‹ Mélanges de grammaire française, traduction française de la 2. édChapitre 118 sur 169 · MÉLANGES DE GRABIMAIRE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

MÉLANGES DE GRABIMAIRE FRANÇAISE

signifierait donc « il vint plus tôt (c.-à-d. augmentant la hâte) que (c.-à-d. combien) il put ».

La fonction du comparatif ici, c.-à-d. pour les exemples de a), est, dans la proposition principale, exactement la même que celle qu*il a dans la proposition subordonnée, quand on disait :

a celport Varivera^ Se diu plaist, con plus tostporra (FI, u. Bl. 1368) ; dit li orent Tant de honte com il plus porent (Ch. lyon 5786) ; Et fu de si grant estature Con miauz le sot feire nature (Clig. 2780) ; Devant le roi, con ainz le vit, S'agenoilla (Ren. 13619; M VI 61) ; Con il ainspuety si s'en avale (Ferg. 18, 4) ; Son oirre atorne, com ains puet (Amad. 3007) ; Tantost montèrent con aine (1. ains) porent (Ch. Il esp. 2472); Un hom lidit en tel manière: « Combien puez tu mengier, lechiere? » Maimon respont et li demande : « De la moie et (1. o) d'autrui viande? » « De la tieue », Vautre respont. « Tant com ge puis mains » (Barb. et M. II 165, 158).

De même avec un comparatif adjectival : faisoient Itel joie con greignor sorent (Ch. II esp. 2471); cil qui li a afinee Sa guerre,,, et faite tant d'onnor Comme il peut ou siècle gregnor (ib. 10362).

Rappelons enfin une dernière particularité : l'adverbe que nous avons trouvé uni à plus dans les exemples de C) peut en être séparé et prendre place dans la proposition principale : si tost com il plus pora^,,. S'en ira (Ch. II esp. 5846) ; Puis li rova amunt voler Tant hait cum plus purreit munter (MFce Fa. 12, 12) ; il en est de même pour un adjectif : si vermeille et si fine Com nature la pot plus faire (Rose 1669) *.

i. Quant aux exemples de a), Ebeling, dans la deuxième partie de sa note sur Auberec 411, se prononce en faveur d*une interprétation qui dilTère un peu de celle que j*ai exposée ici.

Substituts des proportionnels et des adverbes numéraux

latins.

Il existait en latin, parallèlement à une partie des cardinaux, deux espèces d'adjectifs : les multiplicatifs, qui désignaient la qualité par laquelle ime personne ou une chose montre qu'elle a un nombre de parties ou de côtés égaux correspondant au nombre cardinal; les proportionnels, qui désignaient la qualité par laquelle ime personne ou une chose se présente en un nombre tant et tant de fois plus grand par rapport à une autre personne ou à une autre chose.

Les premiers, qui étaient formés avec -pleXj n'ont rien donné en français que quelques dérivés qui, eux-mêmes, ne sont pas populaires : simplicitéy duplicité^ dupliquer^ duplique^ duplication^ triplicité, tripliquer, et autres semblables. Les seconds ont passé en français, il est vrai, mais très peu d'entre eux sous une forme populaire ; ils sont presque tous des imitations savantes. D'ailleurs, qu*ils aient la forme populaire ou qu'ils soient des imitations savantes, ils s'emploient souvent avec la valeur de multiplicatifs, comme, inversement, en latin on a fréquemment fait usage de multiplicatifs avec la valeur de proportionnels.

double a une forme populaire, simple n*en a pas (contrairement à l'ital. scempio); triple n'en a pas non plus, tandis que l'ancienne époque possédait encore treble au sens proportionnel (?) : Qui les mains lor argenté et dore. Provendes a doubles et trebles (Barb. et M. I 293, 715) ; et au sens

Mélange» de Grammaire française. 15

multiplicatif : ces treis esfayes par ireble entravure devisad (LRois 246); treibles en unité (NDChartr. 207, Ruteb. V 158); ireblement (tripliciter) (Gambr. Ps. 79, 5); a {en) treble{k trois voix) (Ren. 21375, M XII 885; MSMich. 1093).

quadruble, dans Brun. Lat. 642, montre, il est vrai, un traitement un peu plus libre des sons latins que la forme actuelle quadruple, mais il n'en est pas moins un mot étranger.

