‹ Mélanges de grammaire française, traduction française de la 2. édChapitre 20 sur 169 · PRONOM PERSONNEL · texte numérisé non relu

PRONOM PERSONNEL

Dans les exemples précédents, on ne peut guère considérer ne comme étant le ne âbrti de nec; ce ne serait, en tout cas, admissible que pour un très petit nombre de ces exemples ; Tobligation où Ton est, pour la plupart, d'y reconnaître la forme atone du latin non entraine à admettre la même chose pour les autres.

On peut encore compléter les observations de Diez en ajoutant que ce n'est pas seulement à « oui » ou à « non » que se juxtaposent les pronoms personnels comme substituts du verbe et du reste de la proposition ; ils se juxtaposent iaussi à des compléments ou à des déterminations de diverses sortes qui ont la valeur de véritables propositions avec ellipse du verbe ; ainsi dans :

Amis^ et dont es tu ? ne mentir mie. — Sire, jou de Ga«conge (Aiol, 3501); Or di coment. — je vo/entiers (Eles, 611); ge nai nus biens retenuz, Ne ge nianor ne ge m' amie Ne ge ma joie ne ma vie (Parton., 5215) ; Et il ne volt puis joie avoir, Ne il a mein ne il a soir (ibid., 6424) ; je me connui, Je vi le jour^ mais je non hui (JCond., I, 365, 334); demandai... Quanque je voil, et je el non (Watr., 174, 379) ; Je gart si cestes et justis Queja nistront de cest porpris. — Et tu comant? (Ch. lyon, 343 ; ibid., 5737) ; et vous pourquoi? (RViol., 23) ; Se tul manjues, bien feras. — E jo en quei? (Adam, 159); Eva^ ça sui venuz a toi. — Di moi^ sathan, e tu pur quoi? (ibid., 205); Si me devés moult bien par droit edier. — Et jou de coi? (HBord., 15) ; Nos serom de la terre et per et compeignon. — Et nos comant ? (Par. Duch., 2) ; lieve toi. — Dame, dit il, et ge par qoi? (Barb. et M., I, 265, 682; ibid., III, 176, 247); peneans sui. — Et vos des quant ? (Weber, Handschr. Stud., 186. [be vuelh sapjatz Qu^ieu am del mon lo pus aibit. — E vos cal, dona ? (Choix, II, 277)].

citer en ce genre: espiriz alanz e ne repair anz, Oxf. Ps. 77, 44; Volez en mais des gas, tire ? — ne de cesie semaine, Karls R., 800.

de introduisant un « sujet logique ».

Certains emplois de la préposition de dans le français actuel sont sans doute touchés çà et là en toute grammaire un peu détaillée, mais ne sont pas, me semble-t-il, bien compris. A mon avis, il faut les rapprocher de certains emplois de la même préposition dans le vieux français, et c'est de ce rapprochement qu'ils tirent la clarté désirable. Commençons par les anciens emplois.

Dans le français moderne, un substantif sujet de proposition peut être suivi de être et d'un second substantif comme détermination prédicative, lequel, soit sans article, soit avec l'article indéfini, mais jamais avec Tarticle défini, évoque une idée plus générale par rapport à l'idée plus spéciale exprimée par le sujet ; ainsi dans : la santé est un grand trésor.

Or, à l'époque de l'ancien français, on concevait et on exprimait l'idée d une façon toute différentQ. On disait, tantôt en préposant le prédicat : Moût est grans cose de preudomme (Rich., 2691); Grans vertus est et meritable De serf ki sert par fëauté (Rend., C, 34, 9) ; Grans perius est dou pule lai^ Quant tu corne brike Vensaies (ibid., 90, 11); Mais grant destreche est dou meneur [frère] (Vr. An., 340) ; Noble ordene est de cevalerie (JCond., I, 71, 1); Povre cose est de mortel vie (ibid., 265, 1) ; Moult est maie chose d'envie (Dolop., 33); Por cest foie chose de nos Dames (Ombre, 430) ; — tantôt en postposant le prédicat : De vostre mort fust grans damages (Rich., 2871); De ma vie nest

