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XII. On a vu que de Beloy avait été, par deux fois, installé

(I) Voir Pièces justificatives, n° II.

(9) Pièces justificatives, I, in fine.

(8) On peut consulter, sur le séjour du Parlement de Toulouse à Castelsarrasin, notre monographie insérée dans les Mémoires de l'Académie impériale des Sciences, Inscriptions et Belles-lettres de Toulouse, 4* série, tom. 4, année 1854, p. 37 et suiv.

et reçu avocat général, d'abord par le grand Conseil, à Chartres, le 7 mars 1593, et bientôt après par la chambre de Béziers, au mois d'août de la même année ; mais les Parlements étaient très susceptibles à l'égard de leurs prérogatives ; et celui de Castelsarrasin ne se crut pas lié par la double réception antérieure ; et s'il admit le sieur de Beloy par un arrêt du 10 juillet, qui, par une faveur toute exceptionnelle, le dispensa de faire ses preuves de capacité, ce ne fut qu'à la condition qu'il serait fait une inquisition préalable sur les vie, mœurs et religion catholique, apostolique et romaine du récipiendaire, et à la condition encore qu'il ne serait admis à l'exercice de son office, que lorsque la chambre de Béziers serait réellement incorporée à la Cour (1). De Beloy fut obligé de se soumettre à ces diverses conditions. L'inquisition à laquelle il fut procédé, sous l'autorité de deux commissaires de la Cour, les conseillers de Gargas et François de Sabathier, lui fut favorable ; et, par de nouveaux arrêts des A et 7 du mois d'août, il fut enfin définitivement reçu (2). Mais comme la chambre de Béziers ne fut incorporée qu'au mois de décembre suivant au Parlement de Castelsarrasin, ce n'est qu'à dater de cette époque qu'il entra réellement en fonctions (3). On voit même, par les énonciations des arrêts d'incorporation du 11 décembre, que les conseillers venant de Béziers auraient rapporté à la Cour les procédures auxquelles avaient donné lieu les calomnies dirigées contre de Beloy, et que la Cour aurait ordonné la communication de ces procédures. 11 fut rendu à ce sujet , â Castelsarrasin , des arrêts qui admettaient des récusations proposées par de Beloy , contre des magistrats venus de

(1) Vid. ci-dessous, Pièces justificatives, n° IV.

(S) Ibid. — Pièces justificatives, n» V.

(3) La ville de Castelsarrasin ayant élevé un monument dans la salle du Palais du Tribunal de V* instance, [pour y perpétuer le souvenir du séjour du Parlement de Toulouse, le nom de Pierre de Beloy a été gravé, comme celui de tous ses collègues, sur le marbre de ce monument.

Béziers (1). C'étaient de nouvelles entraves jetées sous les pas du magistrat déjà si éprouvé ; il ne parait pas, toutefois, qu'elles aient eu des suites directes, et le roi le vengea bientôt de ces inculpations ; mais elles avaient toujours cela de fâcheux , qu'elles pouvaient le diminuer dans l'esprit de ses nouveaux collègues comme aux yeux de l'opinion.

Ce n'est pas tout. De Beloy avait succédé, comme on l'a vu , à l'office de l'avocat général Daffis, qui était le premier avocat général du Parlement , auprès duquel il n'existait que deux offices d'avocats généraux. Or, d'après Larocheflavin , c'était une question de savoir si le successeur du premier avocat général le remplaçait d'une manière complète, ou bien si , par le fait de la vacance de son état , le second avocat général montait au rang et à la qualité de premier. Il existait au Parlement de Toulouse des arrêts en sens divers (2). La question de priorité ayant été soulevée par Pierre de Caumels, avocat général en exercice depuis l'an 1586, de Beloy n'osant ou ne voulant pas soutenir la lutte, donna son consentement à ce que son collègue eût les mêmes rang, séance, autorité et prérogatives que Jacques Daffis, premier avocat général , et accepta te rang de second avocat général. Son consentement fut homologué par des lettres patentes du roi , du 3 mars 1595, enregistrées par un arrêt rendu à Castelsarrasin , chambres assemblées , le 10 juillet suivant (3).

XIII. Nous arrivons à l'époque de la soumission au roi de la province de Languedoc, à la suite de l'édit de Folembray, du mois de janvier 1596. Une des clauses de cet édit disposait que le Parlement , émigré à Castelsarrasin , rentrerait à Toulouse, où il serait confondu avec le Parlement ligueur

(1) Ces divers arrêts se trouvent consignés dans Lafaille, tom. % Preuves, p. 94 et suiv. — De Beloy s'était constitué partie civile contre ses calomniateurs (Vid. Pièces justificatives V, in fine).

(2) Treize livres des Parlements, de France, livre 2. j[3) Vid. ci-dessous, Pièces justificatives, n° III.

resté dans cette ville. Mais à côté du traité public, contenant les conditions de la réduction , le duc Henri de Joyeuse qui, comme tous les gouverneurs de province, fit acheter bien cher à Henri IV sa capitulation , stipula un traité secret. Eh bien ! dans un des articles de ce traité, dans l'article 50, le duc suppliait Sa Majesté de vouloir accorder l'état d'avocat général en sa Cour de Parlement , en faveur de ceux qui en avaient été pourvus par le duc du Maine, bien qu'ils n'y fussent pas encore reçus, c étant du tout impossible que le > sieur de Beloy puisse exercer l'état d'avocat général à » Toulouse sans exciter quelques troubles dans ladite ville. » Ainsi la Ligue lançait , en expirant dans le Languedoc, un dernier trait contre l'homme qu'elle avait déjà si cruellement tourmenté ; mais ce trait ne porta pas, car Henri IV refusa la demande du duc de Joyeuse. On lit, en effet , au bas de l'article proposé, la réponse suivante : c Sa Majesté s'est ré- » servée elle-même de faire élection pour lesdites charges, » n'étant pas raisonnable qu'elle la remette à un autre (1).»

De Beloy conserva donc au Parlement de Toulouse, réintégré au mois d'avril 4596, le siège d'avocat général, qui avait été longtemps pour lui une sorte de mirage, car il semblait fuir perpétuellement devant lui; et il l'occupa probablement jusqu'à sa mort.

Quelque considérables que fussent les devoirs de sa charge, qui était, comme dit Larocheflavin , d'un très grand travail (2) , ils n'étaient pourtant pas un aliment suffisant à son infatigable amour pour l'étude. On le voit, en effet, donner au public une série d'ouvrages composés antérieurement à son entrée au Parlement ou depuis. Ainsi, il publia, en 1600, la Conférence des édicts de pacification des troubles esmeuz au royaume de France pour le faict religieux depuis le premier de ces édicts jusqu'à Védit de Nantes (3). Dans l'épître

(1) Dom Vaissette, Histoire générale du Languedoc, tom. V, Preuves* p. 336.

(2) Treize livres des Parlements de France, liv. 2f g 64.

