RACINE CONTINUATEUR DES PROVINCIALES
Racine, élève de PortrRoyal, avait lu avec délices non seulement Théagène et Chariclée, mais aussi, on peut l'affirmer, les Petites Lettres de Pascal. Il est même à présumer qu'en sa qualité d'humaniste fort distingué on le fit collaborer, en 1658, à la charmante traduction latine de Wendrock. Enfin tout le monde sait que lors de sa querelle avec les Messieurs au sujet du théâtre, il ramena bien avant Fénelon « les grâces des Provinciales. » Racine n'avait pas attendu dix ans pour imiter Pascal, et l'on va voir que les Jansénistes auraient pu lutter avec succès après la retraite volontaire de leur illustre ami, s'ils n'avaient mieux aimé déposer les armes et recourir à d'autres procédés pour se défendre. A en juger par la lettre qu'on va lire, Racine pouvait être, malgré son jeune âge, l'héritier de Pascal et le continuateur des Provinciales.
Cette lettre n'est pas autographe, mais le grave historien qui l'a transcrite dans ses Mémoires, Hermant, est d'une exactitude scrupuleuse et il mérite toute confiance. Ami particulier de Pascal, d'Antoine Arnauld et de Robert Arnauld d'Andilly son frère, Hermant tenait de ce dernier la lettre de Racine ; il la considérait avec raison comme un document précieux destiné à mettre en pleine lumière ce qu'il appelait les « momeries » de ses ennemis les jésuites, et voici de quelle manière il l'introduit dans ses Mémoires.
« Les Jésuites... continuaient encore à jouer la comédie sur le théâtre de leur église de Saint-Louis dans la rue de Saint-Antoine, et tâchaient d'épouvanter de plus en plus leurs auditeurs en y faisant monter le spectre du Jansénisme.
« Le sieur Racine 1 , qui ne songeait point en ce tempslà à acquérir du bien et de la réputation dans le monde par des pièces de théâtre, fut J'un des témoins de ces représentations ridicules. Il avait été élevé à Port-Royal, où il avait nombre de parents et parentes, et depuis son retour de Beauvais, où il avait étudié les lettres humaines, il n'était sorti de ce désert que pour venir faire à Paris son cours de philosophie, dont les épines avaient peu de rapport à son génie. Gomme il avait beaucoup d'habitude avec M. d'Andiily, il lui écrivit, le 26 de janvier * de cette année, pour se plaindre d'une occupation qui lui paraissait si désagréable, et pour lui faire aussi une fidèle relation de ce qu'il avait vu et ouï dans le dernier catéchisme des jésuites. Voici les propres termes de sa lettre... »
Quelques indications sont indispensables pour faciliter l'intelligence de la lettre du 26 janvier. Il y est question depuis le commencement jusqu'à la fin d'un catéchisme fait à Saint-Louis par un jésuite. Ce catéchisme n'est pas une instruction religieuse destinée à des enfants, c'est une cérémonie publique, une sorte de distribution de prix avec représentation dramatique. A l'occasion des fêtes de Noël, les jésuites, toujours désireux de frapper l'imagination populaire, avaient exposé dans leur église de la rue Saint-Antoine 3 une crèche avec un enfant Jésus en
4 Hermant écrit Bacyne. On connaît les armoiries parlantes de la famille Racine, un rat et un cygne (on prononçait cyne). Plus tard, Jean Racine a supprimé le rat pour ne plus conserver que « l'oiseau mélodieux. »
* Le 26 janvier 1659 était un dimanche; Racine, écolier modèle, a donc profité d'un jour de congé pour écrire à son protecteur.
