‹ Mélanges de grammaire française, traduction française de la 2. édChapitre 125 sur 169 · V. plus haut, p. 257, note · texte numérisé non relu

V. plus haut, p. 257, note

voir^ entendre y etc^ avec le datif et l'infinitif 263

la fonction du datif. C*est pour cela que les passages qui suivent ne sont pas plus probants : quant il virent saisir La meisnie Pilate Jhesu (SThom. 5323); fist widier la vile tout le clergié (Men. Reims 218) ; car, à cet égard, on ne fait pas de différence entre les désignations collectives de personnes et celles d'individus distincts ^

Voici encore quelques exemples de la séparation des deux régimes. S'ils n'étaient pas séparés, il en résulterait des combinaisons de pronoms défendues : mentez ! mais avec un accent qui me fasse vous croire ! (Hermant, Carrière II 10) ; tout cela m'a fait me demander vingt fois si je n étais pas

1. Voici quelques exemples qu'on peut ajouter à ceux qu'a donnés Diez (IIP 127 (116)] : Li blasmes en soil la geni fausse (BCond. 130, 312) ; Ains plus belle aventure n'avint geni Z>a/izie (BSeb. IX 850) ; Car le nuit ne donna que mengier no barnage (ib. XXII 161); si donnât congiet toutes manières de gens (Froiss. (Luce) IV 84, 11). Si Ton rencontre parfois le même emploi du cas oblique avec des noms de choses et non de personnes, il est toujours facile de reconnaître que les choses en question sont en quelque sorte personnifiées; ce qu^on énonce d^elles ne peut rigoureusement être dit que de personnes : L'arbre bien mille fois pria maie mesquanche (BSeb. XV 294) ; Ont Bissence son nom mûé (Emp. Coust. 622); dieu amast Et sainte église honor portast (Perc. 34864); K'il port grignor honor sa loy (Barl. u. Jos. 218, 7) ; Ke dex fesist s* ame pardon (ib. 248, 13) ; Dont la tiere fu pis en Van (Mousk. 23172) ; Quant li hom faut son seignorage (autorité) (Claris 950) ; Toutes cusençons fors bouler Et le monde congié donneir (Bull. Soc. AT 1886 p. 55); Clartés de ca/idoile de siu Taut cire a sen souper sen liu (VdlMort 283, 7); Ne dites point no vin laidure (Ju Ad. 9i3). On trouve surtout les noms d^animaux construits de cette façon : Un poi d'estrain li jetent com une beste mue (Ch. cygne 12); Son ceval abati le frain (Perc. 24455) ; il feront Tous lor cevaus pour lesmervelles Estouper et ious et orelles (Mousk. 6112) ; Le cheval ou il sist a le teste copee (Bast. 1548) ; A^e lor prie d'autre rien nule Fors tant ke de la blance mule Doner a boire (Perc. 28624) ; S'on abat un oisie^son ni (Beaud. 2564) ; Mais on donne a mengnier tellui a sa maison ^ Con Cemploieroit miex a donner un gaignon (BSeb. XIII 39). V. aussi Bechmann dans Zts. f. rom. Phil. XIII 81 è 19 e. AussiMussafia (ib. I, 414) a-t-il eu raison de considérer comme inutile la correction que j*avais proposée pour le V. 227 du Brut de Munich.

dans le domaine de la légende (Feuillet, la Fée se. 4) ; vous arriverez à me faire vous dire des phrases que vous regretterez (Bourget, Crime d'amour 204) ; aussi priai-je Huriel de m'en faire à part la démonstration et de me laisser le [Huriel) bien observer dans la pratique (Sand, Maîtres sonneurs 336) (il est vrai que, dans ce dernier exemple, me le n aurait rien de choquant ; mais /e, devenant régime de laisser, devrait se changer en se) ; pourquoi ne l'avait-on pas laissée m'attendre? [Bnchon, En province 228] (le rapprochement des deux pronoms aurait donné me lui, ce qui ne se peut pas ; il l'a vu me bénir (Mme de Staël Œuvres XVII 105) (de même) ; ça V aurait fait te répondre (Bourget, Recommenc, 187) (de même).

