi ou » chapitre que par le chancelier de l'Université et commis- » saires, qui à ce par la Cour seront députés, leur sera à » chacun et particulièrement assigné; et dans le temps que » par i-ceux chancelier et commissaires sera préfix et or- » donné. — Etseront les conclusions publiées huit jours
> auparavant de la répétition et disputation susdite à laquelle » seront présents et assistants trais à quatre des conseillers de » la cour qui à ce seront commis et députés, ensemble les
(1) Arrêt inédit que M. Pelleport, conservateur de là bibliothèque du palais de la Cour et des archives du Parlement, a bien voulu nous communiquer. (-2) Il y a erreur de date ; l'arrêt est du 15 mars 1545.
* régents desdites facultés de droit canon et civil, lesquels » régents et autres docteurs licenciés et bacheliers et écoliers » seront admis et discrètement ouïs en leurs argumentations > et disputations parachevées, sera par lesdits docteurs et » régents d'i-celle Université en la présence et assistance des- » dits commissaires, procédé à l'élection d'i-celui des dispu-
* tants et répondants trouvé le plus excellent en savoir, i fécondité et subtilité des interprètes, et qui soit de bonnes
* mœurs et honnête conversation, etc. »
C'était donc sous l'autorité du Parlement que s'opérait la nomination aux régences devenues vacantes ; c'était lui qui en vertu de son droit de juridiction souveraine statuait sur tous les incidents, et par le ministère de ses commissaires chargés de donner les points (ou matières) aux répondants, d'assister aux disputes et à l'élection, exerçait la plus haute influence sur cette élection.
Les députés du Parlement assistaient à la dispute, mais ils n'avaient pas droit de suffrage. Les juges qui avaient droit de suffrage étaient tous les docteurs régents de l'Université , auxquels on adjoignait, sous le nom de conseillers de l'Université, quatre écoliers qui devaient être bacheliers, dont deux élus par les collégiens et les deux autres par l'Université ellemême (1).
(1) Ces usages dérivant des pins anciens statuts sont confirmés par deux arrêts du Parlement de Toulouse, de 1470 et de 1474 , dont nous avons trouvé le texte dans un manuscrit du XVI* siècle, faisant partie des archives de notre Faculté de Droit. Ce manuscrit est le seul de ses titres anciens qu'elle possède ; il est intitulé : Statuta UniverritatU Tolosanœ.
Les mêmes usages étaient encore en vigueur en 1667, comme on peut le voir par le rapport que rédigèrent la même année MM. de Bezons, intendant du Languedoc, et d'Anglures de Bourlemont, archevêque de Toulouse, eu vertu d'une délégation du Roi, pour constater l'ancien état et l'état présent de l'Université et proposer les réformes dont elle était susceptible. Ce manuscrit est déposé à la bibliothèque du clergé, n* 93 109. Il faisait partie de la collection dont M. l'abbé d'Hélyot a gratifié la bibliothèque.
D'après les arrêts du Parlement précités, les quatre écoliers étaient nommés conseillers par l'Université ; mais d'après le rapport des commissaires 4e 1607 qui paraissent s'occuper spécialement de ces conseillers, en ce qui concerne les disputes, deux étaient nommés par les collégiens.
La dispute de la régence vacante par la renonciation de Massabrat ne s'ouvrit pas à l'époque fixée par l'arrêt du 21 juin 1553, puisque ce ne fut que par arrêt du 29 mars 1554 que le Parlement arrêta la liste des répondants qui sont au nombre de cinq, savoir : i° Martin Rossel ; 2* Etienne Forcadel; 3® Jacques Cujas; 4» Pomisson; 5° Decosta. Le même arrêt ordonne que les points leur seront baillés
par les commissaires à ce députés en exécution des
précédents arrêts de règlement.
Sans examiner pour le moment ce qui se passa après cet arrêt, nous constatons comme un fait reconnu par tous ceux qui ont écrit sur la question et par M. Berryat-St-Prix luimême, qui seul résume tous nos adversaires, que dans l'automne de l'année 4554, Cujas enseignait à l'Université de Cahors, où il avait été appelé, et que dans les derniers jours de cette même année il était docteur régent à l'Université de Bourges, où il s'était rendu sur l'invitation de L'Hôpital, chancelier de Marguerite de France.
Thaumas de la Thaumassière,qui a écrit,dans le XVII* siècle, l'histoire du Berry et donné la liste de tous les docteurs régents de l'Université de Bourges, dont il fait la biographie sommaire, inscrit Cujas sous l'année 1554. M. Berryat- St-Prix conteste, il est vrai, cette date qui serait peu vraisemblable si le premier jour de l'an avait alors été fixé, comme aujourd'hui, au premier janvier. On concevrait assez difficilement, en effet, bien que la chose ne fût pas pourtant impossible, que dans l'espace de deux mois environ Cujas eût enseigné à Cahors et fût installé à Bourges. Mais l'année ne commençait alors que le lendemain de Pâques; on peut donc très bien concilier le départ de Cujas en octobre ou novembre 1554, et son installation à Bourges avant la fin de cette même année (i). M. Berryat-St-Prix , invoquant une lettre de L'Hôpital écrite au conseil municipal de la ville de Bourges, transporte dans le courant de 1555 l'arrivée de Cujas dans
(1) Celte explication judicieuse est de M. Jammcs. Di&serl., page 10.
cette ville ; mais cette différence dans les dates n'est d'aucune importance, comme on le verra bientôt.
D'un autre côté, il est tout aussi certain qu'Etienne Forcadel ne fut élu docteur régent à l'Université de Toulouse, en remplacement de Massabrat, qu'en 1556. MM. d'Hélyot et Jammes fixaient cette installation au 7 septembre ; mais ici encore, M. Berryat-St-Prix conteste, et il veut que ce soit le 9 février de la même année. Nous verrons également que cette seconde dissidence est tout aussi indifférente que la première.
Constatons nettement, pour n'y pas revenir, ce fait capital que Forcadel ne fut élu à Toulouse que longtemps après le départ définitif de Cujas..., en empruntant le langage même de M. Berryat-St-Prix... «r L'espèce d'abdication de leur
> patrie à laquelle leurs dédains (il parle des juges de la
> dispute) pouvaient entraîner le disciple d'Arnaud Ferrier
> (Cujas) ne les toucha point ; et deux ans après que Cujas
> eût quitté sa ville natale (novembre 1554) pour n'y jamais
> plus rentrer 9 ils installèrent (9 février 1556) dans la chaire
> qu'il avait sollicitée Etienne Forcadel, que Bodin avait i ouvertement favorisé (1). »
Cujas mourut à Bourges dans la soixante-huitième année de son âge, le k octobre 1590. Le premier qui ait écrit son éloge est Papyrc-Masson, avocat au Parlement de Paris. Dans cet éloge qui suivit de fort près la mort de Cujas, se trouve la première édition de cette assertion que, dans la dispute de la régence dont nous avons parlé, Forcadel avait été indignement préféré à Cujas. Cette assertion est formulée dans les termes suivants, dont on remarquera l'inconvenance : verum malo quodam Tectosagum ingenioactidit, ut ibi inpetitione cathedrœ repulsam pateretur ; prœlato Midœ auribus ApoUini Marsya, id esty Slephano Forcatulo, Biierensi, homine insulso , ad docendum minus idoneo ; quœ prima ei ac prœcipua relin-
il) Vie de Cujas, Histoire du Droit Romain.
quendœ patriœ, ut ingrate, causa ftrit, Cadurcumque tnigrandi, mox Biturigas (1).
L'accusation, comme on le voit, est articulée d'une manière aussi nette qu'indécente, c Un insensé, Etienne For cadel, a obtenu la chaire au préjudice de Gujas ; c'est Midas qui a conquis la palme d'Apollon. Cette injustice a été la cause première et principale qui a déterminé Cujas à déserter Toulouse, son ingrate patrie, et à se rendre à Cahors, pour aller bientôt après à Bourges .»
Scévole-Ste-Marthe, qui était à la fin du XVI« siècle trésorier de France dans la généralité de Poitiers, reproduisit bientôt après la même imputation en des termes identiques. Il dit dans son éloge de Cujas : « Tolosa ingrata patria, quœ » ad exorientem alumni lucem caligans, eum postulato cathe- » drœ honore turpissime repulerat (2). *
Pancirolle, auteur étranger, accepta avec la même confiance le témoignage de Masson.
La ville dé Toulouse, qui avait la conscience de tout ce qu'il y avait d'atroce dans cette calomnie, puisqu'elle possédait dans les registres du Parlement et de l'Université la preuve de la fausseté des imputations dirigées contre elle, dédaigna bien longtemps d'y répondre. Toutefois, en 1672 ou 4673, Bernard Médon, chargé d'écrire la vie de Guillaume Maran, docteur-régent de l'Université, pour la joindre aux œuvres de ce jurisconsulte, saisit cette occasion pour donner aux griefs articulés par Papyre Masson un démenti formel ; et parmi les preuves qu'il lui opposa, la principale était prise de ce que, d'après les registres de l'Université, Cujas était absent de Toulouse à l'époque où eut lieu la dispute de la chaire adjugée à Forcadel, et de ce qu'il était par cela même physiquement impossible qu'il eût pris part à la dispute. Doujat répéta bientôt après la même protestation.
Aussi, lorsque la ville de Toulouse inaugura le buste de
(1) Œuvres de Cujas, cdit. Fabrot, 1, 7.
(2) Eloges, lib. IV, Jac. Cujas, page 109.
Gujas, qu'elle plaça dans la galerie de son Hôtel-de-Ville, elle inscrivit sous ce buste cette épigraphe, destinée à exprimer son culte pour lui et à protester en même temps contre les calomnies de Papyre Massoii et de ses adeptes :
JacobUs Cujacius , eujus nomen plus fondis complecUtur quam quctlibet oratio pot est,
Âb Academia Tolosana numquam repulsam passus ; Quod monitos jubeo quos Papyrii
Massonis aut aliorum ab eo derivata calumnia in hanc sententiam ttaxerit ;
Sciantque omnes urbem nottram bonis et litteratis viris semper favisse.
Cependant les encyclopédistes, les auteurs de biographies des hommes illustres, les faiseurs de dictionnaires crurent devoir accueillir assez généralement et sans bénéfice d'inventaire, selon l'usage, les traditions qui leur vinrent des premiers biographes de Cujas. Il ne faut donc pas s'étonner si, vers la fin du dernier siècle, Toulouse crut devoir faire entendre de nouvelles et de plus énergiques protestations.
