XXI. Sylla, voulant récompenser ses soldats, distribua à
(1) Sylla, vu.
(2) Appien, De bell. civil, i , 95,
(3) Cicéron, De leg. agrar., n, 21.
(4) Attic, il.
(5) De leg. agrar., n, 21, et m, 3. Voyez aussi De ofliciis, n, 8.
(6) De bell. civil., iv, 32.
vingt-trois légions, selon les uns ; à quarante-sept, selon les autres, une grande partie du territoire de l'Italie ; des villes entières furent condamnées, détruites, vendues et assignées aux vétérans. Spolète, Interamne, Praeneste, Florence, Sulraone subirent ce malheureux sort (1). Dans le Samnium, dans l'Étrurie, dans une grande partie du Latium, les propriétaires légitimes furent arrachés à leurs héritages ; on vit les limites anciennes renversées, la cendre des tombeaux que les possesseurs y avaient construits dispersée et jetée au vent ; il s'ensuivit des malheurs inouïs et une perturbation des plus profondes.
César fonda x pendant sa dictature, plusieurs colonies militaires. Les assignations de terres qui en furent la conséquence révolutionnèrent un grand nombre de possessions. U n'établit pas moins de vingt mille légionnaires (2). Marc-Antoine marcha sur ses traces (3) ; enfin Octave, après avoir détruit à la bataille de Philippe s le parti de Brulus et de Cassius, donna pour récompense aux vétérans qui avaient servi dans cette guerre les biens de ceux qui avaient embrassé le parti contraire. Dix-huit villes des plus florissantes se trouvèrent frappées et dépecées en lambeaux (4). L'infortunée Crémone fut du nombre, et comme son territoire ne suffira pas, on y ajoutera celui de Nantoue, de Mantoue dont le seul crime est d'être trop voisine de la première ,
Mantua, v© misera nimium vicioa Cremonae 1
Virgile, à qui j'emprunte ce vers (5), a célébré dans sa première églogue, sous le nom allégorique de deux bergers, les malheurs des propriétaires brutalement expulsés des lieux qui les avaient vus naître , condamnés à toutes les rigueurs
(1) Florus, m, 21.
(2) Appien, De bell. civil, n, 94, 119; Suétone, Jul. Cœsar, xx, 38.
(3) Cicéron, Philippiq. v, 2 et 3.
(4) Dion Cassius, xlvi; Suétone, in August., x.
(5) Eglogue ix.
de l'exil, auxquels un soldat barbare a notifié cette terrible sentence :
Hœc mea sont ; voteres migrale colon i (1).
Qui ne connaît ces vers touchants :
Ât nos, hinc alii sitientes ibimns Afros,
Pars Scytbiam, aut rapidum CreUe veniemus Oaxem
Impias hœc tain ctllta novalia miles habebit, Barbanis has segetes ! (2).
Il a chanté en même temps le bonheur inespéré de ceux qui durent à une fôveur particulière du prince de conserver le champ paternel :
Fortunale senex ! ergo tua rura manebunt (3).
Quel tableau à tracer que celui de ces soldats mercenaires, indisciplinés, insatiables, composés en grande partie d'étrangers, ne combattant pour aucun principe, dissonants entre eux de mœurs et de langage, et n'ayant d'autre point de cohésion que l'intérêt, s'attachant au chef de parti qui leur promettait les plus larges rémunérations, traitant l'Italie en pays vaincu et fondant ainsi, au milieu des troubles civils, cette oligarchie militaire , devant laquelle tout devait s'incliner, lois, institutions politiques, indépendance des citoyens, propriétés publiques et privées , choses profanes et sacrées ! Ce ne sont pas des couronnes de chêne ou de gazon qu'il leur faut; ce qu'il leur faut, c'est de l'argent, des terres, du butin, et ce butin n'est autre chose que la possession de ce que les cités les plus florissantes et les fortunes individuelles ont déplus précieux. Ne peut-on pas dire d'eux ce que Tacite dira bientôt des Vitelliehs, in omne fas nefasque avidi, aut vénales 9 iwa sacro, non profana abstinebant (4) ?
(1) Ibid.
(2) Eglogue i.
(3) Ibid.
(4) Histor., n, 55.