A la différence des exemples précédents, les deux régimes sont séparés sans nécessité dans : lorsqu^on voulut me faire Vembrasser, je me mis tout bonnement à la battre (Comtesse Dash, Mém. I 137); il me semble que la justice est d'autant plus équitable qu'elle est plus utile, et que cette utilité même qui vous fait la mépriser, vous la devrait rendre auguste et sacrée (France, Opin. de J. Coignard 263) ; la fièvre des sens le faisait la reprendre pour la quitter ensuite (Bourget, Crime d'amour 192).

Ce que dit Liicking, § 379 notes 3 et 4, sur le sujet qui nous occupe est le résultat d'un sérieux examen et est présenté avec toute la clarté désirable ; cette grammaire est d'ailleurs, rien qu'au point de vue de l'exposition, qui y est si soignée, supérieure à toutes celles que je connais. Mais, après avoir lu ce qui précède, on comprendra que je ne puis me ranger à l'avis de ce grammairien si plein de mérite. Pour lui, faire entrer est la périphrase d'un verbe causatif (= inviter [à entrer]) ; mais c'est, à mon avis, faire de la logique, et non de la grammaire. Ce sont là deux mots, séparés toujours nettement l'un de l'autre, auxquels nous avons affaire. L'ordre des motsy'ai fait entrer Be né est certes

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plus fréquent que fai fait René entrer ; mais il en est de même, quand la proposition infinitive n'a pas plus d'étendue, pour voir, entendre , laisser ; Fancienne langue n'hésite pas à dire: fai Vhome deu venir (Alex. 35 a) ; enjenvier Faimes Van cumencier (Ph. Thaon Comp. 2028), ou encore, pour citer de la prose : il en ferait le plait remaindre (Etabl. SLouis 1, LIX) ; faites tant de bones genz venir (ib. I, LXXXV). Et le même ordre des mots peut s'observer quand l'accusatif nous semble régime de Tinfinitif : doit faire les paroles retraire (ib. I, CIX) ; faire les terres mesurer (ib. I, CIV) ; qui fait autre dessaisir (ib. I, LXIX).

Sans doute le participe fait, même quand le régime à l'accusatif qui précède ne peut être considéré comme régime de l'infinitif, reste aujourd'hui invariable. Mais il n'en était pas ainsi dans l'ancienne langue, comme on l'a vu ; et d'ailleurs, en français moderne, on rencontre, on le sait, laissé invariable dans les mêmes conditions^, bien que Liîcking soit porté à assigner à ce participe une valeur syntaxique tout autre que celle de fait. Enfin, tout aussi bien que voir^ faire peut avoir un régime à l'accusatif, quand lïnfinitif après faire est transitif et est suivi d'un accusatif qui ne dépend que de lui : le hasard m'a fait vous rencontrer. Il n'y a donc aucune raison de mettre faire à part de laisser et des verbes de sensation. Il n'est d'aucune importance qu'en français moderne fait et parfois laissé restent invariables dans les cas où l'accord doit avoir lieu d'après la règle générale^. Cet accord n'était pas d'ailleurs rigoureux en ancien français pour d'autres participes que fait et laissé. L'unique cause de l'état des choses actuel doit être que Ton a remarqué que l'on peut remplacer les propositions je Vai vue entrer, je Vai entendue entrer par d'autres pro-

i. V. Hôlder p. 215 n. 2, Littré laisser, Rem. 6. — LOcking n'avait pas besoin d'en parler dans une grammaire scolaire. 2. V. cependant la note de Hôlder citée tout à Theure.

positions avec le tour passif, comme elle a été vue^ elle a été entendue^ tandis qu'on ne rencontre pas faire sans infinitif ou à la voix passive avec le sens qu*il a dans y e Vai fait (a. fr. faite) entrer. Pour laisser^ la chose semblait au moins douteuse ; de là Thésitation pour Taccord de son participe. Morf (loc. cit. col. 219) préfère une autre explication. D'après lui, faite(s) serait, de ces quatre participes^ le seul dont le féminin, dans la langue parlée, serait perceptible à l'oreille. La langue aurait partout renoncé à Taccord avec le pronom à l'accusatif qui précède ; elle ne l'aurait conservé pour l'œil que lorsqu'il n'est pas perçu par l'oreille.

Qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots à ce qui a été dit p. 262 sur la possibilité d'une rencontre de pronoms atones au cas oblique à côté d'un même verbe. On pourrait croire que deux pronoms au même cas sont inadmissibles, par la nature même des choses. Il n'en est rien. Deux accusatifs nominaux peuvent bien être adjoints à un même verbe, l'un comme régime, l'autre comme attribut, se rapportant à ce régime ; tout aussi bien, a priori, peut se concevoir la rencontre de deux pronoms dans les mêmes fonctions. En effet, Littré cite à /e, 7, entre autres exemples analogues, ceux-ci tirés deBbssuet : je ne veux point quelle soit malade, encore moins qu^elle se la fasse (où, d'ailleurs, se le serait préférable d'après l'usage actuel^; il ne suffit pas que la lumière divine Cait fait juste une fois, il faut que continuellement elle te le fasse. On lit encore dans la préface de l'Ecole des Pères de Piron : un père. . . qui les croyait aussi tendres^ aussi généreux. . . quil se le sentoit lui-même.

Toutefois, on aura peine, même dans des cas semblables, à se décider à dire le le, la le, les le, et l'on a dû ne jamais s'en servir; * je la la crois, c.-h-d. cette femme la fille de cet homme, se conçoit à peine ; mais on aura aussi de la repu-

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gnance pour je les le vois, c.-à-d. mes voisins.., mécontents.

Deux datifs peuvent également se rencontrer à côté d^un même verbe, Tun pour désigner la personne qui participe à l'action comme possesseur, destinataire, etc., et Tautre pour désigner la personne qu'on suppose prendre intérêt à ce qui se passe. Ainsi Ton disait anciennement : Es lor vos Galïen (Ch. cygne, 180) {« pensez donc, voilà Galien qui vient à leur rencontre ») ; ou : e« li vos un message (Mousk. 22279). On connaît cet exemple de I^ Fontaine : Ae pèlerin vous lui froisse une épaule; le renard. . . laisse son compagnon et vous lui fait un beau sermon, et cet autre de Molière : dressez-lui-moi son procès. Aujourd'hui encore, on peut s'exprimer de la même façon : je vais te leur apprendre à venir me voler (Rev. bl. 1899 II 595 b) (« tu vas voir comme je leur apprendrai... »).

On a imposé, on le sait, des limites à Taccouplemcnt d'un datif et d'un accusatif pronominaux : l'accusatif doit être une des formes le, la, les, et Ton ne peut se servir des groupes me te, nous te, me vous, nous vous. Cette défense ne s'explique, sans doute, que par la crainte de n'être pas compris immédiatement. Me, te^ nous, vous pouvant être un accusatif aussi bien qu'un datif, il résulterait de leur accouplement une obscurité^ en supposant même qu'avec un datif ne pût s'accoupler qu'un accusatif : me te = dat. -|- ace. ou ace. -|- dat., comme en allemand sich uns (se nabis, sibi nos], uns euch [nos vobis, nobis vos , pris isolément, ont un double sens.

Admettons donc cette défense pour la raison que nous venons d'indiquer et bien qu'elle ait sa source dans un scrupule exagérée Mais était-il nécessaire d'interdire l'accou-

1. Sur le motif qui aurait fait éviter ces accouplements, v. aussi Ebcling dans Zts. f. franz. Spr. XXIII 104 (1901).

plement de lui ou leur avec me, /e, nous^ vous^ se ? Si Ze, la, les sont évidemment des accusatifs à côté desquels me, ie, nous^ etc. ne peuvent jouer que le rôle de datifs, n'est-il pas aussi évident que lui, leur sont des datifs à côté desquels me, /e, nous^ etc., équivoques à Tétai isolé, ne peuvent être que des accusatifs ? Me lui ne serait en rien plus obscur que me le; et, en effet. Ton trouve dans Montesquieu : i7 me lui fit parler (Lettr. pers. n** 67) et dans Molière : si je ne vous lui vois faire fort bon visage (Sgan. v. 6).

De bons auteurs modernes montrent eux-mêmes à cet égard une liberté plus grande qu'on ne le supposerait d'après les grammairiens : on se Varrache^ trouve-t-on dans Augier, Un beau mariage II, 8, et cela signifie : « on se dispute ta personne » ; mais cela pourrait signifier aussi : « on s'arrache à toi, on se délivre de toi avec force »; Dans Becque, on lit aussi : on se m'arraoAe (Corbeaux I, 11).

faut et fait sans sujet.