Ces adjectifs, eux aussi, ont des dérivés; nous ne citons que ceux qui se trouvent déjà en ancien français : simplet, simpleté, simplece, simpliier ; dobler avec doblement, dobleor; doblier avctc dobler ie ; doblain; doblel; doblon\ doblos? doblise? doblet, doblete avec dobleticr ; doblentin (ou doblencin? comme Fr. Michel a lu dans deux passages de la Chronique de Benoit?), que Scheler essaye d'expliquer à propos de Bast. 1571, et qui me semble se rapprocher du prov. doblenc; trebler, trebliier (termes de musique).

L'ancienne langue possédait une manière de parler qui lui était souvent précieuse dans les cas où Ton aurait pu employer des proportionnels : le Glossaire de Douay rend centuplex par cent doubles ; decuplus par dis doubles; quadruplex par de quatre doubles. Maintenant, à côté de l'adjectif rfowA/e, il y a l'expression adverbiale a rfouAZc, p. ex. ; // lorrant lor bonté a doble (Ch. lyon 5593) ; Orcroist a double tes granz diex (Barb. et M. III 387, 246) ; a double fustde nos paiez (Méon II 231 , 475) ; a double cuident gaaignier (FI. u. Bl. 515); ses maus a double le point (JCond. II 178, 31); -4 double en a le (juerredon (ib. II 307, 53); la tormente creist a doble (SMagd. 270) ; bien conois qu'a doble en aut De mal en bien ai fait un saut (Joufr. 25) ; Et si vos aim plus finement A doble que je ne vos di (ib. 2013) ; — ou encore

SLUSTITtrs DliS PROPOKTIONNELS 227

au doble^ p. ex. : diex au double li rcndoit (Barb. et M. III 2(1, 8); au double i gaaifjneroient (FI. u. Bl. 131 i); Avoir au double portercs (ib. 2145, leçon du ms. B) ; aussi trouble (lointne charree ou plus au double (GGui. II 11885); avoit f/rant envie Des deu besans muUeploier, Si les voloit si cmploier Qu'il les pëust al doble rendre (Joh. Bouch. 29).

Mais double s'emploie substantivement et est accompag^né d'un nombre cardinal : Ne sez tu que tu me dcis D'un po de vin que rnespandis, Je gaaigneroie a planté? Or saches bien de vérité Que cens [?) dobles doiz gaaignier; Que en ton vin le puez baignier. Qui par ce celier cort a ruit (Méon I 340, 77); nest hom si menuiers Qu'il ne dounast moult volentiers A chelui dont il cuideroit Que vingt doubles li renderoit {J Jour. 584, pourvu que cette leçon soit exacte); /ist faire un cuir de buef de quatre doubles en manière d'un oef (Men. Reims 161) , la brogne en deus doubles sarde fl. sartie) (RAlix. 183, 26).

De là résultent enfin les expressions prépositionnelles que voici : ^1 çant dobles vos an randra Le guerredon (Guil. d'A. 160); En tel lieu sa semence espande Que fruit a cent doubles li rende (Perc. Prol. 4); plusclers a quatre doubles Queli solaus 'GCoins. 335, i6); A cinc cens doubles en seroie amendés (Enf. Og. 4tl2 ; Amours qui a cent doubles rent Tout ce con met en son service (RCcy 772) ; Plus volentiers l'ai regardée A quatre doubles que devant (JCond. II 19, 597). '

Or quelques-uns des anciens monuments de la langue, et précisément les plus anciens, nous montrent doble sans Vs qu'exigerait le cas ou le nombre auquel il est employé : e rent as noz veisins a set duble el sein d'icels {et redde vicinis nostris septuplum in sinu eorum) (Oxf. Ps. 78, 13) ; de même dans le passage correspondant du Cambr. Ps. ; E quatre duble la berbeiete rendrad (ovem reddct in quadruplu m, (LRois 158); Ihmc terre deit esgarder^ Qui fruit a

centduble li rende (Tob. 11). C'est alors ua pluriel neutre qui est à joindre à ceux qui ont été signalés dans Arch. 26,188, dans Jahrb. VIII 127, IX, 116, dans Gh. II esp., note sur 9314, et par Mercier, de neutrali génère, p. 67*. Des expressions analogues se rencontrent dans les langues sœurs : enaissi ses falhensa Fora'l dos e'I gratz En cen dobles doblatz (Mahn Ged. 477, 2); s^egli prima vamava^ in ben mille doppi faceste Vamor raddoppiare (Decam. III 7); on dit encore aujourd'hui: cresce a cento doppi; una villa a mille doppi più bella délia tua.