(3) Paris, chez P. L'Huillier et Jamet Mettayer, imprimeurs et libraires

dédicatoire de cet ouvrage au Roi , il rappelle les luttes qu'il a soutenues pour défendre Sa Majesté contre les impostures vomies contre la très illustre dignité de son sang, et contre la loi même des antiques Saliens qui Iq, faisaient régner. R se félicitait des fureurs, des violences, des oppressions et de la longue et dure prison qu'il avait soufferte en haine de son service; il la remerciait de ce que, par sa justice, il avait été déchargé de l'imposture que les restes de la faction avaient monopolée sur ses actions ; enfin, il se réjouissait surtout de ce que la calomnie , complotée à Béziers contre son honneur, eût été fomentée et entretenue par la longue tergiversation d'un seul caméléon , qui , durant les quatre ans qu'il avait été captif entre les quatre murailles, vivait , au sénat , pensionnaire de la faction.

Quatre ans après, il livra au monde savant un Traité de l'origine et institution des divers ordres de chevalerie , tant ecclésiastique que profane (1); en 1605, son Exposition de la prophétie de l'ange Gabriel , touchant les septante semaines décrites par le prophète Daniel , au chapitre neuvième de ses prophéties (2) ; en 1608 , une Description du pays et sotfiveraineté de Béarn; une Généalogie de la maison de Foùxr, enfin un Commentaire sur un édit, et déclaration du roi Henri quatrième de France et de Navarre, sur l'union et incorporation de son ancien patrimoine mouvant de la couronne de France au domaine d'icelle (3). En tête de ce dernier opuscule se trouvent deux dédicaces , l'une au Roi,

ordinaires du roy, demeurant au Mont-Sainte-Geneviève, prés le collège de Laon, année M.DC, avec privilège de Sa Majesté. — Biblioth. publiq., n* 1309. — Il en a été fait une 2* édition à Grenoble, en 1659. Ibid., n« 69,

(1) In-8«, Paris. Par E. Robinot. Biblioth. publ., n° 1844. L'ouvrage est destiné à Mp le Dauphin de Viennois, duc de Bretagne.

(2) A Tolose, de l'imprimerie de la vefue de F. Colomiez et R. Colonies, imprimeurs ordinaires du roi et de l'Université ; 1605, à l'enseigne du nom de Jésus; in-12 (n° 77,131, Biblioth. publiq.). L'ouvrage est dédié à Mp de Bruslard, sieur de Sillery, garde des sceaux do France.

(3) Tolose, par Raymond Colomiez, imprimeur ordinaire de Sa Majesté. In-8°, Biblioth. publ., n« 1317.

l'autre au chancelier de Bruslard , sieur de Sillery, qui avait déterminé le prince à revenir sur ses premiers édits contraires à cette réunion; édits que le Parlement royaliste de Tours, avec une indépendance restée un de ses plus beaux titres de gloire, avait refusé d'enregistrer.

La dédicace au Roi est remarquable sous ce rapport que l'auteur s'y plaint , quoique avec réserve, de voir ses longs services méconnus ; il y disait : « Je vous supplie très hum- * blement , Sire, voir de bon œil et d'avoir pour agréable, » venant de la part de celuy qui a cest honneur d'avoir esté » dutout voué à votre service, en la force de son âge, et qui » continue toujours en ce désir, mes ans déjà bien avancés » ne m'en ayant osté la volonté, ny dutout le moyen pour

> encore. 11 est vray que je me plains seulement de mon » mauvais rencontre en ce-que m' ayant Votre Majesté honoré

> libéralement de la charge de vostre advocat général en ce » Parlement en considération de mes services, je suis un

> peu trop éloigné du soleil de Votre Majesté , en lieu

> où il y en a encore qui font semblant d'ignorer les

> services que je vous ai rendus; mais j'espère, Sire, que » l'audace que les raisons passées leur a peu acquérir ne » sçauroit empescher que la continuation de mes servi-

> ces ne me conserve, tant esloigné que je puisse estre de » Votre Majesté, quelque part en sa bonne grâce, vous » suppliant très humblement, Sire, de recevoir ce mien

> petit discours de vostre bénignité accoustumée. »

Ces plaintes de de Beloy étaient , comme on le sait , celles de beaucoup d'amis du roi, comme, par exemple, des Mornay et des d'Aubigné, qui lui reprochaient d'être ingrat à leur égard.

Le nom de de Beloy figure encore sur la liste officielle des officiers du Parlement, confirmée, en 1610, par Louis XIII à son avènement (1). Mais c'est là pour nous

(1) Dom Vaissette, Hittoire générale du Languedoc, t. V, p. 855. — D'après cet historien (voir table générale de ce t. V, v» de Beloy), de Beloy aurait été dépoté, en 1574, prés de Henri II [ à Lyon, et il aurait été envoyé aussi àTou-

comme son dernier certificat de vie ; il mourut probablement dans les premières années de ce règne.

Tels sont les principaux faits connus de la vie de Pierre de Beloy, qui se résume tout entière en un long combat.

XIV. Je pourrais peut-être, sans grand dommage pour sa mémoire, terminer ici cette notice; car la biographie connue, les observations en découlent naturellement, et chacun peut se former une idée exacte du personnage qu'il s'agissait de reproduire. On me permettra pourtant d'exposer ici quelques réflexions et quelques appréciations qui porteront sur les traits principaux de la physionomie de de Beloy, sur ses convictions politiques et religieuses, sur son caractère, sur son esprit ou sur ses œuvres.

Ce qu'il y a de plus saillant dans cette figure si fortement caractérisée, c'est sans contredit le côté du publiciste formulant ses opinions avec autant de netteté que de chaleur, ou, pour parler plus exactement le langage de cette époque, le côté du légiste mêlé de la manière la plus active aux querelles politiques et religieuses de son temps, marchant résolument sur les traces de Dumoulin , et se faisant le continuateur fidèle de cette longue lignée des légistes français qui commence, sous saint Louis, à Philippe de Beaumanoir et à Pierre de Fontaines, et nous conduit jusqu'à d'Aguesseau; tous auxiliaires des intérêts de la royauté, gardiens attentifs des libertés nationales, et voulant tous la suprématie du droit, le règne absolu de la majesté des lois ; et après avoir supplanté, depuis la révolution opérée par Philippe le Bel , le clergé dans la direction des affaires de l'Etat , devenus de

louse en 1588. Mais le de Beloy dont il est question dans ces deux occasions (pages 338 et 388, ibid.), est, d'après toutes les- probabilités, Jean de Beloy, seigneur de Rogehan, etc., qui fut conseiller et maître d'hôtel ordinaire du roi sous Henri III. (Voir la généalogie imprimée de la maison de Beloy, p. 131. Biblioth. publiq. de Toulouse.) Notre de Beloy, qui paraît être étranger à cette famille, pouvait d'autant moins être envoyé à Toulouse en 1588, qu'il était à la même époque enfermé à la Conciergerie. C'est donc mal à propos que, dans la Biographie Toulousaine déjà citée, on a dit que de Beloy avait été mis en liberté et puis repris.

plus en plus prépondérants, au point d'avoir fait de la France un royaume de playdoirie (1).