La signification et la construction du fr. mod. il faut me semblent avoir passé dans leur développement par les étapes suivantes.

Dès le commencement du français^ le sens de fallere s'y rétrécit : il ne signifie « tromper, duper » que pour dire du sujet qu*il ne répond pas à ce qu'on attend, espère de lui légitimement, naturellement ; qu'il refuse le service qu'il doit. Il ne dit plus du sujet qu*il induit en erreur, qu'il fait tort : memoria fallit se disait d'une mémoire qui met l'erreur à la place de la vérité ; faut la mémoire se dit d'une mémoire qui n*accorde plus rien, qui se montre impuissante là où l'on comptait sur son service.

De plus, l'objet qui, auparavant, supportait cette espèce de tromperie, n'est plus considéré comme la supportant, mais comme intéressé à ses suites, c'est-à-dire qu'il est marqué par le datif au lieu de l'être, comme en latin, par l'accusatif. On dit donc sans régime : il n^est rigle qui ne faille (Rose 9055) (il n'y a pas de règle qui ne se montre parfois insuffisante); Il sanblent les arbres qui / aillent ^ Qui furent trop bel au florir (Ruteb. P 261) (qui ne donnent pas les fruits attendus, comme ils le doivent); avec un régime : // (Dieu) nem faldrat, s'il veit que jo lui serve (Alex. 99 e) * ; souvent li failloit li pies (Ferg. 57, 33) ; De joie li faut la parole (Guil. d'A. 3H6).

1. Mentiriy dont la signification primitive n'est pas si éloignée de fallere, a subi un changement de sens semblable. Cependant ce sens

Tout en gardant la même construction, le veroe en vient à prendre un autre sens : Tidée d'attente trompée, de devoir non accompli est laissée tout à fait de côté ; il ne reste plus que celle de non-présence là où la présence serait nécessaire, c'est-à-dire Tidée de manque : . . . M''ad doné pale fret et dras^ N" if aillent nisliesperun (SThom. Épilogue, 3839); A^i fauty fant il^ fors ço que ne Vavez beisié (SThom. 4235) (il ne manque qu'une chose à une réconciliation manifeste, c'est que vous ne l'avez pas baisé) ; ja soit ce ke de fors lur failhet discipline (Tumaine maistrie^ nekedent la droiture del deventrïen maistre ne lur fait mie {etsi eis exterius disciplina humani magisterii desit^ magistri intimi censura non desit) (Dial. Gr. 10, t) ; tordenement Ot si bien fait quil ni falloit noient (Enf. Og. 655).

Puis ridée de non-présence, si essentielle, semble-t-il, s'efface et celle de besoin domine : a boivre me faut^ Car a mangier ai a foison (Ren. 25506; M XI H52) ; Com il plus a, et plus li faut (Guil. d'A. 904).

Et même l'idée de non-présence s'élimine tout à fait et falloir se dit de ce qui est indispensable, mais ne manque point : charpentiers et maçons, ausquelz. . . il fault com-

dérivé n'est pas devenu le point de départ d*un développement ultérieur et a été abandonné lui-même dans la suite. Si mentir signifie d*abord « dire sciemment ce qui n'est pas vrai », il a été anciennement employé très souvent pour désigner une action contraire h la promesse donnée, c.-à-d. un manque de parole : Vamors devandra haine.,, se vos trespassiiez Le terme,,.; Sachiez (/ue Ja n'an manlirai;Se vos maniez j je dirai voir (Ch. lyon 2569); Mes que li jaianz si tost vaingne Qu'aillors mantir ne me covaingne (ib. 3994). On a fini par l'employer, tout comme faillir^ pour désigner la conduite d'une personne ou d*une chose qui ne répond pas à l'attente qu'on a nourrie, qui cesse de rendre le service qu'on en a attendu : dieusqui onques ne men/t (locution très fréquenlc); yentiex cuers ne puet mentir (se masquer) (Cleom. 7814) ; En li ne met (1. ment) pas noureture {Bar\, u. Jos. 298, 27) ; li cuers li ment (très fréquent : refuse le service) ; Li cors {cuers ?) li ment c Hues chiet (Gorm. 323) ; Le paieh chiet, quant son cheval li ment (Otinel 16).

