‹ Mélanges de littérature ancienneChapitre 5 sur 7 · LUCRECE ET CICERON · texte numérisé non relu

LUCRECE ET CICERON

parler son personnage, pensait à Lucrèce, serait une opinion bien hasardée, si nous n'étions prêt à montrer que clans le discours de Torquatus il y a bien des souvenirs, des expressions mêmes de Lucrèce, qui se sont présentés naturellement à l'esprit de Cicéron. Les ressemblances seraient encore plus nombreuses, si le poète et l'orateur traitaient le même sujet; mais Lucrèce parlant surtout de physique et Torquatus de morale, l'occasion de se rencontrer ne leur était pas souvent donnée. Suivons toutefois un moment le discours de Torquatus en mettant en regard de ses expressions celles de Lucrèce :

Lucrèce.

viani monstravit (VI, 27).

cura seniola mctuquc (II, l'.l).

dissolvant animi niagrio se angore naetuque III, 891).

corpore sejunctus dolor absil (H, 18).

praesentia temnis (III, 945).

commoda perfluxere (III, 9-5).

neque uUam esse voluplatem liquidam pu-

ramque relinquit (III, 40 .

namjam saepe homines patriam

carosque parentes prodiderunt, vitare Acherusia

templa petentes (III, 85).

nec miser impendens magnum

timet acre saxum Tantalus (III, 968).

Cicéron.

Epicure nous montre tous les chemins du bonheur: omnes monstret vias {De Fin., 1, 14).

ut sine cura metuque rivamus (15).

conficiuntur et angore et metu (18).

quod sit a dolore corporis...

sejunctuQi (18j.

prœsentibus non fruuntur (18).

nec prœteritas voluptates effluere patiatur (12).

La crainte de la mort nous empêche de goûter les plaisirs :

gustare partem ullam liquidée Toluptatis (18).

mortis metu mulli parentes, multi amicos, nonnuUi patriam... perdiderunt (15).

mors quae quasi saxum Tantalo semper impendet (18).

Lucrèce.

perpétue tamen id fore clam diffidere débet (V, 1154).

si vocem rerum natura repente

mitlat III, 919 .

cur non ut plenus Titae con-

viva recedis aequo animoque capissccararn,

stulte, quielem (111, 926).

c lenebris tantis tam clarum

extollere lumen qui primus potuisli illuslrans

commoda vitae (Iir, Ij.

Cioéron.

Le criminel a toujours peur ; quamvis occulte fuerit, nunquam tamen confidit id fore scmper occullum (16).

bac exaudita quasi Toce naturœ (21).

Il faut sortir de la vie d'un cœur tranquille :

aequo animoevita, quum ea non placeat, cxeamus (15).

Torqualus dans les transports de sa foi résumant son discours s'écrie :

si ea sole ipso illustriora et clurioru sunt (21).

Ailleurs que dans le discours de Torquatus il V a chez Cicéroii des souvenirs de Lucrèce. On trouve chez lun et chez lautrc les mêmes expressions rares, par exemple, ruinée dans le sens d'erreurs, d'opinions qui s'écroulent :

Lucrèce.

fecere ruinas (I, 7-3.3).

Sur Epicure : atque omne

immensum peragravit mente

animoque (I, 08 .

blanda voluplas (II, 966; IV,

1073; IV. 1251); blandum

amorem (I, 19).

Lucrèce dit et répète que ses vérités à lui sont plus certaines que l'oracle de Delpbes :

Saiictius et mullo ccrta rallone magis quam

Cicéron.

Epicuri ruinœ (De Fin., I, 6).

qui iiifinitas regiones, qua nulla esset extremitas, mente peragravisset (II, 31).

Cicéron semble employer par une allusion un peu railleuse une épithcte poétique chère il Lucrèce, en parlant des Epicuriens : Invitabantur illecebris blandse voluptalis (Tusc, lY, 3).

N'est-ce pas encore une légère moquerie quand Cicéron déclare modestement que les vérités qu'il va développer ne sont pas aussi sûres que les oracles d'Apollon :

LUClilXE ET CICEROX.

Lucrèce.

Pylhia, quœ tripode e Ph(i-bi Jauroque prolatur (I, 731, et V, 111).

Lucrèce parlant de Cerbère et des Furies :

qui neque sunt usquana, nec possunt esse profeclo (IH,

Cicéron.

Ea. ut potero, explicabo : nec lamen quasi Pythius Apollo, certa ut sint et fixa, quoe dixero [Tusc, I, 9).

Voici une phrase qui est presque mot pourniotune phrase de Lucrèce à propos des êtres imaginaires tels que la Chimère :

quiE nunquam omnino fuerunt, neque esse potucrunt [De Nat. deor., I, 38).

Il y a même des endroits chez Cicéron qui donneraient à penser qu'il a connu certains beaux morceaux du poème avant le temps où il l'ut chargé de le publier; ce qui, du reste, n'aurait rien d'étonnant s'il a connu personnellement le poète. Les premiers vers du second livre {Suai>e mari inagno), sur le plaisir qu'on éprouve à contempler du rivage des matelots battus par la tempête, semblent avoir laissé un souvenir à Cicéron. Nous n'attachons pas d'importance à cette phrase : cupio isloruni iiaujragia ex lorra intiicri {Ad Att. ; II, 7), parce qu'une pareille image n'a rien de rare; mais dans une lettre à Lucceius, en 698, il exprime à la façon de Lucrèce une idée moins commune sur le plaisir particulier que nous trouvons dans la pitié :

Lucrèce.

Suave mari magno, turbanti-

bus aequora ventis, e terra magnum^ alterius spec-

lare laborem ;

Cicéron.

Céleris vero, nulla perfunctis propria molestia, casus autem alienos sine ullo dolore intuentibus, etiam ipsa mise-

Lucrèce.

non quia vexari quemquam est jucunda voluptas,

sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est (II, 1).

Cicéron.

ricordia est jucunda (Ad Famil., V, 12).

Mais voici des jugements assez étranges de Cicéron qu'il faut expliquer. Dix ans après la date probable de la mort de Lucrèce , Cicéron devenu tout à coup, grâce aux malheureux loisirs que lui fit la politique, philosophe de profession, écrit dans les Tusciilanes, lui si complaisant jusque-là pour l'épicurisme, qu'il ne connaît aucun livre latin sur la philosophie épicurienne. Il le déclare avec insistance et le répète avec afTectation '. « Il existe sans doute beaucoup de ces livres, du moins on le dit, et de fort légers, miilti jani esse latini dicuntur scripli inconsiderate » [Tiisc, I, 3). Il v revient plus loin dans les mêmes termes : « Oui, il y en a beaucoup, on le dit, mais je ne les ai pas lus, fjiioru/n dicuntur esse latini sane multi lihri..., quippc qucs non legerim » {Ih., II. 3). Comment Cicéron peut-il affirmer qu'il ne les a pas lus, lui qui, dans les

1. Cicéron parait tenir ù passer pour le premier en date des écrivains philosophiques de Rome. N'est-ce pas aussi une allusion à Lucrèce, quand il dit que « jusqu'ici plusieurs de nos Romains n'avaient pu faire part de leurs connaissances à leur patrie, et cela parce qu'ils craignaient de ne pouvoir dire en latin ce qu'ils ne savaient qu'en grec » ? Lucrèce en effet se plaint plus d'une fois de la scrmonis egcstas. Cicéron a l'air de prendre le poète au mot; il ne tient pas compte du poème, voulant être le seul et premier initiateur [De Nat. deor., I, 4).

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