Ses productions ne sont pas de ces libelles, de ces pamphlets ou plutôt de ces petits livrets^ comme on disait alors, dont la France fut inondée, trahissant la passion qui les avait dictés et par cela même aussi vite oubliés que répandus. Ce sont des œuvres sérieuses, fortement conçues, consciencieusement exécutées, provoquant un examen attentif et une discussion approfondie, agissant sur l'opinion publique. La vigueur avec laquelle l'écrivain y presse ses adversaires rappelle cette image saisissante du poète :

Insequitur, jam jamque manu tenet et frémit hastd (2).

Aussi, parmi les défenseurs des libertés publiques, de Beloy fut placé au premier rang par ses contemporains. Un historien déjà cité, Palma-Cayet, l'atteste de la manière la plus explicite. Après avoir analysé avec soin les arguments des deux principaux ouvrages de de Beloy, à savoir, son Apologie catholique et ses Moyens d'abus contre la bulle du pape Sixte V, il établit un parallèle entre l'avocat Louis d'Orléans, l'un des plus célèbres et des plus véhéments écrivains de la Ligue, et lui ; il raconte le sort du premier et s'exprime sur le second de la manière suivante : « Mais celui qui a » écrit pour la majesté des rois a eu la peine, les prisons et » les afflictions au commencement. L'an 1 588, il fut enfermé » dans la Conciergerie ; après la mort du duc de Guise, on le » changea de logis, la Bastille fut le lieu où il fut très estroi- » tement tenu plus de deux ans ; et ayant trouvé le moyen * d'eschapper, s'estant sauvé à Saint-Denis, il trouva M. de » Vie, gouverneur pour le roi, qui le reçeut, le présenta » depuis à sa majesté, et pour récompense de ses peines, il > est aujourd'hui avocat général en l'une des cours souve- » raines de ce royaume (3). »

(1) Vid. M. Mignet, Mémoires historiques, p. 330.

(2) Virg. JEneid. II.

(3) Introduction à la chronologie novenaire.

XV. Le patriotisme est chez de Beloy la qualité qui domine toutes les autres. Comme dans les mœurs antiques, l'homme privé s'y efface toujours devant le citoyen ; il comprend les devoirs sociaux comme Cicéron les a classés dans son beau traité De offidis (4), écrit à la lueur des feux de la guerre civile; seulement il les remplit avec moins d'hésitation que lui.

L'avènement du fondateur de la dynastie des Bourbons n'eut point de champion plus intrépide ; il y concourut avec la plume comme Biron avec l'épée à Arques et à Ivry. Or, à aucune autre époque peut-être les succès réservés à l'épée n'avaient eu plus de besoin d'être préparés par le mouvement de l'opinion publique, qui , comme l'a si bien dit un de nos premiers historiens, était à la fois le juge et le prix du combat (2).

Doué d'une âme pleine de feu , incenso ac flagranU ammo, comme disait Tacite d'un homme illustre de son temps (3), le premier il se précipite dans la lutte avec toute l'impétuosité des organisations méridionales. Rien ne peut le retenir, ni la crainte des périls qu'il va attirer sur lui , ni les exemples que donnent à côté de lui tanl d'hommes instruits partageant tous ses sentiments, mais s'effaçant en quelque sorte en présence de la tempête (4). 11 ne considère donc que les dangers dont la patrie est menacée ; il s'indigne à la vue des ambitions fougueuses qui se couvrent du masque des intérêts les plus sacrés, comme il s'émeut au spectacle de la France que l'on veut priver de toutes ses conquêtes en la replongeant , par un violent retour en arrière, dans le chaos du moyen-âge. Il faut à tout prix qu'il vienne à son secours

(1) Livre 1, in fine.

(2) M. Augustin Thierry, Essai sur l'histoire du tiers état, chap. 6. (8) Agricol. IV.

(4) Ainsi, par exemple, Antoine Loisel se retira en 1588, à Beauvais, sa patrie, où il resta jusqu'à la fin des troubles (Abrégé de sa vie, par Eusèbe de Lauriôre), et P. Pitbou pendant le même temps, se montra fort peu en public et ne venait guère au Palais qu'en manteau (Opuscules de Loisel, p. 269).

et qu'il signale la profondeur des abîmes où on la conduit. Ainsi , il disait dans son Epître dédicatoire à Henri III , des moyens d'abus et nullités de la bulle de Sixte-Quint : « L'au- » teur de ce livre espère que Votre Majesté irez chrestienne

> ne voudra point permettre qu'on m'effasse à celuy qui n'a

> rien de plus cher que l'honneur de Dieu , le service de » Votre Majesté, et le bien de la couronne. Quoi que ce soit, » puisque c'est pour l'avancement de la gloire de Jésus- » Christ et le repos de sa patrie, il ne peut craindre aucun » danger, en se représentant l'heureuse fin de tant de

> payens résolus, qui , pour le seul accroissement du bon-

* heur de leur pays, quelquefois pleins de vanité, ont exposé

* leur vie. Tellement qu'il s'est persuadé qu'il seroit fort

> pusillanime s'il espargnoit la sienne , quand il y va de » l'édification de l'église de Dieu , de l'honneur de son roy

> et des princes du sang de France. Aussi certainement,

> celuy-là n'est pas bon orateur, qui sçait bien dire, s'il n'a

> l'audace de se présenter au barreau pour parler. >

U est, je l'ai constaté, ouvertement opposé aux prétentions des ultramontains ; mais s'il est gallican , il n'en est pas moins sincèrement catholique. Que son orthodoxie ait été l'objet de quelques attaques ou de quelques soupçon», soit lorsqu'il se présenta pour être reçu au Parlement de Castelsarrasin , soit avant cette époque, il est permis de le supposer; mais quel est le personnage combattant pour la dignité du royaume qui n'ait pas été l'objet de pareils soupçons (1)? Furent-ils épargnés au chancelier de l'Hospital , à Dumoulin , à Pierre Pithou , à l'historien Auguste de Thou et à tant d'autres? De Beloy devait y être d'autant plus exposé que son naturel impétueux, expansif, passionné, surexcité par la fièvre des agitations publiques, avait bien

(1) On peut consulter sur ce point le témoignage de de Thou , qui s'en explique formellement dans ses Mémoires (collection Michaud et Poujoulat. 2e série, p. 362).

pu , en quelque rencontre, donner à ses formes les apparences de certaines exagérations sur le fond même des choses. Ce qui est incontestable, c'est que dans tous ses écrits il se déclare profondément attaché à la catholicité, et qu'il sortit victorieux de l'épreuve à laquelle il fut soumis par le Parlement séant à Castelsarrasin. De Beloy a donc été un homme de résistance, car if ajrésisté à la fois aux nouveautés des religionnaires comme aux entraînements des ligueurs exaltés et à toutes les influences de l'étranger qui , de l'autre côté des Pyrénées et des Alpes, s'était si activement immiscé dans les affaires intérieures du royaume.