Tant est employé d*une semblable façon par la langue, qui le joint comme substantif pluriel à un nombre cardinal pour désigner une quantité à répéter autant de fois que le nom de nombre l'indique^. Mais, dès le début, le sens propre de cette tournure s'est obscurci, ou, du moins, la construction correspondant à ce sens, a fait place à une autre. Car, tandis que Tancienne langue fait communément amener la proposition comparative qui se rattache à tant par com^ et non, comme le fait la langue actuelle, par que, p. ex. : Tant con tranchier an covenoit^ An trancha (Gh. lyon3386), elle fait suivre le tant multiplié de la forme de proposition qu'on trouve après un comparatif, c est-à-dire d'une proposition introduite par grae, et, si elle n*est pas abrégée, ayant son verbe avec la négation : Et an

1. Il n'en est pas question dans les études spéciales consacrées aux deux psautiers.

2. Le singulier correspondant employé subslantivement se présente dans l'anc. fr. cel tant, ce tant, autretant et autant, qui a survécu ; p. ex. : Briefment avrai dit Cel tant que jeo sai (Reimpr. I 35) ; cel tant de char (VGreg. I 1202); En cel tant h: il en porte (de sou bouclier), estaient enficiet Pignonciel (HAlix. 179, i 6) ; Se tu pers ce tant de monnaie (Barb. et M. I 358, 74) ; Ce tant t/'on/ior... qui tant li a causté (BGond. 894, 240); Dont pai sur lésas nous demeure. Et ce tant est plus noir de meure (ib. 200, 78). De même il. quel tanto.

la pucele revit De san et de biauté çant tanz Que not conté Calogrenanz (Gh. lyon 783) ^ ; et tenoit. . . bien trois tans de terre que li rois ne tenoit (Men. Reims 6); a deus tans de biauté U viaire que n'eust chil (Ricb. 1996); reporta bien Trois tans k'il nen porta dou sien (Mabom. 12); Lors fu li rois dont tant (1. deus tans) espris De corouç quil aine not esté (Veng. Rag. 512) ; Lors fu li clersplus acolez El quatre tens besiez adonques Que li borgois not esté onques (Barb. et M. III 171, 75) ; desconfisent douze tans Quil ne sont (Watr. 2G3, 1009); moult ert avenans et bêle Dis tans que dire ne poroie (Mont. Fabl. II 48); Li blasmes quil orent torné Sor mon seignor Gauvain si granty Devint honor a tant por tant^ Cent tanz que nus ne porroit dire (Mer. 5823) ; Car amors m'a bien quatre tanz Amendé c' onques jor ne fui (Escan. 4296). De même en prov. : Mil tanz qu'ieu non sabria dir (Jaufre, dans la Cbrest. d'Appel, 3, 660, tandis qu*on litcbez Raynouard, 138 b, dans le même passage: Mil tantz mais qu^ie'us non sabria dir).

Voici encore quelques exemples où la proposition comparative est abrégée : Quele m'aime mil tans que vous (CPoit. 1 5) ; Maliciouse est. . . Cent mile tanz famé que home (Méon II 27, 830); Bien trois tans soumes que li crestïenné (Enf. Og. 606).

Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré des exemples où la proposition comparative fût amenée par com. L*idée de l'inégalité , qui résulte toujours de la multiplication, s'impose même si fortement^ qu'on ne choisit pas seulement la construction qui correspond à l'emploi du comparatif, mais que souvent on fait entrer expressément dans la proposition plus ou quelque autre comparatif : Tu iez plus bêle et plus plesans Que celé nest, cent mile tans^ Qui cesl anel m'avoit doné (Barb. et M. II 422, 48) ; mes

1. A ce propos, je ne veux pas omettre de renvoyer k Perle, Zeitschr. f. rom. Ph. II, 14.

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sire Gauvains an a Çani ianz plus grant joie que nus [CM, lyon 2287) ; li angele ki sel tanz sont cleir plus del soleilh (Serin. Sa p. 283, 16) ; moult plus riche me fora Cent mile tans (Rose 76 i7) ; Mais Gifjlès en ert quatre tanz Plus (lolenz que nus hons nestoit (Escan. 7647) ; Mains quatre tans avons yent que li lou r [Enf. Og. 1728). Dans ce dernier exemple, il ne s'agit même pas d'une multiplication de ce qui est considéré comme Tunité de mesure, mais d'une division par quatre*.