faut ET fait SANS sujet 271

prandre et avoir en ymaginacion de leur pensée toute la fourme et la perfection d^un chastel^ etc., dit Eust. Deschamps, Œuvres VII 267 ; il y f aient des cheliers, est-il dit dans les Dial. fr. fl. A 2 a^ à propos de ce qui est nécessaire pour constituer une maison; fai tout ce quilme faut, dit-on sans scrupule, et de même, en ancien français, avec un emploi étrange des deux significations Tune à côté de Tautre, on pouvait dire : veoir pëust on Armez deus chevaliers trèsbien ; Car il ni failloit (manquait) nule rien C*a preudonme doie faillir (dont pourrait avoir besoin) Pour défendre et pour asaillir (Escan. 3655).

Mais parallèlement il se produit un autre changement important, et c*est là le point essentiel qui nous intéresse : ce qui manque, ce qui est demandé a été presque invariablement représenté jusqu'ici par le sujet. Or Tinfinitif est-il encore sujet dans les propositions : Ja ne t>os faut il que taisir (Méon I 283, 2926) ; Car vous rendes keitis ou morir vous faura (BSeb. V 187) ; Ne lor faut que passer la porte (Ruteb. I * 159) ; // ne te faut que commander (Watr. 175, 386) ; il me fault dormir^ je fus hier yvre (Ménag. 147)?

Aucun des textes où se rencontre cette construction avec rinfinitif, ne nous autorise, par suite de leur peu d'ancienneté, à conclure^ parce qu*il manque de flexion, que cet infinitif soit un accusatif. Nous sommes encore moins renseignés par les exemples où ce qui est demandé est exprimé par une proposition dépendante : Souvent faut que Vosle les boute Hors de Costel, tant y sont tart (Jub. NRec. I 375). Le singidier du verbe dans : il y faut goutieres (Dial. fr. fl. A 2 a) ; // a/ non li rois Cliarles ; or li faut des Bollans (Ruteb. I^ 145) n est pas décisif non plus, pas même dans : quantes aunes vous en faut ilh ? (Rom. flâm. Gespr. 73). Mais ce qui est décisif, c^est qu'en français moderne, à côté de il me faut cent francs^ nous avons il me les faut.

C'est ce qui lève tous les doutes : là où Ton avait originairement un verbe se rapportant à un sujet, on a un verbe sans sujets De même que il pleut constate Texistence d'un certain phénomène atmosphérique, de même il faut constate Texistence d'un besoin sans aucun rapport à un être qui Téprouve, et on y adjoint Tobjet de la demande sous forme d un régime à Taccusatif, quelquefois encore la désignation de la personne intéressée à Faccomplissement de la demande sous la forme d'un régime au datif. Dans Tancienne langue, tout comme cela se passait avec les verbes estuet^ covient, qui ont suivi pour leur construction un développement tout à fait analogue, cette personne pouvait aussi être désignée par un accusatif, quand la chose demandée était exprimée par un infinitif : Qui plus fera de maus, plus le [aura boulir (Bast. 509) ; bien voit devant lui qu'il le fault morir (S. d'Angl. 289).

Si je me suis arrêté assez longuement sur ces faits après Horning, qui en a si judicieusement parlé dans Rom. Studieh de Bôhmer (IV, 252), c'est uniquement à cause d'une expression pour laquelle s'est produit, semble-t-il, un procédé inverse et qui n'a pas été, à ma connaissance, convenablement expliqué. Regarder jocir et froid dans il fait jour, il fait froid comme des sujets postposés, analyser il c.-à-d. le jour, fait c.-à-d. règne, est une idée qui ne peut entrer que difficilement dans Tesprit de quiconque connaît les distinctions casuelles de l'ancien français ; Littré est certainement le seul à l'avoir {faire, 72), et il est à peine besoin de la rejeter en renvoyant à fist tel (non tes) tans con feire dut (Ch. lyon 806) ; de ci A'a Nôé ne plut il onkes ne ne fist iver (Serm. Sap. 294, 40). 11 est évident qu'on a affaire ici à une expression sans sujet, qui dit qu^une cause indéterminable produit certains phénomènes.