Sa foi en la royauté héréditaire qui avait fait la France, était non moins sincère ; toutes ses productions déposent encore de la vivacité de ses sentiments à cet égard , et on vient de voir que Palma-Cayet avait résumé l'esprit de ses œuvres d'un ordre politique, en disant : Qu'il avait écrit pour la majesté des rois, faisant en cela allusion principalement à son Traité de l'autorité du roi et des crimes de lèsemajesté. C'était la royauté qui avait dominé l'anarchie féodale, émancipé les serfs des campagnes, concouru à la révolution des communes, détruit ensuite l'indépendance républicaine des vieux municipes ; poussé à l'unité législative et territoriale, aidé à la fusion des classes, répandu partout dans l'esprit public des semences fécondes de justice el de perfectionnement , et en fondant un gouvernement général , substitué le principe de la sociabilité à celui de l'individualité. La main qui avait fait ces grandes choses pouvait seule les conserver et compléter son œuvre. Au contraire, le principe de la souveraineté populaire que la Ligue professait , l'esprit de républicanisme que conspiraient à faire fermenter, soit la réaction qui rappelait à l'étude des beaux âges de la Grèce et de Rome, soit les idées qu'avaient préconisées Bodin , Laboetie , François Hotman et plusieurs autres, soit les fautes de la royauté actuelle et les défiances à l'égard de la royauté à venir, devaient , à 'son avis, en

triomphant , amener la ruine de la France. Il en était donc le pins opiniâtre adversaire, et il professait ouvertement que les royaumes successifs sont plus parfaits que les électifs (1).

Enfin , un sentiment qui avait éclaté encore avec autant de force chez lui , c'était son respect pour le principe de la tolérance religieuse , respect qui lui inspira son livre de la Conférence des divers édits de pacification , immédiatement après l'édit de Nantes, qu'il appelait la vraie loi de concorde, d'amnistie et d'union entre tous les Français (2).

Les conséquences désastreuses (3) qu'entraîna la révocation de cet édit par Louis XIV prouvèrent si de Beloy avait apprécié sagement la charte de liberté de conscience à laquelle la révolution française devait rendre toute son autorité.

XVI. Les convictions , je devrais dire les enthousiasmes dont je viens de parler ( c'a été là encore un des traits les plus saillants du caractère de de Beloy), n'ont jamais varié. Il reste, après le combat , ou plutôt après la victoire , ce qu'il a été pendant l'action, ne demandant rien en deçà, rien en delà. Depuis l'avènement de Henri III jusqu'à ses derniers actes connus, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de Louis XIII, on le retrouve toujours d'accord avec lui-même , marchant sans dévier un seul instant de la ligne de conduite qu'il s'était tracée dans sa loyauté austère ; mérite bien rare, on en conviendra , surtout à une époque où le courage civil fut sans doute souvent mis en pratique, mais où l'on avait vu grossir aussi ce parti politique de tous les temps et de tous les lieux, se déguisant et se transformant sous des couleurs si diverses, en suivant les oscillations des événements ou les fluctuations de l'intérêt personnel.

Aussi , c'est par le caractère, ce don supérieur de la Pro-

(1) Apologie catholique, 1" partie, n° 8, p. 18.

(S) Conclusions, 312.

(3) Voir dans ce sens le R. P. Lacordaire ; Discours prononcé dans la séance publique de l'Académie de législation de Toulouse» le 4 juillet 1854, sur la loi de l'histoire (Recueil de l'Académie, 1854, p. 224).

vidence, mille fois préférable, surtout dans les temps agités, à toutes les autres qualités; c'est par la fixité inébranlable de ses principes que de Beloy a été remarquable, qu'il a droit à tous nos respects. Et c'est précisément parce qu'il a été militant aux premiers rangs, et surtout athlète persévérant, qu'il s'est trouvé en butte aux animosités implacables de ses adversaires, ou de ses envieux peut-être, encore plus dangereux que les premiers ; voilà pourquoi il a été attaqué avec tant de rudesse, arraché par un coup de main au champ de bataille intellectuel , où il était plus aisé de le vaincre par la violence que par le bon droit , emprisonné pendant quatre ans, et pendant qu'il est captif, recommandé publiquement par Guinchestre au glaive et au couteau de la faction des Seize (1) ; voilà pourquoi , enfin , il a été abreuvé des calomnies dont nous connaissons la cause, si nous n'en connaissons pas précisément l'objet.

XVII. Or, pour son plus grand déplaisir, il a rencontré des ennemis , non pas seulement dans le sein de la Ligue triomphante ou de la Ligue mourante , mais encore parmi les hommes du lendemain ou du surlendemain qui s'étaient enfin rangés sous le drapeau du roi ; car on a vu ce qui se passa à Béziers et à l'occasion de la rédaction du traité secret additionnel à l'édil de Folembray. II est frappé à la fois par les partisans des Guises et par Henri III , dont il était pourtant le plus zélé défenseur , sous la protection duquel il s'était spécialement placé (3) ; et , pour comble d'infortune, au déclin de ses jours , il se croit autorisé à se plaindre d'Henri IV , qui fut la grande affection de toute sa vie , et au succès duquel il avait tout sacrifié * son repos , les forces vives de son intelligence, son titre de conseiller en la sénéchaussée, jusqu'à sa liberté, ou , si l'on veut, au service duquel il avait dépensé toute la seconde moitié de sa vie, en

(1) L'Histoire du Quercy (pages 81 et 82), parle des horreurs de la famine auxquelles de Belloy dut être en proie pendant le siège de Paris.

(2) Épitre dédicatoire de son livre : des Moyens d'abus contre la bulle de Sixte-Quint.

écrivant contre ses rivaux , en expliquant les principaux monuments de sa législation , en défendant ses intérêts sous la toge du magistrat ! Quelle profonde amertume, surtout pour une nature aussi sensible que la sienne, de se trouver réduit à soupçonner l'ingratitude, ou du moins à douter de la reconnaissance d'un prince pour lequel il professait un véritable eu lie, une admiration toute enthousiaste que Ton trouve répandue dans tous ses livres ! On le voit , en effet, recherchant partout avec complaisance, les occasions de rendre hommage à la main réparatrice qui avait relevé tant de ruines ; à la haute intelligence qui avait si vile sondé et cicatrisé toutes les plaies du pays ; à l'âme vraiment grande et généreuse qui avait oublié tous les torts dont elle avait à se plaindre ; à la sagesse du roi législateur dont il a commenté deux des plus notables édits, ainsi que je viens de l'énoncer ; à la politique si libérale et si française encore aujourd'hui (je dois dire aujourd'hui surtout) , qui se fondait sur le maintien des nationalités, et sur l'équilibre des nations européennes, et, comme il le disait lui-même, en son style naïf, à ce soleil aimable et luisant , à ce soleil royal et gracieux qui avait chassé toutes les ténèbres, et aux bienfaits d'un règne dont les six premières années avaient enfanté autant de merveilles qu'il y en eut jamais en aucun empire du monde (1).

