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II. Le rôle que la femme a joué au même point de vue

(1) Ce travail a été présenté à l'Académie des Jeux-Floraux (note de l'éditeur).

dans la société antique, a été bien inférieur, s'il est même permis de le comparer à celui dont je viens d'esquisser rapidement le tableau ; ce qui s'explique facilement par la corrélation intime qui existera toujours entre la condition morale et la participation à la culture des facultés de l'esprit.

Rien n'est mieux connu que l'état servile auquel la femme fut condamnée dans le monde oriental, état sur lequel quelques noms éclatants ou le faste de quelques reines ne peut nous faire illusion. Chez les peuples de la Grèce, il faut distinguer deux périodes qui se produisent avec des caractères divers. Dans les âges héroïques, la femme occupe un rang des plus élevés, et il est dans Homère des types de ce sexe, celui de Pénélope surtout, qui traduisent admirablement la situation que je viens de mentionner. Mais quand on redescend à des temps moins poétiques, c'est-à-dire aux temps de la démocratie, il en est tout autrement, et la compagne naturelle de l'homme, celle que Dieu a faite son égale en dignité comme en intelligence, se trouve reléguée dans une condition qui permet à peine de la distinguer de l'esclave,

III. Retirée ou exilée dans l'humble obscurité du gynécée, sans communication avec les étrangers, parquée pour ainsi dire dans le cercle étroit de quelques membres de la famille, elle semble n'avoir d'autre mission que celle de donner des enfants à son époux. Elle est ainsi frappée d'ostracisme par les mœurs comme par les institutions politiques ; l'accès des jeux olympiques lui est interdit sous les peines les plus rigoureuses, et son isolement, j'allais dire son effacement, est devenu tel, qu'un des plus grands poètes de la Grèce, Eurypide, a pu s'écrier dans sa Médée : cOù sont les femmes? » Elles ne se montrent pas. Leur sexe est-il détruit ? Et les t justes dieux ont-ils trouvé le moyen de perpétuer la race > humaine sans leur secours (1) ? >

La femme grecque est encore moins humiliée par les lois de son pays que par les mœurs, c'est-à-dire par les faveurs

(1) Vers 574.

immodérées dont jouit à son détriment l'hétaïre, création des Grecs ; je veux parler de la courtisane de bonne compagnie, dont Aspasie est la plus fidèle expression, et qui n'a rien de commun avec la concubine (koXXodOç). Si celle-ci est recherchée pour le plaisir des sens, l'hétaïre est cultivée par ceux qui aspirent principalement aux voluptés de l'esprit. Elle est en effet la femme artiste qui séduit et fascine les hommes passionnés pour le culte des beaux-arts, et dans le monde grec tout est sacrifié à ce culte ; elle est la confidente, la nymphe Égérie des personnages les plus éminents, des plus grands capitaines comme des plus graves philosophes. C'est elle qui classe les intelligences, dispose des renommées, dirige la politique, fait la guerre ou la paix, et donne plus d'une fois l'impulsion par ses productions littéraires aux plaisirs de l'imagination. La plupart des femmes grecques, dont les travaux littéraires sont parvenus jusqu'à nous, Sapho, Corinne, Erinne, Telesina, Nôssis, Miro et d'autres que je pourrais citer, appartiennent à la classe des courtisanes (1).

Si la femme honnête, l'épouse légitime, n'est pas restée complètement étrangère à l'activité intellectuelle de son pays, le rôle qu'elle a joué n'est point aussi considérable que celui de l'hétaïre , qui , comparativement supérieur , ne s'est exercé lui-même que dans de faibles proportions, quand on le compare aux immortels travaux accomplis par le génie viril.

IV. Ces aperçus, tout incomplets qu'ils sont, résument en quelque sorte la part qui revient à la femme dans le mouvement littéraire dont la Grèce a été le théâtre. Ce sujet a été souvent étudié et exploré avec soin ; fécondé par des mains habiles, il a produit d'utiles et ingénieuses appréciations, destinées à prendre place dans l'histoire générale de l'esprit humain.

Mais le même sujet, en ce qui concerne le concours de

(1) Vid. notamment M. Philarète Chasles, Études sur l'antiquité.

la femme romaine au développement de la littérature de son pays, n'a pas, ce semble, fait l'objet des mêmes études, et c'est pour signaler cette lacune, beaucoup moins que dans l'espoir de la combler, que je viens communiquer quelques observations à l'Académie.

V. Constatons d'abord que dans la société des conquérants du monde l'état moral de la femme s'est considérablement élevé. Non pas qu'elle y prenne possession du rang auquel la fera monter plus tard l'autorité du christianisme, favorisé successivement par les instincts germaniques et parles institutions féodales ; la femme romaine aura encore beaucoup à souffrir de l'influence des traditions asiatiques et des préjugés vivaces d'une nation qui, redevable de sa fortune à la puissance de ses légions, classera la force physique au-dessus de tout. Ainsi l'ensemble du droit civil, expression fidèle de ses mœurs, vient déposer énergiquement de l'infériorité de la femme romaine, qu'il nous montre condamnée à passer toute son existence sous la puissance ou d'un ascendant égoïste ou d'un mari ombrageux, ou bien d'un tuteur importun ; frappée d'une incapacité politique presque absolue et de très nombreuses incapacités civiles (1). Toutefois sa situation générale est pourtant bien meilleure que celle de la femme grecque.