8 C'est aujourd'hui la paroisse Saint-Paul-Saint-Louis ; c'était alors la chapelle de cette maison professe des jésuites qui est devenue, comme on sait, le lycée Charlemagne.
cire, et ils avaient convoqué la jeunesse des catéchismes à une sorte de spectacle dont quelques enfants devaient être les acteurs. Parmi ces derniers, les uns représentaient les bergers de Bethléem, et sans doute ils étaient costumés en conséquence; d'autres avaient pour mission de figurer les saints Innocents égorgés par le roi Hérode. Pascal, dans ses III e et XVII e Provinciales, fait allusion à quelques-uns de ces catéchismes, et Godefroi Hermant, dans un autre endroit de ses Mémoires, parle d'une cérémonie semblable organisée par les jésuites à Saint-Louis en 1654. Le catéchiste d'alors, le Père Jacques Lambert, demandait à quelques-uns des enfants quel était le plus dangereux d'être janséniste ou calviniste, et les enfants répondaient c selon leur papier » que c'était d'être janséniste. « Sur cela, dit Hermant qui ne contient plus son indignation, ce catéchiste bateleur faisait une infinité d'exclamations satiriques et disait : « Allons, la flûte ! » et aussitôt on entendait sonner une flûte qui faisait retentir d'airs de triomphe toute cette église de Saint- Louis. » Il est plus que probable que le catéchiste dont Racine va se moquer si agréablement est ce même Père Lambert, auteur de petits livres ascétiques, et mort à Paris à la maison professe, le 24 mai 1670 l .
On voit figurer dans la petite scène dont Racine fait le récit un empereur, une impératrice et une surintendante, et l'empereur appelle l'impératrice ma sœur; ces différents dignitaires sont les enfants les plus méritants du catéchisme (garçons et filles). Les jésuites décernaient des titres semblables aux meilleurs écoliers de leurs collèges, et maintenant encore, si je ne me trompe, dans certaines paroisses de Paris, on appelle intendant et intendante du catéchisme les enfants qui s'y sont le plus distingués.
1 Le P. Lambert a été enterré dans les caveaux de l'église, où sa plaque funéraire a été lue par M. de Guilhermy (v. Inscriptions de la France du y au xvnr 3 siècle, I, 520). La Bibliothèque du P. Sotvel parle de lui comme ayant fait longtemps le catéchisme « avec zèle et avec fruit. »
Lettre de Racine a Robert d'àndilly
« De Paris, ce 26» Janvier 1659. »
« ... Il faut, Monsieur, que je vous fasse part des belles choses que nous vîmes et que nous entendîmes hier, à Saint-Louis, M. du Fossé et moi. Nous y arrivâmes justement comme on y allait commencer le catéchisme. Il y avait un très grand nombre de gens ; nous fûmes néanmoins assez bien placés. Le mal est qu'il nous en a coûté à chacun un sou marqué pour des chaises. Il y avait de grands préparatifs, un Jésus dans la crèche, des Anges, des Bergers et des Innocents. Aussi nous vîmes bien que ce catéchisme était un de leurs plus solennels ; c'était même l'anniversaire de celui dont on leur parla Tannée passée dans la X e Lettre provinciale 1 . Ils n'en sont pas devenus plus sages, car vous allez voir qu'ils ont fait incomparablement plus de sottises en celui-ci qu'en l'autre. Dès que le Père fut entré, il demanda beaucoup d'attention à ses auditeurs, leur faisant entendre que tout ce qui s'allait dire n'était pas seulement pour des enfants, mais pour les personnes même les plus âgées et les plus savantes. D'abord il fit paraître des Anges qui annoncèrent que
1 C'est XVII« qu'il faut lire; la XVIÏ» Provinciale est du 23 janvier 1657, c'est donc un intervalle de deux ans. Voici les propres termes de Pascal : « ...N'est-ce pas ce que vous dites dans vos livres, dans vos entretiens, dans vos catéchismes, comme vous fîtes encore les fêtes de Noël à Saint- Louis, en demandant à une de vos petites bergères : « Pour qui est venu Jésus-Christ, ma « fille? — Pour tous les hommes, mon Père. — Eh quoi! ma fille, « vous n'êtes donc pas de ces nouveaux hérétiques qui disent « qu'il n'est venu que pour les prédestinés? » Les enfants vous croient là-dessus, et plusieurs autres aussi... »