XVIII. Après le légiste, après l'homme de controverse et de polémique, vient le magistrat.

Doué de toutes les.qualités nécessaires pour remplir dignement le patriciat du pouvoir judiciaire, il ne faillit jamais aux devoirs que celui-ci lui imposait. Il entrait au Parlement de Toulouse avec le titre d'avocat du roi , auquel semblait l'appeler, par une sorte de vocation naturelle, le tour belliqueux de son esprit , ingenium et vis naturœ, comme auraient dit les anciens (2), préparé par de fortes études, formé par un professorat brillant, familiarisé avec l'administration

(1) Conférence des édits de pacification.

(2) Tacite, de Orator. II.

de la justice, rompu à toutes les grandes questions de droit public, en possession de toute sa vigueur intellectuelle, pénétré d'un juste sentiment de la puissance et de la splendeur des cours souveraines. Il y apportait donc toutes les conditions de succès. Les réquisitoires qu'il a prononcés, documents d'autant plus précieux que ce sont les seuls en ce genre que nous ait légués le Parlement de Toulouse (1), ne permettent pas d'en douter. En les' parcourant , on voit qu'ils contiennent d'excellentes dissertations sur des questions de droit public du plus haut intérêt, et particulièrement pour l'histoire des maisons de Foix , d'Armagnac et de Béarn.

Pour ce qui est de ses autres œuvres, voici quelques-unes des observations que m'ont suggérées celles que j'ai eues en ma possession.

Les quatre livres des Variorum juris civilis, et les dissertations que j'ai déjà indiquées, contiennent des principes substantiels fort exacts sur le Droit Romain , et on y trouve des théories qu'on lit avec fruit , notamment celles qui ont trait au merum et au mixtum imperium, point capital en matière de juridiction , et à la thèse de la prestation des fautes, qui divise encore les jurisconsultes. Ces compositions, jointes à quelques-uns de ses réquisitoires, révèlent la manière du jurisconsulte se mouvant spéculativement dans les régions sereines de la science, comme les œuvres de polémique ont révélé l'habileté du légiste armé en guerre pour les controverses politiques et religieuses , où se trouvaient engagées toutes les bases de l'état social moderne.

La déclaration du droit de légitime succession au trône du Portugal appartenant à la rogne mère du roi très chrétien , était destinée à établir le droit de préférence de Catherine de Médicis à la couronne de ce pays, devenue vacante en 1580, par la mort du cardinal-roi don Henri. Plusieurs prétendants disputaient cette succession , notamment Catherine, duchesse

(1) Ils ont été insérés dans les œuvres complètes de Géraud de Maynard, Conseiller au Parlement de Toulouse (Livre IX de l'édition de 1638, p. 304 et suiv.).

de Bragance, Ranuce Farnèse, prince de Parme, et Philippe, roi de Castille, de Léon , etc. De Beloy y démontrait que Catherine de Médicis, en sa qualité de seule héritière de la maison et comté de Bologne par sa mère, Madeleine de Latour, épouse de Laurent de Médicis, duc d'Urbin , devait l'emporter sur tous ses rivaux. Il réfutait en même temps les consultations qui avaient été faites en faveur de ses rivaux, par des jurisconsultes les plus célèbres des Universités. Ce nœud gordien fut tranché par l'épée de don Philippe, qui finit par recueillir la succession de don Henri (1).

L'Apologie catholique contre les libelles , déclarations et advis pubUés par la Ligue, contenait la contre-partie de toutes les prétentions de celle-ci , et fournit des armes à ceux qui écrivirent ensuite dans le même sens (2). L'auteur y établissait, d'une manière nette et lumineuse, la fausseté de la généalogie publiée par Edmond du Boulay, dans l'intérêt des princes de la maison de Lorraine, et il prouvait qu'ils ne descendaient de Charlemagne ni par les mâles, ni par les femmes (3).

Il y vérifiait ensuite, une à une, les objections faites pour priver Henri de Navarre de la qualité de premier prince du sang et d'héritier présomptif de la couronne; et reproduisant la généalogie exacte d'après laquelle il descendait de saint Louis par Robert, comte de Clermont, le dernier de ses fils, il terminait par prouver, en entrant dans le vif de la célèbre controverse de V oncle et du neveu , que, d'après les principes du droit féodal , qui étaient ici seuls applicables, la couronne de France, fief masculin, héréditaire par ordre de primogéniture, devait appartenir au roi de Navarre, bien qu'il fût d'un degré plus éloigné que le cardinal Charles

(1) Voir notamment V Histoire du Portugal par M. Henri Schœffer, traduite de l'allemand par M. Soulange Bodin ; Paris, 1845, p. 619 et suiv.

(2) On la trouve citée, par exemple, dans la lettre d'un gentilhomme français, contenant réponse à un certain prétendu anglais (Mém. de la Ligue, I, p. 415 et suiv.).

(3) Les partisans des princes de Lorraine furent obligés de reconnaître l'exactitude de ce fait (Vid. Henri Martin, t. X, p. 676.).

de Bourbon (1). Cette thèse était la question capitale du moment ; toutes les autres s'effaçaient évidemment devant elle. Les droits du cardinal de Bourbon avaient été soutenus dans plusieurs écrits, notamment par Antoine Hotman et par le docteur italien Matteo Zampmi. Le livre de de Beloy renfermait la réfutation des dissertations de ces docteurs ; et François Hotman, frère du précédent, mais engagé sous un autre drapeau politique, confirma, en 1588 (2), les arguments de de Beloy, auxquels Cujas donna la sanction de son immense autorité (3).

Toutefois, si de Beloy avait faitAun judicieux partage des principes du droit romain , en écartant avec raison , par l'autorité du droit féodal , celles des règles romaines qui attribuent , en ligne collatérale, l'hérédité au plus proche parent (4), et en retenant celles qui déclarent successible le parent le plus proche, quelque éloigné que soit son degré de parenté avec le défunt (5), il avait eu tort de mêler à cette discussion le droit canonique sur la supputation des degrés de parenté. En effet , ce droit , dont l'autorité était décisive en matière d'empêchements au mariage, restait étranger à la dévolution des hérédités.

Ajoutons aussi , qu'en appréciant les titres du roi de Navarre à sa qualité d'héritier présomptif du trône, titres qui, sous les divers points de vue que nous venons d'indiquer, étaient incontestables, l'auteur ne faisait pas une assez large part au vote des états généraux de 1576, qui , en confirmant les traditions constantes de la monarchie des Franks, décidèrent que la couronne et la profession delà religion catho-

(1) D'après l'arbre généalogique qu'on trouve à la fin de cet ouvrage, et dans l'Examen du discours publié contre la maison de France (y. 536), Henri, rot de Navarre, était au 22* degré de parenté avec saint Louis, et le cardina de Bourbon au 21*.

(2) Disputatio de controversée successionis inter patruum et fratris prœmortui jUium.