Dans l'âge héroïque des enfants de Romulus, où l'on aime tant à se représenter la femme personnifiée en Lucrèce, occupée à filer ou à tisser de ses mains la laine étrusque (2), l'épouse légitime ne subira pas les préférences humiliantes que nous avons vu accordées à l'hétaïre ; elle n'aura, du moins le plus souvent, à disputer son époux qu'aux soins absorbants de la guerre ou de la politique. Plus tard, quand l'âge de la corruption romaine est arrivé, quand les mœurs

(1) Vid. Cicéron. — Consolatio. — Bien que la paternité de cette composition soit douteuse, j'ai pu suivre l'opinion de ceux qui l'attribuent à Cicéron.

(2 Vellere Tusco

Vexatœ durœque manus (Juvénal, Satyr. VI. v. 289).

delà Grèce ont fait invasion, on voit bien la courtisane se produire avec plus de faveur sur le sol italique par l'effet de l'imitation de la Grèce. Les Romains sacrifieront désormais beaucoup plus à cette classe de femmes dont le nom de Flora (1 ) et quelques autres attestent trop bien le crédit ; mais ce crédit ne s'est jamais élevé jusqu'à la hauteur de celui dont l'hétaïre avait été en possession. La courtisane romaine parviendra, comme la courtisane de tous les temps et de tous les pays, à enlacer dans ses liens des maris inconstants, des célibataires qui reculent devant le joug du mariage, et cette jeunesse dissipée, que Térence et Plaute ont mise si souvent en scène , aimant à consumer d'avance, dans les plaisirs, un patrimoine qu'un père avare lui avait fait trop longtemps attendre. Elle captivera aussi de brillants poètes et deviendra l'objet de chants amoureux des Properce, des Horace, des Tibulle et des Catulle ; son action ne s'étendra jamais jusqu'au gouvernement des affaires ou de l'esprit public, et Flora, dont j'ai prononcé le nom , ne dominera pas Pompée (2), comme Aspasie domina Périclès.

VI. D'un autre côté, si la femme romaine est exclue rigoureusement de la vie politique proprement dite, si elle est déclarée incapable de tous les offices publics et civils, elle est pourtant, dans une certaine mesure, en communion avec la vie nationale, communion qui ne constitue pas sans doute une condition régulière et déterminée, mais qui ne laisse pas d'avoir une grande importance. En effet, à la différence de la femme grecque , la femme romaine siège et reçoit dans l'appartement d'honneur de sa maison ; elle est admise aux repas publics (3) ; elle est appelée aussi à honorer les exploits des grands capitaines, à pleurer publiquement les pères de la patrie ; et les vœux* ainsi que le deuil de l'ordre des matrones sont considérés comme une des expressions solennelles du jugement de la république.

(1) Plutarque, Pompée, II.

(2) Plutarque, die t. loc.

(3) Cornélius Nepos en fait l'observation dans sa préface.

Placées d'ailleurs sous la protection de quelques lois honorifiques (1), les femmes romaines sont, après leur mort, l'objet d'un éloge funèbre prononcé du haut de la tribune aux harangues, et comme les hommes illustres, elles ont droit à des statues, même équestres (2).

L'ensemble de ces usages atteste suffisamment le rang moral que le sexe occupait dans la cité ; ce rang s'était établi peu à peu à la faveur de certains actes d'héroïsme, dont les femmes s'étaient montrées les auteurs (3), des services qu'elles avaient rendus à la chose publique (4), du grand intérêt qui s'était attaché à d'illustres infortunes, par exemple à celles de Virginie et de Lucrèce. L'épouse romaine n'est sans doute pas, dans le gouvernement intérieur, l'égale de son mari ; mais, malgré d'étranges fictions dont il est inutile de parler ici, elle occupe la première place après lui; elle y exercera le plus souvent l'influence prépondérante dans l'intérêt social, attachée toujours à l'éducation des enfants. Ainsi la femme romaine, je dois dire maintenant la matrone romaine (5), type resté inconnu à tous les peuples de l'antiquité, a, dans la cité comme au foyer domestique, une place importante, et on a pu dire avec raison que l'idéal de la femme était arrivé chez les Romains à la plus haute moralité païenne, à la dignité virginale et conjugale (6). Cette amélioration se fera sentir dans la part que son sexe prendra au commerce des idées de son pays, ainsi que je vais essayer de le démontrer.

VII. Pour apprécier la participation que je viens d'indiquer, j'étudierai d'abord les monuments ou les débris de

(1) Vid. notamment Niebùrh, Hùt. rom., tom. I, 323, 334.

(2) Pline, Bist. natur., XXXIV, 13.

(3) Comme, par exemple, celui de Ciélie. Voy. Tite-Live, II, 13.

(4) Particulièrement ceux que rendirent les Sabines. — Après que Rome, assiégée par Coriolan, eut été sauvée par les larmes et les prières de Véturie et de Volumnie, un temple fut élevé à la fortune des femmes. Tite-Live, liv. III, 49.

(5) Suétone parle de la dignitas matronalis (Tiber., XXXV).

(6) Michelet, Hist. rom., I, 95.

monuments qui nous restent des œuvres féminines dans la littérature romaine, médailles de l'esprit romain d'autant plus précieuses qu'elles sont plus rares, et j'interrogerai ensuite quelques-uns des témoins qui ont été des mieux informés pour nous donner une idée de la mission que la femme romaine a remplie sous ce rapport.

Je restreindrai d'ailleurs celte double étude à la période romaine proprement dite, et je laisserai par suite à l'écart quelques productions, par exemple, celles d'Athenaïs Eudoxia et de Proba Falconia, qui appartiennent aux iv« et ve siècles de l'ère chrétienne, d'autant plus que leurs œuvres, envisagées au point de vue de l'art, ne mériteraient pas de retenir longtemps notre attention.