Cette ville comptait, à cette époque, au nombre de ses citoyen s, un prêtre dont le nom sera à jamais environné parmi nous de la vénération et de la reconnaissance publiques. Ce prêtre, c'était M. l'abbé d'Hélyot, savant modeste que des études consciencieuses appellèrent à la chaire des libertés de l'église gallicane, à la Faculté de théologie, et bientôt après à une place à l'Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres. Constamment animé des idées les plus généreuses, il légua tous ses biens aux pauvres, et sa bibliothèque de 15000 volumes à la Bibliothèque du clergé. Passionné pour la vérité, plein de dévouement et d'affection pour son pays, M. l'abbé d'Hélyot avait consacré une partie de ses veilles à des recherches scientifiques sur les origines de sa ville natale, sur les plus anciennes traditions de ses gloires et de ses illustrations. — Appelé ainsi par la nature même de ses travaux à mettre en relief le nom des hommes dont
Toulouse retirait le plus d'honneur, il dut s'occuper d'une manière spéciale de Cujas, de son histoire, et là, rencontrant les récits injurieux et mensongers que les écrivains du XVIe siècle avaient mis en circulation, il s'indigna profondément et voulut aussitôt venger sa patrie de la tache que l'on s'obstînait à faire peser sur elle. Il composa à cet effet une dissertation qu'il lut à l'Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, le 10 janvier 1771. Elle porte pour titre : Réfutation du préjugé littéraire qui impute à Toulouse d'avoir donné à Forcadel la préférence sur Cujas, dans la nomination à une chaire de droit civil, et fait partie du tome Ier des œuvres de cette Académie, qui furent publiées en 1782. Plus tard, c'est-à-dire en 1807, MM. Jammes, directeur de l'Ecole spéciale de droit de Toulouse, et Poitevin, des Jeux-Floraux, ont écrit, de leur côté, des dissertations dans le même sens.
Dans un sens tout contraire , M. Berryat- Saint-Prix consacre la dissertation dont nous avons parlé , à combattre vivement les dénégations des Toulousains formulées par MM. d'Hélyot, Poitevin et Jammes, et il y arrive à cette conséquence que rien n'est plus solidement établi que l'affront qu'éprouva Cujas dans le refus de la régence à laquelle il aspirait.
Il invoque une série d'arguments que nous examinerons plus tard, et en conclut que Cujas *ne fut pas simplement » négligé, mais qu'il éprouva un échec humiliant. Quelles » en furent la nature et les circonstances ? C'est ce qu'aucun
» document ne nous indique on est réduit sur ce point à
» former de pures conjectures et nous allons, mais avec
» défiance, proposer* les nôtres. Nous croyons d'abord » certain, d'après ce que nous avons dit des manœuvres de » Bodin, qu'il y eut plusieurs épreuves du concours pendant » l'été de 1554. » Puis M. Berryat ajoute : «D'après ces » diverses remarques , nous serions porté à présumer que » pendant quelques-unes des séances du concours qui » auraient eu lieu pendant l'été de 1554 les juges,
> mus par les intrigues de Bodin, ou contrariés par les i signes désapprobatifs de ses partisans, manifestèrent assez i clairement leur opinion pour que Cujas ne pût douter qu'il
> échouerait, et qu'en conséquence il se décidât à aban-
> donner le concours et accepter la chaire qu'on lui offrait » àCahors.
» Quoi qu'il en soit, que les choses se soient passées de s cette façon ou de tout autre, il faut nécessairement
> supposer l'emploi d'une intrigue bien puissante ou bien j adroite pour qu'on ait pu se décider à écarter Cujas et à
* placer au bout de peu de temps dans la chaire qu'il pos-
> tulait, un homme qui, sous aucun rapport, ne pouvait lui
* être comparé (4). >
M. Berryat-Saint-Prix ne peut expliquer le départ de Cujas pour Cahors que par « l'échec humiliant qu'il a subi. Dès
> que Cujas abandonna pour toujours Toulouse, sept mois » après l'ouverture du concours (2), et alla prendre une ï chaire à Cahors, il est bien évident qu'il avait au moins de
> fortes raisons de craindre un revers, car eût-il légèrement » renoncé à sa patrie , à ses propriétés, à sa famille et à
> ses amis, à une académie florissante, pour aller à Cahors, i qui ne possédait aucun établissement qui pût être comparé » à ceux de Toulouse?
» Toutefois, l'auteur déclare s'écarter du jugement trop
> rigoureux porté par ses devanciers, en ce qu'il fait peser » sur la ville de Toulouse en masse un reproche que méri-
> tèrent seulement les personnages qui prirent part aux
* intrigues par lesquelles Cujas fut écarté et dont la ville put
> être fort innocente (3). »
Ainsi, retenons-le bien, ce n'est plus Cujas qui est repoussé par un jugement formel, après avoir subi jusqu'au bout les
(1) Dissertation, pages 508 et 509.
(3) Ces expressions sont' inexactes ; il faut dire : sept mois après l'arrêt qui ordonna Vourerlure.
(3) Dissertation, page 511.
épreuves de la dispute, postulalo honore calhedœ turpiler repulsam passas y nous n'avons plus à combattre ces assertions primitives de la calomnie ; c'est Cujas qui a pris part à quelques épreuves, dans l'été de 1554, et qui, ayant reconnu à la physionomie des juges, mus par les intrigues de Bodin ou entraînés par les signes désapprobatifs de ses partisans, qu'il échouerait, prit le parti de se retirer et d'accepter une chaire à Cahors.
L'exclusion de Cujas n'est plus le résultat d'un jugement; elle n'est plus formelle. . . il ne s'agit plus que d'une exclusion tacite, d'un désistement forcé de Cujas.
Vous affirmez donc l'échec, sans en connaître les circonstances ! Vous êtes porté seulement à les présumer ; car vous
ne les présumez même pas ! Vous avez de fortes raisons
de croire ! Ce que vous savez bien, ce dont vous êtes bien
sûr, c'est que Cujas a éprouvé une criante injustice ; mais quand on vous demande quel en est le caractère, quelles en sont les circonstances, vous ne pouvez répondre que par de pures conjectures... et ces conjectures, vous ne les produisez qu'avec défiance.
Réduite à ces termes, l'imputation contre laquelle Toulouse a protesté était assurément ruinée d'avance ; mais voici venir un document nouveau qui lui porte le dernier coup et vient détruire toutes les présomptions vers lesquelles incline M. Berryat-Saint-Prix. Il consiste, ainsi que nous l'avons déjà annoncé, en un discours prononcé le 4 juillet 1598, dans une assemblée du Conseil général de la ville de Toulouse, par M. Cabot, docteur régent et recteur de l'Université de Toulouse. Ce discours, qui est inscrit tout entier dans le procès-verbal de la séance, prouve que si Cujas a quitté Toulouse, c'est parce que les régences de son Université n'étaient pas suffisamment gagées. Voici le texte du procès-verbal et du discours que j'ai, sur l'indication de H. Belhomme, copiés moi-même et littéralement sur les registres des archives de l'Hôtel-de-Ville de Toulouse, registres qui sont en très bon état de conservation : « Libre XI, Des délibérations des con-
seUs, tant générales que particulières, arrêtées en la maisonde-ville de Tolose, en l'an mil nonante-huit.
< Du quatrième juillet mil nonante-huit, dans le grand
> consistoire de la maison-de-ville, pardevant tous MM. les » capitouls. »
Etaient, d'après les mêmes registres, capitouls pour cette année: 4° Pierre Andrieu, docteur et avocat en la Cour; 2° Jean de Ferrières, docteur et avocat en la Cour ; 3° François Touzin ; 4° Jean Massourié, bourgeois ; 5° Augustin de Cabanac, docteur et avocat en la Cour ; 6° Jean de Garra, bourgeois ; 7° Michel Grégoire, docteur et avocat en la Cour ; 8° Louis de Souilhac, procureur au sénéchal.
< Assemblé le conseil général de ladite ville , auquel
* étaient présents messires de Lestang, président ; d'Assesat,
* Sabatier, Caumels, conseillers en la Cour; de Saint-Félix, » advocat et procureur en icelle; de Cavy, juge mage;
* Vedely, Cadan et Cabot, docteurs régents, et plusieurs
> autres bourgeois et notables, desquels les noms sont ici-bas » écrits.
i Par M. Cabanac, capitoul, ont été proposés trois points : » Le premier est relatif à un emprunt fait par le roi à la ville, d'une somme de quinze mille écus, à titre de subvention pour les frais du siège d'Amiens. M. Cabanac propose à l'assemblée de délibérer qu'à cause de la disette des grains et du grand nombre de pauvres que la ville est obligée de nourrir et d'entretenir, Sa Majesté sera suppliée de remettre
ladite somme de quinze mille écus Le second point a
trait à une imposition extraordinaire de 354 écus, qui aurait été frappée sur la ville par les états-généraux convoqués à Roan. Cette cotisation étant contraire aux immunités et privilèges de la ville, le capitoul propose de délibérer que la somme sera refusée ; que le syndic de la ville s'opposerait à ces fins et présenterait requête à la Cour. Puis, M. Cabanac expose le troisième point en ces termes : c A ^sté feiste verbalement une requeste par MM. les
> docteurs régents, professeurs en droit civil et canon, en
» l'Université de ceste ville, disant qu'ils n'ont aucung estât
» assuré de leurs gaiges comme par toutes les autres villes
» de ce royaume, esquelles il y a Université, mesmes à
» Bourges, Orléans, Angers, Poytiers, ils leur ont depuis
» naguières assignés de gaiges sur ladite ville et pays; et
» fraîchement en l'Université de Montpellier on leur a assi-
» gnés deux soulz sur le sel ; dailleurs qu'il est raisonnable
» puisque la ville et le pays resouevent un très grand profict
» dicelle que eux qui en sont cause soient salariés du pays
» et de la ville et que les gaiges faicts par le roi Charles
y* nufviesme sont réduits à rien sy que quant il y a quelque
» régence vaquante quicelle demeure quatre ou cinq années
» vaquantes, sans que personne se présente pour les disputer
» de sorte qu'ung chacun peut juger comme ladicte Université
» s'en va du tout en décadence et cest à cause du peu de gaiges
» qu'ils ont que l'occasion qu'ils les auraient requis leur
» vouloir iceux augmenter et leur en faire certain estât
» assuré ; et parce que en ce faict il est question d'augmen-
» tation de gaiges qui ne peut estre faicte par lesdicts sieurs
» ni mesme par le conseil des bourgeois ne pouvant aug-
» menter les gaiges des officiers de séant sans un conseil
j> général ils l'auraient voulu faire entendre à ceux pour y
» estre délibéré. Je pense qu'il y a en effet deux choses
» remarquables : L'une la Cour du parlement de Tholose,
» que, bien qu'elle soit la seconde de France, néanmoings
» pour les doctes personnages desquels elle est composée,
» a obtenu le titre de la première du royaume ; l'autre PUni-
» versité qui est non seulement fameuse et renommée en ce
» royaume, mais en toute l'Europe par dessus les autres
» pour les doctes hommes et scavants qui en sont sourtis ;
» que à présent elle ne pourra longtemps subsister sans
* ladite augmentation, ce qui serait une grande perte, non-
» seulement de cette ville, mais de tout le pays ; c'est pour-
» quoi il plaira au conseil y vouloir délibérer après avoir
» entendu lesdicts docteurs régents, assistant audict conseil
» à cest effet.