le sauveur de tous les hommes était né. Après, les Bergers lui rendirent leurs hommages. Ensuite l'Empereur parla ainsi à l'Impératrice : « Puisque les petits « Innocents furent les premiers, après les Anges et les « pasteurs, qui honorèrent la crèche du sauveur de « tous les hommes, il est bien juste que ceux qui les « représentent ici lui viennent maintenant rendre leurs « hommages. Que vous en semble, ma chère sœur ? » L'Impératrice répondit que cela était bien juste en effet, mais qu'il fallait outre cela que, comme les premiers avaient sauvé cet adorable sauveur en se laissant égorger pour lui, ceux-ci au contraire l'adorassent en le vengeant de ses ennemis S et en étouffant ce monstre pernicieux et cette damnable doctrine qui n'en faisait qu'un demi-sauveur. Le Père trouva cette comparaison bien juste. C'est pourquoi, comme l'Impératrice ne se faisait pas assez entendre à son gré, il répéta lui-même, à haute voix et avec ses gestes ordinaires, ce qu'elle avait dit. Ensuite l'Empereur témoigna qu'il approuvait fort ce discours de sa chère sœur, et il parla ainsi : « Allons « donc, petits Innocents, armez- vous, venez combattre « les ennemis de Jésus, j'entends ces nouveaux héré- « tiques de notre temps dont l'erreur n'en veut faire « que la moitié d'un sauveur ; donnez à ce monstre « autant de coups qu'il a de têtes 2 , et délivrez-en la « crèche de Jésus. »
« Aussitôt on vit monter sur des bancs ces valeureux
Ml y a dans la copie d'Hermant en vengeant ses ennemis; ce serait alors un latinisme. Ulcisci aliquem veut dire punir quel' qu'un, et Ton dit en français venger un crime, mais non venger un criminel.
f Le monstre avait cinq têtes, étant données les cinq propositions qui furent attribuées à VAugustinus de Jansénius et condamnées par le pape.
champions, qui étaient au nombre de cinq, trois garçons et deux filles. Le premier coup qu'ils donnèrent portait ainsi 1 : « O Jésus, l'aimable et charitable sau- « vèur, faites-nous accomplir vos saints commande- « ments, qui nous sont toujours possibles par votre « grâce qui ne nous manque jamais. » — « Fort bien, « dit le Père, car nous autres catholiques nous soutece nons que ces commandements sont toujours possi- « blés, et que la grâce ne nous manque jamais, au « lieu que les ennemis de Jésus disent que les uns nous « sont impossibles, et que l'autre nous manque. »
or Je ne me souviens pas bien en quels termes était conçu le second coup, car je fus diverti de mon attention par l'arrivée d'un Père qui nous pensa faire perdre haleine à force de rire, tant son visage avait l'air d'un véritable Escobar ; mais je fus un badin a , je perdis sans doute quelque chose de bon.
« Voici le troisième : « O Jésus, l'aimable et chari- « table sauveur, dont les petites mains et les petits pieds « seront un jour attachés sur la croix pour le salut de « tous les hommes, remplissez-nous de votre amour. » Le Père fit son commentaire là- dessus, et dit tout ce qu'ils ont coutume de dire sur ce sujet. Une des filles porta ainsi la quatrième botte : « O Jésus, etc., qui a ne voulez damner personne, appliquez sur nous le « mérite de votre sang précieux, afin que nous entrions « avec vous dans votre paradis. » Le Père fit de grandes
4 L'épée qu'on mettait entre les mains des jeunes enfants du catéchisme était munie d'une sorte d'écriteau sur lequel on lisait ces mots, récités sans doute en même temps par l'un de ceux qui jouaient leur rôle.