En me limitant ainsi dans l'horizon vraiment romain, je rencontre trois œuvres littéraires émanées d'une femme, deux à l'état de débris, ce sont des fragments d'épîtres de Cornélie, mère des Gracques ; la troisième, conservée en son entier, est une satire de Sulpicia.

VIII. Il n'est personne qui n'ait payé son tribut d'admiration à la mémoire de l'illustre fille de Scipion l'Africain. — Cornélie, mère des Gracques, est, de l'aveu des plus illustres Romains, la plus haute personnification de la matrone romaine, c'est-à-dire, delà femme accomplissant religieusement tous ses devoirs, épouse chaste et fidèle, mère dévouée, citoyenne romaine avant tout, prête à faire au bonheur de son pays toute sorte de sacrifices.

Cornélie avait fait briller en sa personne toutes ces qualités. Plein d'admiration pour elle, Cicéron confessait qu'aucune femme de l'antiquité ne la surpassait ni par la supériorité de l'esprit, ni par la magnanimité des sentiments (1 ), et la vénération nationale lui avait élevé, malgré l'opposition systématique de Caton, une statue de bronze qui, au temps de Pline

(1) Consolatio ; § XXVI.

l'Ancien, était encore debout au portique d'Octavie(i). On connaît l'inscription que portait cette statue.

Il ne nous est parvenu que deux débris des lettres adressées par Cornélie à Caius Gracchus son fils (2). Leur examen nous reporte vers le milieu le plus dramatique de l'histoire romaine, dans la première moitié du vue siècle (3).

Tibérius Gracchus a payé de sa vie, sous les coups du patriciat, sa proposition des lois agraires ; la mort tragique du tribun a semé dans Rome une vive agitation qui n'est pas encore apaisée. C. Gracchus, dont le sort de son frère n'a changé ni les convictions ni les projets, se prépare à le venger et à reproduire des propositions qui furent l'éternel effroi de la classe patricienne. Le tribun est le dernier survivant des douze enfants que Cornélie a eus de son mariage.

C'est dans ces circonstances solennelles que la mère infortunée adresse à son fils les deux lettres dont nous ne possédons que deux fragments. Dans le premier, composé à peine de quelques lignes, Cornélie, qui appartient à l'aristocratie par sa famille, à la démocratie par son alliance, engage C. Gracchus à renoncera des projets de vengeance dont le succès serait funeste pour la patrie.

Le second fragment est plus étendu, bien qu'il ne dépasse pas les proportions d'une page. Mais que de choses en peu de mots I La veuve de T. Sem promus Gracchus y épanche son âme tout entière ; elle y rappelle tous les malheurs passés et la fatalité qui semble s'être appesantie sur sa maison ; elle adjure son fils de ne pas lui ravir, pour le peu de jours qu'elle a encore à vivre, le seul soutien et l'unique consolation qui lui restent, et surtout de ne pas faire éclater sur la république de nouveaux orages. Un langage simple et grave, mais trahissant l'émotion contenue, vient traduire ces senti-

(1) Histoire naturelle, XXXIV, 14. — Plutarque, Tibérius et Caius Gracchus, XXXIII.

(2) On les trouve à la suite des Vies de Cornélius Nepos. — (Édition Panckoucke).

(8) De 621 à 631 de la fondation de Rome.

ments divers de la sollicitude maternelle la plus vive, d'un patriotisme éprouvé, et d'une résignation vraie, mêlés à de sinistres prévisions qui ne devaient que trop tôt se réaliser.

Ce fragment mérite donc d'être classé honorablement parmi les monuments si nombreux qui nous restent du genre épistolaire grave chez les Romains, c'est-à-dire parmi les lettres de Cicéron, de Salluste , de Pline le Jeune et de Sénèque.

Du temps de Cicéron et de Quinlilien, les épttres de Cornélie étaient conservées en leur entier, et les deux écrivains qui les avaient lues, ne les mentionnent qu'avec de grands éloges (1).

VIII. Avec la satire de Sulpilia que nous possédons en entier (2), la scène change; car cette composition nous transporte des grandes agitations de l'ère républicaine dans les plus mauvais jours de la seconde période de l'empire. Domitien, cet indigne successeur de son frère Titus, que Tacite a peint d'un trait, quand il a dit qu'il était l'ennemi de toutes les vertus (3), vient de proscrire les philosophes stoïciens venus, comme on sait, de la Grèce. Néron les avait contraints à s'ouvrir les veines. Vespasien, malgré la protection qu'il avait accordée aux lettres, par une réaction dont l'histoire lui a tenu bien compte, avait banni un seul de ces philosophes, Helvidius Priscus, qui périt dans son exil. Son second fils les bannit tous de Rome et de l'Italie, parce que l'un d'eux, JuniusRusticus, avait donné des éloges à Thraséas et à Helvidius Priscus (4).

Calénus, comme le célèbre Epictète, est au nombre des exilés. Une des consolations qui restaient au premier était d'avoir pour épouse une de ces femmes rares qui, dans un

(1) Cicéron, Brutus, LVIII. —Quinlilien, Inst. orat. I, chap. 1er.

(2) Dans l'édition de Panckoucke, après les satires de Perse, et dans les Poetœ minores, de l'édition Lemaire, tome II, p. 135 etsuiv.

(3) Agricol. XLI.