L'obscurcissement du sens de tant se montre aussi par le fait que, parfois, ce mot est encore accompagné d'un deuxième démonstratif, tel, comme dans : Et se je eue grant paine mise Le premier an a querre pris, Saciés de voir que je i mis En Vautre après ces (1. tes) quatre tans (Atre

1. Si Ton disait 'quatuor tania minus avec la valeur de quartam partem, nous n'avons guère à être surpris que, d'autre part, *quartam pariem plus ait signifié quatuor tanta : El nostre sire diex si aimemiex le quart Le servise (Vun j'one qu'il ne fet (Vun viellart (Chanteploure dans Ru tel). P, 399). D'après cela, la moitié niiex ne signifie point « mieux de la moitié (de ce qui sert d'unité de mesure) », mais « doublement bien d : Vous fpissiés la moitié miex, S'a haute vois reclamissiés Et vos tre a /faire m<"issiés Sus^ma dame sainte Marie (au lieu d'invoquer d'autres saints) (CiCoins. "»17, 32); De lui (Ilcieine: a Ven graignor pitié Que de Paris l'une meitié (Troie 22952) ; trop est de plus grant a faire La moitié que Je \no] quidoip Kscan. 4707, i ; s/ tresgrant dolor demainent Que cil ont d\ius plus grant pitié Que il n'ont des dous la moitié (SlJul. 3876) ; reste beste (le crocodile- a la bouche plus large la moitié et plus longue que son corps n'est gros ,1e remanieur dit : ait lai bouche plus lairgc assés et plus [longe] trois foy que sont corps n'es de gros (S. d'AiitçI. 277) ; prov. et dira dessé Que ma partz val mais lo mile (le millième, c.-à-d. mille fois) (.\p[)el, Prov. Ined. 82, 9, 52). (Jomp. plus haut p. 183; n'a mie de la meitié Tant mal (Erec 3106) s'explique tout seul ((piant au t/e, v. plus haut, p. 181). On comprend aussi facilement On le doutait plus les cent pars Que moi (Escoufle 2852) (cent fois plus). Mais N'ot de cent pars tel coFiroitise (jome... (non la centième partie de la convoitise (Tourn. Chauv. 1 119) ou mon trésor.,, n'est pas sigrans de trente fois comme... (Froiss. Chr. vol. Vï p, 208, 3) sont, sans doute, des tournures bien confuses.

per. 3613) ; Mes li Anglais orent victoire^ Qui leure et le jour et le tens Furent plus de tiex quinze tenz (GGui. I 2430) ; eus avaient Tiex cinq tanz de genz quil n estaient (ib. II 8941) ; Fu tiex trais tant (1. tanz) miex apresté Quil not onques devant esté (ib. I 3747).

Cette manière de parler se prépare déjà dans le latin ; car on n y rencontre pas seulement Lis tanta [tantum) quam, comme dans : bis tanta aniici sunt inter se quanx priuSy mais aussi sexcenta tanta, comme dans : Quasi nan mihi sexcenta tanta sali saleant credierK

Dans les langues sœurs du français, il y a un procédé analogue : Ad escien, que no'i ai cabertura, Me fatz trap pieitz quella na'm fai, cen tans (Mahn Ged. 70, 5); selh que renha Per lonc temps ab senhar^ Dan ja bes no li'n venha Ses mil tans de dalor (Mahn W. I 349) ; anciennement en italien : lo fa te figliualo delVinferno duo tanti che voi non siete (Dict. de Manuzzi), et encore de nos jours : gli ho data due tanti di più di quel che costava (Rigutini et Fanfani)*.

Il y a une autre construction qui tend au même but, celle où Ton emploie par « au lieu de » ou contre « en

opposition à », et où l'on détermine le rapport de deux quantités en désignant le nombre que, pour obtenir la plus grande quantité, il faut substituer à Tunité dont la multiplication donne la plus petite quantité : par un que il estaient

1. L. Havet, Archiv f. lat. Lex. XI 579 traite des tournures de Plante rnulto tanin miserior^ multo lanta plus^ bis tanta pluris et quinqu'iPS tanta amplius. D'après lui, on y aurait primitivement souscntendu pecunia; mais cela ne me rond pas encore ces expressions bien compréhensibles.