de INTRODUISANT UN SUJET LOGIQUE 7

preuz ne joies (Guill. d'A., 1145); De povreté est granz mehainz (ibid., 1992) ; Mes del mangier fu nus deduiz, Quil n*i ot painne vin ne sel (Ch. lyon, 3468); Et de sa bouche estoit merveille (Barb. et M., IV, 410, 100)*; De sa voiz fu grans mélodie A Voir (Wair., 207, 263) ; de ma chair eust esté fort maulvaise viande (Rabelais, II, 14)^.

De même avec sembler au lieu de estre : Un jour li sanle bien d'aune eure (lUe, 3417) ; Car longe atente en fine amor Fait bien sanler d'une ore un jour (ibid., 3420) ; Or me sembleroit ja orgueil Dou desvoloir (Mer., 5557); Si font bien diverses distances... sembler d'une chose deus (Rose, 19148) ; Si font bien oel enferme et troble De sengle chose . sembler doble (ibid., 19175); Mais de toutes ces riens ensanble Noiens a ceste (en comparaison de celle-ci) me resanble {Mousk.^ 24595); Dont vêissiez estour...Si grant et si orrible que de lasablonniereQui levoit contremont^ sanloit une fumiere (BSeb., IV, 60) ; Bien samble une forest dez lanchez quil y a (H. Cap., 148); cf. argens e garnimens Fan de cusso baro semblar {MHhn^ Ged., 941, 16).

La nature de l'expression n'est modifiée ni lorsqu'un pronom relatif ou interrogatif remplace le substantif prédicatif : Quanqu^est d'amors ipuet aprendre (Barb. et M., II, 208, 707) ; — ni lorsqu'un pronom remplace le substantif précédé de de : Si seroit de vous grant domage (Claris, 21894) ; Mais il ni ot que boire^ de chou fu li mesciés (Aiol, 5673) ; Encor n'en fu il mie de tant cav. : al baron ses [assez] (ibid. , 91 52) ; — ni encore lorsque dont remplace un pronom relatif précédé de de : Et cil dui conbatre se durent Au roiy

1 . Peut-être ce passage est-il aussi de Chrétien de Troyes, dans son Conte delGraal, bien qu'il ne figure pas dans le texte de Polvin; en tout cas, ce qui le précède immédiatement et ce qui le suit, v. 67-115, sont tirés de ce poème, v. 2987 sq.

2. Morf, dans LU. BL (1887, 212), rapproche de ces exemples français l'exemple espagnol Grau cosa fue del rey e de su corazon (Alex., 240 a).

dont dolors fu moût granz (Ch. lyon, 5275); Mes Sarrazins la tindrent (la cité), duntfu grant duel e mal (SAub.» 13).

Comment entendre cette manière de parler? La syntaxe, en effet, ne saurait se contenter de constater telle ou telle combinaison de mots^ ou de rechercher leur signification, signification qui peut souvent être loin du sens primitif. Elle doit, comme la sémantique, remonter à la signification fondamentale, et celle-ci, dans le cas où il s'agit de constructions, n'est pas toujours plus connaissable à première vue que la signification des mots isolés et peut avoir subi, dans le cours de l'histoire de la langue, de nombreux changements.

Il s'agit d'abord de savoir si Noble ordene est de cevalerie est identique au tour latin Nobilis ordo est militiœ^ c'est-àdire si de et le cas oblique équivalent ici au génitif latin qui se combine avec des termes génériques. Dans ce cas, le génitif serait « régi » par le substantif précédent, sousentendu dans son rôle de détermination prédicative.