(4) Suétone, Domit. V ; Tacite, Agricol. II ; Pline, Panégyrique de Trajan, XLVII, et Aulu-Gelle, N. A. XV, 41.

pareil siècle, restaient inviolablement attachées à leu rs devoirs. Les facultés de l'esprit ne le cédaient en rien chez elle à l'élévation des sentiments. On ne peut point dire à quelle famille elle appartenait : on sait seulement que son nom était Sulpitia, nom qui semblait porter bonheur, puisque, d'un côté, Valère Maxime a transmis à la postérité le souvenir d'une Sulpitia qui, dans les guerres civiles de la fin de lia république, se fit remarquer par ses vertus sociales et domestiques (1), et que, d'un autre côté, Pline l'Ancien certifie que Sulpitia, fille de Servius Paterculus, épouse de Fulvius Flaccus, est la seule qui, par jugement des matrones, fut déclarée la plus pudique des femmes (2).

Sulpitia, pour donner un libre cours à l'indignation et à la vertueuse colère qu'excite en elle la persécution qui vient de lui ravir un époux bien aimé, a composé la satire dont je dois parler. Il paraît que cette production littéraire n'était pas la première dont l'épouse de Galénus fût l'auteur, car Martial fait le plus grand éloge des poésies de cette dame (3), destinées à célébrer les qualités qui sont le plus bel ornement de son sexe, et le dernier vers du poète prouve que ces poésies étaient antérieures à la satire dont il est question.

Sulpitia se place historiquement entre Perse et Juvénal.

A cette époque, la satire romaine, que Quintilien estimait être une des rares créations du génie italique (4?), bien qu'elle n'ait été aussi, ce semble, qu'un large développement de la satire grecque, avait, avec une souplesse infinie, pris tous les tons et emprunté tous les genres. Si elle s'était montrée armée de son fouet le plus rude sous la main de Lucilius, on l'avait vue douée de l'urbanité et de la grâce atliques dans Térence, beaucoup plus vive et plus mordante avec le sel de Plaute ; dans Horace, tantôt familière, tantôt enjouée, tantôt revêtant les formes héroïques ou lyriques ; laissant aperce-

(1) Liv. VI, 7, n° 3.

(2) Histoire naturelle , VI, chap. 35.

(3) Êpigrammes, X, 35.

voir ses tendances à l'allure épique dans les vers obscurs de Perse, pour redescendre bientôt à ses plus modestes proportions dans les épigrammes licencieuses de Martial, jusqu'au moment où, par de nouvelles transformations ou évolutions, elle arrivera parfois à chausser le cothurne avec Juvénal , pour s'élever, sous la prose concise de Tacite, à une hauteur que les formes les plus poétiques ne lui avaient jamais donnée.

L'œuvre de Sulpilia appartient à la satire moitié lyrique, moitié épique. Le début, qui est une invocation à Calliope, présente surtout ce dernier caractère :

« Musa, quibus numeris heroas et arma fréquentas, « Fabellam permitte mihi detexere paucis. »

Le ton grave, religieux et inspiré se soutient sans interruption jusqu'à la fin ; car la satire n'est tout entière qu'un cri de douleur et d'indignation s'échappant du fond d'une âme brisée par un acte de violence qui blesse à la fois les affections les plus chères de l'épouse et les convictions les plus sincères du philosophe. < Quelle inconséquence , s'écrie-l-elle? Nous avions cessé d'aller chercher les lumières chez les Grecs et dans les villes étrangères ; nous voulions attirer leurs savants dans nos murs : et maintenant les voilà , ces doctes personnages, proscrits et errants, obligés, pour sauver leur tête, d'anéantir leurs ouvrages; ils fuient, comme autrefois les Barbares , à l'approche de Camille, s'échappaient du Capitole, abandonnant leurs armes et leur or dans la balance. Vous avez donc failli en vous formant aux leçons des philosophes de Rodes, héros, vainqueurs de Numance et de Carlhage ! vous avez donc failli , vous tous guerriers, orateurs, qui conquîtes l'Afrique ! »

« Quid facimus? Graios hominumque relinquimus urbes, » Ut romana foret magis his instructa magistris : » Nunc, Capitolino veluti turbante Camillo, » Ensibus et trutina Galli fugere relicta ;

» Sic nostri palare senes dicuntur, et ipsir

* Ut ferale suos onus extirpare libellos.

» Ergo Numantinus, Libycusque erravit in isto

» Scipio, qui Rhodio crevit formante magistro 1 »

Peut-être y a-t-il quelque exagération dans les frayeurs démesurées qu'inspirait à Sulpitia, pour l'avenir de la civilisation, l'ostracisme que subissent les disciples de Zenon. Cet avenir avait récemment couru de plus graves périls, lorsqu'un des prédécesseurs de Domitien,Caligula, se vantait qu'il supprimerait d'un trait toute la science des jurisconsultes comme inutile, pour faire en sorte que personne ne fût consulté excepté lui (1). Il ne faut pas d'ailleurs oublier que les philosophes stoïciens avaient été déjà bannis de Rome (2), sans que pour cela la civilisation eût péri. L'exagération dont je viens de parler serait encore plus réelle, s'il était vrai, comme en témoigne quelque part Quintilien, que le plus grand nombre de philosophes associaient de grands vices à leurs vertus, et mettaient très souvent leur conduite en contradiction avec leurs doctrines (3). Mais le défaut que je viens de signaler fût-il vrai, il n'en plairait pas moins de la part d'une épouse éplorée, bien excusable de se laisser emporter un peu au-delà des limites de la vérité. Peut-être pourrait-on lui reprocher avec plus de fondement d'avoir cédé quelquefois, dans la forme de son langage, aux influences de l'école hispano-romaine qui, par Lucain et Sénèque, avait donné l'exemple de l'enflure, de la recherche prétentieuse, indices irrécusables du déclin de la littérature classique. Mais ce reproche serait-il mérité, qu'il n'atténuerait que bien faiblement le mérite de cette œuvre remarquable, où la verve et l'élan se font jour dans de beaux vers qu'un des critiques les plus éminents de notre époque, M. Villemain,

(1) Suét., Caligula, xxxiv.

