C'est ainsi que Joly aurait dû écrire
voir^ entendre^ laisser^ faire avec le datif et Tiolinitif
Le phénomène suivant mérite, lui aussi, bienqu^il soit étudié couramment même par les grammaires scolaires, qu on Texamine de plus près pour en déterminer le caractère propre et le suivre en remontant jusqu'au berceau de la langue. Ce phénomène est celui du datif qui remplace, comme on serait tenté de le croire, laccusatif avec les verbes faire^ laisser^ voir, entendre *, accompagnés d'un infinitif, surtout d'un infinitif ayant déjà un régime à Faccusatif.
Il faut d'abord rejeter la théorie d'après laquelle l'emploi du datif dépendrait du voisinage d un accusatif. Car alors
1. Comp. là-dessus le travail instructif d'Alfred Johansson dans les « Mélanges de philol. rom. dédiés à Cari Wahlund », Màcon 1896 : Étude syntaxique sur le verbe c faire » en français moderne.
2. Parfois la règle est aussi insuffisamment formulée en ce qu'on parle, sans restriction, de verbes transitifs qui se font accompagner dans le cas présent d'un datif pour désigner la personne qui accomplit l'action marquée par l'infinitif. Mâtzner, Gr^g 135, 4 5, par exemple, s'exprime de façon telle qu'on croirait permis de dire : * Je lui ai envoyé chercher le médecin ou: * Je lui ai regardé inangér son potage. De même, à lire Schmitz (Gr. * l'îS), on pourrait s'imaginer que /aire, laisser, entendre, voir sont des verbes simplement choisis au hasard. 11 est vrai qu'envoyer, lui aussi, peut se rencontrer construit à la façon de ces verbes, p. ex. dans : s'il ameine Yseult rnamye, que je luy ay envoie guerre, le voile de sa nef sera tout blanc (Mort de Tristan (xv« s.) dans Remania XV îi05) ; mais c'est là sans doute un cas isolé.
voir y entendre^ etc. , avec le datif et l'infinitif 255
raccusatif seul se justifierait a priori^ et le datif, tout à fait incorrect, ne l'aurait remplacé qu'en vue de je ne sais quelle appropriation, peut-être pour éviter une équivoque. Il n'en est pas ainsi, et la preuve en est dans le fait, signalé déjà à plusieurs reprises, que le datif se rencontre même avec un infinitif qui n'est pas celui d'un transitif : Puisque son régime ordinaire Va laissée ou rendue saine et bien constituée {la nourrice)^ à quoi bon lui en faire changer? dit JJRousseau dans Emile, Œuvr. II 25; si vous pouviez lui faire changer d'idée, nous vous serions bien reconnaissantes ^ ma mère et moi (Rev. bl. 1889 II 101 b) ; des Iiallucinations de l'ouïe qui lui font écouter par derrière, quand on lui parle en face (Journ. d. Goncourt I 16i) ; cette puanteur qu'elle retrouvait lui faisait songer aux quinze jours passés là avec Lantier (Zola, Assomm. 37) ; il avait trouvé ce moyen de leur faire donner en cachette l'un de Vautre (Rev. bl. 1894 II 432 b).*Je trouve aussi des exemples de la même construction avec laisser : un dragon . . . dont la sévérité Ne lui laisse jouir d'aucune liberté (Mol. Ec.d. maris I 4) ; Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin (Ec. d. femmes III 5); bah! maman, laisse faire à papa (Balzac, Birotteau 98) ; ils sont plus rares avec voir : Vous à qui j'ai tant vu parler de son mérite (Mol. Misanthr. 1 598) . L'ancienne langue employait assez souvent ce datif avec tous les verbes en question : La lange H oignent de basme, Ce li faisoit un poi parler (Thebes 8209) ; Désirs du leur multipliier Lor fait sovent estudiier Por autrui desiretement (VdlMort 175, 2); Fine amor li fist entremetre (c.-à-d. soi entremetre) (StJul. 572) ; Wistaccs lor faisoit mesdire. Quant dévoient lor eures dire ; Wistaces lor faisoit mesprendre. Quant dévoient lor grasces rendre (Eust. Moine 220) ; Et a
i. On en Irouve d'autres exemples, du moins pour /aire, chez HOlder, p. 173, au haut de la page, et chez Lûcking, p. 305, en note.