‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 11 sur 23 · D'APRÈS LE LIVRE DE H. EMMANUEL DE BROGLIE · texte numérisé non relu

D'APRÈS LE LIVRE DE H. EMMANUEL DE BROGLIE

On s'est beaucoup occupé de Fénelon depuis quelques années, et la biographie de ce prélat, assez mal connue, malgré le volumineux ouvrage du cardinal de Bausset, excite l'attention des travailleurs et la curiosité du public. 11 faut donc remercier M. de Broglie d'avoir songé à faire un livre sur les dernières années de Fénelon, et le premier devoir de la critique est de rendre hommage au talent de l'auteur ainsi qu'à l'élévation do ses idées et de ses sentiments. C'est un livre de bonne foi, écrit avec amour par un fervent admirateur de l'archevêque de Cambrai.

M. de Broglie n'a pas la prétention de faire une œuvre de polémique ou d'érudition ; il laisse de côté les discussions doctrinales, et il paraît ignorer que la réputation de son héros a souffert de rudes atteintes dans ces derniers temps. La publication de quelques œuvres inédites de Fénelon a fourni des arguments sans réplique pour l'accuser d'intolérance et de perfidie lors de la Révocation j on a beaucoup parlé de lui en 1881 à propos d'une thèse de doctorat sur M m9 Guyon, et l'on s'est accordé à reconnaître que le beau rôle n'appartient pas à Fénelon dans cette fâcheuse querelle.

4 Emmanuel de Broglie, Fénelon à Cambrai, d'après sa correspondance (1609-1715) 1 vot in-8. Paris. Pion, 1884.

Gazier. — Mélanges. 10

M. de Broglie n'est pas allé chercher bien loin les matériaux de son livre ; il a « lu dans son entier la volumineuse correspondance de Fénelon, » et l'archevêque de Cambrai lui est apparu comme « une de ces âmes d'élite que dévore l'ardeur intérieure, qui se consument à la poursuite de la perfection morale. » C'est le chrétien, le patriote, le citoyen, qu'il a voulu voir, et qu'il a vu. A ses yeux, Fénelon est devenu dans l'exil un véritable saint ; s'il était « malgré lui ému des choses de la terre, » il était encore plus « épris du ciel, » et ses derniers jours, « assombris par toutes les tristesses, le montrent arrivé à cette heure où la croissance morale est achevée, où la mort détache sans peine le fruit mûr pour l'éternité. ».

Tel est le Fénelon de M. de Broglie, un véritable candidat à la canonisation ; tel n'est pas, il faut bien le dire, le Fénelon de l'histoire, celui qui apparaît quand on lit méthodiquement sa correspondance, celui qu'ont jugé sévèrement Saint-Simon, Daguesseau, Joubert, Tabaraud, et de nos jours MM. Nisard, Henry Michel, Crouslé, Brunetière. M. de Broglie n'a pas bien lu la correspondance de Fénelon, mais ce n'est pas tout à fait sa faute : les vrais coupables sont les éditeurs de Saint-Sulpice, les abbés Caron et Gosselin. Soit défaut de méthode, soit calcul et pour dérouter le lecteur trop curieux, ces éditeurs ont éparpillé les lettres de Fénelon dans les quatre derniers volumes de leur collection. Il arrive souvent que deux lettres écrites le même jour sont'à 1500 pages de distance, l'une dans la Correspondance de famille, et l'autre dans les Lettres de piété ou dans les Lettres sur le quiétisme. Bien habilexelui qui pourra s'y reconnaître, et découvrir, pour citer ce seul exemple, que la lettre officielle

dans laquelle Fénelon écrit auP. Tellier,le27juinl712: « Je n'ai de commerce avec personne, ni avec M. de Meaux (Bissy), ni avec vous, mon Révérend Père, » est précédée de plus de dix lettres à ce même Révérend Père. Le système adopté par les éditeurs est donc déplorable, mais il n'en est pas moins fâcheux que M. de Broglie ait lu la correspondance de Fénelon, si curieuse, si justement célèbre, sans rétablir Tordre chronologique, le seul possible en pareil cas.

Avant de suivre M. de Broglie dans son étude, et de lui signaler certaines parties de la Correspondance qu'il n'a évidemment pas vues, je voudrais relever rapidement quelques erreurs qui lui ont échappé. Il affirme (p. 2 et 136) que Fénelon a été toute sa vie ce qu'on appelle en France un ultramontain ; c'est une grave erreur : en 1688 Fénelon était un gallican militant, auteur d'un très curieux mémoire fort peu respectueux pour la Cour de Rome ; c'est après sa condamnation de 1699 que Fénelon est devenu, si l'on peut s'exprimer ainsi, plus papiste que le pape. — Les Nouvelles catholiques, n'étaient pas toutes, comme on le dit (p. 3), des personnes converties au catholicisme et désireuses de s'affermir dans leur foi ; c'étaient aussi, hélas ! des jeunes filles protestantes, arrachées à leurs familles, converties de force après la Révocation, et enfermées dans le couvent dont Fénelon avait accepté d'être le supérieur. — C'est encore une grosse erreur de dire (p. 141) que les Jansénistes n'ont pas été persécutés depuis la paix de Clément IX en 1668 jusqu'eji 1700. La persécution furieuse a recommencé en "1679, immédiatement après la mort de M me de Longue ville, et ce sont les Jésuites qui ont rompu la trêve. Ce que M. de Broglie dit encore sur l'attitude des Jansénistes

en 1710 n'est pas conforme à la vérité historique; il ne connaît pas à fond l'histoire religieuse du xvii 6 siècle, et en particulier celle du Jansénisme. Comment peut-il dire p. (163) que M. de Sacy, « le savant traducteur de la Bible, » mort en 1684, écrivait fréquemment à Fénelon en 1710 ?