» Et après avoir été dit par M. Cabot, un desdicts docteurs régents et recteur de l'Université, que le bien et assurance de l'Estat gît principalement en la conservation des Universités, lesquelles sont les séminaires des grands et doctes personnages qui sont promeus aux principales charges de ce royaume et particulièrement que l'Université de Tholose a été toujours par ci- devant la première de l'Europe, ceux qui admènent ce proffict soient renommés par-dessus les autres pour les hommes doctes et savants qui sont sortis d'elle. Qu'à présent un chacun juge à l'œuil la décadence et la ruine d'icelle; les régences demeurant vacquantes quatre ou cinq années, sans que personne se présente pour les disputer ou apparaisse digne pour les accepter et sans encore qu'on voye autour de la jeunesse ce former à s'en rendre quelque jour digne d'où il advient que l'on est constraint d'emprunter des docteurs régents aux autres Universités où anciennement les autres en venaient quérir en elle ; et quant aux docteurs régents qui restent du présent, que plusieurs d'iceux, pour entretenir leur famille, sont contraints de s'occuper aux affaires et procès qui est qu'il ne s'acquittent si diligemment de leurs charges qu'ils debvraient ; que tout n'advient si non à faulte qu'il n'y a point de gaiges bien assignés pour les docteurs régents en droict pour lesquels il parle comme étant ceux qui font valoir l'Université et qui soutiennent les faits d'icelle; que l'établissement des gaiges fait par le roi Charles neufvième (1) est réduit à rien, Messeigneurs les archevesques, evesques et preslats de ce ressort sur lesquels ils sont assignés, plaidant tous les jours pour leurs taxes et obtenant avocations au Conseil-d'Estat, comme fraîchement monseigneur l'évesque de Castres leur aurait donné assignation audict conseil (2) ; et quant aux mil livres sur
(1) Nous rapporterons plus bas les lettres patentes de ce Prince relatives à établissement de ces gages.
(2) Cet évéque était Jean de Fossé. Il avait été taxé pour sa part à 40 livres par an ; il refusa constamment de les payer. Il laissa saisir ses cbfc-
» les csmandes et confiscations, sont à en recevoir le premier
» denier et de même la créance de deux deniers sur le sel
* sur laquelle ils étaient assignés de douze cents livres, se » trouve avoir été incorporée pendant les troubles en tous » les greniers. De cette charge, comme il apprit par la res- » ponce qu'en ont faicte depuis deux mois MM. les trésoriers
* généraux de Fiance, du bureau de Montpellier, transféré » à Béziers, sur la requeste qui leur fut présentée par le » scindic de l'Université, pour le payement du courant de » ladicte somme de doutze cents livres, et arrérages d'icelles ; » qu'en toutes les Universités non-seulement étrangères, mais » de ce royaume, comme à Bourges, Orléans, Angers, Poy-
* tiers, Bordeaux, Caors, il y a gaiges assignés sur la ville et » sur le pays aux docteurs régents d'icelle, et mesme à Caen
* en Normandie, qui est une Université de peu de renom ; et » quant à celles de cette province, l'Université de Montpellier » aurait fraîchement obtenu deux sols sur le sel, et les col-
* lèges de Béziers et de Nismes repcoivent aussi presque » pareilles libéralités qui sont assignées par le pays ; qu'il » est raisonnable, puisque la ville et le pays repcoivent un » profict très grand de l'Université, que ceux qui ad mènent » ce profict soient estipandés et salariés du pays et de la » ville; qu'il ne tient qu'à quinze ou seize cents escutsqui » est peu, veu le proffict qui revient à la ville de cent ou » deux cent mille escuts chaque an par le moyen d'icelle ; > qu'un grand cartier de la ville demeurerait désert sans
vaux, forma opposition à la saisie et porta son opposition an Parlement. Il en fut débouté par arrêt du 26 janvier 1598. Le 20 juin de la même année, il présenta au conseil la requête en évocation dont parle le recteur Cabot. — Sur cette requête il intervint le 22 mars 1599, un arrêté du Roi en son conseil qui renvoya le procès et les parties devant le Parlement de Tolose. En vertu du renvoi, le Parlement rendit le 2 juin 1601 un nouvel arrêt par lequel il condamna de plus fort l'évéque à payer la rente. Une expédition imprimée des diverses décisions dont nous venons de parler se trouve annexée au manuscrit précité de la Bibliothèque du clergé.
L'évéque de Castres ne fut pas le seul qui se montra récalcitrant ; les évêques d'Alby et de Rieux imitèrent plus tard son exemple, comme on peut le voir dans les mêmes expéditions prémentionnées.
elle, lequel, à cause d'icelle, contribent aux charges de la ville ; qu'il adviendra que l'Université se perdant comme elle ne peut longtemps subsister, les habitants de cette ville seront contraints d'envoyer leurs enfants estudîer aux autres Universités, et par ainsi outre cette incomodité qui n'est pas petite , il adviendra aussi que les autres villes de ce royaume doneront loi à cette ville, lesquelles le repçoivaient d'elle ; que le moyen de pourvoir aux récepteurs de bonnes lettres pour les jeunes enfants se perdra pareillement ; qu'on se ressovienne que deux des premiers hommes de ce temps faisant profession de droit, MM** Cujas et Grégoire, enfants de celte ville, ne se sont arrestés en celle Université pour le peu d'émoluments, et que l'un d'eux y étant régent, la quitta pour aller au Pont-à- Mousson, Université de nouveau fondée par le duc de Lorraine, où il avait mil escuts de gaiges; que c'est principalement l'intérêt de la ville ; que quant à ceux qui sont docteurs régents, ils n'y ont intérêt que pour le temps qu'ils demeureront en charge, laquelle ils quitteront quand il leur plaira ; mais que la ville y a notable intérest pour le présent et pour r advenir, d'autant qu'il est sur qu'anciennement Thoulouse a été dicte Palladia à cause de l'exercice des bonnes lettres et sciences qui y estaient ; que c'est à ceux qui ont maintenant l'administration de la ville de lui maintenir cet honeur; qu'il n'y a autre moyen que celui qu'il leur a ouvert , d'autant que quand on verra des gaiges bien assignés la jeunesse s'efforcera d'estudier pour parvenir à telles charges, lequel moyen il a estimé estre de sa charge de leur ouvrir requérant un prompt remède et estant notoire que les, gens plus sages est prévoyants ont jugée s'approcher peu à peu la ruine de cette Université. » Et retirés lesdits Vedelly Cadan et Cabot et les opinions
» demandées ;
Sur les deux premiers points les propositions du capitoul
Cabanac sont adoptées.
» Sur le troisième point a été arresté qu'il n'y a lieu par
» le présent cTaumantation des gaiges demandés par lesdits
* docteurs régents, mais qu'attendu que ce fait ne concerne » pas seulement ladite ville mais généralement tous les pays » de Languedoc se pourvoiront par requeste ou autrement » aux premiers états-généraux qui se tiendront, laquelle » sera assistée des députés de cette ville néanmoins que les » cahiers d'i-ceux seront chargés en tant que de besoin » d'en poursuivre l'aumantation et le payement de ce qui » peut leur estre deue par le pays. »
Il était important de savoir si en exécution de cette délibération l'Université avait porté ses réclamations devant les états-généraux. Nous avons à ce sujet prié H. Belhomme de faire des recherches qui ont produit tous les résultats qu'on devait en attendre.
Voici , en effet r ce qu'on lit dans le procès-verbal des délibérations des Etats réunis, en 1598, à Pézénas (1) :
c Sur la remonstrance faite par H. Cabot, docteur régent
> en l'université de Toulouse , du peu de moiens que les » docteurs régens tant en droit canon que civil de ladite » université ont pour leur salaire et entretien estant les assi- » gnations qu'on aurait constituées pour leur paiement tou-
> tes altérées, attendu le grand profit qui advient non-seu- » lement audit pais mais à tout le royaume de la dicte » université qui autrefois a esté des plus fameuses et fleu- » rissantes de l'Europe, et qui est à craindre que, s'il n'y est
* proveu, les régens et professeurs de la dicte université » seront contraincts de quitter leurs charges et fonctions.
* Resté arresté que faisant le département de la crue ordi- » naire pour les collèges dudict païs il sera par les Estats » proveu aux justes remonstrances dudict Cabot au con- » lentement de ladicte université, à la charge que les doc- » leurs régents estant en i-celle seront priez de la part des
> Estats de vacquer plus assiduement et diligemment en » leurs charges et faire que par leurs diligences ladicte uni-
(1) Fol. 29.
» versité puisse estre remise en son premier lustre et splen- » deur.
Les demandes de l'Université furent donc accueillies ; et dans les procès-verbaux des délibérations des Etats assemblés en 1599, à Carcassonne, on lit ce qui suit (1) :
c M. Cabot l'ung des r gens de l'université de Toulouse a
* esté ouy dans les estats et i-ceux remercie de ce qu'a esté » accordé vingt-deux deniers pour les gaiges des docteurs
> régents de la dicte Université en toutes les facultés par la » distribution qu'a esté faicte sur le département de la crue » de six sols accordés pour les Universités et Collèges priant
> les Estats de croire qu'ils apporteront tout ce que sera en » eux pour s'acquitter de leurs charges et rendre les esco- » liers assidus aux lectures. Sur quoy les estats l'ont exorté » d'y apporter tout ce qui est de leur debvoir tant pour » l'instruction des escoliers que pour les destourner des
* desbauches et a esté arresté que la Cour du Parlement » sera suppliez d'y prouvoir par son autorité et MM. les
> capitouls de Tholouse ont esté aussi priez d'y prendre » garde, visiter souvent la dicte université des estudes, admoi nester chascun an les docteurs regens d'estre assidus à » leurs charges et chascun an devant aux estats en faire le » rapport à l'assemblée. »
Tel est le discours prononcé le 4 juillet 1598 par le recteur de l'Université Cabot ; tels sont les résultats qu'il produisit.
Nous connaissons donc maintenant la véritable cause du départ de Cujas pour Cahors, en 1554. S'il ne s'est pas arresté en celte université, c'est pour le peu d'émoluments.
Il n'y a plus à opter maintenant entre des conjectures plus ou moins spécieuses, entre des versions plus ou moins vraisemblables ; le voile est déchiré, la vérité brille de tout son éclat. M. d'Hélyot estimait que les intrigues de Rossel ayant empêché l'ouverture de la dispute, Cujas avait profité des
(1) Fol. 108.
offres de la ville de Cahors ; selon M. Jammes (1), il avait dû être naturellement séduit par l'avantage qu'il trouvait à occuper, sans concours, à Cahors et à Bourges, des régences qu'il ne pouvait obtenir à Toulouse que par la dispute. Ils se sont trompés l'un et l'autre, sinon sur le fond même de leurs opinions, qui sont au contraire définitivement et irrévocablement établies, du moins sur les motifs de la migration de Gujas à Cahors et à Bourges. Mais ce qu'il importe le plus de constater, c'est que le discours du recteur a conconfondu les calomnies de Papyre-Masson et de ses adeptes. En effet, s'il était vrai, comme ils le disent, comme récrivait encore M. Berryat-Saint-Prix , en 1820, que Cujas n'avait quitté Toulouse que par suite de Y échec humiliant qu'il y aurait éprouvé après avoir pris part à quelques épreuves de la dispute dans Pété de 4554 , le recteur Cabot aurait-il osé dire que s'il ne s'était arresté en cette université c'était pour le peu d'émoluments... ?Ces deux causes sont manifestement exclusives Tune de l'autre.
D'un autre côté, voudrait-on élever le moindre doute sur la vérité et sur la sincérité des paroles du recteur? Voyez comme tontes les circonstances s'enchaînent pour démontrer qu'il n'a pas pu se tromper lui-même et qu'il n'a voulu ni pu tromper les autres ! La qualité en laquelle il prononce son discours, l'époque à laquelle il le prononce, la confiance avec laquelle il parle, les faits qu'il précise, l'assemblée qui l'écoute, le but et l'ensemble de son discours, tout concourt à porter dans l'esprit la conviction la plus profonde.