2. Pour d'autres langues romanes, v. sur des phénomènes semblables: Morf, Lit. RI. 1887 col. 218 et Bello, Gramâtica de la leng. castell. no 203, avec la note 43 de Cuervo.

en rosi (des assiégeants), estaient il dui cent en la vile (Villeh. 163; variantes : poi/r quatre.., quatre cenSy por quatre... deus cens) ; contre un de mes humes en a bien Riulf quatre (Rou II 1434); Bien avum cuntre un chevalier Trente u quarante paisanz (ib. III 876) ; Contre le sout me rent la livre De grant poverte (elle rend ma misère vingt fois plus grande) (Ruteb. I* 25). De même en provençal : per un cen^ per un dos et autres pareils ; mielhs es per un dos Morir qu^estar per tos temps doloyros (Appel, Prov. Ined. 82, 8, IS) ; * de mais fagra eretat^ Cen milia per cen c'a ssi non a laissât (il t'aurait procuré un héritage mille fois plus grand qu'à Jui-même) (Nov. d. eretge 107). Cette construction existait aussi dans Tancien italien, v. Gaspary, Sizil. Dichtersch. p. 222; on la trouve de même chez Dante : quale in contumacia muore Di santa chiesa...^ Star gli convien da questa ripa in fuore Per ogni tempo ch^egli è stato, trenta^ In sua presunzion (Purg. III 139) ; chez Boccace : voi rjfeverete per ognun cento epossederete la vita eterna (Decam. I 6 ; voir ce qu'en dit Fanfani p. 61 n. 3). La construction peut encore, et cela est remarquable, être telle, qu'elle ne se justifierait, à la rigueur, qu'avec un comparatif formel : on siporroit Sauver, qui bien fere voudrait. Que en cest siècle, por un cent (Barb. et M. II 405, 349) « on y pourrait (dans les ordres religieux), si l'on voulait se conduire comme il faut, faire cent fois mieux le salut de son âme que dans cette vie mondaine ».

Des adverbes numéraux, qui indiquent qu'il faut considérer une action ou un nombre comme répété, et répété un nombre déterminé de fois, tels que lat. bis, ter, quater,

1. Le rapport est inverse dans: E s'ieu denian (1. s'ie'us dezia) co fuy letz A son venir ni corn joyos, No rnen crezesseiz un per dos (la moitié) (Bartsch, Denkm. 145,25).

etc., OU ceux qui désignent Tidée d*une répétition comme expressément exclue, tels que semel^ sont inconnus des langues romanes, sauf semel^ qui semble avoir survécu dans des dialectes italiens et espagnols ^, et bi$^ qui se rencontre comme préGxe dans certains composés^. Ils sont remplacés par des accusatifs adverbiaux de substantifs qui désignent la réalisation unique ou répétée d'une action ou d'un état, et le cardinal qui les accompagne indique combien de fois cette réalisation a eu lieu. En ancien français, il existe un certain nombre de ces substantifs, qui, d ailleurs, avec ce sens indiqué, qui n'est pas toujours le seul qu'ils possèdent, peuvent se combiner aussi avec des adjectifs démonstratifs, des noms de nombre indéfini et des nombres ordinaux.

Le plus usité de ces substantifs était foiz ; c*est celui qui est presque exclusivement employé avec les cardinaux, et, comme son emploi permet d'éviter toute équivoque, il a fini par presque supplanter les autres dans cette fonction. A côté de foiz étaient anciennement les formes foiiee^ fiiee et la modification dialectale fôie ^.

En outre, nous trouvons :

voie : Lors a gelé de maintenant Douze poins a icele voie (coup au jeu de dés) (Barb. et M. III 288, 191) ; onques

i. V. Diez II» 474 (440).

2. V. Diez IP 435 (403), Meyer-LQbke, Rom. Formenl. § 540 et § 618.

3. La phonétique n*a rien à objecter à Tétymologie de ces deux mots donnée par Caix, Studi di etim. ital. e rom. p. 21 et acceptée par GParis, Rom. VIII, 618, diaprés laquelle ces deux mots viennent de vice, Fie^ dissyllabe, s'explique si Ton se souvient que delicata et dedicaia ont donné d'abord deliiee, dediiee, ensuite deliie, dediie, et enfin délie, dédie (Zeitschr. f. r. Ph. II 143 au v. 541), et surtout, puisque, comme délie, dédie, cette forme fie semble circonscrite au Nord-Est. Mais il serait difficile de comprendre foie, dissyllabe, {Plus de milhe foies la nuit, Méon I 96, 161) et feie, fee des Serm. poit. 86 et 119, s'ils venaient réellement de vice.