Mais laissons de côté ces minuties, et arrivons bien vite à la correspondance de Fénelon. Elle est d'un intérêt très vif, et presque toutes les lettres de l'archevêque de Cambrai sont des chefs-d'œuvre de grâce-négligée, de câlinerie, de finesse, d'onction et parfois de malice. Mais que de confidences terribles ! et comme il serait aisé, en multipliant les citations, de préparer un dossier qui embarrasserait cruellement les panégyristes de Fénelon ! On y voit, par exemple, que Fénelon n'a jamais souscrit avec sincérité à la condamnation de son livre. 11 a fait de belles protestations de docilité, il a même donné à sa cathédrale un ostensoir d'or où l'on voyait la Religion qui foule aux pieds les livres de Luther et les Maximes des Saints, mais il a composé des dissertations pour prouver même après sa mort la pureté de sa doctrine, et l'on trouve dans sa Correspondance des phrases comme celle-ci : « On a toléré et laissé triompher l'indigne doctrine [de BossuetJ qui dégrade la charité en la réduisant au seul motif de l'espérance. Celui qui errait a prévalu; celui qui était exempt d'erreur a été écrasé. Dieu soit béni ! Je compte pour rien, non seulement mon livre, que j'ai sacrifié à jamais mec joie et docilité, mais encore ma personne et ma réputation. Le roi et la plupart des gens croient que c'est ma doctrine qui a été condamnée. Il y a déjà plus de dix ans que je me tais çt que je tâche de demeurer en paix dans l'humilité. » (Lettre au P. Tellier,

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1710, tome VII, p. 665.) C'est bien le môme homme qui écrivait en 1699 : « Mes parties sentent bien que tous les honnêtes gens me plaignent, et trouvent que j avais raison et M. de Meaux tort dans notre controverse. » (t. X, p. 7. Lettre à Chanterac, 17 avril 1699.)

Fénelon n'a jamais pardonné à ceux qui l'ont fait condamner ; il avait cherché, en 1699, à dénoncer Bossuet au Saint Office, et voici en quels termes odieux il s'exprimait alors : « Je ne puis ni ne dois me rendre dénonciateur de M. de Meaux sur ses ouvrages ; mais si l'affaire dure assez pour en donner le temps, vous pourriez lâcher quelque religieux qui fût zélateur de la bonne doctrine et qui le déférât au Saint-Office. 11 faudrait qu'il présentât un certain nombre de propositions extraites des livres de ce prélat, et que la chose se fît en la manière la plus propre à ôter tout soupçon que je fusse V auteur de cette démarche. Elle n'est point de mon goût naturel, mais un vieillard d'une singulière sagesse et piété a fait passer jusqu'à moi ce conseil... » Qu'on lise le reste decette lettre (t. IX, p. 648) etl'on verra que Fénelon, suivant l'exemple des Jésuites dans l'affaire de Molina, croyait pouvoir ainsi « passer de la défensive à l'offensive, et changer la face de l'affaire. «L'année suivante, il dénonçait encore Bossuet dans une lettre latine au cardinal Gabrielli : « Quœ nova ac falsa Meldensisdocueratdeunicâamandi ratione...haec eadem... fucatis verbis repetit... » (t. X, p. 48). Plus tard enfin, après la mort de Bossuet, il voulait faire condamner avec Quesnel ceux qui avaient justifié les Réflexions morales, et il signalait, dans une lettre inédite qui est au Vatican (Francia, Gonst. Unig. D, 2283) « le livre attribuera feu M. l'évêque de Meaux, et où l'on prétend justifier les principales erreurs de Quesnel. »

Ce fut bien pis encore au sujet du cardinal de Noailles ; Fénelon ne cessa pas de le poursuivre avec une véritable fureur. M. de Broglie pourra trouver, en étudiant à nouveau cette affaire, de quoi expliquer une des plus étranges contradictions de Fénelon. Très tolérant envers les nombreux jansénistes de son diocèse, il a poursuivi Quesnel avec l'âpreté que l'on sait, et pourquoi ? — parce que le Nouveau Testament de Quesnel a été réimprimé durant vingt-cinq ans avec une approbation de Noailles. La condamnation de Quesnel, c'était la revanche de 1699. Fénelon fut sur le point de réussir, grâce aux Jésuites ses alliés, et il ressort des documents qui se trouvent aux archives du Vatican ce fait ignoré de M. de Broglie, que Fénelon allait revenir à Versailles, sur Tordre du roi, pour juger et condamner Noailles, et qu'il était question de lui donner alors le chapeau de cardinal. Tout était disposé pour cela, disent ces documents ; Louis XIV cédait à la pression des Jésuites ; M me de Maintenon ne pouvait plus rien contre l'archevêque de Cambrai, mais celui-ci mourut, et Saint-Simon put dire qu'il mourait « à la porte du comble de ses désirs. Que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés ! » ajoute l'illustre écrivain auquel je crois devoir renvoyer sans le citer plus longuement.

