MANQUE D*ACCORD ENTRE LE SUJET ET LE PRÉDICAT
Ce que nous montrent ces exemples concorde au fond avec le phénomène qu'on rencontre encore en français moderne : malgré la présence de plusieurs sujets coordonnés au singulier, le verbe qui suit est au singulier, quand on considère l'action énoncée comme simple, unique, accomplie, pour ainsi dire, par un sujet imique bien que multiple *. La chute des trois générations d'anges parait au poète du SGraal (v. 21 01) un fait unique dont les éléments ne se distinguent pas lun de l'autre; pour le poète du RTroie (v. 27595), le contenu de l'écrit est un tout qu'on peut sans doute, à l'examiner de près, décomposer en traités, concessions, secrets, etc., mais qui, dans son ensemble, constitue l'écrit ^. Pareillement, en français moderne, il est encore possible d'employer, après le pluriel du sujet, le singulier de l'auxiliaire é/re, quand il s'y rattache comme prédicatif le singulier d'un substantif: Et deuar ans dans son sexe est une grande avance (Mol. Mélic. I 4 v. 209); quatre ou cinq mille écus est un denier considérable (id., Pourc. III 7) 3.
i. V. Diez IIP 300 (275), MMzner, Synt. I 170sqq., etc.
2. Rappelons ici Texplication donnée dans Zeitschr. f. rom. Pk. VIII 294 de ne seroit pas granz mervoilles (Clig. 836). Il s*y agit, il est vrai, d'un manque d'accord entre le verbe et le prédicatif; mais j*ai cité, à ce propos, un exemple qui montre merveilles comme sujet au pluriel d'un verbe qui suit au singulier: Merveilles est del rei e des baruns de France (Rou II 2354). — On dirait que hides se comporte de la même manière que merveilles. Quand on lit Mais de Haloi est che grans hides (Ju Ad. 223), Nis dou retrere est ce granz hides (Méon II 51, 1574), on serait tenté de réclamer pour ce mot le genre masculin, bien qu'il soit ailleurs évidemment féminin : Ja n'iertgariz de sa grant hide (maladie hideuse) (ib. II 82, 2568) ; De le hide qu'elle ot^ mille fois se saina (BSeb. III 326). Mais ici encore on se trouvera en face d'un pluriel. Cf. De hides conmence a tranler (Ren« Nouv. 5714) ; de hides se par foira (ib. 3694) ; Que fen oc hisdes et paor (Perc. 33481); De hides, de peur et de double (GMuis. I 49).
3. Voir Mesnard sur le premier exemple, Hôlder 87, Seeger Synt. }j 29, 6 note (cf. in Scandinavia, where, on an average, five years is devoted lo French by young students preparing for the University, Mod. lang. notes II 325).
Il est facile de se rendre compte que renonciation ne peut se rapporter qu'à une pluralité d'années, d'écus qu'on a rassemblée dans une unité, et qu'on ne veut pas parler de chacune des deux années, de chacun des 4.000 écus, comme ce serait le cas dans deux ans s^étaieni écoulés^ cinq mille écus nVont été remboursés. On dirait donc qu'au fond le singulier convient seul dans ces exemples.
Remarquons en outre que dans les exemples du vieux français cités plus haut, p. 296, la forme de la pensée est telle la plupart du temps, que ce qui, d'après la forme de la proposition, est le sujet devient en réalité le prédicat. On fait une énonciation à propos de ce qui est indiqué par le verbe. La forme de la pensée correspond donc ici à celle des cas où le verbe en tôte*est au singulier et le sujet postposé au pluriel.
Enfin, encore un mot sur un phénomène dont on s'est aussi occupé depuis longtemps dans les grammaires scolaires, mais qui, me semble-t-il, attend toujours d'être mieux caractérisé.