23 i MÉLANGES DE GRAMMAIRE FRANÇAISE

a chcle voie ne se peurent acorder quex il i mesis [sen l ne eslisissent, ains prisent un autre jour (Teslirre ches dis (KClary 94); Bien m'est avenu ceste foiz; Or avrai ffe, diex merci y proie Sanz nu le faille ceste voie (Ren. 1S404. M IX 94) : Entre ses denz jure et afiche que chier li vendra celé voie (ib. 16577, M IX 1231); Se li desfent qu'ele ne doifjne A nul povre qui a li viengne C'un seul denier a une voie (Ruteb. II* 215)*. De là viennent les locutions tote voie, totes voies^ qui ont signifié d'abord « dans tous les chemins », « en tout cas », puis « néanmoins )> et « cependant » ; cf. altvays.

ore (temps) : Tel hore cuide an desirrer Son bi^n quan desirre son mal ((]h. lyon 3120) ; De gaverlos que il avait ,Aloit environ lui lançant Une eure arrière, Vautre avant , Une eure bas et l'autre haut (Perc. 1312) ; Que qu'il pensoit en tel manière Une heure avant et Vautre arrière (GCoins. 507, 56) ; Une eure dit. Vautre desdit, Une eure pleure. Vautre rit (Ferg. 51, 26); sovent color mue et change,.,, Une eure est plus blanche que nape, Autre eure plus rouge que /eiis(Barb. et M. IV 268, 98) ; Bien covient que sache mentir Tele eure est (une pareille fois arrive), por couvrir sa honte, c.-à-d. qui veut amer par afnors (ib. III 169, 15) ; par li estes délivrez E, tele hore est, quites clamez (Guil. JND 1076) ; A la rôine consilloit Mesire Bruns, cele{\. tele?) ore estoit (Durm. 4556) ; totes iceles ores que dés atorne un paien ou un jùc a sa créance ou un crestïen retorne de son péché,,,, totes iceles ores enlumine dé les avoglcz (Serm. poit. 53 ; de même p. 60) ; cil buer fu nés,,. Qui les [sainz) aime, sert et honneure ; Car il li rendent en une heure Plus qu'en einc cens n'a por

1. Le vers 3374 de Joufr. doit se terminer aussi par a une voie^ prohablenieiit précédé de d'or ou tôt, car l'explicalion de la leçon in^ffioie ou rnanoie par « Griiï » poignée' ne rept)se sur rien.

aus fet (GCoins. 600, 304). De là vient que par ores signifie « parfois » : CoHie joie li assouage Par cures toute sa pesance (Ch. II esp. 6809) ; Quil nest si grans max qui nuit, Ne bien qui ne nuise par eures (Ren. 1 6261 , M IX 9iS) ; que iVore en ore signifie « toujours de nouveau » : taversier Qui (feure en eure se travaille De nous outrer en la bataille (JJour. 837) ; que (fores en (a) autres signifie « de temps en temps », totes ores « en tout temps » ; et (comme totes voies) ^ « en tout cas, néanmoins » ; cf. m. h^ ail. stunt.

saison (moment) : Xule costume ne passaissent Qui fust a faire y ainz se laissaissent Désire ter une saison (Escan. 23H 1 ) ; Car mentir aucune seson Donc bien color a reson (Ruteb. II» 471).

terme (instant):... M'est par trois termes aparu[s] Uns biaus hom flouri[s] et canu[s] (Amad. 2933 j.

tor (tour) : lors alla Tout entour le cheval trois tours (Cleom. 13163) ; aler Entor le moustier sanz parler Trois tors (Ruteb. I* 300) ; La puchele Berart a regardé maint tour (Gaufr. 273) ; Jus del bon destrier de Castele Le hurte Percevaus manoiSy Si Vempaint si de us tours ou trois. Si que moult malement le maine (Perc. 24244) ; Por vos li pardoing a cest tor (Ren. 11834, M la 2080) ; Mors fust Bienceler sans retor, S'el [Paor) li donast un autre tor 'Rose 16471 , ; .V'e/i vueil or plus dire a ce tor (ib. 18814); vueillez venir ung tour icy redresser les desvoiez fBecker, Marguerite d'Alençon et Guill. Briçonnet, p. 21). Delà vient l'expression du français ancien et moderne à son tour « à la fois qui est la sienne », et quelques autres qui ont subsisté en français moderne; cf. it. volta, m. h* ail. ker,

tens (temps). Il n'estguère assuréqu'il faille ranger ce mot parmi ceux dont nous venons de caractériser Temploi.