XXII. Est-il besoin que j'apprécie ces larges et flagrantes violations du droit de propriété? N'est-il pas évident qu'elles n'étaient qu'un abus déplorable du droit du plus fort, qu'une extension inique et déloyale aux suites des guerres civiles (4), des principes que Rome pratiquait souvent à l'égard des étrangers vaincus (2) ?
Ce que je tiens à constater, par dessus tout, c'est que les Romains eux-mêmes flétrissaient aussi énergiquement que je pourrais le faire ces infâmes spoliations.
En effet, pour ce qui est des biens confisqués par Sylla, il fut un moment où personne n'osait ni lès donner , ni les demander, malgré le bouleversement qui existait dans l'État. Velleins Paterculuâ l'atteste en ces termes : omniaerantprœdpiiia in repubtica, née tamen adhuc quisquam inveniebatur qui bona civU romani aut donare auderet, autpetere sustineret (3). Et lorsque la cupidité se fut enhardie , la conscience publique poursuivit de sa réprobation tous ceux qui, ne voyant plus de honte où était le profit, acceptèrent les libéralités du dictateur ou achetèrent des biens de cette nature aux enchères. Parcourez les trois discours prononcés par Gicéron contre les lois agraires présentées par Rullus, et vous y trouverez à chaque instant des traces du discrédit profond qui pesait sur ces biens.
L'orateur montre leurs détenteurs frémissant nuit et jour, au seul mot d'un tribun , tremblant au premier bruit d'une loi agraire , tourmentés constamment de la crainte d'être évincés, poursuivi* sans cesse par l'image sanglante du propriétaire légitime, cherchant des acheteurs et n'en trouvant à aucun prix, décidés à les abandonner, s'ils ne peuvent s'en défaire utilement, c Les terres qui viennent de Sylla , dit-il , i excitent tellement l'indignation, qu'au premier mouvement i d'un tribun loyal et ferme, on s'empressera d'y renoncer.
(1) Vide en ce sens Salluste, Epistol., I, 4 ; Cicéroo* De Ug. agror., h, 21, et De 0/|ic, h, 8. — Sylla dicebat se pimbdax suav vendece. (Cicéron, ibid).
(2) Maxime sua esse credebant qu» ex hostibu» cepissent (Gains , iv, 16).
(3) Liv. u, 22.
» Quelque peu d'argent que vous en donniez , elles seront » trop payées. SuUanus ager tantarn habet invidiam , ut » vert ac fortis tribuni pleins stridorem unum perferre non » possit. Hic ager, quoquo pretio coemptus erit, tamen ingenii » pecuniâ à vobisinducetur(\). »
Cette répulsion de l'opinion publique et de la conscience nationale à l'égard des biens mal acquis, n'avait pas attendu la mort de Sylla pour faire explosion. Ainsi, en 675, le consul Lépidus déclarait, dans une réunion nombreuse , qu'il était prêt à abandonner la partie de son patrimoine qui dérivait de cette origine impure. Voici, en effet, le langage que Salluste met dans sa bouche : c At objectât mihi (Sulla) pos- > sessiones ex bonis proscriptorum : quod quidem scelerum » illius vel maximum est, non me, neque quemquam omnium » satis tulum fuisse, si recte faceremus. Atque illa, quae tum » formidine mercatus sum, pretio soluto, juredominis tamen » restituto ; neque pâli consilium est ullam ex civibus prae- » dam esse (2). »
Faut-il donc s'étonner si, dans la vie d'Atticus que j'ai déjà mentionnée, Cornélius Népos fait un titre d'honneur à cet honnête citoyen de n'avoir jamais acheté de biens vendus sous la protection d'une pique que Cicéron nous représente toujours dégouttante de sang (3)?
Lorsque Sylla aura abdiqué , ou sera mort , les enfants des proscrits demanderont la cassation des actes faits par le dictateur ; ils demanderont à rentrer dans les biens et les dignités de leurs auteurs ; mais Cicéron, bien qu'il stigmatisât, comme on l'a vu, les spoliations de Sylla, s'opposera vivement à cette réhabilitation. Dans un fragment du discours qu'il prononça à ce sujet , pendant son consulat, fragment qui nous a été conservé par Quintilien (4), il déclarera que ,
(1) De leg. agrar., u, 26, in fine.