Il est sûr que, lorsque de et un substantif expriment un rapport de possession, il n'est point nécessaire que le substantif régissant soit répété ou remplacé par un pronom ; c'est ainsi que l'on trouve : Que nature et amor de chien Valt miauz que de feme ne fait (Méon, I, 161, 1108) ; Leur âmes metedixen glore,..Et de tous peceeurs ausi {Amad.,7936) ; poserad mes piez si cumé de cers [ponet pedes meos quasi cervorum] (Oxf. Ps. p. 241) ; mes piez fait ignels cume de cerf [éloigné de l'original : coaequans pedes meos cervis] (LRois, 208) ; Bergiere^ meuz doit valoir M" amor que d'un pastorel (Rom. u. Past., II, 64, 85), etc.*. Ainsi on pourrait être porté à faire dépendre de cevalerie dans notre exemple d'un second ordene sous-entendu.

1. Voir quelques autres exemples dans rinstructif programme de Gcssner, Zur Lehre vom franzôsischen Pronomen (I,Teil, p. 33) ; voir aussi Georg Colin dans^lrc/i/o /". d,Stud.d. n. Spr., CVl 450.

de INTRODUISANT UN SUJET LOGIQUE 9

Mais, il est facile de s en rendre compte, cette explication ne pourrait être acceptable que pour un petit nombre des exemples cités, pour ceux où le substantif prédicatif est accompagné d'un adjectif qui est si essentiel qu'il contient à lui seul le prédicat proprement dit. Cette explication n*est plus admissible, lorsque le substantif prédicatif est le terme essentiel de Tidée prédicative, ce qui a lieu sans exception quand il n'est pas accompagné d un adjectif, souvent même quand il en est accompagné ; elle cesse de Têtre aussi^ et cela se comprend de soi-même, quand il s'agit d'une interrogation qui porte sur le prédicat encore à déterminer. Si Ton ne veut pas admettre que la construction ait été transportée d'un très petit nombre de cas où elle pourrait se comprendre, à une majorité de cas où elle n'aurait pu être introduite qu'abusivement, il faut chercher à expliquer autrement la locution en question.

Il me semble qu'on arrive à la vraie explication, si l'on donne à la préposition son sens ordinaire indiquant l'origine, le point de départ, la provenance, et si Ton attribue au verbe estre plus de force matérielle qu'il n'en a dans les cas où il sert de simple lien, de « copule » entre le sujet et le prédicat. Ainsi, en donnant leur valeur pleine à de et à es/re, on traduirait de vostre mort fust grans domages par (( de vôtre mort eût résulté, fût né grand dommage ». D'après cela, ce que nous considérions jusqu'ici comme détermination prédicative, dans les propositions de cette sorte serait précisément le sujet.

11 est vrai que souvent nous voyons s'ajouter à être ou à

sembler le pronom ce, qui, tout aussi bien, ne peut être que le sujet, par ex. :

N'est chou orgiere de maV aire De te car (Rend.,

M, 178, 3); Cestdeliz de boens Hz (Méon, 1, 302, 25) ; Cest

touz reviaus de leur enfance (Watr., 241, 311); c'est un

étrange fait du soin que vous prenez (Molière, Ec. d, mar.,

1, 1, 57; ; ne sai noient Que c'est d'amours^ nonques namay

(RCcy, 598); Je ne sai que ce est de vous, (Guill. Pal., 4379) ]Etqu'e8t che de vou dieu?{BSeh., XI, 179) ; qu^esi ce d'amours si non toute doulceur et bonté? (C^ d'Artois, 145); tu es sans cervelle et ne sçais que cest de raison (Larivey, I^ laquais, III, 6); Moult est ung rois poissa ns qui tient ce pays chy ; S'en pais en puet jôir, cest grani cose de lui (HGap., 111); tes meschiés De quoi ce fuat damages et pitiés \En.(. Og., 1850); François les enchaucierent, dont ce fu foleté (BComm., 3818); dont ce fu aussi comme une prophecie (Joinv., 48*) ; désirent tant le salut de vos âmes qu'ils en perdent la leur par charité catholique, dont cest grant pitié (Sat. Ménippée (Frank), p. 77).