1 C'est-à-dire un sot, un niais, tel est le sens donné par Richelet dans son Dictionnaire.
exclamations en disant : « Non, non, cet aimable sauce veur ne veut damner personne, et au contraire ses « ennemis disent qu'il en a créé plusieurs pour les « damner ; mais cela est seulement horrible à penser. « Allons, Henriette, courage, ma fille ! un cinquième « coup d'épée sur ce monstre ; il n'en peut plus, vous « l'achèverez. » Henriette donc s'escrima ainsi : « « Jésus, etc. , qui êtes mort non seulement pour les Juifs « qui vous ont crucifié, mais même pour vos ennemis, « pour ces malheureux hérétiques de notre temps, con- « vertissez-les, je vous prie, et faites-les renoncer à « leurs détestables erreurs. » — - « O la belle prière ! « s'écria-t-il, ô que voilà qui est beau ! répétez, ma « fille, et que tout le monde vous entende. »
« Enfin elle répéta, il répéta aussi lui-même, et fit faire la conclusion de tous ces discours par la surintendante ; mais elle ne dit que les mêmes choses que les premières. Le Père parla encore beaucoup sur ce sujet, et vint ensuite à la distribution des prix. Il leur donna un livre dont il faisait grand cas ; au moins il était bien relié. Il dit qu'il l'avait fait lui-même, et que c'était le plus nécessaire de tous les livres. « En voici le titre, dit-il : la Science des sciences, ou méthode pour « apprendre à bien mourir. Pères, donnez ce livre à « vos enfants, maris à vos [femmes 1 ; maîtres, donnez- « le à vos valets, sinon aux étrennes, au moins à la « foire de Saint-Germain *. La mort va partout, c'est
4 On lit dans le manuscrit autographe : « mais à vos femmes. » Il est évident que Godefroi Hermant a mal transcrit, et qu'il faut lire : Pères, etc., maris à vos femmes, etc.
* La foire Saint-Germain se tenait tous les ans, sur l'emplacement actuel du marché Saint-Germain, du 2 février au dimanche des Rameaux; on voit par ce passage qu'il était d'usage de
« pourquoi il faut avoir ce livre partout. Car vous verrez « de pauvres valets qui sont à l'article de la mort. « Hé bien ! le prêtre leur apportera les sacrements ; « mais croyez-vous qu'il veuille demeurer auprès d'eux ? « Oh ! qu'il n'a garde ! Vous n'avez donc qu'à prendre « ce livre et faire faire un acte de résignation qui est « dedans à vos garçons 1 , et ils seront infailliblement « sauvés. »
« Je vous rapporte ses propres paroles, mais il les accompagnait des plus beaux gestes du monde. Il était tard, c'est pourquoi nous n'eûmes pas la patience d'attendre la fin. Nous y avions perdu assez de temps. »
l'épitaphe de racine
(Histoire d'une pierre tombale.)
Racine avait demandé par testament que son corps fût inhumé à Port-Royal des Champs, non pas dans l'église, mais dans le petit cimetière du dehors, aux pieds de son ancien maitre le docteur Hamon, et la prière de l'illustre mourant fut exaucée dans la mesure du possible. Faute de place, on mit Racine au-dessus de M. Hamon, près du mur de l'église, et cette circonstance permit à Boileau de rendre à son ami un dernier et touchant hommage . En effet l'auteur des Satires composa une belle épitaphe que traduisit le latiniste Dodart, et la pierre sur laquelle on grava cet éloge put être scellée dans la muraille au lieu de reposer sur le sol. Elle avait ainsi plus de chances de
donner quelques gratifications aux domestiques & l'occasion de cette foire,
* C'est-à-dire à vos domestiques; on dit encore garçon de bureau garçon de collège, d'hôpital, etc.
braver les intempéries de l'air et de passer à la postérité ; mais on avait compté sans la fureur des passions religieuses. Douze ans plus tard, Port-Royal était détruit de fond en comble; après avoir troublé le sommeil des morts en les transportant de tous côtés, on faisait sauter l'église avec de la poudre à canon, et les pferres tombales étaient dispersées, elles aussi, aux quatre vents du ciel. Celle de Racine fut de la part des destructeurs l'objet d'une attention toute particulière. Ils auraient dû la mettre à part et la faire porter à Saint-É tienne du Mont, comme l'exigeaient les plus vulgaires convenances, puisque le corps de Racine fut réinhumé dans cette église le 2 décembre 1711. Au lieu d'agir ainsi, ils effacèrent à l'aide du ciseau le nom du poète, et cette épitaphe, devenue ainsi celle d'un personnage inconnu, fut laissée au milieu des décombres. Bientôt même elle fut comprise dans un lot de grandes dalles acheté par le curé de Magny, un fanatique ennemi de Port-Royal, et elle servit à paver économiquement une paroisse de village. Les fils de Racine, ignorant ce détail, croyaient l'épitaphe de leur père anéantie, et durant près d'un siècle personne n'en soupçonna l'existence.
