Je ne comprends pas la note de Téditeur
2. Pourtant Morf, Lit. Bl. 1887, col. 218, a bien raison de rapprocher yc li ferai criembre de je li ferai paor.
voirj entendre^ etc., avec le datif et l^infinitif 257
l'autre. Il va de soi que le datif est de même nature et est aussi bien à sa place quand nous remplaçons Tinfinitif intransitif de Tancien français je H oi c/uin/er par un transitif et disons Je lui entends chanter une romance, comme on disait déjà en ancien français : fista deus escuiiers Mener an destre deus destriers [RC]iBTr,2Sl); Et qu'il nos fâche a dieu nospeciés pardoner (Alex. H 793) * ; Bien lur deit un leisser lur custumes tenir (SThom. 2712) ; Je H voi les lèvres movoir (Barb. et M. IV165,705) ;Dire raiôiaplusurs{Ro}i 111 341).
On trouve, il est vrai, ces mêmes verbes construits avec Taccusatif et Tiniinitif, et cela plus fréquemment qu avec le datif et Tinfinitif. Dans cette construction, celui qui parle voit d*un même coup d'oeil par la pensée un double objet pour les verbes qui signifient voir, entendre, faire, laisser, d'un côté une action, de l'autre une personne ou une chose qui peut ou faire, ou subir cette action. La différence, pourtant si grande , qui sépare « faire )> de « subir » , que l'esprit saisit si facilement et que la langue actuelle respecte dans certains cas avec tant de netteté, la langue ancienne l'ignore pour la construction en question, comme aussi il arrive parfois à la langue actuelle de l'oublier ; les phrases on voit étudier ce poète, on laisse siffler l'acteur, et autres semblables, continuent d'être employées dans Fun et l'autre sens ; on ne dit pas moins : on le voit étudier, on le laisse siffler, et le
1 . Cet exemple est remarquable à cause des deux datifs joints Tun et Tautrc à face. L'un est le complément au datif de pardoner, Tautre le sujet de pardoner, pourra nous dire la logique : mais ce qui est sûr, c*est que la grammaire ne peut y voir que deux datifs joints à face. De même : Les ex li fUt crever a un mauvais garchon (Ch. cygne 26) ; un tesmoingnaige li ôy portera Clerevaus. ., aun moinne (Joinv. 82 a) \je lour fis dire a mon sarrazin que. , ., (ib. 218 a) ; Ses clers vis, sa clere fêlure Li fist orer bone aventure A maintes hautes damoiseles (GDo\e220i).
pronom atone ne change pas ici de place, même quand pour Te sp rit qui analyse^ le est régime seulement de Tinfinitif, ce qui prouve clairement que pour la langue, ce le est, même dans ce cas, régime du verbe au mode personnel. Il est vrai qu'aujourd'hui, lorsque le verbe est à un temps composé du passé, le participe précédé d un régime à Taccusatif ne s'accorde avec lui que s'il représente le sujet de l'in- (initif, car alors seulement, d'après la logique grammaticale ou la grammaire logique, cet accusatif est le régime du verbe régissant. Mais c'est là une chose tout à fait inconnue à l'ancienne langue {Ma ella se beata e cià non ode /), l'accord s'y faisait dans les deux cas. Ainsi, pour ne donner des exemples que de ce qui serait incorrect aujourd'hui, on disait : onques croiz naveit vëue A autre pèlerin porter (SMagd. 480) ; Dont il ot grans biens ois dire (Mousk. 25520) ; Toutes avoit oies lire I^s ars et toutes les savoit (Gui SCat. 152) ; Mil foiz Vont vëue tenir La charrue (dit à un homme) (Claris 22774).
