‹ Mélanges de grammaire française, traduction française de la 2. édChapitre 45 sur 169 · Voir aussi la note · texte numérisé non relu

Voir aussi la note

68 MÉLANGES DE GRA3fMAlRE FRANÇAISE

nombre illimité de personnes ou de choses, se présentant à Tesprit sans distinction individuelle, que porte l'exclusion d'un minimum et que celui-ci est, pour ainsi dire, supprimé par TefFet de la négation : c'est ce qui arrive encore toujours dans ne... point de cheveux^ de livres, (Tamis, Toutefois ici l'expression ne s'écarte encore que très peu du sens propre et original; cet écart consiste dans un accord inconscient entre les interlocuteurs pour concevoir, comme minimum quantitatif d'un nombre illimité de personnes ou de choses, une personne ou une chose distincte, mais non une partie de personne ou de chose, par ex. un livre et non une page de livre, un homme et non pas un de ses membres.

Il en est de même encore lorsque, par suite d*une fusion d*idées différentes, facile à comprendre, un substantif singulier, désignant un être distinct, mais non un individu déterminé de l'espèce, est précédé de point de ou d'une locution de ce genre ; ainsi dams point d'ami, construction qui se rencontre déjà en ancien français : nunt nient de pastur (= non habent dominum) (LRois, 336); a Poitiers navoit point de conte (Joufr., 641); Adont n'avoit (mon père) mie d'espouse (Thebes, 37 11). Celui qui parle a ici dans la pensée un membre de Tespèce, mais non un être déterminé, dont telle ou telle participation imaginée à l'idée prédicative doit être niée et réclame, par suite, une négation. C'est par point de et un pluriel que devrait être exprimé le minimum d'un ensemble d'individus formant une espèce ; Ton ne descend pas au-dessous de l'unité indivisible. Cependant l'idée d'un être distinct, dont la participation à l'idée prédicative doit être niée, est assez puissante pour amener le singulier du substantif après point de.

Ces locutions étaient beaucoup moins fréquentes, on le sait, dans l'ancienne langue que dans la langue moderne. Dans le vieux français, point, mie, etc., substantifs par leur ori-

MOTS DÉSIGNANT LE MINIMUM d'uNE QUANTITÉ 69

gine, étaient plutôt employés comme accusatifs adverbiaux ayant rapport seulement au verbe et non au régime, de sorte qu'au lieu de servir à nier Faction par rapport à un minimum quantitatif du complément, ils servaient à nier un minimum quantitatif de l'action par rapport à un certain compléments

Aussi est-il surprenant que le vieux français ait employé ces termes désignant un minimum de quantité avec des substantifs auxquels le français moderne ne peut plus les associer, à savoir avec des substantifs singuliers désignant des êtres déterminés.

Ont été employés ainsi d'abord des noms propres de personnes, comme dans l'exemple cité en tête du chapitre; cf. PTavum mie de BoUj nostre maintenëur^ Ne de cels ki od fui turnerent de Vestur (Rou II, 980) où navum mie de Rou signifie non pas «c nous n'avons pas un Rou, un homme de la valeur de Rou », ce qui serait le sens de nous n avons point de Rou en français moderne, mais « [ pour pouvoir résister à l'ennemi] il nous manque Rou, notre protecteur [accoutumé], et ceux qui sont retournés avec lui i>. De même : Ne pueent aler tans sentiers Que d'Ille puissent trover mie (lUe, 2973) ; De Guillaume ne connut mie (Guil. Pal., 5671) ; De Gaudissete ni ont mie trouvé, Qu'en autre terre Van avoit on mené (Jourd. Bl., 3209); Ne pot mie truver de sun frère Aarun (SThom., 1225); Tout cil ferirent Guillaume Vaduré... En quatre lieus Font ens el cors navré. Mais de Guillaume n'ont mie remué (Alise, 32); Mais de Gaufroi ni ont mie trouvé^ Sa femme truevent (Enf. Og., 295)2.

Ont été employés de la même manière des noms communs désignant un individu déterminé de l'espèce, comme le prouve la présence de l'article défini ou d'un adjectif posses-

Page 1