La pierre faisait partie du dallage de l'église, et elle risquait fort d'être usée par les souliers des fidèles; mais elle était par bonheur placée sous les premiers bancs de la nef, entre un pilier et une autre pierre tombale, celle de M. de Luzancy ; c'est grâce à cette circonstance qu'elle a pu être sauvée de la destruction.
Les choses demeurèrent en cet état pendant toute la durée du xvnr 3 siècle. Port-Royal et ses environs immédiats, Saint-Lambert et Magny, recevaient chaque année la visite de pieux pèlerins qui parcouraient, un" guide à la main, les diverses stations de cette nouvelle voie douloureuse. Ils s'arrêtaient à Magny (IV e station), mais le Manuel qu'ils avaient à leur disposition ne parlait de Racine, auteur d'Ester et d'Attalie (sic), qu'à propos de Saint-Étienne du Mont (X e station); l'existence de sa pierre tumulaire continuait à être ignorée de tous. Mais au début même du xix e siècle, en 1801, le célèbre Henri Grégoire publia la première édition de ses très curieuses
Ruines de Port-Royal, et ce qui restait du saint monastère fut alors l'objet d'investigations sérieuses et méthodiques. C'est ainsi qu'en 1805 un prêtre génois, nommé Eustache Degola, fit un relevé complet des pierres qui couvraient le sol de Téglise paroissiale de Magny-Lessart. J'ai sous les yeux ce relevé- signé de Degola et daté du mois d'octobre 1805. Dans l'intérieur du rectangle qui figure une pierre tombale placée entre celle de M. de Luzancy et le premier pilier de l'église, je lis ces mots écrits par Degola lui-même : Hic jacet nobilis vir Johannes Racine Franciae thesaur, etc. page 166, ce qui renvoie au Nécrologe de Port-Royal in-4° de 1723. Le dessin, tout grossier qu'il est, semble indiquer que pour sceller la pierre à cet endroit on dut faire une entaille à la base du pilier, ce qui n'est guère admissible, ou casser, ce qui est plus vraisemblable, un des angles de l'épitaphe.
Ainsi Grégoire et ses amis savaient en 1805 que la pierre tombale de Racine n'avait pas été détruite ; comment se fait-il qu'ils n'en aient rien dit au public? Pourquoi ce même Grégoire, sénateur et membre de l'institut, a-t-il publié en 1809, lors du premier centenaire de la destruction de Port-Royal, une édition beaucoup plus ample de ses Ruines, et n'a-t-il pas ajouté ce détail à ceux que contient son très intéressant ouvrage ? L'explication d'une telle réserve est probablement la suivante : Napoléon accueillit avec colère la publication de Grégoire, parce qu'en sa qualité de successeur de Louis XIV, et par conséquent de fils aine de l'Église, il craignait une résurrection du prétendu jansénisme. Le moment n'était donc pas bien choisi pour rendre au janséniste Racine l'hommage qui lui était dû, pour demander que son épitaphe fût placée sur la tombe à laquelle on l'avait destinée.