C'est avec faire (^q les exemples senties plus nombreux, alors qu'aujourd'hui, précisément avec ce verbe, l'accord est interdit dans Tun et l'autre cas. Voici des exemples où l'accusatif est logiquement régime de l'infinitif : Et ses letres ien out fêtes od sei porter (SThom. 935); Unes iteles lettres li ad fêtes porter (ib. 4509) ; Veés ma damoisele chi Que nos avons tant faite querre (lUe 4326) ; d'un tapis Ot bien fête couvrir la cuve (Barb. et M. III 260, 191); Et de vin blanc li a fêtes laver {les plaies) (MAym. 1992) ; Enz en la chartre les {les James) ont fêtes jeter (ib. 2951) ; mainte painne vos ai faite sousfrir (Mitth. 54, 15) ; Le porte saint Denis ont faite deffremer (HCap. 107); orguels et envie ont mainte folie faite emprendre (JTuim 12,6) ; la cliapele, . . que il avoit fête fere de son avoir (Turpin (Wulff) I 34, 12) ; la chapele . . . que il avoit fête fere en la vile (ib. 36, 16) ; moult sestoit laiens faite
voir y entend re^ etc.^ avec le datif et l*infinitif 2S9
amer et as uns et as autres (Merlin II 141)^ En voici d'autres avec le rapport inverse : Quand tegle ad ses pucins fez el ni eschapir (SThom. 721); Delés li ta faite seoir (Jeh. et Bl. 2326) ; Enmi le vis liad faite descendre (c'est-à-dire Vamure) (Ch. Roi. 3920).
L'ancienne lanj^ue — et la langue moderne en est restée presque au même point — n'établit donc aucune difTérence entre /entends chanter Voiseau et f entends chanter la romance^ entre je le vois écrire (relève) et je la vois écrire (la lettre).
Il résulte de là naturellement qu'un même verbe ne peut pas avoir à côté de lui deux régimes à Taccusatif qui, d'après la logique, seraient distincts à Tégard de leur rapport. Pour la langue, ils sont tout à fait identiques ; chacun est également et immédiatement régime des verbes qui signifient voir^ entendrcy faire^ laisser. Je peux voir écrire un homme, je peux voir écrire une lettre, mais je ne peux pas voir écrire en même temps et dans le même acte, un homme et une lettre. Voilà pourquoi on ne peut pas dire : je vois écrire Vélève la lettre. Si on ne peut pas le dire, ce n'est point certes parce qu'on serait exposé à comprendre « je vois qu'une lettre écrit un élève » ; le peuple, en parlant, n'a pas de si sots scrupules.
D'ailleurs, nous avons toujours deux régimes directs pour
i. D*autres exemples ont été donnés par Nyrop, Rom. IX, 615. — Si l*on peut dire i7 se fait aimer ^ rien n^excuse une phrase comme celle de M. Doumic : celui qui. . . agiterait gravement de telle» question», »e ferait justement moquer de lui (Rev. bl. 1893 II 855 a). Ici le rôle de »e est tout différent, la personne désignée par ce pronom n'a aucun rapport avec le sujet de la phrase, le rapport entre Tinfinitif et le sujet est marqué par de lui. Admettrait-on même il ferait »e moquer de lui, que Tautre façon de parler n*en est pas moins un pur barbarisme.
les verbes signifiant voir, entendre^ faire^ laisser ^ Tun exprimant Taction, l'autre une personne ou une chose qui soit la subit, soit raccomplit. Mais jamais ces trois régimes possibles ne se présenteraient à la fois à Tesprit. Donc, de deux choses Tune : ou bien nous donnons au verbe comme régimes directs l'action et soit le résultat de Faction, soit la personne ou la chose qui la subit, et, dans ce cas, nous attribuons, pour ainsi dire, un rôle secondaire à la personne ou à la chose active, en la faisant figurer comme participant, comme intéressée seulement à laction de voir^ entendre^ faire, laisser^ c*est-à-dire que nous disons : je lui ai entendu chanter cette romance; ou bien nous donnons à ces verbes comme régimes directs Faction et la personne ou la chose active, mais nous déterminons plus expressément Faction, nous désignons ce qui en résulte ou ce qui la subit ; quand nous procédons ainsi, il n y a plus de rapport entre cette détermination et Faction de voir, entendre, faire, laisser, c'est-àdire que nous disons : je Vai entendu chanter cette romance. Ainsi Fon trouve : Je riais de le voir avec sa mine étique. Son rabat jadis blanc et sa perruque antique. En lapins de garenne ériger nos clapiers (Bcril. Sat. III 109) ; de le voir dérouler un des parchemins (A. de Musset, Coméd. I 298) ; ne s* étonnerait-on pas de le voir, pour un petit objet, remuer une si grosse somme? (Zola, Bête hum. 275); il m'a demandé de le laisser faire mon portrait (H. de Balzac, Corresp. I 296); je vous ai souvent entendue blâmer les extases des ascétiques (JJRousseau, Œuvres V 35) et autres semblables.