(2) Aulu-Geilc, N. A., dict. loc.

(3) Ins. orat., prœfat. Vid. aussi Juvénal, Salyr. u.

signalait, il n'y a pas encore longtemps, au suffrage de tous les hommes de goût (1).

Ainsi la satire de Sulpitia mérite de prendre un rang distingué parmi les travaux de ce genre, non moins estima- x blés chez les Romains par leur mérite réel que par leur nombre. Elle aurait dû suffire pour acquérir à son auteur plus de renommée et de gloire qu'elle ne semble en réalité en avoir obtenu.

Sapho a pu , à la faveur de quelques poésies lyriques où elle a chanté le délire de la volupté, acquérir une part de l'immortalité réservée aux produits du génie. — Comment donc Sulpitia est-elle, aux yeux de la postérité, restée si loin de la célébrité dont jouit la fille de Lesbos, quand elle a célébré, dans des vers pleins de distinction , non pas le plaisir, mais la vertu, l'honneur, la chasteté; flétri avec courage, pendant que les soupirs les plus légitimes étaient accusés (2), un acte qui se produit avec tous les caractères de l'intolérance, et défendu avec vigueur les doctrines du stoïcisme qui, non responsable des vices de quelques-uns de ses sectateurs, conseilla dans ses plus hautes spéculations de grandes et nobles choses, et donna, par la salutaire influence qu'il exerça sur l'esprit romain, un éclatant démenti aux préventions de Caton ; car il retrempa fortement les âmes en créant l'individualité ou la personnalité humaine, c'est-à-dire, en l'affranchissant du joug que l'Etat faisait peser sur elle; résista aux doctrines dissolvantes de l'épicuréisme dont Lucrèce s'était fait l'éloquent poète; développa et moralisa la science du droit, et offrit un refuge hospitalier aux hommes qui, attristés par les événements, et portant au fond de leurs âmes le deuil du.passé, éprouvaient le besoin de trouver enfin un asile inviolable où les caprices de la fortune, la cupidité des délateurs et la main des centurions ne pourraient les atteindre.

(1) De la corruption des lettres latines.

(2) Tacite, Annales... Agricol. — xlv,... quum suspiria omnia subscriberentur.

A ce litre, plus qu'à tout autre encore, c'est-à-dire par le fond plus que par la forme, par le caractère encore mieux que par l'esprit, Sulpitia méritait, à mon avis, d'occuper une place plus élevée que celle qui lui a été faite par l'opinion, si toutefois la femme, qui dans des jours néfastes a fait briller dans tout leur éclat les qualités de son sexe, a besoin d'une autre récompense que celle qu'elle trouve dans l'admiration dont seront toujours pénétrés pour elle les rares amis de l'antiquité qui liront ses vers. Disons pourtant qu'au v« siècle, Sidoine Apollinaire (4) la distingue par un éloge qui est loin d'être déplacé sous la plume d'un évêque, car Sulpitia, le modèle des femmes romaines sous les Flaviens, nous apparaît comme le précurseur de la femme chrétienne, que l'on verra bientôt sortir du fond des catacombes pour faire éclater au grand jour toute sa supériorité sur la femme païenne.

Si l'épouse de Calénus ne se présente pas avec ce caractère de perfection, elle se produit du moins à nos regards enveloppée de cette atmosphère, ou, si l'on veut, de ce crépuscule du christianisme qui se fait sentir déjà dans les œuvres spirilualisles de Sénèque.

Quant à l'éloge que Martial a fait de Sulpitia, et dont j'ai déjà parlé , je n'hésite pas à le répudier. Le poète cynique qui a prostitué sa muse jusqu'à faire fumer l'encens sur l'autel d'un empereur ou plutôt d'un monstre tel que Domitien, ne me paraît pas digne de louer une femme chaste et vertueuse, identifiée au sort de son époux comme Porcie à celui de Brutus, comme Arria à celui de Thraséas ; une femme dont la lyre n'a vibré que pour glorifier de nobles instincts, et prouver ainsi au monde qu'au milieu de l'affaissement des caractères et à une époque de décadence pour le génie, il restait encore dans un être faible et délicat une puissance de résistance capable de braver, avec le calme d'une conscience pure, des périls dont les femmes elles-mêmes n'étaient pas exemptes ; car si on ne pouvait les accuser

(1) Carmen îx, ad Fclicem, v. 260.

d'aspirer à l'empire, on pouvait du moins incriminer leurs larmes (1).

Telles sont les observations rapides qui m'ont été suggérées par l'étude des monuments qui nous restent des productions du sexe féminin dans la littérature romaine.

IX. Toutefois, il faudrait bien se garder de juger parle nombre si restreint de ces monuments, la part d'action que la femme romaine a eue sur le développement des facultés de l'esprit dans sa patrie. Il ne faut attribuer l'exiguité de leurs œuvres transmises jusqu'à nous qu'aux ravages du temps, qui ont été, ce semble, plus meurtriers pour les œuvres sorties de la main des femmes.

X. Si vous parcourez en effet les principaux auteurs classiques qui ont écrit sur les mœurs romaines , vous acquerrez aisément la preuve que les femmes romaines ont largement concouru à la formation du patrimoine littéraire.