Ce que Grégoire et ses amis n'osaient pas faire, un par* ticulier le tenta en 1810; on vit paraître alors une brochure de 4 pages in-4° intitulée : Monument retrouvé. — Epitaphe de Jean Racine, placée depuis un siècle dans le chœur, au-devant du maître-autel, près le premier pilier, à Magny- Lessart, paroisse dans Vétendue de laquelle sont situées l'abbaye de Port-Royal, détruite en 1709, et la ferme des Granges*
L'auteur anonyme de cette publication renvoyait à un certain M. M*** l'honneur de cette découverte précieuse, faite, disait-il, en 1808. Il s'attribuait, non sans raison, le mérite de donner dans toute sa pureté le texte de Fépitaphe l , et enfin il souhaitait de voir mis a dans un plus grand jour » un monument qui « rappelle d'une manière touchante la mémoire de deux des plus grands poètes dont la France ait à se glorifier. » L'existence de cette intéressante plaquette n'a pas échappé aux recherches des derniers historiens de Racine ; mais aucun d'eux n'est parvenu à connaître l'auteur de la découverte de 1808; la lettre suivante, adressée à Grégoire et dont l'autographe a été inséré par ce dernier dans un de ses plus importants recueils de pièces, permettra d'associer le nom de M. Masson à celui des principaux admirateurs de Racine.
24 juillet 1810.
Monsieur le comte,
Après dix voyages à Port-Royal, le 17 juin dernier, j'ai visité de nouveau ses ruines célèbres, votre ouvrage à la main. Que de souvenirs!
Dès 1808, j'avais reconnu à la lecture l'épitaphe de Racine, que je savais par cœur dès l'enfance; je n'ai pu retourner à Magny que le mois dernier, et j'y ai copié l'épitaphe avec deux amis plus instruits que moi : c'était une véritable fête pour nous et nos enfants.
Vous avez pu remarquer à la dernière page des Mémoires de Louis Racine qu'il assure que le monument ne subsiste plus.
Je ne dois pas vous inviter, Monsieur le comte, à engager MM. les membres de l'Institut, vos confrères,
1 1l a seulement oublié la particule que après tandem; tandem [que] ab hac sede miserianim...
RACINE ET PORT- ROYAL 14f
à demander que la tombe de Racine soit réunie à son corps, parce que vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire. Je n'ai que du zèle, mais je donnerais l'idée de laisser à Magny l'épitaphe, après l'avoir enceinte et restaurée : dans ces lieux champêtres un pareil monument parle au cœur : c'est un reste de Port- Royal dans la commune de Port-Royal même 1 . Toutefois Racine ne peut rester plus longtemps confondu avec la foule des morts. Qu'on se rappelle les honneurs rendus à Virgile sous Auguste, et on ne doutera pas que sous le grand Napoléon le prince des poètes français n'obtienne une pierre sépulcrale.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le comte, votre très humble et obéissant serviteur,
E. Masson,
Huissier impérial, membre du Collège impérial, . élève de l'ancienne Université de Paris,
Rue de l'Échiquier, n° 32, faubourg Poissonnière.
J'adresse un exemplaire à chacun de MM. de la classe de langue et littérature françaises, et à MM. de la classe d'histoire et de littérature anciennes.
Les recherches faites dans les archives de l'Institut, celles mêmes que M. Gaston Boissier a bien voulu faire dans les anciens registres de l'Académie française, ont été inutiles ; on n'y trouve pas trace de la lettre adressée en 1810 par le sieur Masson. C'est la même chose si l'on compulse à Magny-les-Hameaux, comme l'a fait M. l'abbé Finot, curé actuel, les registres de la municipalité et ceux
* Port-Royal fait encore aujourd'hui partie de la commune, et par conséquent de la paroisse de Magny-les-Hameaux, autrefois Magny-Lessart.
de la paroisse ; nulle part il n'est question de Racine et de sa pierre tumulaire. Et pourtant la découverte de M. Masson était signalée de nouveau à l'attention publique dans l'Annuaire du département de Seine-et-Oise de 1814 (p. 319). Ce que Ton peut apprendre aujourd'hui par les traditions locales se réduit à fort peu de chose : la dalle qui couvrait le sol de l'église en 1810 aurait été, à dater de ce moment, dressée le long du mur de gauche, là même où se trouve aujourd'hui en si belle place celle de Robert Arnauld d'Andilly; et ce serait par surprise, sans consulter la fabrique et la municipalité, que le gouvernement de la Restauration aurait fait enlever i'épitaphe de Racine pour la transporter à Saint-Etienne du Mont en 1818. L'admiration passionnée que Louis XVIÏ1 professait pour l'auteur d'Athalie expliquerait alors l'hommage, rendu si tardivement à la mémoire du poète, et le curé de Magny, le vénérable abbé Hue, frère d'un valet de chambre de Louis XVI, aurait pris sur lui d'accéder aux désirs du monarque lettré.