Il semble impliquer toujours Vidée d'une durée qu'exige un événement pour se passer, ou l'idée d'une période où tombe une chose, mais non l'idée d'un moment où une chose se produit. Sûrement temps n'est qu'une graphie erronée pour tanz^ le pluriel de tanty dans les passages suivants : Cent mile temps plus grans (Gir. Ross. 97) ; Vint tamps i a de gent quil n'y a a Syglay (Bast. 5514); cent tamps miex des autres vaut^ Qu'en li nulle bontés ne faut (JCond. I 260, 23). Le passage suivant n'est pas non plus décisif : nus ne puet nëis penser Quex tens ce est qui est « prescns ». Sel demandés as clers lisans^ Ainçois que l'en Vëust pensé. Serait ilja trois tens passé (Rose 372); il ne faut pas traduire « il serait déjà passé trois fois », ce qui exigerait passés, mais « il en serait déjà passé trois fois autant » ; passé est donc la forme correcte du neutre, et l'accusatif trois tens, c.-à-d. tanz, s'explique d'après ce qui a été dit plus haut, p. 180, n. 4. Il n'y a donc point en français un analogue à l'anglais time, à moins que nous ne voulions en voir un dans ore, ce à quoi, d'ailleurs, nous sommes autorisés par l'ancienne signification de ce mot.

coup: Diex m*a fet compaignon a Job, Quil m'a tolu a un seul cop Quanques favoie (Ruteb. I* 14) ; se je sëusse tant Qu'il fussent si enraciné, N'i eussiez ja cop tiré (si j'avais su que les cheveux que je vous avais permis de m'arracher tenaient si bien, vous n'auriez pas tiré une seule fois) (Méon 1 201 , 300) ; Femme fait tous les caus son baron aveuler (BSeb. IV 524) ; Quatre mille a un cop furent le pont passant (ib. X 822) ; Preus estez et loiaulz..., A ce cop en avez montré le connissance (en délivrant votre reine de ces importuns) (HCap. 39) ; quattre grains au cop ensamble sont à semer pour avoir des courges, est-il conseillé dans Ménag. II 273 ; tout a un cop ou par termes^a payer [Raisin 82, 7) ; il cuidoit perillier de coup

en coup ou d'eure en eure (Men. Reims 70). Le français emploie toujours ce mot dans des locutions qui ont à prendre place ici, p. ex. : encore un coup, loué d'un coup, à tous coupSy et autres pareilles.

erre (course, voyage) se trouve parfois chez GGuiart dans un contexte qui exclut la signification ordinaire et rappelle celle de voie dans les cas signalés plus haut. Il raconte, p. ex., que le roi a fait entourer la forêt de Vincennes de murailles et il continue ainsi : Henry li jeunes d'Angleterre Li transmist en nez a celé erre,., Plenté de testes a Vestraine (I 390) ; Aus granz colees départir Les font maugré eus esparlir ; Maint en trébuchent a celé erre (II 7904). Ce dernier exemple suggère la même interprétation pour II 5775, où Ton pourrait, à la rigueur, penser pour erre au sens d' « expédition » ; cf. néerl. reis,

empeinte (poussée) : Bien voit que miex li venist tere Qu avoir chanté a celé empainte (Renart, qui, en commençant à chanter, laissa échapper d'entre ses dents sa proie, le coq) (Ren. 5463, M XVI 609) ; le chevalier estouna Trop durpment a celé empainte (il ne s'agit pas d'une poussée, mais d'un coup d'épée sur le casque) (Escan. 2147) ; Par quatre empointes ot l'olifant soné (MAym. 863) ; L'année de ces chiers miracles Vint es fiez des François Brades, Qui lors iert, se je fans (1. faus) ne charche, De Jhe[r]usalem patriarche. Le roy pria a celé empainte Que,,, (GGui. I 663); Vemperiere Theodosies, Qui regnoit a celés empaintes (ib. I 7474) ; S'or voleiz paradix avoir, Si secoreiz la terre sainte, Qui est perdue a seste empainte (Ruteb. I* H3), ce qui assure la même interprétation pour : Qui n aidera en ceste empointe [V 92y ; Si trébuchai a une enpainte Quainz napelai ne saint ne sainte (tellement tout à coup) (GCoins. 610, 181) .