La qualité en laquelle il parle. Il est revêtu d'un caractère officiel ; il vient au nom de la Faculté de droit plaider sa cause et ses intérêts, supplier la ville de lui accorder une augmentation de gages ou d'émoluments, la conjurer de ne pas laisser plus longtemps tomber en ruines cette institution naguère si florissante, et qu'elle devait considérer ^ bon droit comme un des plus beaux diamants de sa couronne.
(1) Nous ne parlons pas de la dissertation de M. Poitevin, car nous n'avous pu nous la procurer.
Recteur de l'université, régent de droit civil à la Faculté de droit , il a nécessairement une connaissance parfaite et personnelle de tout ce qui s'est passé au sujet de la dispute de la régence que Forcadel avait obtenue ; les registres sont tous les jours sous sa main ; il est impossible qu'il se trompe. Si Cujas a été indignement sacrifié en 1554, il est impossible qu'il l'ignore. Son discours à été d'ailleurs, selon toutes les vraisemblances, délibéré par la Faculté, et chacune de ses paroles est l'expression des vœux et de l'opinion de la compagnie tout entière ; on voit qu'il est assisté de deux régents comme lui , Vedelly et Cadan.
L'époque à laquelle le discours a été prononcé. — C'est le 4 juillet 1598, huit ans seulement après la mort de Cujas, quarante- quatre ans après l'échec prétendu. Le nom de Cujas est dans toutes les bouches , son souvenir est dans tous les esprits et dans tous les coeurs ; partout il a reçu les honneurs de l'apothéose, à Toulouse surtout, sa ville natale, si fière de le compter au nombre de ses enfants, qui a si vivement regretté son absence, qui n'a jamais cessé de le rappeler depuis son départ, qui a suivi avec un intérêt plein d'orgueil toutes les phases de sa vie, et a pris la part la plus active à toutes ses douleurs comme à toutes ses gloires.
La confiance avec laquelle il parle. — Cabot sait bien que Cujas est présent à tous les esprits , qu'il s'adresse à ses contemporains (4), à des personnes qui l'ont connu , fréquenté, et qui connaissent tout ce qui s'est passé en 1554, le motif réel qui lui a fait abandonner Toulouse, et voilà pourquoi , notez-le bien , il fait un appel aux souvenirs de l'assemblée : Qu'on se ressovienne , dit-il , que deux des premiers hommes de l'époque, Cujas, etc.
Il prend donc l'assemblée à témoin de ses paroles ; eût-il
(1) Les hommes âgés de 20 ans à l'époque de la prétendue dispute n'en avaient quo 64 quand le discours de Cabot fut prononcé... Ils se rappelaient donc parfaitement tout ce qui s'était passé... à l'époque du départ de Cujas pour Cahors.
osé le faire si la cause véritable du départ de Cujas n'eût pas été notoire?
Les faits qu'il précise. — Ce n'est pas seulement Cujas que le peu d'émoluments attachés aux régences a déterminé à quitter Toulouse ; Pierre Grégoire a fait comme lui , et cela est arrivé en 1584 ou 1582 ; car nous trouvons dans les registres du Parlement un arrêt du 26 novembre 1589 qui , vu la rareté à cette époque des hommes dignes d'enseigner, charge H. de Lacoste, conseiller en la Cour, d'occuper provisoirement la régence que la démission de Grégoire a laissée vacante ; et l'arrêt constate explicitement qu'il s'est démis pour aller occuper une régence en Lorraine (1). Si le fait est incontestable en ce qui concerne Grégoire, comment donc serait-il douteux à l'égard de Cujas? comment Cabot aurait-il ainsi lié ces deux noms et lès aurait-il produits tous deux à titre d'exemple, si le départ de Grégoire et de Cujas avait été causé par des motifs si dissemblables?
L'assemblée devant laquelle Cabot a parlé. — Ce n'est pas devant le conseil ordinaire de la ville , mais bien dans un conseil-général ; et dans ce conseil qui vois-je? un grand nombre de notables et de bourgeois, tous les capitouls de l'année, et parmi ces capitouls je compte cinq docteurs et avocats au parlement, tous habitués par leur profession même à suivre le mouvement des événements universitaires;
(1) Arrêt inédit. Nous l'avons vérifié sur les registres.
Voici un extrait de cet arrêt du lundi 26 novembre 1582.
« Cejourd'hui délibérant sur ce qui est remontré par le sieur Durant! pre- » mier président comme en ce parlement passé, étant la Cour avertie par les » gens de l'Université de Toulouse qu'une des régences de la Faculté de » droit canon en i-celle, que ci-devant a été tenue par M. Grégoire avant » d'être déclarée vacante par la démission d'i-celui Grégoire, ayant accepté » autre régence au pays de Lorraine... A cette cause et pour la rareté des » personnes dignes d'être employées aux régences de ladite Université laqueUe » à cause des troubles était devenue en quelque décadence, ne se pouvait » remettre s'il n'y avait régents de réputation et de savoir éminent, la Cour » ayant entendu que M. Gibert de Lacoste conseiller en cette Cour etc ».
Pour à ce pourvoir et remettre en ladite Université en sa splendeur , etc.
et j'y distingue encore Jean de Ferriéres, descendant d'une longue lignée de jurisconsultes, habile jurisconsulte luimême. Là siègent quatre membres du Parlement, et parmi ces membres je rencontre le président de Lestang, l'un des magistrats les plus renommés de son époque , auquel Henry IV avait voué l'estime la plus profonde ; le conseiller Sabatier, héritier d'un nom cher depuis longtemps à la magistrature, qui eut lui-même l'insigne honneur d'être présenté en 1597, par sa compagnie, au nombre des candidats pour la charge de premier Président ; le Procureur-général de Saint-Félix , issu d'une famille toulousaine , qui avant d'occuper ces éminentes fonctions, était entré au Parlement en 1566 avec le titre de conseiller, et qui par suite avait une connaissance personnelle de tout ce qui s'était passé en 1554. Ce serait donc en face des commissaires du Parlement que le recteur de l'Université serait venu inventer et produire un mensonge grossier sur la cause du départ de Cujas, c'est-à-dire en face des représentants de l'auguste aréopage qui avait, comme on l'a vu , la haute juridiction sur la dispute des régences, arrêtait la liste des répondants , donnait les points, assistait par ses délégués aux épreuves de la dispute et à l'élection !
Si jamais dispute avait dû répandre de l'éclat et surexciter vivement l'attention du Parlement , c'était sans doute celle qui aurait eu lieu en 1554. Le Parlement, en effet, avait résisté aux volontés du prince, qui , par des lettres patentes, accordait par droit de permutation la régence à Martin Rossel; l'arrêt précité du 21 juin 1553 avait refusé l'enregistrement de ces lettres patentes. D'autre part, la réputation de Cujas, l'échec si immérité qu'il aurait subi , toutes ces circonstances exceptionnelles devaient avoir un long retentissement et laisser dans le sein de la Cour d'ineffaçables souvenirs.
On ne pouvait donc espérer de donner le change à ses commissaires , alors surtout qu'à la tête de la compagnie
se trouvait précisément Pierre Dufaur de Saint-Jory(l) qui était venu, en 1554, étudiera Toulouse sous Cujas, et qui fut depuis le plus ardent de ses amis, avec lequel il ne cessa d'entretenir des relations intimes.
Cabot n'aurait-il pas craint , par un tel mensonge, de porter atteinte au caractère dont il était revêtu , à la dignité, et, nous pouvons même le dire, à la majesté de l'assemblée tout entière? N'aurait-il pas craint qu'à l'instant même où il attribuait le départ de Cujas au peu d'émoluments attachés aux régences de Toulouse, cette assemblée protestât contre le mensonge de l'université?
Le but et l'ensemble du discours du recteur de V Université. — Il ne.s'agit ni de décerner un hommage public à la cendre de Cujas, ni de protester d'une manière indirecte contre les accusations de Papyre-Masson, accusations qui étaient très probablement encore inconnues à Toulouse. L'objet de l'assemblée, en ce qui concerne l'université, est de délibérer sur une demande en augmentation de gages en faveur dea docteurs régents de Droit civil et de Droit canon.
lies intérêts de l'Université ne sont même qu'un des objets de la réunion du conseil-général du 4 juillet 1598 , puisqu'on l'a vu délibérer sur des objets de la plus haute importance, étrangers à l'Université, c'est-à-dire sur des emprunts qui ont été faits à la ville, par le roi , de la somme de 15,000 écus, et sur des cotisations extraordinaires de 354 écus qui ont été imposées sur la ville par les Etats-Généraux réunis à Rouen. Tout cela ne prouve-t-il pas d'une manière décisive la sincérité des paroles du recteur Cabot?
L'Université se plaint de la parcimonie des habitants à son égard ; elle déroule le tableau de ses souffrances et de ses misères, des nombreux obstacles qu'elle a rencontrés et qu'elle rencontre tous les jours dans la jouissance des libéralités dont l'avaient dotée le clergé et le roi Charles IX.
La délibération du 4 juillet 1598 prouve elle-même com-
(1) 11 avail été nommé premier président en 1597, en remplacement de l'infortuné Duranti, après un interrégne de 8 ans.
bien le conseil-général était sévère quand il s'agissait des deniers de la communauté , et il était sévère parce que les temps étaient malheureux. Les troubles intérieurs , les guerres étrangères, les fléaux qui venaient périodiquement affliger la ville, aggravaient de plus en plus les charges publiques. — L'Université connaît les difficultés qu'elle va rencontrer; elle doit donc se ménager au moins la bienveillance des membres du conseil général , ne rien négliger pour exciter leurs sympathies : et, au contraire, au lieu de chercher à les rendre favorables, elle Tait tout ce qu'il faut, beaucoup pins qu'il n'en faut , pour les aigrir,'les irriter et provoquer d'eux un vote négatif. En effet , admettez un instant que Cojas ait subi un échec humiliant dans là prétendue dispute de 4554, à qui la faute? à qui l'odieux de cette iniquité? ce n'est pas à la ville? ce n'est pas elle qui était appelée à juger la dispute. La faute et tout l'odieux en reviennent nécessairement à l'Université, qui seule devait résister aux intrigues des ennemis de Gujas, les déjouer et couronner par l'élection le mérite de l'illustre répondant. L'Université est donc? fceule coupable \ M. Berryat-Saint-Prix l'a reconnu lui-même; il est impossible de le contester. Elle ne peut pas, en 1598, se faire illusion à ce sujet ; entre Forcadel et Gujas la distance était trop grande pour qu'il fût permis de tromper l'opinion publique. Forcadel est à peine connu; Cujas remplit le monde de l'immensité de son nom. — Sans doute la mort avait déjà probablement moissonné la plupart des membres qui auraient trempé dans cette injustice, qui en auraient été les auteurs ou les complices ; mais n'est-il pas vrai qu'il y a dans les corporations comme dans les familles un principe de solidarité qui fait peser sur les successeurs une partie des fautes commises par leurs devanciers? L'Université de 4598 avait donc à répondre de ce qu'avait fait l'Uriiversité de 1554. Elle a donc hérité de cette tache ; elle est seule coupable, et elle va se décharger indirectement sur la cité de l'odieux de son crime ! Elle a condamné Cujas à s'exiler de sa ville natale par l'injustice sous laquelle il fut brisé , et elle
vient dire à la ville, en la personne de tous ses dignitaires, que s'il est parti c'est parce que les régences de l'Université n'étaient pas suffisamment dotées ! Elle dit aux habitants : vous n'avez jamais rien fait pour l'Université. Si vous eussiez été plus généreux , Cujas ne vous aurait jamais quittés. Vous avez à vous reprocher son départ. Non seulement elle accusera la ville pour s'absoudre elle-même , mais elle fera de cette accusation le motif le plus saillant de ceux qu'elle articule pour le succès de sa demande en augmentation de revenus ! Il faut convenir que l'habileté de son orateur aurait été en raison bien inverse de son audace. Appuyer une demande en augmentation d'émoluments sur une fable inventée à plaisir , c'était indigner tous les membres du conseil général, c'était ruiner pour toujours le succès de cette réclamation. Hais, enfin, si cette faute a été commise, le conseil général ne manquera pas du moins de protester dans sa délibération contre une responsabilité qu'on voudrait si mal à propos faire peser sur la ville. Et pourtant, loin de là, ce conseil reconnaît le mérite de la réclamation qui lui est adressée , il adhère par son silence aux motifs sur lesquels elle est fondée, et promet de la faire appuyer aux Etats généraux de la province ; il confesse implicitement que la ville doit se reprocher d'avoir laissé partir Cujas.