(3) Voir M. Berryat-Saint-Prix, Eist. de Cujas, p. 538 et suiv. (4)Nov. 118, chap. 3, $ 1*

î5) Instit. III, 6, g 12. — Junge Nov. 118, chap. IV.

tique étaient conjointes (1). Mais s'il ne s'arrêtait pas à cette objection , qu'il fallait concilier avec cette maxime des légistes, que le rai ne meurt jamais en France, et s'il partagea à cet égard l'opinion de plusieurs Parlements ou sections de Parlement , c'est qu'avec sa sagacité exquise pour pressentir les événements, il espérait fermement que Henri , qui demandait toujours à s'éclairer, rentrerait dans le giron de l'Eglise, et qu'il ferait, jusqu'à ce moment, respecter la religion catholique.

Une autre de ses plus remarquables compositions, et qui remua aussi plus particulièrement l'opinion, ce fut son livre des Moyens d'abus contre la Bulle fulminée par Sixte- Quint, qui, pour avoir soulevé en masse les résistances du Parlement, n'en avait pas moins vivement impressionné les populations orthodoxes.

Cette œuvre, divisée en 30 chapitres, suivis d'une conclusion, et que de Thou qualifiera de grandem librum, est un traité complet sur le principe national de l'indépendance de la couronne. Les origines de l'institution divine de la royauté, les textes de l'Écriture, la législation des Conciles, l'histoire ecclésiastique, l'appréciation des démêlés qui ont eu lieu pendant toute la période du moyen-âge entre le sacerdoce et l'empire, s'y trouvent exposés avec une grande exactitude et coordonnés avec soin.

Le langage convient merveilleusement, par sa grave simplicité, à la nature du sujet; l'argumentation s'y montre d'autant plus nerveuse qu'elle y est plus contenue.

Je n'examinerai pas ici certaines discussions auxquelles l'auteur se livrait pour établir les différences qui existent entre V erreur et l'hérésie, pour distinguer Vhérélique impénitent du relaps, car ces discussions appartiennent au domaine de la théologie. Je constaterai seulement que tous les principes du droit public français constituant les libertés et franchises de l'Église gallicane y sont très solidement exposés.

(1) M. Henri Martin a mis ce point en lumière, t. X, p. 539, 645 et 646. — Il n'avait rien de commun avec les libertés de l'Église gallicane.

Ce livre, qui fit la plus grande sensation, servît donc à affermir dans l'esprit public les maximes fondamentales qui étaient alors si fortement ébranlées par les efforts réunis des ultramontains de la France, de l'Italie et de l'Espagne, et il prépara les travaux et les formules que, huit ans plus tard, Pierre Pithou et Guy-Coquille publièrent sur le même sujet. L'exemple que de Beloy avait donné en attaquant la bulle de Sixte-Quint, fut imité par le second des jurisconsultes que je viens de mentionner, car il écrivit, en 1591 , un Discours sur les raisons et moyens d'abus contre les bulles décernées par le pape Grégoire XIV contre la France (1).

On peut donc considérer de Beloy comme un des légistes gui ont le plus activement concouru au triomphe des franchises définitivement et solennellement consacrées à la fin du siècle suivant, sous Louis X1Y, sans qu'on ait pu reprocher à l'écrivain d'avoir manqué de respect pour le Saint-Siège. Contenir son autorité dans les limites que, sous le règne dont il vient d'être parlé, Bossuet traça d'une manière si sûre et si éloquente devant l'Église de France assemblée, ce n'était pas se constituer l'adversaire de la papauté ; c'était, au contraire, lui rendre toute son autorité en la préservant de ses propres entraînements. De Beloy ne voulait pas qu'on pût se méprendre sur ses intentions à cet égard ; il les exprimait dans la conclusion de son livre.

Sans doute, il y a dans l'ensemble de son travail des tendances qui semblent quelquefois dépasser le but de l'auteur. L'ardeur de ses affections pour la royauté, la trempe de son caractère, l'émotion de la lutte, ont pu donner à ses idées quelque couleur d'exagération : sans doute, aussi, il n'a pas rendu assez de justice aux immenses services que la papauté avait rendus à la civilisation menacée d'une dissolution complète au milieu des désordres du moyen-âge, en présence de l'affaiblissement de tous les liens sociaux. Mais le fond de

(1) Imprimé dans la collection des œuvres de Guy-Coquille, t. I, p. 173 et

l'œuvre respfre les sentiments d'un homme qui ne Va point composé par haine ou par mépris de l'ordre ecclésiastique, qu'il honore et qu'il vénère comme vrai catholique (1). Il n'y a aucune comparaison à établir entre les formes qu'il emploie et celles qu'on trouve dans le livre analogue de François Hotman (2).

De Beloy écrit avec les convictions d'un catholique, Hotman avec l'aigreur et les rancunes d'un calviniste ; le premier pour résister , le second pour protester ; celui-là veut éclairer et contenir, celui-ci se propose de nuire et de renverser.

Son examen du discours publié contre la maison royale de France sur la loi salique et la succession du royaume est aussi très remarquable. Le discours composé dans l'intérêt des ligueurs prétendait que cette loi n'était plus en vigueur ; que si elle n'était pas tombée en désuétude, il était permis de la changer. L'histoire de France à la main, de Beloy prouva les propositions contraires.

Ce travail en faveur d'une loi fondamentale que l'auteur avait, quelques années auparavant, qualifiée de seul oracle de la France et de rempart de la dignité des Français (3), est écrit avec une naïveté incisive ; il est plein de vives pointes , selon les expressions du temps ; Anquetil disait que l'auteur y développait si bien les menées des Guises, qu'il semblait les avoir devinées(4) ; et si on peut lui reprocher quelque chose, c'est un luxe d'érudition quelquefois inutile. Son écrit n'eût été ni moins vigoureux ni moins concluant, parce qu'il aurait, pour venir à l'appui de l'exclusion des femmes et des descendants par les femmes de tout droit à la couronne, négligé de mettre en relief l'infériorité de la femme dans

(1) Conclusion, p. 429.

(2) P. Sixti V fulmen brutum in Henricum, sereniss. regem Navarre et illustriss. Henric. Borbonium principem evibratum.

(3) Apologie catholique, p. 32.

(4) Esprit de la Ligue, I ; Observations sur les ouvrages cités dans l'Esprit de la Ligue, p. 49.

Tordre politique et civil, à l'aide des textes d'Aristote et d'Hésiode, de Tacite et de Lucrèce, de saint Jérôme et de saiat Grégoire, de Balde, d'Accurse et de Barthole, et avec toutes les considérations sur lesquelles se fondait dans le Droit romain le sénatus-consulte Yelléien (4). Mais ce défaut qu'on retrouve dans d'autres de ses ouvrages est moins le sien que celui de l'esprit français qui pliait sous le poids de l'érudition grecque et latine , dont il était d'autant plus prodigue qu'elle était récemment acquise.