Ici c'est Cicéron qui, dans son Brutus, ou dialogue De claris oraloribus , après avoir parié des lettres de Cornélie, cite un grand nombre de personnes du même sexe qui ont brillé par l'élégance de leur langage.

c J'ai souvent, dit-il, entendu Lœlia, la fille deCaius; Laelia elle-même et les deux Mucia ses filles, semblent avoir conservé cette élégance qui distinguait son père; leurs entretiens m'étaient familiers, ainsi que ceux des deux Licinia, petites-filles de Laelia. Je crois que vous-même, Brutus, avez autrefois entendu celle qui devint la femme de Scipion. — Oui, répondit Brutus, et avec d'autant plus de plaisir qu'elle était la fille de L. Crassus (2). »

Là c'est Valère Maxime consacrant un chapitre entier de son livre VIIIe (3) aux femmes qui ont elles-mêmes plaidé leurs causes avec succès devant les magistrats. Je ne tes rappellerai pas toutes ici, mais je m'arrêterai un instant sur le

(1) Tacite, Annales, vi, 10.

(2) LYIII.

(M) Le cliap. m.

mérite particulier d'Hortensia, fille du -célèbre orateur Q. Hortensius, le contemporain et l'émule de Cicéron (1). Hortensia, dont le nom mérite d'être associé, à quelques égards, à ceux de Cornélie et de Sulpitia, fit aussi le plus noble usage de l'éloquence dont elle avait hérité de son père. Appien d'Alexandrie, ce sombre, mais exact historien des guerres civiles, a transmis à la postérité la harangue qu'Hortensia adressa aux membres du second triumvirat, encore revêtus de leurs toges sanglantes, pour obtenir d'eux la rétractation d'un tribut excessif, dont ils avaient frappé, contrairement à tous les précédents , l'ordre des matrones romaines (2).

Cette harangue fut donc prononcée dans les jours les plus orageux de la République : le langage en est à la fois véhément et nerveux ; il porte tous les caractères que devait avoir une protestation faite au nom du droit contre la spoliation, et il procède de ces mouvements passionnés sans lesquels il n'y a jamais de véritable éloquence.

Valère Maxime aimait à constater ce fait historique à une époque où les souvenirs en étaient encore religieusement conservés. Voici comment il s'exprime ace sujet : « Hortensia, » fille de Q. Hortensius, voyant les femmes romaines acca- » blées d'un énorme tribut par les triumvirs, sans qu'aucun » homme osât prendre leur défense , se chargea de leur » cause, et la plaida au tribunal des triumvirs, avec autant » de bonheur que de fermeté. Elle déploya un talent qui » rappelait l'éloquence de son père (3) et obtint la remise » de la plus grande partie de la taxe imposée à son sexe. * Hortensius sembla revivre dans une femme, respirer dans

(1) V. sur Hortensias, Cicéron dans son Bnitus î et u, xvm et saiv. Né en 640 (7 ans avant Cicéron), il plaida sa première cause en 659 ; il fut consul en 685 et mourut en 703-704, six ans avant Cicéron.

(2) De Bellis civilib. iv, 32 et 33. — Treize cents dames romaines étaient frappées par cette mesure.

(3) Six ans seulement s'étaient écoulés depuis la mort d'Hortensius.

* le discours de sa fille (1) ; et si les hommes sortis du même

* sang eussent voulu suivre cet exemple d'énergie, Ton » n'aurait pas vu l'éloquence d'Hortensius , un si grand

* héritage, se réduire bientôt à un seul plaidoyer, ouvrage » d'une femme (2). »

Le rhéteur Quintilien, qui est venu un peu après Valère Maxime, a cru devoir aussi offrir le tribut de son admiration à Hortensia,- en déclarant que le plaidoyer qu'elle prononça et qu'on lisait encore de son temps, ferait honneur au sexe viril lui-même (3).

C'est donc avec bonheur qu'on retrouve la femme donnant ainsi, dans les avant- dernières convulsions de la République, une nouvelle preuve de ce courage civil que nous lui avons vu donner aussi, sous un empereur de la maison des Flaviens, courage civil que Cicéron disait n'être pas inférieur à la valeur militaire (4) ; et on aime d'autant plus à contempler le noble caractère d'Hortensia, qu'il contraste plus heureuse-. ment avec celui d'une autre femme célèbre de la même époque, de la cruelle Fulvie, épouse d'Antoine, qui, s'associant aux actes des triumvirs, avait concouru à la persécution de son propre sexe (5).

Il faut remarquer ici que cet usage romain, qui nous montre les femmes descendues dans l'arène des débats judiciaires, remonte aux origines même de la cité. En Effet, Plùtarque raconte, en soti Parallèle entre hycurgue etNuma, que, sous le règne de celui-ci, une dame romaine ayant plaidé elle-même sa cause devant ses juges, l'oracle d'Apollon fut consulté pour savoir si un tel fait n'était pas d'un sinistre présage (6).

(1) Le grammairien* Solin n'a donc pas été exact quand il a affirmé qu'à Rome, l'éloquence n'avait été héréditaire que dans la famille de Curion (Polyhistor, pag. 62 de l'édition Panckoucke).

(2) Die t. loc.} lib. vm, cap. 3.

(8) i, cap. 1.

(4) Domestiea forlitudo non inferior militari (De Ofliciis).

(5) Àppien, de Bellis civil., iv, 32.

(6) vu.

XI. Que si je voulais passer en revue les autres monuments historiques, il me serait facile de présenter une longue énumération de femmes qui, dans le monde romain, ont cultivé les lettres avec succès et s'y sont distinguées dans des genres différents.