Si les choses se sont passées comme on le dit, non seulement l'Université n'aurait pas donné le change sur la cause du départ de Cujas, alors surtout qu'elle ne pouvait pas espérer de le faire impunément; mais j'affirme quelle n'aurait pas osé prononcer son nom d'une manière officielle, car ce nom était pour elle un reproche ; j'affirme surtout qu'elle n'aurait pas fait son éloge ; qu'elle ne l'aurait pas déclaré un des premiers hommes de l'époque, et que par là elle n'aurait pas voulu consacrer elle-même l'injustice qu'il aurait subie.
Voulez-vous que l'Université fût convaincue que Cujas n'avait point éprouvé d'injustice, que Forcadel lui avait été légitimement préféré? Le langage du recteur Cabot n'en est pas moins inexplicable ; car il ne devait pas venir classer.
au nom de l'Université, parmi les premiers hommes de l'époque, celui qu'elle avait exclu d'une régence, pour donner la préférence à un docteur que l'opinion publique avait si généralement déclassé.
A quelque point de vue qu'on se place dans le système de la prétendue défaite de Cujas , il est donc impossible de justifier l'éloge que le recteur fait de lui. Dans tous les cas, il y aurait eu de sa part une faute lourde qu'on ne saurait comprendre.
L'ensemble du discours du recteur exclut toute idée de cette nature. Lisez-le avec attention, pesez-en mûrement toutes les parties, et vous serez bientôt convaincu qu'il est d'une habileté parfaite. Il était impossible d'énumérer avec plus d'exactitude et de présenter d'une manière plus heureuse, dans le fond comme dans la forme, tous les motifs qui devaient entraîner le succès de la réclamation des docteurs régents de l'Université. Intérêts moraux et matériels , souvenirs anciens , traditions locales , exemples des autres villes, en un root tous les moyens propres à déterminer une assemblée y sont ramenés avec une grande autorité: — Il n'est pas dans l'esprit une seule fibre qu'il ne fasse fortement vibrer.
C'est que Cabot était un homme éminent par son talent comme par son caractère. L'histoire (1) lui a consacré une belle page ; ses œuvres ont été généralement estimées, et la postérité reconnaissante a su accorder à son nom toute l'estime qui lui est due.
Vincent Cabot, Toulousain, enseignait à Orléans, lorsqu'il fat rappelé à Toulouse par le président Pierre Dufaur de Saint-Jory, sympathique à tous les hommes éminents de l'époque. D'étroites relations s'établirent à Toulouse entre ces deux personnages ; ils y parlèrent souvent de Cujas, et il est impossible que Dufaur, qui savait tout ce qui s'était passé en 1554, n'en eût pas fait part à Cabot.
(1) Vid. notamment le dictionnaire de Moreri.
Ajoutez enfin l'époque à laquelle a eu lieu la découverte de son discours dans les archives de notre Hôtel-de-r Ville, la manière dont elle a été faite, les divers faits historiques que ce discours articule et qui sont tous authentiques, la persévérance que l'Université a mise à poursuivre ses réclamations auprès des Etats-généraux du Languedoc, en exécution de la délibération du Conseil général de l'Hôlel-de- Ville, du 4 juillet 1598, persévérance qui prouve bien qu'il ne s'agissait que d'une pure question d'émoluments dans le discours du 4 juillet, et vous serez pleinement et entièrement convaincu qu'il n'est pas possible que Cabot, qui n'a pu se tromper sur la véritable cause du départ de Cujas pour Cahors en 1554, ait pu ou voulu tromper les autres.
IL Berryat-Saint-Prix, qui ne voit à priori que l'échec humiliant subi par Cujas à la suite d'une dispute en 1554, veut que tous les faits se plient à son opinion.
Aussi a-t-on vu qu'il ne pouvait expliquer le départ de Cujas pour Çahors que par le refus qu'il aurait éprouvé ; la chose est évidente pour lui. On a dû remarquer ces paroles : « dès que Cujas abandonna pour toujours Toulouse» sept > mois après l'ouverture du concours, et alla prendre une » chaire à Cahors, il est bien évident qu'il frvait au moins de » fortes raisons pour .craindre un revers, car eût-il légère- » ment renoncé à sa patrie et à une Académie alors floris- * santé, pour s'établir loin dç sa famille, de ses propriétés, » dans une petite ville où il n'y avait aucun établissement » qui approchât de l'importance de ceux de Toulouse. »
Ces diverses considérations sont toutes dénuées de fondement ; il est facile de s'en convaincre.
Cujas, en disant adieu à Toulouse, s'imposait sans doute un pénible sacrifice ; mais était-il pourtant aussi grand, aussi douloureux qu'on veut nous le donner à entendre?
Il renonçait, dites -vous, à ses propriétés. Etaient-elles bien considérables ? Nous savons tous qu'il était issu d'un artisan, d'un foulon ou tondeur de draps... Mais ce foulon avait, selon vous, assez de fortune pour que son fils dût aban-
donner son état obscur ; et dans vos éclaircissements sur la vie de Gujas (1), tous avez fait des prodiges d'érudition pour donner à penser que ses propriétés devaient être considérables.
Vous l'induisez, le croirait-on ? 1° de ce que danB l'épftre dédicatohre des derniers traités sur Africain, datée de Lyon, il se plaint de ce que son éloignement lui a fait perdre une grande partie de ses biens? mais cela en fait-il préjuger la quotité?
2° De ce que Cujas dit dans le chapitre 1er du livre 1" de ses Observations, publiées en 1556, qu'antérieurement il s'était procuré des manuscrits qu'il se faisait un plaisir de
communiquer à ses amis 11 dit : (manuscriptis) compa-
randis sumtnam diligentiam adhibui Vous traduisez ce
mot comparare par acheter à chers deniers, pour en conclure qu'il avait de la fortune Cela est-il bien sérieux?
Les autres inductions sont à peu prés de la même force.
Nous n'avons pas assurément l'intention de dresser ici l'inventaire delà fortune de Cujas, en 1554; mais nous avons de très fortes raisons de penser qu'il n'était pas riche. La nature delà profession qu'exerçait son père, un fragment de Thanmas delà Thaumassière (2),qui constate qu'il fut l'enfant de ses propres œuvres, omnia sua incrernenla sibi debuit (8), l'exiguité de la dot que lui apporta, en 1558, sa première femme (4), ne nous laissent aucun doute à cet égard, car cette dot ne s'élevait qu'à 1000 livres, ainsi qu'il résulte d'une clause du testament de Cujas (5).
À la fin du dernier siècle, on remarquait encore avec un vif intérêt, dans notre cité, la modeste et pauvre maison dans laquelle il avait reçu le jour ; et si ses ruines étaient l'objet
(1) Histoire du Droit Romain, page 460.
(2) Histoire du Berry, page 62.
(3) Doujat, Prœnot. juris canon. v° Cujas, liv. 5, ehap. 3, page 634.
(4) Madeleine Roure, fille d'un médecin d'Avignon.
(5) On trouve ce testament et daté de Bourges, du 4 octobre 1590, jour de la mort de Cujas.
d'une espèce de culte de la part de ses concitoyens et des étrangers qui venaient les visiter, elles attestaient assez hautement que celui dont elles forent le berceau n'était pas né dans d'heureuses conditions de fortune.
Il renonçait à ses amis. — Mais plusieurs d'entre eux, ceux qui lui étaient les [dus chers, ne voulurent-ils pas s'attacher à ses destinées et le suivre dans ses migrations? De ce nombre furent Ant. Loysel, les Dufaur et autres. Aussi le verrons-nous plus tard dire, dans une de ses lettres, qu'il partit de Toulouse en bonne compagnie.
R renonçait à une Académie florissante pour aller dans une petite ville qui ne possédait aucun établissement public, du moins comparable à l'Université de Toulouse.
Oui, sans doute, l'Université de Toulouse a été très florissante, une des plus florissantes, non seulement des Universités de France, mais encore de l'Europe.
Etablie par Raymond VI, comte de Toulouse, dès les premières années du XIII® siècle (1), sous l'influence du pape et de saint Louis, pour réparer les désastres que l'ignorance et l'hérésie des Albigeois avaient causés dans la province (2), je la vois grandir et se développer avec une rapidité prodigieuse. — Elevée dans une ville qu'elle devait rendre la terre classique de la catholicité, elle devint aussitôt l'objet des
(1) En 1238 — manuscrit précité de la bibliothèque du clergé.... La bulle du Pape qui l'institue n'est pourtant que de 1238. M. de Savigny, Histoire du droit romain dans le moyen âge, tome 2, page 290, dit à ce sujet : « La » bulle du Pape qui en 1233 fonda l'Université de Toulouse, est un monu- » ment de l'opposition des Albigeois. Raymond VI, comte de Toulouse avait » soutenu l'hérésie ; lorsqu'il fit sa soumission, il s'engagea de donner 400 » marcs d'argent destinés à payer pendant dix années les professeurs de » l'Université. >
Nous avons vu avec étonnement que M. de Savigny n'ait consacré qu'une demi-page à l'Université de Toulouse. Il s'est étendu beaucoup plus sur des Universités bien moins importantes.
(2) L'Université de Toulouse s'est montrée fidèle à son origine. Etablie par St Louis pour s'opposer à l'hérésie des Albigeois, ce dessein a bien réussi ; elle a beaucoup contribué à rendre Toulouse une des villes les plus catholiques du royaume. — Baville, Mémoire sur la province du Languedoc, manuscrit de la bibliothèque du Lycée impérial, page 69.
privilèges de la cour de Rome et des successeurs de saint Louis. Ses docteurs, aussi illustres par la profondeur que par la pureté de leurs doctrines, ont porté jusqu'aux dernières extrémités du monde connu l'éclat de son renom. Son flambeau, que les sciences et la foi (1) ont rendu si radieux, dissipe partout autour de lui les ténèbres encore si épaisses du moyen-âge. Profondément surexcitées par le bruit de sa gloire, les nations étrangères accourent de toutes parts pour lui apporter le tribut de leur admiration et s'abreuver & longs traits à ses sources vivi Gantes. L'élite de la jeunesse des Espagnes, surtout, franchit tous les ans les Pyrénées, impatiente et amoureuse d'apprendre. Sous le beau ciel de l'antique Tolose, la théologie, le droit civil et le droit canon, la médecine, les lettres et les arts sont cultivés avec le plus grand succès. Au XVIe siècle, son éclat semble avoir légèrement pâli, mais sa prospérité n'en est pas moins notable. Biaise Auriol, son recteur, recevant en 1533, des mains de François Ier, à Toulouse même, l'épée, l'anneau et les éperons d'or de chevalier, et l'Université investie par des lettrespatentes (2) du droit de conférer les mêmes insignes ; Arnaud Ferrier, engageant un des premiers, aux applaudissements de ses auditeurs, une lutte animée contre les méthodes étroites des glossateurs et des Bartholistes, se montrent encore à nous comme la personnification d'une période qui ne fut pas sans gloire.