Dans la préface, où l'auteur s'adresse aux trois Etats , il y a des traces de cette émotion et de cet élan de patriotisme vrai qui chez lui était intarissable : c Je parle désormais à » vous Français, s'écrie-t-il; jusques à quand npurrirez-vous » ces troubles et,divisions pour asservir votre pays au joug

> de l'étranger ? N'êtes-vous plus Français ? ceux contre qui » vous êtes ligués ne le sont-ils plus aussi ? Qu'attendez- vous à

* réunir vos volontés ? que vous ayez du tout ruiné votre » pays auquel vous ne pourrez laisser que les soupirs témoins

* de votre pénitence ? Si, lorsque la tempête vient, les mari- » niers se combattent l'un l'autre > sans qu'aucun d'eux gou- » verne le timon et abatte les voiles, qui donc garantira le

* vaisseau du naufrage ? Tournez donc le fil de vos armes

> contre vos ennemis communs qui se liguent pour vous

> opprimer, pour vous asservir et pour vous traîner comme » esclaves de leur ambition (2) ! » Six ans après la publication de ce travail, le Parlement de Paris, par un arrêt solennel du 28 juin 1593, qu'Antoine Loisel appelait « le grand arrêt » de la loi salique auquel on doit en grande partie la con-

> servation de l'État (3), » proclamait l'autorité de cette loi qui excluait de la couronne les femmes et leurs descendants ; ce qui renversa, entre autres prétentions, celles du parti appuyant auprès des états généraux de la Ligue l'élection de

(1) Pages 50 et suivantes.

(2) Préface, p. 15 et 16.

(3) Vie de P. Pilhou, sieur de Savoie ; Opuscules, p. 263,

l'infante Isabelle, fille de Philippe II. L'œuvre de de Beloy ne peut être considérée comme étrangère à cet arrêt.

Ses Mémoires et Recueil de l'origine, alliances et succession de la royale famille de Bourbon, branche de la maison de France , contiennent un choix des actes les plus glorieux et les plus utiles accomplis par les membres de la famille des Bourbons, dans le but de réfuter et d'abaisser lés prétentions ambitieuses des princes de la maison de Lorraine. De Beloy disait en terminant : c Que ceux qui faisaient de monstrueuses » comparaisons entre les maisons de Bourbon et de Lorraine, » étaient aussi insensés que ceux qui compareraient le » royaume de France au duché de Lorraine, la majesté très » chrétienne au duc lorrain, et la famille royale aux descen- » dants et issus de ce duc, autant inégaux et dissemblables, * comme sont le soleil lumineux, et Tune des étoiles errantes » qui prennent leur clarté de cette grande lampe du » monde (1). »

Ce qu'il y a de plus intéressant dans sa Conférence sur les édits de pacification, c'est l'exposé historique et philosophique des rapports qui existent entre l'Église et l'État; l'organisation dans les Parlements des chambres dites de l'Édit, et le partage des attributions des diverses juridictions ; enfin, la mise en saillie de la différence qui existait entre les anciens édits, ayant tous un caractère provisoire, et le nouvel édit qui avait un caractère de loi perpétuelle et de charte irrévocable.

Son livre de Y Origine des institutions des divers ordres de chevalerie tant ecclésiastiques que profanes, contient des détails attachants sur chacun des trente-six ordres dont l'auteur s'est occupé. Il y avait travaillé , comme je l'ai déjà annoncé, étant prisonnier à la Conciergerie du Palais; et il n'avait fait en cela que remplir une mission d'Henri III, qui, peu d'années après son avènement au trône, en 1578, avait fondé, comme on sait, l'ordre du Saint-Esprit ; de telle sorte

(1) Page 396.

que de Beloy emprisonné, comme il disait, pour le service de Henri III, s'occupait pendant sa captivité à parfaire une œuvre que ce prince lui-même lui avait commandée (1).

Quant à 1 Exposition de la prophétie de l'ange Gabriel, touchant les septante semaines descrites par le prophète Daniel, au chapitre neuviesme de ses Prophéties, composées aussi par lui pendant qu'il était détenu à la Bastille, et qu'il ne publia que sur les vives instances de ses amis, elle concorde avec les traditions de l'Église, et révèle la plus parfaite connaissance des textes bibliques.

Enfin son Commentaire sur l'Édit d incorporation de l'ancien domaine de Navarre à la couronne, doit la plus grande partie de sa valeur aux notions précieuses qu'il renferme sur l'ancien royaume de Henri IV, bien connu de l'auteur, qui, avant de devenir avocat général, avait été conseiller, comme on l'a vu, de la chambre des requêtes de l'hôtel et couronne de Navarre.

XIX. Que si l'on réunit ces différents travaux avec ceux que je n'ai pu qu'indiquer (£), on verra qu'ils forment un faisceau des plus imposants, attestant chez de Beloy cette variété infinie des connaissances en honneur au xvi* siècle, profondément convaincu de l'importance attachée à l'alliance des lettres humaines et du droit, alliance vers laquelle nous ramène le mouvement actuellement imprimé à l'instruction publique. Cette diversité est encore un trait distinctif de notre personnage, dont le patrimoine intellectuel embrassait en vérité d'inépuisables trésors , car son érudition s'est étendue sur les lettres profanes comme sur les lettres sacrées, sur le droit public comme sur le droit civil ,

(1) Épttre dédicatoire, p. 4. — Cet ouvrage est mentionné honorablement par Gabriel Cayron en son Parfait patricien français, p. 277 et 278.

(2) Voir à titre de complément bibliographique sur de Beloy, les dictionnaires de Barbier et de Bayle, la notice de l'histoire du Quercy et la Biographie Toulousaine, le Dictionn. historique de Lelong, Lenglet, etc. — On y trouvera indiqués quelques ouvrages (mais d'un intérêt secondaire) dont je n'ai pas parlé.

sur les décrétâtes comme sur le droit féodal, sur l'histoire ancienne comme sur l'histoire moderne, sur l'histoire générale comme sur l'histoire locale, mais à un degré peut-être encore plus saillant sur l'histoire de France, des maisons princières et des grandes familles féodales du Midi. Il ne faut donc pas s'étonner que le Parlement émigré à Castelsaorasin l'ait dispensé, lors de sa réception, de l'examen requis en pareil cas, bien qu'il n'eût pas encore publié tous ses travaux.

Le Parlement de Toulouse n'eut, à aucune époque, d'avocat général ni de magistrat plus érudit que lui, d'écrivain à la fois plus fécond, ayant plus de promptitude, d'à propos ou d'opportunité dans ses productions.

De Beloy eut sans doute dans le Parlement qui, à aucune autre époque, ne fut aussi riche en hommes éminents ou célèbres, des collègues d'un savoir profond : le premier président Dufaur de Saint-Jory, le président à mortier de Bertier, le président des enquêtes de Cambolas, le premier président de la chambre des requêtes de Larocheflavin, les conseillers de Maynard et de Catel. Mais s'il cédait, peut-être, le pas à quelques-uns d'entre eux pour quelques points particuliers et pour quelques aptitudes spéciales, par exemple à Dufaur pour le droit romain, à Bertier pour l'esprit littéraire, à Larocheflavin pour les traditions parlementaires, à Maynard et à Cambolas pour les errements de la jurisprudence, à Catel pour l'histoire de la maison de Toulouse ; il les surpassait, ce semble, pour la vaste encyclopédie de ses connaissances, comme il contrastait avec eux par la verve de ses convictions et par l'unité qui avait constamment présidé à sa conduite politique.