Au reste , il n'est pas étonnant que Fénelon ait dénoncé ses adversaires : le besoin de dénoncer était si grand chez lui qu'il a dénoncé même ses amis, même ses protecteurs les plus dévoués. Dans sa vilaine lettre anonyme à Louis XIV il parle ainsi de M me de Maintenon et du duc deBeauvilliers : «Dumoins M me deM. et leD. deB. devaient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper, mais leur faiblesse et leur timidité les

déshonorent et scandalisent tout le monde. Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. » Plus tard, en 1709, il dénonce comme janséniste le successeur de Bossuet, Pévêque Bissy (lettre du 19 décembre, t. VII, p. 299), mais il recommande le secret, « ne voulant pas être délateur » et parce que cet évêque et celui de Tournay <c qui lui témoignent beaucoup d'amitié, le regarderaient comme un ami très ingrat et très perfide » (lettre du 16 janvier 1710, t. VII, p. 302). Une autre fois, il dénonce l'archevêque de Reims, Le Tellier, et propose, non de l'exiler, mais de « lui faire dire d'aller résider dans son diocèse » (4 juin 1703, t. VII, p. 574). Mais c'est en latin que Fénelon excelle à dénoncer, etplusieursdeseslettres au cardinal Gabrielli, lettres qui portaient la mention clam legendum, sont à cet égard de véritables chefs-d'œuvre. Faut-il enfin parler des livres qui ont été publiés en dehors de Fénelon, et, comme il Ta souvent répété, malgré lui ? Il a écrit en propres termes, à propos des Maximes des Saints : « La prompte publication de mon ouvrage n'est pas venue de moi » (lettre du 10 février 1697, t. IX, p. 129), et peu de temps auparavant, le 17 janvier, il écrivait à M. Tronson : « Vous voyez mieux que moi combien il importe que mon ouvrage paraisse au plus tôt » (ibid. 9 p. 122). Aussi ne doit-on pas s'étonner quand on voit le duc de Ghevreuse lui écrire le 1 er décembre 1709 : « Consultez, bon archevêque, le P. A. et Panta (les abbés de Langeron et Beaumont), maîtres en tart de distribuer ce que Von désapprouve » (t. VII, p. 295), ni quand on voit Fénelon lui-même écrire au duc de Chevreuse le 10 mars 1710

(t. VII, p. 323) : « Il faudrait que le duc de Bourgogne dît au roi... 11 faudrait qu'il protestât qu'il parle sans être poussé par £ autres. » C'est à se demander si la publication du Télémaque n'est pas le fait de Fénelon lui-même, et non, celui d'un domestique infidèle.

On sait qu'en 1708, au plus fort de la guerre, Fénelon offrit ses blés au roi de France, et ses admirateurs ne manquent pas de dire qu'il lit alors les offres les plus généreuses; on oublie d'ajouter que l'archevêque de Cambrai proposait de les vendre au prix que Ton voudrait, mais en faisant son compte, et en disant qu'il en aurait « le cours des blés augmentant, » pour 70 000. fr 1 .

On sait enfin que Fénelon vit mourir coup sur coup l'abbé de Langeron, le duc de Bourgogne, le duc de Chevreuse et enfin le duc de Beauvilliers; j'ai toujours été surpris de voir que malgré ces deuils il conservait toute sa liberté d'esprit et toute sa gaîté dans ses lettres; M. de Broglie lui-même a constaté que la Lettre à V Académie, n'est pas d'un homme désespéré. Jusqu'au dernier jour l'exilé de Cambrai a cru qu'il vaincrait enfin la mauvaise fortune, et qu'il reviendrait à Paris, soit comme grand seigneur dans une assemblée de notables, soit comme archevêque dans un concile national, soit comme académicien dans une réunion plénière de l'Académie.

Mais il faut se borner; ce chapitre aurait même été plus court si je ne m'étais souvenu de ce mot de Désiré Nisard : « On ne saurait être trop exact dans ses preuves quand on ose blâmer un Fénelon. »*I1 y aurait un nouveau livre à faire sur Fénelon archevêque de

1 On va voir par quelques-unes des lettres inédites publiées ciaprès que Fénelon est revenu sur sa détermination, et que finalement il a refusé de vendre ses blés.

Cambrai, et dans ce livre entreraient les quelques citations qu'on vient de lire entre mille autres de la même nature. Quand ce livre sera fait, le Fénelon de la légende disparaîtra et sera remplacé par un autre tout différent, moins « épris du ciel » et on ne peut plus « ému des choses de la terre. »

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