Les discordes nées des opinions religieuses, discordes qui allaient s'aigrissant et s'envenimant de plus en plus, les progrès de quelques universités rivales qui venaient de s'établir, se présentaient, il est vrai, comme des signes avant-coureurs de sa décadence prochaine. Toutefois, en 1559(3), JeanCoras
(1) Voy. la note qui précède.
(2) On les trouve dans Laf aille, Annales de la Ville de Toulouse , tome 2. — Preuves, page 13 et suivantes.
(3) Il entra la même année en qualité de conseiller au Parlement de Toulouse.
réunissait encore autour de sa cbaire de nombreux (1) et fervents disciples.
L'Université était donc florissante encore lorsque Cujas quitta Toulouse. C'est un bonheur pour nous d'avoir à le constater; mais il ne faut rien conclure de cette situation, encore si heureuse, à la condition des docteurs régents qui enseignaient dans son sein. S'ils y moissonnaient beaucoup de gloire, ils n'y récoltaient en retour que fort peu d'argent. Les étudiants étaient fort nombreux, mais tous n'y prenaient pas leurs degrés, et les degrés se conféraient pour des sommes très minimes (2). Point de gages assurés, point d'émoluments garantis. Les Etats de la province disaient que c'était la ville de Toulouse qui devait doter l'Université ; la ville disait que ce soin concernait les Etats ; le roi, de son côté, n'avait encore rien fait (3). Le clergé, qui vivait alors dans une alliance intime avec l'Université, et qui possédait dans le Languedoc de riches bénéfices, fut touché de cet état de choses. Cédant à de généreuses inspirations et au vœu manifesté par le roi en 1 552 (4), il voulut améliorer la condition si précaire des membres du corps enseignant, et il offrit sur ses bénéfices un revenu de deux mille livres au profit de l'Université. Le cardinal d'Armagnac, alors archevêque de Toulouse, organe naturel du clergé du ressort du Parlement, profita du séjour que le roi Charles IX fit en 1565 dans cette ville, pour obtenir de lui l'autorisation nécessaire à l'effet
(1) Quatre mille selon les uns, deux mille selon d'autres.
(2) Ainsi le baccalauréat et la licence ne coûtaient ensemble que 30 livres , 12 deniers. — Ils coûtent aujourd'hui près de 900 francs, en y comprenant tous les droits. — Le baccalauréat, la licence et le doctorat 136 livres 6 deniers (aujourd'hui 1,400 francs).
Manuscrit précité de la bibliothèque du clergé. — Par arrêt du Parlement du 13 septembre 1470, les frais de la licence avaient été fixés à 16 écus et ceux du doctorat à 30 écus, Laroche-Flavin, Jarrets notables, p. 352.
(3) Cet état des choses est constaté de la manière la plus positive par le cahier des doléances dont les députés de la ville de Toulouse furent chargés pour les Etats-généraux en 1560. — On trouve ces cahiers dans Lafaille , 2 , Preuves, page 48 et suiv.
(4) Lafaille, ibidem.
d'établir cet impôt. Elle fut accordée par des lettres-patentes datées de Toulouse, du 18 mars 1655.
On lit dans le préambule : c A notre ami et féal cousin
> le cardinal d'Armagnac, archevêque de Tolose, conseiller i en notre privé conseil, salut et dilection :
> Nous avons entendu que jusques ici les docteurs régents
> et autres officiers de l'Université de Tolose n'ont eu aucun » gages soit de nous soit autrement pour eslre secourus et i aydez à s'entretenir honorablement et eslre de fait plus » affectionnez aux devoirs de leur charge, et le zèle et dévotion » que vous et les archevesques, évesques, abbés et autres ) bénéficiaires avez eu d'y pourvoir et donner tel ordre que » la dite Université y puisse être continuée au bien commun i de tous nos subjets et des nations étrangères qui y affluent, » à cet fin prendre et lever sur vous la somme de deux i mil livres tournois pour être départie et distribuée aux dits » docteurs régents, officiers, selon qu'à chacun d'eux leur
> devra appartenir; ce que nous avons trouvé de sainct i et louable qu'après avoir cogneu le fruit de votre libéi ralité, etc., etc >
Ce n'est pas tout. Par d'autres lettres du 27 avril suivant, datées de Bordeaux, Charles IX autorise, en faveur de l'Université, la perception sur le sel vendu et débité au ressort de la cour de Toulouse, de la somme de douze cents livres votées par les Etats, et voulant de sa part contribuer à la subvention et entretènement desdits docteurs régents, il leur ordonna la somme de mil livres tournois par an, qu'ils devaient prendre sur les premiers et plus clairs deniers des amendes, confiscations et autres adjudications qui lui seront faites par le Parlement de Toulouse, ce qui porta les revenus de l'Université à 4,300 livres.
Ces nouvelles lettres-patentes sont ainsi motivées : c Estant en notre ville de Tolose, et nous informant de Testât, conduite et direction des affaires d'icelle, avons trouvé que les docteurs régents et autres officiers de l'Université N'AVAIENT AUCUNS GAGES, etc. »
Le paiement de ces dotations ayant souffert des difficultés, Charles IX enjoignit, par d'autres lettres datées de Moulins, du 15 janvier 1566, aux trésoriers et receveurs compétents, d'avoir à les faire exécuter; désirant, dit-il, subvenir aux exposants docteurs et régents de l'Université de Tolose, pour le bien commun de tous ses subjets et autres qui affluent en la dite Université, le nom de laquelle a été jusques ici en admiration à toutes les nations estrangères. Ces lettres furent enregistrées par arrêt du Parlement du 19 du même mois (1).
Ces diverses lettres-patentes, dont la date est si précieuse, accordées par un prince qui avait tout vu par lui-même sur les lieux, attestent donc à la fois l'état florissant de l'Université et l'état précaire des docteurs régents qui n'ont eu jusqu'ici aucmis gages, soit du Roi ou austres, pour estre secourus et
aydez à s'entretenir honorablement Jusqu'ici donc, en
1554, la situation était la même.
On s'explique donc naturellement que Cujas, ayant reçu des offres avantageuses des habitants de Cahors, ait renoncé en 1554 au projet qu'il avait de disputer la régence vacante à Toulouse.
Cujas veut bien disputer une régence vacante à Toulouse tant qu'il ne trouve pas mieux ; voilà pourquoi il s'est fait inscrire, par arrêt du Parlement du 29 mars, pour la régence de Massabrat ; mais dès qu'on lui fait des propositions plus avantageuses, il les accepte et renonce volontairement à son inscription.
Cahors n'avait pas, dites-vous, d'établissement considérable; ce fait est d'abord très susceptible d'être contesté. L'Université de cette ville n'a pas été sans réputation et sans gloire. Mais d'ailleurs, si Cujas y trouvait des avantages réels, supérieurs à ceux qui étaient attachés aux régences de Toulouse, que lui importait l'infériorité de Cahors et de son
(1) Une copie imprimée des diverses lettres-patentes que nous venons de citer, se trouve annexée au manuscrit de la Bibliothèque du clergé déjà cité.
Université?... Or, le recteur Cabot nous a appris que la ville de Cahors assurait des gages à ses régents, tandis que la ville de Toulouse ne le faisait pas.
11 est donc établi par les documents de l'époque les plus authentiques que les gages attachés aux régences de l'Université de Toulouse étaient, en 1554, très minimes, ou plutôt, qa'à part les émoluments modiques et essentiellement variables, provenant de la collation des degrés, les régences n'avaient aucune sorte de gages assurés; et ce Tait capital, légitime, delà manière la plus saisissante, la cause du départ de Cujas pour Cahors, telle que le recteur Cabot nous l'a révélée.
Cujas sacrifie le sol natal aux nécessités de son avenir ; et à peine est-il à Cahors qu'il cède, par les mêmes raisons, aux offres encore plus avantageuses qui lui furent faites par la ville de Bourges.
La migration si rapide de la part de Cujas, de Cahors à Bourges, vient donc expliquer encore de la manière la plus plausible les causes de son départ de Toulouse pour Cahors. Avant tout et par-dessus tout, Cujas veut assurer sa position et son avenir. Il veut que la profession d'homme enseignant devienne pour lui une profession lucrative. Ses diverses migrations de Bourges à Valence, de Valence à Bourges, de Bourges à Turin, c'est-à-dire sa vie tout entière, sont la preuve flagrante et continue de ses idées et de ses intentions, confirmées d'ailleurs par une de ses lettres du 25 mars 1578, adressée au président Dufaur de Saint-Jory, lettre que nous examinerons plus tard.
Si Cujas étant à Cahors, déjà docteur régent, crut devoir accepter avec empressement les offres que lui fit la ville de Bourges en 1555, pour grandir sa position et avoir une régence plus lucrative, il dut en 1554, n'étant à Toulouse que simple docteur, accepter avec plus d'empressement encore les offres des habitants de Cahors. Pourquoi? parce que, dans la carrière de l'homme, le premier pas est le plus difficile. La première position est celle dont la conquête rencontre le
plus d'obstacles, ce qui fait qu'on saisil plus ardemment l'occasion de les vaincre.
En allant à Cahors, Cujas obéit donc à une impulsion naturelle et légitime.
À cette époque de la renaissance, les villes recherchaient avec avidité les hommes de talent et se les disputaient : ceux-ci devaient être disposés à profiter de cet élan des esprits.
D'un autre côté, le commerce et l'industrie venaient de prendre leur essor ; sur les ruines du moyen âge coulait à pleins bords une vie nouvelle ; la fièvre de l'ambition travaillait les hommes de science qui devaient substituer un jour leur aristocratie à celle qui prédominait encore ; le bien-être matériel se montrait de plus en plus exigeant. On voyait toute la France sillonnée en sens divers par des docteurs qui se rendaient là où les appelaient les offres les plus avantageuses ; les annales de chaque Université nous montrent les régences de droit subissant de nombreuses mutations dans l'espace de quelques années. Ainsi Baudouin quitta la régence de Bourges pour aller en Allemagne ; Edmond Meriile quitta Cahors pour aller à Bourges ; Pierre Grégoire quitta Toulouse pour Pontà-Mousson ; Cujas, au contraire, donne la préférence à Cahors sur Toulouse. Il était donc bien permis à Cujas, en suivant le mouvement de son époque, de chercher à améliorer sa condition ; il voulut se créer une position heureuse sans d'ailleurs prétendre à entasser des trésors, car Cujas ne fut pas avare. Dans un de ses discours prononcé à Bourges en 1579, il fit entendre ces belles paroles : avaro quidquid agit non potestnon infeUciter succedere; quippè cura Deo nihil agit. Vitium hoc certè quod cœterorum metropolis esse dicilur7 in juris professore teterrimum et fœdissimum est (1). Sa vie entière prouve qu'il parlait selon ses convictions ; on le voit constamment offrir sa bourse à ses élèves, et à Valence, en
(1) Tome 10 de ses œuvres. Fabrot, page 1172.