(2) Frag. — M. Etnil. Lepid. consul., Orat., liv. 1, 5.
(3) Attic, vi; Cicéron, De officiis, u, 8. De leg. agrar. u, 21. Il dit : Hasta cruenta.... sceleratior h as ta.... funesta auctio....
(4) Instit. orat or. xi.
si les lois de Sylla sonl renversées , la république ne peut plus se soutenir : ita legibus Syllœ continetur status civitatis, ut, his solutis, stareipsanoti possit. Dans son deuxième discours contre la loi agraire, il disait encore : Neque vero Ma populariasunl eadstimandUjjudidorumperturbaliones^ rerum judicatarum infirmationes, restitutio damnatorum quœ civitalum afflictarum, perditisjam rébus, extremi exitiorum soient esse exitus (1). Cette opinion de Cicéron fut sanctionnée ; la demande des enfants des proscrits ne Tut pas admise. César les réintégra plus tard dans le droit de dignité. Mais l'historien qui rapporte ce fait ne dit pas qu'ils fussent restitués dans leurs biens (2), et son silence mérite d'être remarqué.
Ces contradictions apparentes s'expliquent par le respect que les Romains avaient pour le droit de propriété. Les spoliations de Sylla n'avaient sans doute inspiré, comme on le sait, que de l'horreur; mais le peuple ayant ratifié par une loi les actes du dictateur (3), les détenteurs des biens confisqués eurent un titre juridique , détestable il est vrai , mais rigoureusement irrévocable. Le briser, c'était tout détruire, tout bouleverser ; c'était ruiner la république. Ainsi, ei la défaveur imprimée à la propriété des biens confisqués, et le maintien de cette propriété, concourent pour donner une idée pleine et entière du respect des Romains pour les droits acquis ; ces deux choses ne s'excluent pas ; elles se fortifient au contraire , et viennent toutes deux à l'appui du principe. Ce respect est d'autant plus remarquable , qu'il éclate dans toute sa force à une époque des plus malheureuses, dans des temps où toutes les croyances avaient fléchi, où la rapidité des événements, le tumulte des armes , et l'instabilité des fortunes politiques avaient semé partout le doute et la désaffection. Un seul principe surnage aux yeux du peuple romain, dans ce grand naufrage des idées et des institutions ; c'est le principe de la propriété privée !!!
(2) Velleius Paterculus, n, 43.
(3) Cicéron, De leg. agrar. m. Il qualifie cette loi de Lex invidiosa ; non hominis lex, sed temporis.
Si la possession des biens confisqués par Sylla était odieuse, on ne nourrissait pas d'autres sentiments par rapport aux biens confisqués par les triumvirs. Ceux-ci, pour légitimer autant que possible les titres des nouveaux propriétaires , s'adressèrent au jurisconsulte Aulus Cascellius , et lui demandèrent des formules. Mais Cascellius refusa formellement son concours , au péril de sa vie. Valère Maxime nous a transmis cette noble protestation du droit contre la violence, cet acte de courage civique digne des plus grands éloges : « A. Cascellius, virjuris civilis scientia clarus, quam pericn- » lose contumax ! Nullius enim aut gratia, auctoritate corn- » pelli potuit , ut de aliqua earum rerum quas triumviri » dederant, formulam componeret ; hoc animi judioio vic- » toriae eorum bénéficia extra omnem ordinem legum po- » nens (1). *
Enfin Tacite certifie qu'après la mort d'Octave , ses lois agraires n'avaient pas été approuvées, même de la part de ceux qui les avaient provoquées ou exécutées , divisiones agrorwri, ne ipsis quidem qui fecere , laudalas (2). Etait-il possible de décerner au droit de propriété des hommages plus nombreux et plus énergiques que ceux que je viens d'exposer ?
Au reste, Auguste s'efforça défaire oublier les regrettables atteintes qu'il avait apportées à la fortune de quelques particuliers, par le soin qu'il mit à cicatriser toutes les plaies qu'avaient laites les guerres civiles, par la fermeté avec laquelle il fit respecter, dans toute la suite de son règne, le patrimoine de chaque père de famille. Velleius Patercutas se plait à raconter dans les termes suivants les bienfaits de son administration restauratrice : < Rediii cutius agris , sacris » honos9 securiiets homnibusy cebta cuiqw rerum suabum