i. Je préfère cette expression à celle d' « impersonnel ».

faut ET fait SANS sujet 273

Par contre, je vois que dans il fait cher vivre à Paris, les grammairiens font tout simplement de Tinfinitif un sujets C'est là une théorie qu'il faut rejeter au nom de Thistoire, et même au nom de la logique. Peut-on dire de la vie de Paris qu elle fasse cher ? de la rencontre avec la colère de quelqu'un qu'elle fasse dangereux {qu'il fera dangereux rencontrer sa colère) ? 11 est incontestable pour moi qu'ici encore fait est, dans le véritable sens du terme, sans ^ujet, et que l'infinitif, déterminé par Tadjectif qui fait corps avec lui, en est le régime à l'accusatif ; // fait cher vivre à Paris signifie : à Paris, une chose qui n'est pas à déterminer, a pour effTet une vie chère. C'est ce qui est prouvé, pour l'ancienne époque, soit par la flexion, car, si Tinfinitif était nominatif, il devait avoir une s ; soit par Tordre des mots : Et ci li fet buen demorer {Ch, lyon 1393) ; grief demoreir ci fait (Poème mor. 303 a) ; moult y feroit bon estre (Aye 58); Devant lui fait mauvais plaidier (GCoins. 294, 128); a son manoir Ou il faisoit plaisant manoir (Tr. Belg. II 211, 30()); Mes or nos feroit buen savoir^ Quel part nos devrons cheminer (Guil. d'A. 1754) ; Tant fet bon Dormir lez le buissonet (Rom. u. Past. I 27, 7).

La valeur primitive de ces expressions a pu d'abord devenir moins claire, quand, à côté des compléments circonstanciels qui s'y trouvaient dès l'origine, on y a introduit des régimes à l'accusatif. Ces compléments circonstanciels appartenaient à fait et non à l'infinitif : à Paris \ il fait cher vivre, non : il fait cher \ vivre à Paris ; on a donc dû, pour les régimes à l'accusatif, établir, comme il le fallait, le même rapport avec fait. En efTet, quand ces régimes sont exprimés par des pronoms atones, nous les trouvons joints à fait : Il le feroit buen aler guerre (Ch. lyon 6605) ; moult les fait bon honnir (les païens) (Bast. 523) ; Moût se fait

1. V. p. ex. Matzner, Synt. I U, Hôlder p. 82, Lûcking p. 298. Mélanges de Grammaire française. IH

en lui bien (1. bon) fier (SMagd. 648) ; par [=por) les folz

envïeus Se fait bon sagement garder (RCcy 2205);

même en français moderne on dit encore : Il nous ferait beau voiry attachés face à face^ A pousser les beaux sentiments /, exemple de Molière cité par Littré. Mais quand le régime à l'accusatif est un substantif ou une proposition, rinfinitif exerce sur eux une plus forte attraction, et s'il se lie plus étroitement à ce substantif ou à cette proposition, d*autre part le lien qui l'attachait à Tadjectif se relAche ; cela est peu sensible dans : il fait bon son cuer oster De ce con ne puet amender (Cleom. 17539) ; mais lest beaucoup plus dans : Mauvais fait chaiens venir boire (Ju Ad. 983) ; Fol fait promaitre Ce con ne puet tenir (Gayd. 154) ; mauvais fait guerroier son seignor (ib. 177). Pourtant rien n'empêche rigoureusement de voir toujours dans l'infinitif le régime à l'accusatif de ce fait sans sujet, et dans l'adjectif, lattribut de l'infinitif ^

On a toutefois perdu de bonne heure le sens primitif de cette tournure ; c*est ce que prouve l'introduction de la préposition a devant Tinfinitif dans : Por ce fet buen consoil a prandre (Erec 1222 dans trois manuscrits)^ ; L'istoire fait bon a conter Et a ôir et a retraire (Veng. Rag. 3354) ; che fera il boin a veoir (Merlin I 55) ^. On continue à ne point

1. D'autres exemples de cette locutioa en anc. franc, sont donnés par Morf, Lit. BI. 1887 col. 219; des exemples provençaux, par Stimming à propos de Bertr. de Born 32, 50 (édition de 1892).

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