1 567 , il prête au Conseil municipal une somme de deux cents livres libéralement et sans aucun change (1).
Scaliger, son ami, disait de lui : c Cujas étail un si bon
> homme, c'était le père des écoliers, et il a perdu plus de
> 4000 livres en prêtant aux écoliers (2). » S'il eût été avare, il lui était facile de colliger une grosse fortune, et pourtant son testament prouve qu'à sa mort il ne laissa pas un patrimoine fort considérable.
Il sut donc allier un usage honorable des revenus que lui procuraient ses régences et la publication de ses livres au désir de retirer de sa science les plus grands profits possibles ; personne n'a le droit de l'en blâmer, et il serait assez étrange que ce fût précisément notre siècle qui songeât à lui en faire un grief..... quis ex vobis arguet me de peccatol
Notre thèse est donc suffisamment démontrée. Il est bien vrai, comme nous le dit Cabot, que s'il ne s'est pas arrêté dans sa ville natale en 1554, c'est à cause du peu d'émoluments attachés aux régences de l'Université de Toulouse.
Un fait tout particulier vient, par une coïncidence frappante, mettre le sceau à cette démonstration. L'année 1554 , celle du départ de Cujas, fut précisément signalée à Toulouse par une disette (3) qui engendra une horrible famine ; ce fléau qui rendait plus sensible encore tout ce qu'avait de précaire l'état des docteurs régents, dut contribuer puissamment à faire accepter à Cujas les offres des Cadurciens.
Ces raisonnements basés sur des faits constants sont à nos yeux décisifs. Ils ne peuvent pas nous tromper, parce qu'ils sont fondés sur les habitudes mêmes de Cujas et sur des habitudes qui chez lui ont été constantes.
Maintenant, avons-nous à excuser la ville de Toulouse de n'avoir pas, en 1554, voulu doter ses régences, de n'a-
(1) Registres manuscrits de. la municipalité de Grenoble, cités par M. Bernât-Si- Prix.
(S) Scaliger, 2e.
(3) Lafaille, Annales, 2, 174.
voir pas fait pour retenir Cujas ce que Gahors fit pour l'attirer?
Ce point est tout à fait en dehors du litige ; nous n'avons, en effet, qu'à prouver une chose, c'est que Cujas n'a jamais disputé à Toulouse, et que son départ, qu'on attribue à un échec humiliant dans la dispute, a été motivé par une cause toute différente. Il ne faut donc pas déplacer la question sur laquelle il est d'ailleurs impossible d'équivoquer. Mais même à ce point de vue étranger au débat, la ville de Toulouse ne peut-elle pas présenter des justifications on ne peut plus plausibles ?
Pour apprécier ce qu'elle devait, il faut savoir ce qu'elle pouvait; et pour connaître ce qu'elle pouvait, il faut nécessairement se reporter aux circonstances de l'époque. Or, les annales de son histoire nous apprennent que ces circonstances furent on ne peut plus malheureuses.
D'une part, les guerres que la France soutenait contre les nations étrangères obligèrent souvent le roi à demander des subsides extraordinaires, et ces subsides étant principalement imposés sur les villes closes, Toulouse y contribuait toujours pour un chiffre considérable. L'assiette des revenus municipaux n'était pas d'ailleurs très bien établie, et le désordre inséparable des troubles nés des dissentiments religieux qui grandissaient à vue d'œil, rendait encore la perception de la Taille plus difficile. Le trésor de l'Hôtel-de-Ville était presque toujours vide ; il fallait à chaque instant, pour faire face à des besoins urgents, recourir à des emprunts ou à des cotisations extraordinaires.
Ces moyens extrêmes qui, même dans des temps de prospérité, excitent le mécontentement public, produisaient sur l'esprit des habitants dont la condition était loin d'être heureuse, les plus douloureuses impressions.
D'un autre côté, on eût dit que le ciel irrité contre la France voulait aggraver cet état de choses. Il y eut un dérèglement perpétuel dans les saisons; ce dérèglement produisit des disettes presque périodiques qui amenèrent à leur tour d'hor-
ribles famines, et ces famines étaient suivies plus d'une fois de la peste. Toulouse eut une part des plus larges dans ces fléaux qui vinrent mettre le comble aux malheurs de ses habitants (1). Toutes les délibérations du conseil général de cette époque sont pleines de doléances et de lamentations sur la détresse de la communauté et sur l'augmentation incessante des charges publiques (2). Les pauvres de la province se réfugiaient dans la capitale et lui demandaient du pain. Ils y arrivaient par grandes troupes (3), de toutes parts» même des provinces voisines et surtout de l'Auvergne et du Limousin. Toulouse n'avait pas le courage de les repousser; et loin de là, disons-le, à l'éternelle louange de ses habitants et de ses capitouls, tous les malheureux que la faim avait chassés de leurs pays, ou qui dans l'intérieur de la ville étaient en proie aux divers fléaux dont nous avons parlé, reçurent les soins et les secours les plus abondants ; nulle part la charité publique ne se montra plus féconde et plus industrieuse. Les mesures que prenaient les administrateurs de la cité pour soulager tant de maux réunis, furent à la fois si bien combinées et si efficaces, qu'elles parvinrent jusqu'aux oreilles du roi qui dépécha aux capitouls un officier de sa maison afin de s'informer de leur conduite , dans le dessein d'établir le même ordre dans toutes les villes de son royaume, et particulièrement dans les villes de Bretagne où il était alors (4).
Voilà dans quel état se trouvait Toulouse à l'époque dont
(1) Lafaille, Annales, 2, passim.
(2) Nous n'en citerons qu'un seul exemple que nous puisons dans une délibération du conseil général de l'Hôtel-de- Ville, du 18 juillet 1555. Henry II avait créé un grand nombre d'offices. — Les Etats-généraux du Languedoc voulant en opérer le rachat, députèrent aux capitouls des commissaires pour savoir s'ils n'auraient pas des offres à faire relativement à ce rachat. Sur cette communication, le conseil général délibère qu'il ne pouvait rien offrir pour les grandes nécessitez que les habitants ont souffert et souffrent journellement. ( Nous avons copié nous-môme cette délibération sur les registres. )
(3) Expressions de Lafaille, ibid.
<4) Lafaille, 2, 74.
nous parlons; et on n'a pas oublié ce fait important, que, précisément en 1554, quand Gujas s'en éloigna, la disette et la famine y sévissaient avec une intensité toute particulière.
Maintenant que la situation morale, sanitaire et financière de la ville de Toulouse en 4554 est bien connue, qu'on la blâme encore de n'avoir pas réalisé un dernier sacrifice et levé son dernier écu pour doter convenablement les régences de son Université et retenir Gujas, je le veux; mais on conviendra du moins avec moi que les reproches qu'on serait disposé à lui adresser sont essentiellement atténués par la position difficile dans laquelle elle se trouvait, par les grandes calamités dont elle était préoccupée ou, pour mieux dire, par les tristes nécessités dont le poids l'affaissait, et que les démarches qu'elle a faites pour rappeler Gujas jointes à l'hommage qu'elle lui a constamment rendu ont suffisamment expié la faute qu'on voudrait lui imputer.
Nous pourrions nous arrêter ici, puisque nous avons pleinement justifié l'Université et présenté, dans l'intérêt de la ville, des excuses dont la gravité doit frapper tous les esprits. Mais nous avons à cœur de démontrer que tous les éléments du débat viennent se mettre en harmonie parfaite avec le discours du recteur Cabot. Les ennemis de notre gloire, car je ne crains pas de donner cette qualification aux partisans de Masson et de ses calomnies, ont apporté tant d'ardeur et de persévérance dans leurs accusations, qu'ils méritent bien, maintenant qu'ils sont confondus, que nous les harcelions jusque dans leur défaite, et que nous fassions table rase des moyens exceptionnels qu'ils avaient employés pour accréditer leurs inculpations injurieuses.
Cet examen approfondi sera d'ailleurs fécond en plus d'un enseignement salutaire.
Avant de continuer, il importe d'établir nettement les positions respectivement prises dans le litige.
De quoi s'agil-il ?
De la plus grave des accusations que Ton puisse diriger
contre une cité civilisée. Papyre-Masson et ses sectateurs ont dit à la ville de Toulouse : le ciel avait fait éclore sous ton soleil une des plus belles intelligences qui se soient jamais échappées de la main de Dieu. Tu avais déjà donné le jour à d'illustres citoyens ; mais il en était un qui devait surpasser tous les autres de toute la hauteur dont tu te flattais toimême de surpasser toutes les autres cités, tes rivales. Son génie avait déjà projeté le plus vif éclat, et à ses premières manifestations il était facile de pressentir qu'il serait un jour ia gloire de son pays. Rome même, cette mère si féconde en jurisconsultes, te l'aurait envié (1). Qu'en as-tu fait? Il demandait à conquérir une des régences de ton Université dont il serait devenu l'éternel ornement, et les régents de ton Université l'ont ignominieusement humilié, en accordant à un autre qui n'était pas digne de lui être comparé, une injuste préférence ; tu l'as éloigné de toi pour toujours. Eh bien ! tu as par là déshonoré ton passé et fait peser sur ton avenir tout le poids d'une grande injustice. Dépose donc ce sceptre académique que tu es désormais indigne de porter ; brise cette couronne qu'avaient tressée pour toi nos plus anciens poètes* Tu te flattais d'être inondée de lumière quand les autres erraient encore dans une quit profonde, ou vacillaient à travers les faibles lueurs d'un crépuscule lointain. Tu te disais la cité Palladienne ; tu te posais comme la reine d'un vaste empire ; tu n'es plus qu'une ville barbare, que la cité des Volsques, des Goths et de Tectosages ; tes prétendus savants ont repoussé Cujas! Vainement pour atténuer ton crime lu tenteras efiort sur effort pour le reconquérir ; vainement tu donneras à sa cendre tous les témoignages de ton estime et de tes regrets ; les hommages décernés par ta main, devenue trop tard pieuse, ne pourront laver tes torts. Tolosa, ingraia patoria, erit dedecus indélébile ! !
Voilà Je langage qu'on adresse à Toulouse. Certes, c'est là une accusation qui vaut sans doute la peine d'être prouvée.
H; On appelle Cujas V émule de Papinien.
Comment ia preuve doit-elle être faite ?
Loin de moi la pensée de vouloir faire descendre ce débat de sa hauteur et de le renfermer dans les proportions d'un litige ordinaire. Mais c'est précisément parce qu'il s'agit d'un grand fait historique dont les conséquences morales sont plus graves, qu'il faut apporter plus de réserve dans l'examen, qu'il faut se montrer plus timide, plus timoré avant de prononcer. Si, lorsqu'il s'agit de l'honneur, de la réputation d'un particulier, les hommes ont cru qu'il fallait, avant de condamner, exiger des preuves décisives et en rapport avec la nature même du fait allégué, faudrait-il que l'honneur et la réputation des corporations et des collèges fussent privés des mêmes garanties? Personne n'oserait assurément le prétendre.