rf)
Les deux constructions n'ont pas exactement la même valeur, il n'est pas besoin de le démontrer davantage après ce qui précède. Le rôle que joue le régime indirect par rapport à Faction est trop distinct de celui du
voir^ entendre, etc., avec le datif ett l'infinitif 26*1
régime direct, pour qu'on puisse indiiFéremment assigner un rôle ou Tautre à l'être qui fait l'action qu'on a vue, entendue, permise, causée. Mais, en dehors même de cette considération, on n'a pas toujours le choix entre les deux constructions. On ne peut pas remplacer ye fai laissé se tuer par une tournure où ce qui est ici régime de tuer, serait régime de j'ai laissé ; c'est impossible, parce qu'un pronom réfléchi ne peut pas être régime d'un verbe dont le sujet n'est pas de la même personne que ce pronom, tandis que rien ne s'oppose à ce que l'on dise : il s'est laissé entraîner à la force des conséquences^.
La construction avec le datif est encore impossible chaque fois qu'elle amènerait à côté d un. même verbe la rencontre de pronoms atones qu'évite la langue, du moins la langue moderne, sans doute à cause d'une équivoque possible. De là vient qu'on ne' pourrait pas, au lieu de ce qu'a écrit Corneille : Quel dessein vous fait me demander? (Polyeucte IV, 3), dire : vous me fait. De même pour ce passage du Tart. I, 6 : Valère sur ce point me fait vous visiter. Molière (Misanthr. 1704) n'aurait pu dire autrement que vous me faites un bien me faisant vous connaître, ni A. de Musset (Com. I 403) que le hasard qui m'a fait vous rencontrer.
Supposons que dans vous ne m'auriez pas pardonné, si je vous avais laissé lui rendre ce service (Ohnet, Serge Pan. p. 326), on remplace ce service par le, le groupe si je vous l'avais laissé rendre serait certes irréprochable, mais comme
1. Dans Tautre construction il faudrait remplacer le pronom réfléchi par le pronom non-réfléchi : il a laissé la force des conséquences r entraîner jusqu^ à. . . De même, à côté dey'e Vai laissé se tuer, la tournure * je le lui ai laissé tuer serait théoriquement irréprochable. Si, avec le sens en question, qj^ ne peut pas parler de cette façon, c'est que pour le peuple, en s'exprimant ainsi, le retour de l'action vers son point de départ comme but ne doit pas paraître suffisamment indiqué.
rendre a encore un autre complément, Zfii, et que tx>U8 le lai est inadmissible, Tordre le plus naturel serait incontestablement de placer le et lui à côté de rendre. Il en va de même de quelques exemples cités, bien que mélangés avec des exemples d'une autre espèce, par Holder (p. 187), si infatigable dans ses recherches.
En tout cas, la construction avec le datif domine encore plus dans l'ancienne langue que dans la langue actuelle. Alors en effet qu* aujourd'hui la construction avec l'accusatif peut s'employer dans beaucoup de cas, elle était impossible dans l'ancien français, qui ne plaçait point les pronoms atones devant l'iniinitif. Toutefois la construction avec deux accusatifs n*est pas étrangère non plus à l'ancien français : Ja nés verriez parole ne sermon commencier (Poème mor, 139) ; SU fîst les alires abaier u et le fit aboyer les autres » (MFce Fa. XV 10) «. De même je lis : Por l'amende de cel mesfait Les fist toutes lor dras oster Et es chemisses dcmo^ rer (Œuvres de Ruteb. 11* 39i). Dans ce dernier exemple, il est sûr que les, au lieu de lor^ supprime une équivoque dont auraient pu se formaliser d'autres que des pédants aux scrupules enfantins. Mousket, lui aussi, a eu bien raison d'employer la construction avec l'accusatif dans : il li fera Le roi d'Engletiere donner Estrelins pour guerre mener (20902) (il amènera le roi à lui (c.-à-d. au duc) donner de l'argent pour faire la guerre) ; car à côté du datif li^ qui, s'il devait rester atone, ne pourrait se lier qu'à fera^ un deuxième datif, bien que possible^, n*eût point été élégant. Il ne m'échappe point, cependant, que le roi ne peut pas être sûrement considéré comme accusatif, puisque les désignations de personnes au cas oblique sans a s'employaient avec
1. Cest ainsi que je lis, contrairement à Warnke, et d'accord avec les meilleurs manuscrits.