Quand une proposition relative déterminative, introduite par qui^ a un antécédent au singulier accompagné d'un génitif dit partitif au pluriel, le verbe se met naturellentent au singulier ou au pluriel, suivant que ce qui se rapporte au singulier ou au pluriel. Le plus souvent, on n'aura aucune hésitation pour le mot auquel on doit rapporter la proposition relative. La grammaire n'a donc pas à s'en occuper. D autre part, il est des cas où c'est une pure question de forme^ et où il est indifférent que la détermination se fasse au singulier ou au pluriel ; c'est tout un, p. ex., que Ton dise « petit est le nombre — des citoyens qui vont voter » ou « petit est le nombre des citoyens — qui va voter ». Mais chose bien remarquable, dans les propositions relatives qui se rattachent à un suivi d'un génitif partitif au pluriel l'accord se fait souvent avec un, alors que l'analyse de la
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pensée ne permet, point de douter que ce soit le pluriel qui. est h déterminer *. La proposition relative doit proprement déterminer une pluralité, la partie d'une espèce ; la proposition principale range dans cette pluralité un individu, et le plus souvent, mais non toujours, avec une forme qui dit tout nettement : <( quelque chose, quelqu'un est un des individus qui... ». Or,, quand celui qui parle tient surtout à énoncer du sujet ce qui, dans la proposition relative, doit être énoncé de la pluralité dans laquelle on range ce sujet» et quand, à côté de cette idée, celle que le sujet fait partie d'une pluralité d'êtres dont il faudrait énoncer la même chose, perd de sa force, alors il en résulte une attraction ou une assimilation anticipante :1e verbe de la proposition relative se met au singulier, la phrase aboutit à un but tout différent de celui vers lequel elle s'était engagée
i . HOlder 406 mêle des choses dignes d^attention à un trop grand nombre d'autres claires par elles-mêmes et qui ne sont pas à leur place. En outre, il ne nous dit pas les cas où l'usage admet qu*on s'exprime d'une façon qui ne laisse pas à la pensée toute sa clarté.. Littré, à Tari, un, Rem. 1-4, aurait dû, comme Liicking n'a pas oublié de le faire, indiquer pourquoi c^est un de nos généraux qui a remporté la victoire n'est pas de la même espèce que les exemples qu'il a fait précéder : on a ici une proposition relative sans antécédent ne se rapportant ni à un, ni à généraux. Plus loin, Littré prétend que la phrase de M™* de Sévigné : vous êtes un des hommes qui me convient le plus a le même sens que : parmi les hommes, il y en a un qui me convient le plus, et cest vous ; quelque pénible que cela soit, on est obligé de dire qu'il n'a pas compris ici sa propre langue. Jullien (I 223), superficiel ici comme toujours, cite la phrase de Voltaire : il fut un des premiers qui s'arma comme le produit de ce qu'il appelle une « légère inversion », au lieu de il fut un qui s^arma des premiers; comme si l'on s'était jamais exprimé ainsi, comme si pareilles « inversions » pouvaient jamais se rencontrer. LUcking (§281, 3) va sans doute un peu trop loin en disant que l'attraction a pour condition la fonction prédicative de un; du moins, il me semble que cette attraction est aussi possible après : fai Vhonneur de vous présenter un des hommes,,, et après voici un des hommes,,, et d'autres tournures semblables. Ce que Mâtzner (Gr.^ § 244 8) en dit, me paraît très peu compréhensible.
d'abord, la proposition relative déterminative ne prend pas fin, à proprement parler. Ainsi on trouve déjà en ancien français : A un des porz qui plus est près de Rome (Alex- 40 a) ; Li reis fud un des premerains Qui osast entrer en la vile ( Ambr. It. Rie. 802) ; il fu un de cels qui donc erent^ Qui plus ama deu e servi (Tob. 1421) * ; Une des riens ke plux me tient en ire^ Ceu est... (Bern. LHs. 506, 3) ; (Test uns de ceaz tôt a estros Quiez idles parole a vos (SJul. 902) ; A chascun de chiaus qui entroit, (Eust. Moine 87) ; ce yeri une des douloureuses journées qui onques fust (Joinv. 486 f) ; ele anvoia querre un de çaus qui plus liplaisoit (Phil. Nov. QT163)2.