Toujours est-il que l'on organisa pour la pose de cette épitaphe une cérémonie moitié religieuse et moitié littéraire dont voici le compte rendu exact, d'après le Moniteur du lendemain.
Paris, le 21 avril 1818.
Une intéressante cérémonie a eu lieu aujourd'hui à l'église de Saint-Étienne du Mont, où l'on a célébré par un service funèbre le placement de la pierre tumulaire de Racine et celle de Biaise Pascal dans la chapelle de la Vierge au-dessus du caveau où les dépouilles mortelles de ces deux grands hommes ont été déposées 1 .
* Caveau n'est pas le terme propre ; Pascal et Racine ont été inhumés en pleine terre, sous les dalles du pourtour du chœur, au pied du pilier qui est près de la sacristie. Il y a deux caveaux & l'entrée de la chapelle de la Vierge, l'un à droite et l'autre à gauche. Je les ai explorés en 1899, et j'ai assisté, non sans
Une députation de l'Académie française, composée de MM. Auger, Daru, Raynouard, Lacretelle jeune et Laya, les parents de Racine, les maires et adjoints du XII e arrondissement 1 , plusieurs élèves de l'École normale et un grand nombre de gens de lettres ont assisté à ce service funèbre, où M. l'abbé Sicard a officié.
L'épitaphe de Racine, qui faisait pendant à celle de Pascal, était scellée à l'entrée de la chapelle de la Vierge, dans le pilier gauche; il n'en est plus de même aujourd'hui, et ces deux pierres tombales, que le visiteur ne peut contempler sans émotion, sont aussi mal placées que possible. Elles sont à l'entrée de la chapelle du Sacré- Cœur, ce qui paraît une espièglerie de très mauvais goût, dans un coin sombre* derrière une des portes du jubé, et c'est avec beaucoup de peine que l'on parvient à lire celle
émotion, à la découverte d'un squelette complet. Était-ce celui de Pascal ? Mais non, les indications fournies par son épitaphe sont très précises ;pro columna, en avant de la colonne; ce n'est donc pas dans ces caveaux que Ton pourrait retrouver les restes de Pascal, et par conséquent ceux de Racine, inhumé à sa droite en 1711.
4 En note sur une copie du temps : ce M. le chevalier Le Pelétier, comte Hector d'Aunay, maire du VII» arrondissement de Paris, est, dit-on, parent de Pascal par les femmes. »
Le Journal du commerce, de politique et de littérature du mercredi 22 avril 1818 rendait compte de la même cérémonie en ces termes :
« Aujourd'hui, à onze heures, on a placé dans la chapelle de la Vierge à Saint-Étienne du Mont les pierres tumulaires de Biaise Pascal et de Jean Racine. Cette cérémonie a été suivie d'un service funèbre. La messe a été célébrée par M. l'abbé Sicard. MM. le maire et les adjoints du XII* arrondissement, des parents de Pascal et de Racine, des membres de l'Académie française, de l'École normale, etc., y assistaient. Le cortège s'est rendu ensuite sur le tombeau des deux grands hommes, où M. Bizet, curé de la paroisse, a béni les deux pierres tumulaires ; l'église était remplie de fidèles. »
— Le Journal des Débats, absorbé par l'affaire Fualdès, n'a pas rendu compte de la cérémonie de Saint-ktienne du Mont.
de Racine. Un nouveau déplacement est indispensable, et puisque Racine et Pascal ont aujourd'hui leurs bustes dans deux chapelles latérales de Saint-Etienne du Mont, il est à désirer que leurs épitaphes soient transportées dans ces chapelles, en pleine lumière et à proximité des deux bustes.