S'il n'a pas versé son sang pour la royauté, comme Duranti et Daffis, il ne faut l'attribuer qu'au hasard inespéré et tout providentiel de son évasion de la Bastille. On a vu que Pierre de l'Estoile dit : qu'il fut retiré par la volonté de Dieu du fond des abîmes de la mort. Palma-Cayct dit également : Un docte jurisconsulte catholique, dans Paris mesmesy au péril de sa vie, entreprit de répondre à tout ce que la ligue des Seize avoit

fait publier (1). L'historien de Thou est venu confirmer ces témoignages : c Scripsit et postremù grandem librum Petrus

> Belloius et ob id molesto ac periculoso carcere diù vexatus ;

> ex quo raro fortunée beneficio elapsus, posteà meruit ut » fisci patronus, in Senatu Tolosano, crearetur (2). > Comment douter des dangers que courut de Beloy, lorsqu'on sait le sort qui, peu de temps après son évasion (3), fut fait au président Brisson et à d'autres ?

XX. De Beloy a donc joué un rôle des plus périlleux et des plus considérables, et il a exercé, à plus d'un titre, une action notable sur l'esprit public et le mouvement intellectuel de son époque. Pourquoi donc son nom, surnageant laborieusement sur le gouffre de l'oubli, est-il moins connu que celui de tant d'autres magistrats que je viens de citer ? Pourquoi la grande renommée dont il a joui au milieu de ses contemporains ne s'est-elle pas maintenue autour de lui? Il faut l'attribuer principalement, selon moi, à la nature de ses œuvres, qui étaient, presque toutes, des œuvres de circonstance, et qui ont perdu naturellement la plus grande partie de leur valeur. S'il se fût consacré plus largement à des travaux de jurisconsulte sur le Droit romain ou sur la jurisprudence du Parlement, son nom nous serait aussi familier que celui de ses savants collègues. Mais si cela explique, dans une certaine mesure,' comment de Beloy est resté dans l'ombre, cela ne dispensait pas ceux qui l'ont étudié de près, de chercher à le ramener à la lumière, et de le signaler ainsi à la justice réparatrice de la postérité.

Il a été, sans contredit, on le voit bien maintenant, l'une des gloires du Parlement de Toulouse, et par cela même, une des illustrations de la cité, dans laquelle il ne pouvait cependant pas entrer, au dire du duc de Joyeuse, sans y exciter des troubles (4). On a tout dit sur les haines et sur les

(1) Introduction, dict. loc, p. 283.

(2) Livre LXXXII, S 5.

(3) 15 novembre 1591.

(4) Vid. tuprà, p. 76 et 77.

injustices politiques ; mais l'aveuglement inspiré par l'esprit de parti était-il jamais allé plus loin ? Peut-il y avoir, en effet, un contraste plus saillant que celui qu'offrait le duc de Joyeuse, demandant à Henri IV de dépouiller un magistrat, martyr pour sa cause, de la toge dont il l'avait revêtu, et de l'en dépouiller précisément au profit des élus du duc de Mayenne ! et cela, à l'instant même où lui, fauteur d'une recrudescence de rébellion, qu'il avait si inopportunément imposée à sa province, exigeait et obtenait, dans son propre intérêt et dans celui des siens, des charges, des offices, des pensions, des bénéfices, des titres de toute espèce, des sommes d'or et d'argent dont la nomenclature et les chiffres se déroulent longuement à travers les cent onze articles du traité secret additionnel à l'édit de Folembray (1)1

XXI. Après le légiste, ou si l'on veut, le publiciste et le magistrat, le professeur ne vient que sur le second plan. Son enseignement à l'Université ne fut, en effet, qu'une préparation à de plus hautes destinées. Il en avait été ainsi, dans le même siècle, du professorat de Guillaume Benoît, d'Arnaud Ferrier, de Coras et de plusieurs autres, qui n'avaient, ce semble, brillé dans les chaires de l'école que pour jeter les fondements de leur renommée, arriver au Parlement ou aux premières charges de l'État. Mais ne dédaignons pas pourtant les succès académiques que de Beloy obtint dans la première partie de sa carrière ; ses écrits prouvent qu'il dut concourir à seconder, à Toulouse, le mouvement des méthodes spiritualistes, qui, de ce foyer surtout, rayonna bientôt dans la France tout entière.

XXII. Je ne parlerai pas de l'homme privé, sur lequel nous ne possédons, on l'a vu, que peu de documents; mais les amitiés qu'il cultiva ou le patronage dont il eut les faveurs, les noms des Duranti, des du Yair, des Mery de Vie, des Jean- Jacques de Mesmes, des Larocheflavin, du chancelier Brus- Ci) Ce traité secret, agréé par le roi le 24 janvier 1596, enregistré par le

Parlement de Toulouse le 11 avril suivant, se trouve dans V Histoire générale du Languedoc, V. Preuves, p. 328 et suivantes.

larlde Sillery, prouvent qu'il sut inspirer de solides affections, et se concilier les plus honorables suffrages.

XXIII. On ne devrait jamais parler, pour cette époque, de ses personnages les plus courageux, les plus constants et les plus éprouvés , ayant , au plus haut degré le sentiment national, de ses hommes de science à la fois légistes, jurisconsultes (1) et lettrés, de ses esprits les plus sérieux et les plus résistants, de ses magistrats les plus fermes, des natures les plus aimantes et les plus généreuses, sans que son nom se présentât aussitôt à la pensée. Tous les grands principes, toutes les libertés fondamentales, toutes les opinions modérées pour lesquelles il avait combattu, la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, la tolérance civile, l'autorité de la loi salique, avaient triomphé au moment de sa mort, comme elles triomphent encore de nos jours. N'oublions donc pas, nous qui profitons du fruit de ses conquêtes, des labeurs persévérants et des douloureuses épreuves qu'elles ont coûté au jouteur vigoureux descendu des premiers dans la lice, et sachons garder et honorer surtout dans le pays où Pierre de Beloy a reçu le jour, comme dans celui où il a enseigné, écrit, jugé, prononcé ses réquisitoires ; sachons, dis-je, honorer et respecter la mémoire d'un de ces hommes si fortement trempés, dont on peut dire, avec le poète, qu'ils se sont frayé un passage à travers les phalanges et les feux des ennemis :

médias acies mediosque per ignés

Invenêre viam. . . (2)

(1) A la fin de la dissertation sur le droit de compensation, publiée, comme on l'a dit, en 1583, se trouvent des endecasyllabi, composées, selon l'usage du temps, en l'honneur de Pierre de Beloy, par Guillaume du Vair, son ami. On y lit les vers suivants :

Et Cnjaeius et bonus Roaldes*, Et Beloius erant sacri senatus Gallorum proceresque, principesque, Nostri denique Scevolae Ulpiaoi.

(2) Virgile, JEnéid. VII.

* Célèbre proieutor de droit à ITancniU de Gabon.

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