Or, le fait que nous recherchons consiste tout entier dans le point de savoir si Cujas a ou n'a pas pris part à la dispute d'une régence en 1554; car Cujas n'a pu éprouver d'échec que parce qu'il a lutté ; on n'a pu lui préférer Forcadel, que dans le cas où il aura disputé contre lui. Il faut •donc prouver avant tout qu'il y a eu une dispute. C'est là un fait tout matériel qui a dû, selon l'usage constant de l'Université et d'après la nature même de cette dispute, être inscrit sur les registres du parlement et sur les registres de l'Université.
La dispute d'une régence, en effet, se compose d'une série d'exercices publics soutenus à divers intervalles, sur des matières différentes et désignées par les commissaires du parlement : elle laisse donc après elle des traces matérielles. Des procès -verbaux régulièrement tenus doivent faire connaître et le nom des candidats, et les points qui leur sont échus, et les jours où ils ont pris part aux exercices. Il sera donc bien facile de savoir, à l'aide de ces registres, quels sont ceux qui ont pris part à cette dispute. Vous reprochez à l'Université de Toulouse d'avoir exclu injustement Cujas et de lui avoir préféré Forcadel ; l'Université vous répond que Cujas n'a jamais pris part à une dispute à Toulouse. C'est
donc à vous qui persistez dans votre accusation à la justifier par des preuves irrécusables et décisives puisées dans les registres de l'époque. Je sais bien que vous n'osez pas soutenir qu'il y a eu une dispute entière et complète en 1554 : vous dites seulement qu'il y a eu un commencement de dispute dans Tété de 1554, que Cujas a pris part à quelques épreuves; /nais la dispute partielle, commencée et bientôt interrompue par des motifs qu'il vous sera bien difficile de nous expliquer d'une manière plausible, a dû être constatée dans les registres de l'Université ; il y a eu des points donnés, un jour fixé à chaque candidat, en vertu de l'arrêt du 29 mars 4554, qui avait inscrit les cinq candidats.
Quand la dispute a commencé, en vertu de cet arrêt, des procès-verbaux furent rédigés pour mentionner les points échus à chacun d'eux. On n'attendait pas sans doute que la dispute fût close pour dresser ces procès-verbaux qui, d'après la nature des choses et les usages constants, sont rédigés au fur et à mesure des exercices ; et quand elle commença en 1554, lorsque les points furent donnés par les députés du Parlement et le chancelier de l'Université, on ignorait sans doute qu'elle dût être interrompue. Votre obligation de prouver, et de prouver par les registres, reste donc toujours la même pour la dispute commencée, comme s'il s'agissait d'une dispute entière, complète, parachevée.
Ne nous parlez pas des témoignages ou plutôt des allégations de vos historiens ; j'admets la valeur des témoignages historiques pour constater des faits qui ne laissent pas nécessairement après eux de traces matérielles, ou bien pour l'interprétation de faits et déjà constants. Mais ici, il ne s'agit pas d'interpréter des faits, il s'agit de constater des faits contestés ; ces faits ont nécessairement laissé après eux des traces matérielles.
Vous affirmez qu'il y a eu une dispute : nous le nions ; vous devez d'autant plus prouver, que les présomptions sont toutes contre vous.
N'oublions pas, en effet, qu'il n'y avait que cinq candidats
inscrits par l'arrêt du Parlement du 29 mars 1554 ; que dès lors, Cujas n'ayant certainement pas disputé en 1555 et 15j>6, il n'en est plus resté que quatre. Or, de quels exercices se composaient les disputes à cette époque? De quelques lectures (préleçons) et d'argumentations pendant trois jours, sur les points donnés par le Parlement. Les arrêts que nous avons déjà cités le constatent. Deux mois, en y comprenant, les intervalles entre les exercices, étaient donc beaucoup plus que suffisants pour la dispute de la régence de Massabral.
D'un autre côté, l'élection suivait immédiatement le dernier exercice du concours. D'où il suit que, d'après toutes les présomptions dérivant des faits connus, Forcadel n'ayant été élu ou institué (1) que le 9 février 1556, la dispute n'a dû commencer qu'en décembre de la même année. Les présomptions dérivant de l'arrêt du 29 mars 1554 tombent devant celles qui s'évincent (2) de l'époque de l'élection de Forcadel. Ne nous dites donc plus : L'arrêt du 29 mars 1554 avait arrêté la liste des répondants ; il est donc vraisemblable que la dispute commença dans le courant de la même année, quelques jours après l'arrêt. Nous répliquons : que l'élection n'ayant eu lieu que deux ans après, cette probabilité est par cela même détruite.
Voilà ce que nous disent les présomptions; si vous voulez les renverser, produisez des preuves contraires et puisez vos preuves dans les registres. L'avez-vous fait? Jamais ! Et nous, au contraire, nous vous avons constamment opposé ce genre de preuves, selon nous juge né, juge exclusif, juge souverain du débat.
Nous vous avons opposé les registres, d'abord en 1672 ou 1673, par Bernard Medon, dans la biographie de Guillaume
(1) L'institution des docteurs régents résultait de l'élection elle-même, qui était proclamée par le Recteur de l'Université, président né de la dispute.... Le recteur tenait à cet égard ses pouvoirs du Pape et du Roi : auctoritate apostolica et regia quà in hac parte fungitur ( Manuscrit précité).
(2) C'est pour n'avoir considéré que l'arrêt, sans se préoccuper de l'époque de l'élection, que Lafaille semblait concevoir quelques doutes ( tome 2 de ses œuvres, année 1554).
Maran, publiée en tète des œuvres de ce jurisconsulte. Voici ce que Medon y disait : après avoir qualifié d'injure atroce les imputations de Papyre-Masson et de Scevole Sainte-Marthe, il ajoutait, notez-le bien, je copie : Ex actis Academiœ liquddo constat (Cujadum) nunquàm ad disputandum prodiisse, istis temporibus prœcipue quitus volunt Mi. Forcatidum prœlatum fuisse (1). Vous le voyez donc, qu'il résultait d'une manière manifeste, liquido, des registres de l'Université, que Cujas n'axait jamais disputé contre Forcadel.
Ce n'est pas tout; les précisions vont devenir beaucoup plus pressantes. En 1771 , M. l'abbé d'Hélyot, dans la dissertation dont nous avons parlé, consacre un paragraphe spécial à l'analyse du fait réel, tel qu'il s'était passé à l'époque de la dispute de Forcadel. Je copie encore :
§ III. — Fait réel, tel qu'il est consigné dans les registres du Parlement et de l'Université.
€ Selon les registres de l'Université de Toulouse, Massa brat, professeur en droit civil, donne volontairement sa démission, le 11 mai 1553. Cujas entre effectivement en lice pour lui succéder, puisqu'un arrêt du Parlement, daté du 29 mars 1554, règle le rang qu'il doit occuper dans la dispute. Divers contre-tempsy dont on peut voir Vénumération dans ces registres, empêchent qu'il ne soit procédé à l'examen des contendants, avant le commencement de 1556, et sur ce point les registres du Parlement confirment ceux de l'Université. Cujas, absent depuis le mois d'octobre 1554, n'est plus sur les rangs : les registres de l'Université et du Parlement, qui sont très circonstanciés, ne font plus aucune mention de lui. Il est depuis cette époque
(1) Œuvres de G. Maran, édition de 1672, Biographie de V auteur , par Medon, page 4. Notre honorable collègue M. Qui non, professeur de droit romain à Grenoble, a bien voulu nous transmettre un extrait de celte Biographie, que nous ne trouvons pas dans nos bibliothèques de Toulouse, et qui fait partie de la bibliothèque de la ville de Grenoble.
» antécesseur à Valence et à Bourges. Le 7 janvier 1556, » l'Université demande au Parlement l'autorisation d'un » règlement pour fixer l'ordre de la dispute. La dispute n a » conséquemment commencé qu'après le 7 janvier 1556 » (ce sera, si on veut, le 9 février 1556, comme le dit » M. Berryat-Saint-Prix; on voit que cette dissidence est » indifférente). Donc, Forcadel a été nommé sans avoir Cujas » pour compétiteur; donc, Cujas ne s'est point vu préférer
* Forcadel; donc, etc., etc.; ou il faut s'inscrire en faux » contre les monuments les plus respectables , ou il faut » traiter Papyre-Masson et ses sectateurs au moins comme » des visionnaires. »
Ce travail fut publié en 1782 (1) et transmis par l'Aca- » demie, selon l'usage, à tous les corps savants de l'époque.
Quelqu'un a-t- il jamais songé à protester contre ces précisions qui, comme on le voit, tranchent le procès? Je me trompe, void ce que dit M. Berryat-Saint-Prix :
« L'argument tiré de ce que Forcadel ne fut nommé qu'a- » près la promotion de Cujas à une chaire à Bourges, serait » plus concluant si l'on montrait que depuis son inscription » du 22 mars 1554 jusqu'à son départ de Toulouse à la fin » d'octobre, et aux premiers jours de novembre suivant, il n'y » avait eti aucune épreuve où Cujas ait pu apercevoir qu'il » échouerait s'il persistait dans son entreprise; qu'il aban- » donna en un mot son inscription de plein gré et sans lui » donner aucune suite. Les registres de l'Université de Tou- » louse devaient contenir quelque document à ce sujet; » mais, tout en parlant continuellement de ces registres, » MM. d'Hélyot et Jammes n'en ont jamais rapporté un seul » passage ; on serait même porté à croire qu'ils ne les
* avaient pas consultés lorsqu'on les voit fixer la promotion » de Forcadel à une époque différente de celle que Forcadel » indique lui-même dans ses ouvrages, 9 février 1556 (2). »
Vous voulez donc que ce soit à nous à prouver qu'il n'y a
(1) Toulouse, Manavit. — Paris, Tillol, libraire.
(2) Dissertation, pages 498 et 499.
eu jusqu'au départ de Cujas pour Cahors aucune épreuve de la dispute, ordonnée par arrêt du 29 mars 1554; mais vous intervertissez d'une manière manifeste les rôles que chacun de nous doit jouer dans ce débat. — Dés qu'il est avéré par vous-même que Forcadel n'a été élu que le 9 février 1556, quinze ou seize mois après le départ définitif de Cujas, qui, d'après vous-même, n'est jamais rentré à Toulouse, il est établi par cela même que la dispute a eu lieu pendant l'absence de Cujas. Que si, contrairement aux présomptions qui découlent naturellement de ces faits, vous, obligé de soutenir votre accusation, vous alléguez qu'il y a eu des épreuves quatorze ou quinze mois avant l'élection, épreuves qui auraient été interrompues par des circonstances sur lesquelles nous nous expliquerons bientôt, c'est à vous de le prouver.
Mais n'ai-je pas surabondamment, et, bien que je n'y fusse pas tenu, fait cette preuve négative? Bernard Medon ne vous a-t-il pas dit qu'il ressortait clairement, liquido, des registres de l'Académie, que Cujas n'avait jamais disputé contre Forcadel? M. l'abbé d'Hélyot surtout n'affirme-t-il pas de la manière la plus positive que divers contre-temps dont on peut voir Vénumération dans les registres, empêchèrent qu'il lie fût procédé à l'examen des contendants avant 1 556 , et que ces registres, conformes à ceux du Parlement, sont