Un Français de nos jours montrerait moins de laisser-aller dans remploi de sa langue, et Liltré cite de cette attraction, qui le choque aujourd'hui, plusieurs exemples d'auteurs des siècles précédents qui sont ordinairement des modèles de correction. Mais si Littré trouve quelque chose à redire à cette phrase de Voiture : Une des causes qui poussa Vun des Gracques â..., fut..., il aurait pu trouvera redire la même chose aux phrases qu'il approuve chez d'autres auteurs. Si celle de Boileau : M. de Sou bise est un de ceux qui s'y est le plus signalé, n'a pas Theur de plaire aux analystes de phrasés de nos jours, elle peut se réclamer de l'exemple de l'ancien français, et elle n'est pas
1. V. à ce propos la correction proposée pour Escan. 10105 dans Zts. f. rom. Phil. XI 428.
2. D'autres exemples sont signalés par AHaase (loc. cit. p. 79). On peut y ajouter ceux qui sont donnés dans la deuxième série de ces Mélanges, p. 14. Des exemples grecs, latins, allemands du même procédé sont donnés par JVahlen dans le programme des cours de rUniversité de Berlin, semestre d'hiver 1891/2, p. 11 ; pour des exemples italiens, v. Mussafia, vers la fin de sa critique du Décaméron de Fanfani, mentionnée ici à plusieurs reprises ; pour des exemples anglais, Smith dans les Publications of the mod. lang. assoc. XV, 111.
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le moins du monde plus répréhensible que la phrase de FAcadémie : L'astronomie est une des sciences qui fait le plus d'honneur à V esprit humainy ou celle de Montesquieu : c^est un des hommes du royaume qui représente le mieux^ ce qui n^équivaut point, comme le veut Littré, à c^ est parmi les hommes du royaume, un qui représente le mieux ; c'est inadmissible, simplement parce que s*exprimer ainsi, ce ne serait pas parler français. Ce que dit Littré ne prouve qu'une chose, c'est qu'aujourd'hui on ne supporte plus une attraction si hardie, ^ — et un étranger n'a qu'à se taire ^.
1. Mais serait-ce une simple faute d'impression, si Ton trouve dans J Verne (Tour du monde ch. 30] : Un des plus grièvement frappé, c^ était le colonel Proctor ?
2. Ce n*est pas le verbe, mais le pronom relatif qui semble avoir subi Tattraction quand on dit : il y avait autour du Cirque d'été Vanimation, Vespèee de fièvre en plein air d'une de ces représentations théâtrales dans laquelle la fortune d'un avenir ou la vie d*un talent est en jeu (E. de Goncourt, Fr. Zemganno 304) ; un de ces regards après lequel un être sensible se trouve mordu au cœur (Rev. bl. 1901
I 609 b). D'autre part, ce ne peut être que par suite d'un lapsus de l'auteur que nous lisons dans Pellissier, Études de litt. contemp.
II 4 : Af ** Anglochère est celui de ses personnages auxquels il (M. /. LemaCtré) tenait le plus. Une incertitude qui se comprend pour un des, ne peut pas être permise avec celui des.
Cas de rantécédent se réglant sur le cas du
pronom relatif.
L^assimilation anticipante dont nous venons de parler^ a son pendant dans une assimilation rétroactive, observée depuis longtemps en grec, en latin, comme en allemand, mais qui n'a pas encore été signalée, que je sache, en français. D'ailleurs, on ne peut la signaler que pour Tancien français, puisqu'il s'agit d'une assimilation en cas.
Il est vrai que Mâtzner (Synt. II 237 g) parle d'un phénomène qui, si ce grammairien avait pu démontrer les faits auxquels on s*attend par la manière dont il Ta formulé, serait la reproduction de celui que signalent p. ex. J.Grimm (Kl. Schriften III 323), Kûhner (Ausf. Gramm. II 848) et qu'étudie Ziemer (Junggr. Streifz. 72). Mais il reconnaît lui-même que les cas qu'il cite, ne sont que des cas d'anacoluthe : les gens qui occupent des emplois^ j^en fais beaucoup de cas, et autres exemples semblables, en regard desquels on pourrait mettre cet exemple de l'ancien français pour rendre plus visible le changement de cas* :Et cil qui si sont orguilleus Encontre li et desdaigneus Et vuelent les amanz blasmer, Cels fet il [el?]^ plus vilment amer (Barb. et M. II 212, 874) ^. A mon avis, on n'a pas In droit de parler