Tacite mentionne, dans ses Annales (i), des commentaires ou mémoires biographiques qu'Agrippine avait composés sur sa mère et les malheurs de sa famille ; Pline l'Ancien les avait consultés (2). Pline le Jeune, un des premiers critiques de son temps , qui nous donne sur son épouse des détails prouvant combien celle-ci était dévouée au culte de l'esprit (3), constate d'un autre côté que Pompéia Saturnina, la Sévigné de son époque, écrivait des lettres où il croyait lire Piaule ou Térence en prose : Plautum vel Terentium métro solutum legi credidi (4).

Martial, un peu antérieur à Pline le Jeune, félicite Canius d'être le fiancé deTéophila, que l'illustre vieillard de l'Attique aurait droit de réclamer pour en faire l'ornement des jardins d'Académus , femme dont l'esprit était orné de tous les talents des enfants de Cécrops et qui composait des vers auxquels Sapho aurait donné des éloges (5).

XII. D'autres témoignages, s'ils ne déposent pas de productions littéraires , attestent au moins , de la part des femmes, une culture intellectuelle des plus avancées.

Plutarque faisant le portrait de Cornélie, fille de Metellus Scipion , que Pompée épousa après la mort de Julie, dit

(1) iv, 53.

(2) Voir, dans le tome V de son Histoire naturelle, l'indication des ouvrages où il a puisé.

(3) Epist. îv, 19. c Elle aime les lettres et a continuellement mes ouvrages entre ses mains.

» S'il m arrive de lire quelque pièce en public, elle sait se ménager une place où, derrière le rideau, elle écoute les louanges qu'on me donne; elle chante mes vers, et instruite par l'amour seul, le plus excellent de tous les maîtres, elle fait redire à sa lyre ce qu'exprime sa voix. » (Epltre adressée à Hispula).

(4) Epist. î, 16.

(5) Épigrammes, liv. vu, 59.

que cette dame avait, outre sa beauté, bien des moyens de plaire ; qu'elle était versée dans la littérature, jouait très bien de la lyre, savait la géométrie et lisait avec fruit les ouvrages de philosophie. Il ajoutait qu'avec tant d'avantages, elle avait su se garantir de ces airs de fierté, de ces manières dédaigneuses que donnent ordinairement aux jeunes femmes ces sortes de connaissances (1).

Le même historien qui a sculpté aussi, avec la supériorité de son ciseau, la figure de Porcie, épouse de Brutus, rappelle qu'elle avait fait constamment son étude des ouvrages philosophiques (2). Yarron, le plus docte des Romains, dédiant à son épouse Fundania ses trois livres sur l'économie rurale, lui conseille de chercher le complément de cette science dans cinquante auteurs qui avaient écrit sur le même sujet, en langues grecque, latine et punique (3).

Sénèque, banni en Corse sous le règne de Claude, dans l'Epître consolatoire qu'il adresse à Helvie, sa mère, accablée par une série de malheurs inouïs, lui conseille de chercher dans sa vive passion pour l'étude, dans son esprit où elle a jeté les fondements de toutes ces sciences. . . et abordé toutes les nobles connaissances, des adoucissements, tfu du moins une diversion à sa trop légitime douleur (4). Dans sa Consolation à Marcia, penchée sur le tombeau de son fils Métilius, il l'exhorte à reprendre l'étude des lettres latines, qui était pour elle comme un riche patrimoine qu'elle avait recueilli dans la succession de Cremutius Cordus son père (5).

Cicéron exprimant l'affliction si profonde que lui cause la perte de Tullia sa fille , aime à rappeler qu'elle avait autant de valeur par sa science que par ses qualités morales (6);

(1) Pompée, lviii.

(2) Brutus, xv.

(3) De Re rustica, i.

(4) Consolât, adHelviam, xvi.

(5) Consolatio ad Marciam, i.

(6) Consolatio. — Voir aussi ses fragments philosophiques cités par M. Villemain. (Tableau de l'éloquence sacrée au rv- siècle, page 11, note 16).

et l'impératrice Livie, si cruellement éprouvée par la mort prématurée de son fils Drusus, confessait qu'elle avait trouvé plus de consolations dans son commerce intellectuel avec le philosophe Areus (1), que dans les témoignages de sympathie et d'affection du peuple romain et d'Auguste lui-même (2). Il paraît même que les femmes continuaient quelquefois , après leur mariage, leur éducation littéraire, puisque Suétone, dans son Traité des grammairiens illustres, constate que Q. CdBcilius Epirota, affranchi d'Atticus, donna des leçons de littérature à Pomponia, fille de son patron, mariée à Marcus Agrippa (3).

Il était donc bien difficile que Rome ne vît pas luire aussi le siècle de ses femmes savantes.

Ce siècle fut, comme on le sait, celui de Juvénal. Dans sa célèbre satire vie, à laquelle Molière et Boileau ont fait de si larges emprunts, le poète montre les femmes de son temps se livrant, jusque dans leurs repas, à des controverses littéraires, où elles mettent gravement en balance Homère et Virgile :

« Illa tamen gravior, qu«, cùm discumbere cœpit, > Laudat Virgilium, peritarœ ignoscit Elissœ. » Committit vates et comparât ; indô Maronem

» Atque alià parte in trutinà suspendit Homerum.

Vient ensuite le tableau des ennuis que cause au mari la femme savante qui sait son Paie m on (4) par cœur, ou qui, dans son zèle pour la vieille littérature, récite à outrance de mauvais vers, depuis longtemps oubliés, et ne pardonne pas même à une amie élevée à la campagne la faute la plus légère. Cette femme n'est pas du goût du poète qui veut qu'un mari puisse faire impunément un solécisme :

(1) Philosophe stoïcien.