II est certain que dans ces exemples, deliz^ reviaus, grant cose, que, etc., sont des prédicats. Mais il me semble évident que, dans les cas où l'expression a revêtu cette forme, il y a eu fusion de deux tournures d'une nature différente, dont Tune avait ces mots comme prédicats et l'autre comme sujets : cest deliz et deliz est de boens Hz ^. Citons aussi, pour l'emploi de de en question, les exemples suivants : De sa famé, que bêle avoit^ Ert li fes qui plus li grevoit (Méon, II, 302, 287), où ce que nous appelions d'abord prédicat et qui, d'après notre manière de voir, est devenu sujet, est accompagné de l'article défini ; N'i ai (== a) si bon comtdu fuire (Lyon. Ys., 2604) ; Car de vingt encontre un laide parture i a (B3eb., V, 185); li argens,.. Dont tant a paine a Vamasser (Watr., 158, 90), où notre de figure dans une proposition sans sujet ; dolerose porlëure As fet, msre, de tes enfanz (Troie, 4889) [en tes enfants tu as mis au monde quelque chose de douloureux] ; Au mont dones mal

1. Il en va tout autrement dans les phrases de cette sorte : // n'est si bon' àrmeure que de ce vin frianl Et de cez patez la qui vont soùez flairant (HGap., 103). Armeure ne peut être ici que sujet, bien que le verbe soit précédé de il impersonnel, qui est tout à fait superflu.

de INTRODUISANT UN SUJET LOGIQUE 11

essemplaire De te robe^ ke tu polis (Rend., C, 144, 10) ; De moy pôés veoir le Jesu messagier [en moi, vous pouvez voirie messager de Jésus] (BSeb., XVI, 845); Sans armëures ont les cors Fors seulement que (Tun escu (Watr. , 237, 1 95 * ).

Ne faut-il pas ranger dans cette même catégorie des phrases comme Suer, vos est de moi moult petit (Parton., 8480) ? Iciêtre est accompagné d'une expression quantitative, qui, si mon interprétation est juste, serait le sujet, en outre d'un nom de personne ou de chose amené par c/e, et enfin d*un datif. Le sens de cette construction est c< quelqu'un ou quelque chose, importe à quelqu'un beaucoup, peu ou point ». Ainsi Suer^ vos est de moi moult petit signifierait littéralement « à vous est peu de moi », c'est-à-dire « je suis peu pour vous, je vous importe peu ».

Je ne veux point, après Bui^y ''^, donner des exemples de ce tour si usuel. Je voudrais seulement faire observer :

1® Que la détermination quantitative peut n'être pas exprimée, et alors est signiGe « est quelque chose, importe » : tant comme il le voient^ si lor en est, et nient plus (Best. d'Am., 34) ; de seoir n'a talent^ mes d'el Li est (RCcy., 865); d'autre chose ne lor est [Mont. ^ Fabl., III, 60);

2^ Que cette même détermination quantitative est, dans d'autres cas, précédée de â, et alors la proposition est encore sans sujet : A poi l'en est (Troie, 23997) ; .4 moult petit m'est de votre favelle (Gayd., 270) ; Ne Ven fu pas a une bille '^fi^ivh. et M., III, 2i3, 131) ; Moi nest a noient De toz les maus traire (Tr. Belg., II, 46, 32 J; Des mesdisans a riens ne m'est (Rom., X, 522) ; — avec il explétif : Il ne vos

1. Cf. Del fiel deu no volg aver amig [dans le fidèle de Dieu, il ne voulait pas avoir d'ami], Boethius, 45 ; ch'elli hanno de mi chosi desaventurado signore, Apollonio (Salvioni), 26, 22 ; io non so corne piacevole reina noi avrem di voi (Decam., VIII, 10 On) ; deir Alpi schermo Pose fra noi e la tedesca rabbia i Petr. Canz., Italia, 3, 2).

Page 1