238 MÊLAiNGb'S DE GRAMMAIKK FRANÇAISE

bout est à bouter (pousser) dans le même rapport que etnpeinte à enipeindre ; cependant il dilFère peut-être un peu des mots qui précèdent ou, du moins, il semble avoir mieux conservé sa signification concrète, comme le montre ce passage: Et Hainouars a tantpaiens hasté Ka un bout a trois ccvaus conquesté. Troi des en fans isont niolt tost monté. Encor en sont a pie li dui renié\s^ ; liainouars nen a mais nul oublié (1. Mais H.) ; Un païen boute, si kll la es fond ré, A r autre bout en a trois a ter ré (Alise. 167).

toche (attouchement) se rencontre aussi chez GGuiartqui, évidemment, est particulièrement riche en locutions du genre de celles qui nous occupent ici : Espees et fauchons esgrunent Ça et ta en chascune touche (H 4676) ; Sus la mote ot deus trompeeurs Enmi les autres, qui par touches Metent tan tost trompes a bouches Pour esmouvoir ceus qui contencent (II 8120) ; cf. plus haut par ores,

saut : Desconfit fussent a cel saut, Quant Froberz li gresillon saut (Ren. 26577, M XI 2213) ; Ce n est pas drois.,. Que dame doinst du premier sault Sa grâce, si tos con r assaut {Fvo'iss, P I 13, il3).

chaude, à côté de sa signification première, avait probablement celfe qu'il a conservée dans la langue de la maréchalerie « action de faire chauffer le fer », « Hitze « (chaleur), comme disent les gens du métier en Allemagne. Il en avait peut-être une autre que je ne trouve pas généralement signalée pour le français moderne, celle de « coups de marteau qu'on donne au fer après chaque « chaude ». Par extension, le mot a pris, en ancien français, celle de « action de travailler son adversaire avec Pépée ou le poing » : *S7 se conbatent une chaude Que jagonce ne esmeraude X'ot sor lor hiaumes atachiee. Ne soit molue et csquachiee (Ch. Ivon 6135); Et lues que remest celc chfiudc, Por tenir la bataille chaude Versez

(radversaire) relieve, si fn assaut (Tr. Belg. II 186, 265) ; *Se contre vous ne me deffent^ Dont suijepire que ribaude. Vous en avrezja une chaude (Barb. et M. III 4S7, 68) ; Bien li dona a celé chaude Del vil et de la coille ^ (Ren. V p. 180) ; N'ot homme el roiaume de France Ki tant scust ars ne caraudes ; A maintes gens fist maintes caudes (Eust. Moine 10). Il en est venu enfin à signifier « fois ») : Congié prent tout a une chaude A Colart Fastoul et a Baude Et a Josin Fastoul après (Barb. et M. I 115, 109).

onde se dit, dans le langage de la cuisine, pour indiquer qu*on fait entrer en ébullition un liquide avec ce qui doit y être cuit : mettez du percil hachic boulir une onde (var. ondée) et dreciez (dressez le plat) (Ménag. II 146) ; puis le mettez pour boulir une onde (ib. II 148) ; groiseillcs qui soient boulies une onde en la paelle percée (ib. II 168) ; puis les boulez en eaue doulce une seule onde (ib. II 265). Il ne fera doute pour personne que cet onde, qu'on pourrait très bien remplacer par /bis, n'est autre que unda, surtout pour qui aura lu dans Apicius 364 : cutn hcne illic très undas bullierit; dans Palladius XII 22, 4 : tune defrutum cum satureiae fasciculo duabus aut tribus undis fervere patieris ; àosis AsiihimxLs p. 9, 12 (édition de Rose de 1877): exbromatas una unda [carnes vaccinas). Comme chaude, avec lequel il a un rapport si étroit, onde a pu en venir, par extension, à désigner d'autres modes d'activité que ceux qui s'exercent devant un foyer; c'est là une hypothèse qui me semble admissible. Aussi je renonce à la correction que j'avais proposée dans Gôtt. Gel. Anz. 1874, p. 1045, et, d'accord avec le manuscrit, je lis: Encontre lui nalast une onde (Rich. 3579).

\. .le ne comprends [)as trandcj donné comme rime par Chabaille, qui écrit aussi chande

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