(2) Sénèque, Consolât, ad Marc, îv.

(3) xxvi.

(4) Palémon était un des plus savants grammairiens de son temps.

«... Atque sokecismum liceat fecisse marito. »

Avant, il avait tracé le portrait d'un nouveau type, celui des femmes fomentant ou suscitant la plupart des procès qui se plaident, et versées dans la connaissance du droit et de la procédure, je serais presque tenté de dire dans tous les artifices de la chicane, fournissant des textes et des arguments aux plus doctes jurisconsultes, comme pour se venger de l'incapacité où elles sont de postuler (1) pour autrui :

« Componunt ipsae per se, formai) ique libellos, » Principia atque locos Celso dictare parafas. »

Martial partageait les idées de Juvénal à l'égard des femmes savantes, car en énumérant les conditions négatives qu'il exigeait dans une épouse, il voulait surtout qu'elle ne fût pas trop savante :

Non sit doctissima conjux (2).

Racine et Boileau ont bien mis en relief le ridicule de la femme tourmentée du besoin de plaider, mais ils n'ont point parlé, que je sache, de la femme jurisconsulte. On en trouve à peine, dans toute l'histoire du droit, un seul exemple, qui se produisit au moyen-âge, à Bologne, où une fille du docte Accurse déploya, dans une chaire de droit, l'érudition que son père lui aurait transmise (3).

Les noms et les autorités que je viens de citer prouvent donc combien étaient nombreuses les dames romaines qui prenaient part directement au développement des idées dans leur pays.

(1) Terme de pratique dans le Droit romain comme dans le Droit français.

(2) Epigrammes, x, 90.

(3) L'exactitude de ce fait historique a été contestée récemment par M. de Savigny, en son Histoire du Droit romain, au moyen-âge. V° Accurse.

XIV. Mais il est encore un point de vue des plus importants , bien fait pour nous donner une idée encore plus haute de la mission que la matrone romaine a remplie à cet égard. Ce point de vue est celui de l'éducation libérale des enfants par leur mère- Dans le monde antique, un semblable trait de mœurs est à peu près inconnu; et dans le monde moderne, s'il n'a pas été rare, il n'y a pourtant constitué qu'un fait exceptionnel.

A Rome, au contraire, jusqu'aux premiers âges de l'empire, on voit, dans la plupart des familles riches et puissantes, la mère présider elle-même à l'éducation intellectuelle de ses enfants, les nourrir du lait de sa doctrine, et protester par là, de la manière la plus significative, contre les préventions du droit civil classique qui ne se borne pas î lui refuser la tutelle de ces mêmes enfants, mais qui confie encore au préteur le soin de déterminer, en cas de contestation, le lieu où ceux-ci seront élevés et la manière dont ils le seront.

Les plus graves auteurs se sont plu à constater ce dévouement si intelligent de la mère romaine. Ainsi Cicéron, Plutarque , Quiûtilien , Tacite , témoignent que Cornélie , dont j'ai déjà parlé, avait dirigé elle-même l'instruction de ses enfants, et notamment celle de Caius et de Tib. Gracchus, les premiers orateurs de leur temps : c Apparet ftiios, dit » Cicéron, non tam in gremio educatos, quàm in sernume matris (4). »

La veuve de Tib. Sempronius Gracchus, dit Plutarque, se mit à la tête de la maison et se chargea elle-même de l'éducation de ses enfants : elle fit paraître en tout tant de sagesse, tant de grandeur d'âme et de tendresse maternelle, qu'il parut que Tibérius avait sagement fait de préférer sa propre mort à celle d'une femme de ce mérite (2).

(1) Brutus, Lvm.

(2) Tib. et Caius Gracchus, u.

Tacite atteste aussi, dans son Traité de Oratoribus, ou Dialogue sur les causes de la corruption de l'éloquence, qu'il en fut de même d'Aurélia, mère de César, etd'Atia, mère d'Auguste : « Sic Conxeliam Gracchorum, sic Àureliam Cœsarit, sic Atiam Augusti mat rem prœfuisse educationibus acproduxisse principes liberos accepimus{\)\ » comme aussi dans la vie de Julius Agricola, son beau-père, originaire de l'ancienne et célèbre colonie de Fréjus, i! a rapporté que cet illustre personnage fut élevé dans le sein et par la tendresse de Julia Porcilla, sa mère (2). Dans le même traité, il se plaint que cette discipline antique soit tombée en désuétude, et il considère que c'est là une des causes qui ont entraîné la décadence des lettres et de l'éloquence (3).

D'autres témoignages que je pourrais invoquer, notamment celui de Sénèque dans sa Consolation à Marcia déjà citée, de Florus nous apprenant que Tanaquil, épouse de Tarquin l'ancien» dirigea l'éducation de Servius Tullius (4), et celui de Suétone constatant que l'empereur Vespasien, sympathique aux hommes de lettres, avait été élevé par Tertulla, son aïeule paternelle (5), viennent encore confirmer lé même usage. Il ne faut pourtant pas le généraliser jusqu'au point d'exclure le concours avec l'éducation maternelle de l'éducation publique donnée dans les écoles, comme on le voit dans Tite-Live à l'égard de Virginie (6), où le concours de l'éducation des enfants par le père, dont on peut citer d'assez nombreux exemples, comme celui de Caton le Censeur, qui, d'après Plutarque, n'enseigna pas seulement à son fils le métier de la guerre, mais qui l'instruisit personnellement des règles de la grammaire et des principes du Droit ; comme celui d'Auguste qui, au dire de Suétone, apprit lui-même à ses trois petits-fils, Caius, Lucius et Agrippa l'écriture, la

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